Les ailes d'Icare

Charles de Bernard · Chapitre 2 sur 15

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Les ailes d'Icare

Une Femme Politique

En épousant M. Piard, homme du nouveau régime, plébéien courtisan et conseiller d’état au service du gouvernement de Juillet, mademoiselle Isaure de Loiselay, fille d’un vieil émigré gentilhomme et légitimiste, s’était placée dans une de ces positions ambiguës qui, pour échapper à la raillerie du monde, doivent être soutenues par beaucoup d’esprit, de tact et de caractère.

Entre un père et un mari divisés d’opinion politique, l’un fort tranchant dans ses doctrines, l’autre très-entêté dans ses convictions, la jeune femme s’exposait d’abord à jouer le rôle que remplit Hersilie à l’égard de Romulus et de Tatius. Les soixante lieues qui séparent D*** de Paris ôtèrent tout prétexte à la discorde qu’eût peut-être fait éclore une résidence commune, car les gens les plus guerroyants en conversation deviennent très-pacifiques dans leur correspondance ; d’ailleurs, un beau-père et un gendre ne s’écrivent guère : cet écueil surmonté, restait un embarras non moins sérieux.

Entre la société où mademoiselle de Loiselay avait été élevée et celle que fréquentait son mari, coulait un torrent grossi par les flots d’une révolution récente, et dont l’intolérante turbulence rendait impraticable le passage habituel d’une rive à l’autre. Où prendre pied, et de quel côté se fixer ? Entre le faubourg Saint-Germain et la Chausséed’Antin, il fallait opter. Sur dix femmes ayant la liberté du choix, neuf n’eussent pas hésité un seul instant ; car le monde aristocratique exerce sur l’imagination des débutantes une fascination irrésistible. Isaure eût sans doute obéi, comme la plupart, à l’instinct de la vanité, sans un événement futile qui exerça sur sa conduite une influence décisive.

Quelque temps avant d’épouser le conseiller d’état, elle avait fait part de ce projet à l’une de ses amies de pension, mariée elle-même depuis peu avec l’héritier d’une famille de l’ancienne cour. Dans sa réponse, la nouvelle marquise crut devoir avouer à la future bourgeoise qu’elle regarderait toujours mademoiselle de Loiselay comme sa plus tendre amie ; mais que pour obéir aux convenances, ces tyrans du cœur, elle se verrait obligée, à son grand regret, de mettre des restrictions à son intimité avec madame Piard. Cette déclaration, emmiellée de protestations de tendresse, ne changea rien à la détermination d’Isaure, qui avait vingt-sept ans et peu de goût pour l’état de fille majeure ; mais elle fit à son amour-propre une de ces âcres blessures qui laissent après elles un durable ressentiment.

Dans son orgueilleuse naïveté, la jeune marquise avait parlé de mésalliance ; madame Piard comprit la portée de ce mot suranné, mais toujours puissant : menacée d’abandon par une ancienne amie, elle pressentit l’accueil qui l’attendait dans les salons où l’appelait sa naissance, mais dont son mariage lui aliénait d’avance les sympathies. Elle aima mieux rompre sans retour avec l’aristocratie que de s’exposer à son hostilité, ou, ce qui eût été plus cruel, à sa tolérance. De cette résolution dictée par un raffinement d’amour-propre, la jeune femme eut l’art de se faire un mérite ; car c’est le propre des esprits habiles de colorer en vertus leurs faiblesses.

En arrivant à Paris, madame Piard, consultée par son mari sur les visites qu’il convenait de faire, lui répondit tendrement.

— J’irai où vous me conduirez ; n’êtes-vous pas mon seigneur et maître ?

— Il n’y a plus de seigneur et maître sous le régime de la Charte-vérité, répondit le conseiller d’état avec un sourire aimable ; votre famille a des alliances dans le faubourg Saint-Germain, et je trouverai tout simple que vous préfériez ce monde-là au nôtre. Que mes amis reçoivent un accueil poli dans votre salon, voilà tout ce que je vous demande : pour le reste, composez votre société comme il vous plaira ; d’avance je souscris à tout.

— Non, mon ami, reprit Isaure, je n’abuserai pas d’une condescendance que vous regretteriez peut-être un jour. Votre position d’homme politique a ses exigences auxquelles, croyez-le bien, je saurai toujours sacrifier mes sentiments personnels. Le commerce d’un monde hostile au gouvernement pourrait vous attirer des contrariétés qu’il est de mon devoir de prévenir. Je n’ai pas de proches parents dans le faubourg Saint-Germain ; à la rigueur je peux me dispenser d’y aller ; et dussé-je être blâmée, je suis décidée à n’y pas faire de visites, car vos intérêts doivent passer avant mes goûts. Ainsi donc vos amis seront les miens, votre société sera la mienne. Je n’irai sans vous nulle part, et je vous accompagnerai partout où vous le désirerez, même à la cour.

Ces dernières paroles, imitées du discours de Ruth à Noemi, charmèrent d’autant plus M. Piard, qu’il avait souvent redouté de trouver dans sa femme l’insubordination hautaine, dot ordinaire d’une demoiselle de qualité mariée à un bourgeois. Le mari s’enorgueillit d’un succès auquel il n’eût osé prétendre et qu’il attribua naïvement à l’amour qu’il avait su inspirer. La conduite de la jeune femme fut universellement approuvée et citée comme un modèle de dévouement conjugal. Le calcul d’une susceptibilité prévoyante passa pour la résignation d’un esprit sage ; quelques-uns même y découvrirent un héroïsme véritable ; tant aux yeux du monde les sacrifices qui intéressent la vanité semblent d’un accomplissement douloureux !

Il est difficile d’aimer dans les autres les qualités dont on manque soi-même, la privation fût-elle volontaire. Le renard mutilé au piége et détestant les queues de ses confrères est le type grotesque de l’envie alimentée par le regret. Les caractères les plus impartiaux ne parviennent pas toujours à déraciner un sentiment qui germe en secret dans le limon de toute nature humaine. Après son abdication, Sylla eût impatiemment souffert un dictateur ; dans le monastère de Saint-Just, Charles-Quint médisait des rois qui avaient la faiblesse de préférer une couronne à une tonsure.

Madame Piard n’eut pas plutôt proclamé son dessein de rompre toute relation avec l’aristocratie, qu’elle se prit pour cette classe d’une aversion qu’aurait à peine motivée une origine plébéienne. Devenue bourgeoise par son mariage, elle adopta les préjugés bourgeois avec la ferveur intolérante qu’apportent les convertis dans la pratique de leur nouvelle religion. Dès lors, l’absurdité des distinctions sociales la révolta ; elle prit en dédain l’illustration fondée sur la naissance, et trouva fort ridicules les ancêtres, quoiqu’elle en eût et des meilleurs ! Un écusson peint sur le panneau d’une voiture, un domestique à livrée féodale la firent sourciller ou sourire de pitié ; mais par-dessus toutes choses, les titres des femmes qu’elle avait connues devinrent l’objet de sa mortelle antipathie.

— En France il n’y a plus de noblesse que le mérite, disait-elle souvent.

— Un titre ne fait cependant pas mal, surtout dans les salons diplomatiques, observait M. Piard, qui depuis quelque temps avait envie de devenir baron.

— Baron ! s’écria la jeune femme lorsqu’elle fut instruite de ce projet ; je ne souffrirai pas que vous vous donniez un pareil ridicule.

Isaure craignait le ridicule pour elle-même un peu plus que pour son mari. L’idée de se voir élevée à la dignité de baronne constitutionnelle révolta le sang orgueilleux que lui avait transmis une longue suite de gentilshommes. Remonter à demi lui parut plus mortifiant que d’être descendue. Un officier peut sans humiliation redevenir soldat, mais non pas caporal. La baronnie fut donc frappée d’un veto absolu auquel le conseiller d’état dut se soumettre, quoique son amour-propre en souffrît.

— Je me ferai nommer commandeur de la Légion d’honneur, pensa-t-il pour se consoler. Mais, en vérité, je ne comprends pas madame Piard ; une fille de qualité, élevée au Sacré-Cœur ! elle devient démocrate à faire frémir !

Douée d’un esprit vulgaire, Isaure eût infailliblement justifié la crainte de son mari en tombant dans les puérilités de ce radicalisme de boudoir, refuge accoutumé des femmes qui ont plus d’orgueil que de considération ; la rectitude de son jugement la préserva d’un pareil ridicule. Les déclamations sur le progrès social, l’affranchissement de son sexe et la moralité du divorce ne lui inspirèrent que le froid dédain par lequel les intelligences pratiques accueillent les théories creuses et inapplicables. Elle n’admit donc dans sa toilette ni bas bleus ni bonnets rouges. Au lieu d’épancher maladroitement l’envie dont son cœur était dévoré, elle étouffa tout murmure et chercha le remède qu’elle eut bientôt trouvé.

Un agriculteur habile fertilise les champs les plus ingrats, en choisissant le grain selon la terre. Madame Piard appliqua cette méthode à sa position personnelle. Forcée de renoncer à la moisson dorée des privilèges aristocratiques, elle n’eut garde de proclamer ses regrets en laissant sa vie en friche. Le sol de son mariage se trouvait stérile pour la vanité ; elle y sema l’ambition, graine vivace qui pousse vite et partout.

— On naît gentilhomme, mais on devient empereur, se dit-elle ; M. Piard n’a pas d’aïeux, il est vrai, mais il a du crédit, ce qui, après tout, vaux mieux qu’une illustration vaine. Aujourd’hui conseiller d’état, demain il peut être ministre, et la femme d’un ministre ne voit au-dessus d’elle que la reine.

Sœurs jumelles, la vanité et l’ambition procèdent différemment ; la première monte sur des échasses, la seconde s’appuie sur une béquille ; car l’une convoite la grandeur dont l’apparence suffit à l’autre. Madame Piard, ambitieuse de parti pris, adopta les mœurs de sa passion nouvelle. A l’instar de Sixte-Quint elle se vieillit, artifice qui doit plus coûter à une femme qu’à un prêtre. Laissant aux êtres frivoles les soucis de la coquetterie, les prétentions au bel esprit, les méditations sur la toilette et tous les futiles labeurs qu’impose la mode à ses favorites, elle régla ses habitudes avec une intelligente prévoyance, selon le but qu’elle désirait d’atteindre. Elle proscrivit donc le luxe éclatant et le caprice pittoresque également incompatibles avec une dignité sévère ; elle n’eut ni meubles de Boule, ni boudoir à la Pompadour, ni chinoiseries, ni statuettes, ni serre chaude, ni oratoire gothique, ni chasseur empanaché, ni grooms en veste de satin. Deux domestiques bourgeoisement vêtus et de tournure discrète composèrent toute la partie masculine de sa maison, et elle se contenta d’une seule voiture de couleur sombre. On eût dit l’équipage d’une douairière retirée du monde ; c’était celui d’une femme marchant à l’assaut du pouvoir.

A son entrée dans la société un peu mélangée où elle devait vivre désormais, madame Piard montra une assurance de conduite qui rendit superflus les conseils de son mari. Dans le choix de ses liaisons elle consulta l’utilité et non l’agrément. Les beautés en vogue et les hommes à la mode, ces fleurs à haute tige, devant qui s’ébahit le plèbe des salons, ne lui inspirèrent qu’une curiosité mêlée d’antipathie qu’elle dissimula sous une affectation d’indifférence. Loin de briguer elle-même les succès qu’eussent justifiés les agréments de sa figure, elle s’enveloppa d’une réserve, taxée de fierté par les uns, de pruderie par les autres, et, sous ce double aspect, avantageuse ; car si la familiarité engendre le mépris, la réserve impose la considération.

Dès son début, madame Piard passa pour un cœur insensible et pour un esprit profond, renom féminin superbe autant que rare ! Sans gaucherie, sans humiliation, sans empressement même, elle parvint à se rapprocher des trois ou quatre femmes politiques dont Paris peut encore se glorifier ; astres qui, sous la Fronde ou le Directoire, eussent brillé d’un plus vif éclat, et que menace d’une éclipse totale la virilité fort peu chevaleresque du système représentatif.

Dans ce tourbillon de grandes intrigues et de petites affaires, la femme du conseiller d’état trouva son élément naturel. On la vit d’abord, modeste et assidue, graviter autour des planètes suzeraines qui, en l’admettant à leur suite, lui frayèrent le chemin ; peu à peu son orbe particulier, à son tour, attira des satellites subalternes ; car le crédit possède la vertu communicative de l’aimant, et se frotter à la puissance, c’est déjà en acquérir.

Comparse chez la princesse de ***, confidente de la duchesse de ***, madame Piard put bientôt jouer le rôle de reine sur un théâtre moins élevé. Elle prit l’habitude d’ouvrir son salon tous les jours, de quatre à six heures, au vulgaire de ses connaissances ; le soir, deux fois par semaine, elle recevait, en petit comité, les hommes politiques et influents qui n’ont de liberté qu’après leur dîner. Bientôt elle vit affluer chez elle des courtisans aussi empressés qu’elle l’était elle-même en plus haut lieu. Ainsi, tout à la fois protégée et protectrice, elle marchait d’un pas rapide à son but, sans s’en écarter jamais. Déjà elle avait surpassé les espérances qu’avait fondées sur elle son mari.

M. Piard avait renoncé au célibat parce qu’il n’y a pas d’homme politique sans salon et pas de salon sans femme. Un an à peine écoulé, il vit des magistrats, des députés, des pairs, des membres du corps diplomatique, des ministres même prendre le chemin de sa maison, y revenir, s’y plaire et former enfin autour d’Isaure une coterie de plus en plus compacte et importante ; il comprit alors la valeur du trésor qui lui était échu en partage, et son ambition personnelle puisa dans celle de sa femme un aliment nouveau.

— C’est madame Roland, plus les manières distinguées et les principes religieux, se dit-il en se caressant le menton ; avec une pareille alliée je dois arriver à tout…, d’autant plus que la rusticité du bonhomme Roland n’est point mon fait. Le temps du paysan du Danube est passé.

Le conseiller d’état fixa un regard complaisant sur ses souliers, dont l’éclatant vernis eût scandalisé l’ancien ministre de Louis XVI, puis il se demanda, le cas échéant d’un changement de ministère, quel portefeuille lui pourrait convenir : la justice, l’instruction publique ou les finances. Réflexion faite, il trouva que tous lui convenaient, et qu’il convenait à tous. Quant aux départements politiques, tels que l’intérieur et les affaires étrangères.

— On verra plus tard, se dit-il ; bien fort qui sait attendre. Pitt a dû à sa patience la moitié de ses succès.

Tandis que M. Piard rêvait portefeuilles, sa femme poursuivait avec une infatigable persévérance l’œuvre qu’elle avait si habilement commencée. L’hirondelle construisant son gîte brin à brin n’y apporte pas plus de soin qu’elle n’en mit à consolider le nid ou couvait son ambition. Elle fréquenta peu de femmes, soit qu’elle les trouvât inutiles et peut-être dangereuses, soit qu’une société frivole n’eût aucun attrait pour son esprit sérieux. Les poëtes, les artistes, les romanciers, si recherchés des maîtresses de maison, ne jouirent chez elle d’aucune prérogative dont ils pussent abuser. Elle les reçut sans les rechercher, car son plan invariable était de donner à son salon une physionomie politique qu’eût nécessairement altérée le coloris littéraire. En revanche, les hommes attachés aux affaires furent accueillis par elle avec empressement, en attendant qu’elle les utilisât ; elle fut aimable pour tous, même pour les petits qui pouvaient grandir. Les ennuyeux enfin eurent aussi part à son sourire ; elle savait que ces gens-là sont toujours ceux qui font le mieux leur chemin.

Madame Piard prit peu à peu sur les personnages importants de son cercle habituel l’ascendant que refusent rarement à une femme jeune, jolie, spirituelle et adroite, les hommes attelés au timon de l’État. Elle essaya prudemment cette puissance avant de l’exercer. Un bureau de timbre accordé sur sa recommandation à une veuve intéressante dont elle se souciait fort peu, fut le premier grain d’un chapelet de faveurs qui se trouva bientôt aussi garni que le rosaire d’une dévote. Sûre alors de son influence, elle ne laissa échapper aucune occasion d’en faire usage : places administratives, promotions militaires, avancement judiciaire, tout se trouva de son ressort. Son crédit, en un mot, devint une chose reconnue et désormais hors de discussion.

— On ne peut rien lui refuser !

Cette phrase acquit l’autorité d’un axiome dans la sphère où vivait la femme du conseiller d’état.

Telle était la position exceptionnelle qu’à force d’esprit, de volonté et de persévérance, était parvenue à se créer madame Piard, espèce de ministre en cornette et non responsable, au moment où Victor Deslandes arriva à Paris. On voit qu’entre ces deux êtres, avant même qu’ils se fussent connus, existait une secrète sympathie, semblable à l’affinité de l’acier et du silex, durs et froids tous deux, et dont cependant peut jaillir la flamme.