Les Disparus
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L’inimaginable voyage
Un aspect singulier, même s'il est structurellement satisfaisant, de parashat Bereishit tient à ce que cette portion de la Genèse, qui commence avec un récit de la Création, se termine avec la décision de Dieu de détruire une bonne partie de ce qu'il avait inventé au début de l'histoire. Son insatisfaction avec le genre humain en particulier commence de façon assez inoffensive – le premier signe est sa décision de limiter radicalement la durée de la vie humaine, qui passe de mille ans environ à cent vingt ans à peine –, mais s'achève dramatiquement avec la compréhension divine du fait que la prolifération du genre humain a conduit à une augmentation proportionnelle du vice et du péché. « Je regrette de les avoir créés », dit Dieu ; « Il regrette de les voir créés », fait écho le récit. La décision, prise à la fin de Bereishit, est ce qui déclenche l'action de la lecture hebdomadaire suivante, parashat Noach. Noach, l'histoire du Déluge, est la première des tentatives assez consistantes dans la littérature pour présenter l'image de ce à quoi pourrait ressembler une annihilation totale du monde.
Je dis « annihilation totale », même si, pour être parfaitement exact, le mot hébreu que Dieu emploie pour décrire ses projets concernant le genre humain et toutes les formes de vie terrestre — les créatures marines sont, de façon intéressante, exemptées — est plus nuancé. Ce que Dieu dit qu'Il prévoit défaire à sa propre Création, c'est qu’Il va la « dissoudre » : ehm'cheh. Rachi anticipe sur la confusion de la part du lecteur qui, il le sait, s'attend à un verbe plus conventionnel, comme « détruire » ou « annihiler » (Friedman traduit le mot par « effacer » sans aucun commentaire, mais il prend un grand intérêt a parler du jeu de mots, magnifique et élaboré, sur les lettres-racines du nom de Noah, N et H, qui court à travers tout le récit du Déluge : Noah masa'hen, « Noah a rencontré la faveur » ; wayyinnahem, « il a regretté » ; nihamtî, «je regrette » ; wattanah, « et l'arche a reposé » ; et ainsi de suite). Le commentateur médiéval français nous rappelle que puisque les êtres humains sont faits de terre, l'acte de dissolution de Dieu, qui va prendre la forme d'un terrible déluge montant des mers et tombant des deux, correspond au geste de verser de l'eau sur des figurines d'argile sèche. Lorsque j'ai lu cette remarque de Rachi, il m'est venu à l'esprit que, comme le sait tout enfant qui a joué dans la boue, l'eau est aussi nécessaire à la création de telles figurines ; l'observation de Rachi sur les procédés aqueux de l'annihilation par Dieu du genre humain nous renvoie ainsi au moment de la Création — une belle complémentarité.
Ce lien subtil des opposés — création, destruction — est une figure récurrente dans Noach. Par exemple, tout comme la destruction racontée dans Noach est liée à l'acte antérieur de création décrit dans Bereishir, grâce à la terre (ou, pour ainsi dire, grâce à la boue), un détail supplémentaire dans le récit du Déluge suggère, à son tour, que nous devrions voir un lien entre l'énorme destruction provoquée par le Déluge et le nouvel acte de « création » – c'est-à-dire le nouveau commencement de la vie, parmi les rares survivants, qui suit le Déluge et rétablit le genre humain sur terre. Car nous apprenons dans de nombreux commentaires midrashiques que les eaux du Déluge, les torrents, qui ont arraché tous les êtres vivants de la Face de la Création, étaient bouillants et sulfureux ; mais nous apprenons dans la Torah même, au début de Noach, que l'arche, le véhicule du sauvetage et de la rédemption sur ses torrents sulfureux, a été faite dans un bois connu sous le nom de cèdre puant — un nom, commente Rachi, dérivé de gaf’riyth, « soufre ». Il y a, par conséquent, une liaison complexe entre les actes de création, les actes de destruction et les actes de rétablissement dans la Genèse, suggérant que ces actes distincts, apparemment opposés, sont en fait pris dans une boucle intriquée et infinie.
Cette interconnexion suggère à son tour un autre point, plus important, dont le texte veut nous rendre conscients. Car si Noach était simplement un récit d'annihilation totale – destruction sans survivants, sans une nouvelle « création » – nous y perdrions rapidement tout intérêt : c'est l'existence de ces quelques survivants qui nous aide, ironiquement, à apprécier l'étendue de la destruction. Inversement, pour apprécier le caractère précieux des vies qui ont été sauvées, il est nécessaire d'avoir une compréhension approfondie de l'horreur à laquelle ils ont si miraculeusement échappé.
EN FONCTION DE la façon dont vous voulez y penser, dont vous vous angoissez à l'idée de perdre du temps, le trajet de New York à l'Australie prend soit vingt-quatre heures, soit près de trois jours.
Le voyage est divisé en deux étapes. La première, selon l'hôtesse du Qantas 747 qui nous a emmenés Matt et moi à Sydney en mars 2003 pour rencontrer Jack Greene et les autres survivants de Bolechow, est « le vol court », même s'il représente ce que la plupart des gens considéreraient comme un voyage important en soi. Nous avons décollé de New York à18 h 45 le soir du 19, le jour où une guerre a commencé – comme nous sommes restés en l'air pendant si longtemps, au cours de la nuit pendant laquelle expirait l'ultimatum et au cours de la plus grande partie du jour suivant, nous n'avons pas su si nous étions vraiment en guerre jusqu'au surlendemain – et puis, traversé le continent jusqu'à Los Angeles. Cela nous a pris cinq heures et demie environ. Ensuite, il y a eu une escale d'une heure à L.A., pendant laquelle un nouvel équipage a dû monter à bord à cause, nous a-t-on dit, « des règlements de l'industrie aéronautique » : aucun équipage n'est autorisé, nous a expliqué une hôtesse, à faire les deux étapes du vol – à travailler, en d'autres termes, pendant toute la durée que nous allions passer à voler. Cette information a donné un air d'urgence à la procédure.
En tout cas, après avoir accueilli notre nouvel équipage, nous sommes tous remontés péniblement dans l'avion, sonnés et pleins de ressentiment, et nous avons décollé de nouveau. Pendant les seize heures suivantes, il n'y a rien eu au-dessous de nous que l'océan Pacifique. J'avais survolé bien des fois l'Atlantique et je n'avais jamais vraiment pensé à la taille des océans jusqu'à ce que je fasse le tour du monde pour aller en Australie et rencontrer cinq vieux Juifs qui avaient vécu autrefois à Bolechow et vivaient maintenant là-bas, cinq de ce qui allait se révéler douze personnes encore en vie qui avaient connu autrefois Shmiel Jäger et sa famille, et qui allaient pouvoir me raconter des choses à leur sujet. L'Atlantique, je m'y étais habitué, et il était devenu, je suppose, gérable pour moi. Le Pacifique est immense.
C'est pendant la seconde étape de ce long vol que vous risquez de perdre tout sens du temps. Pendant la plus grande partie d'une journée, il n'y a rien d'autre au-dessous de vous que de l'eau, indistincte et indifférenciée ; la qualité neutre de ce que vous pouvez voir, quand vous regardez par le hublot, reflète la qualité du temps que vous passez à voler, qui est aussi indistinct et indifférencié. C'est un temps qui n'a aucune qualité. Si vous faites ce voyage, un voyage que je n'avais jamais imaginé faire, les stewards et les hôtesses extrêmement serviables de Qantas vous apporteront des repas de temps en temps et, en vous passant un plateau couvert de plats chauds et scellés, vous diront que c'est le petit déjeuner ou bien le dîner ; mais au bout d'un moment, il est difficile de savoir si ces repas régulièrement servis sont censés correspondre à ceux du fuseau horaire que vous avez quitté ou de celui vers lequel vous vous dirigez, ou peut-être d'un fuseau horaire totalement abstrait, « virtuel », qui n'appartient qu'à l'avion et n'existe nulle part ailleurs. A la fin, vous devez les croire sur parole parce que vous n'avez véritablement plus aucune perception de l'heure qu'il pourrait bien être.
ALORS QUE J'ÉTAIS assis dans cet avion, regardant par le hublot et feuilletant de temps à autre une brochure à l'aspect sinistre sur les moyens d'éviter un truc qui s'appelle « la thrombose vasculaire », un problème de circulation sanguine qui peut se produire quand vous restez trop longtemps dans la cabine pressurisée d'un avion de ligne — ce qui était précisément ce que nous allions faire, Matt et moi —, alors que j'étais assis dans cet avion, j'ai compris, les heures passant, que la façon dont les repas à bord étaient servis m'avait rendu conscient d'une certaine qualité (ou d'une certaine absence de qualité) du temps, me rappelait quelque chose de mon enfance, quelque chose qui avait, de manière similaire, lié le temps des repas au passage atroce des heures vides.
Comme je l'ai dit, ma mère avait grandi dans une famille orthodoxe, régie par un père grandiose et dominateur, qui observait scrupuleusement les fêtes religieuses et dont l'épouse, ma grand-mère Gerty (ou, en fonction de la personne qui s'adressait à elle et des circonstances, Golda), était la complice experte, cuisinant pour lui de superbes repas strictement cascher, pour lesquels elle était à juste titre « fameuse » dans le petit monde qu'était son immeuble dans le Bronx, même si mon grand-père prenait plaisir à ne pas lui faire les compliments dont tout le monde la gratifiait (Alors, c'est comment, Aby ? lui demandait-elle, anxieuse, après lui avoir servi un bol de sa soupe, les soupes étant sa spécialité, et il lui répondait, Douce!). Elle faisait ses fameuses soupes, ma grand-mère, et ses kneydlach et ses laktes, et à chaque Hannoukah, son matzo brei, gratiné dessus et mou dedans, saupoudré de sucre glace, et elle tenait sa maison cascher. Scrupuleusement, Nana gardait ses assiettes fleyschedikh, celles qui étaient réservées aux viandes, séparées des assiettes milkhedikh, réservées pour les produits laitiers. Même les torchons étaient strictement séparés : une série portant des rayures bleues (m'avait dit ma mère), l'autre des rayures rouges. Avec autant de scrupules, elle séparait strictement de ces deux premiers services, les assiettes Peysakkdikh, le service de Pâque, un service en porcelaine de Bavière décoré, un modèle (« Memphis ») depuis longtemps abandonné, dont les couleurs, plus que les motifs eux-mêmes (un phénix stylisé, perché sur une tonnelle de fleurs orientales, soulevant une aile vers le ciel depuis le bord de chaque assiette plate, de chaque ravier à salade, de chaque coupelle à pain, de chaque assiette à soupe, de chaque beurrier, de chaque soupière, de chaque saucière, de chaque sucrier), remettaient en mémoire une époque entièrement révolue. Car qui, aujourd'hui, se soucie vraiment de ces lavandes, de ces citrines, de ces turquoises, de ces ivoires, de ces sarcelles, de ces oranges ?
Par conséquent, la famille de ma mère était, comme ils l'auraient dit eux-mêmes, frum, profondément religieuse. Mais la famille de mon père, comme je l'ai déjà mentionné, était tout aussi profondément irréligieuse. C'est parce que mon père avait grandi dans une maison qui était, par bien des aspects, diamétralement opposée à celle dans laquelle avait été élevée ma mère, une maison dépourvue des contraintes de la tradition, du judaïsme, de l'Europe, que nous n'observions pas les fêtes juives pendant mon enfance, dans les années 1960 et 1970, comme avait pu le faire ma mère pendant son enfance dans les années 1930 et 1940. Toutefois, Yom Kippour constituait une exception. Cela avait moins à voir avec le statut auguste de cette fête parmi les fêtes du calendrier juif qu'avec le fait que c'était la seule qui présentait un attrait intellectuel ou (comme je le soupçonne encore) esthétique pour mon père – un scientifique, après tout, un homme qui aime l'idée de la rigueur, de l'absolu, de la dureté même. L'autodénigrement, l'abnégation de Yom Kippour le réjouissait. Et il se trouvait donc que, tous les ans, alors qu'il ne mettait jamais les pieds dans l'étrange et minuscule synagogue où, pendant des années, ma mère nous avait emmenés mes frères, ma sœur et moi, la synagogue où, un jour, alors que nous nous rendions, elle et moi, au Yizkor, le service commémoratif qui a lieu vers la fin des cérémonies de Yom Kippour, elle m'avait dit que Oncle Shmiel avait quatre filles magnifiques qui avaient été violées avant d'être tuées par les nazis — même si mon père ne mettait jamais les pieds dans cet endroit pour les services de Yom Kippour, il observait strictement le jeûne. En fait, il regardait attentivement la pendule pour s'assurer que personne ne rompît le jeûne avant que ne se fussent écoulées les vingt-quatre heures.
La plupart de ces vingt-quatre heures à écoulement effroyablement long, je dois l'admettre, n'étaient pas habituellement passées par aucun de nous, y compris ma mère, dans la petite synagogue où nous allions. Et pourtant, en raison d'une obscure saveur d'étrangeté et d'angoisse légère qui s'attachait à ce jour de l'année dans notre famille (très probablement à cause des histoires sur cette journée que mon grand-père aimait raconter, celle du bûcheron, par exemple), les vingt-quatre heures de jeûne ne pouvaient être passées, c'était parfaitement clair, à faire quelque chose de « frivole ». S'amuser avec des jouets était considéré comme frivole. Regarder la télévision aussi. Allez lire, faites quelque chose de sérieux, nous disait ma mère, l'air un peu absente, alors qu'elle contrôlait, avec une parfaite maîtrise de soi (me semblait-il alors), les plats d'agneau et de poulet en train de cuire, les pommes de terre, l'énorme cafetière électrique, digne d'un hôtel, que tout le monde trouvait choquante, mais aimait secrètement quand on la voyait fonctionner (« tous ces gens, cette année ! »), les casseroles de nouilles un peu sucrées ou kugels si savoureuses, les plats de saumon fumé, de maquereau et de poisson blanc attendant l'assaut d'une trentaine ou d'une quarantaine d'invités qui, chaque année, se ruaient dans la maison sur deux niveaux de mes parents pour rompre le jeûne que la plupart d'entre eux, mais pas tous, avaient observé (une tante que j'adorais, petite, rousse, à la bouche pulpeuse, jolie comme une goy, disait tout le monde, s'asseyait sur le sofa de la salle de séjour et disait, Je bois juste un peu de café, parce que le café, ça ne compte pas !). Donc, nous, les enfants, nous allions faire quelque chose de sérieux. Mais entre le fait de ne pas pouvoir manger et le fait de ne pas pouvoir regarder nos programmes préférés de télévision après l'école, qui étaient les indications de temps les plus fiables de mon enfance, le jour de jeûne, cet unique jour de l'année, paraissait incroyablement long, sans le moindre caractère en dehors d'une sensation d'attente, un jour dépourvu de toutes les qualités reconnaissables qui, tous les autres jours, rendaient et rendent le passage du temps supportable.
C'était exactement cette impression, cette association d'un repas et d'un ennui insupportable – déclenchée, dans le cas de ce trajet vers l'Australie, par l'abondance plus que par la privation de nourriture – qui me venait à l'esprit dans cet avion qui nous emmenait de l'autre côté du monde.
Le trajet de New York à Sydney prend vingt-deux heures, dépourvues de tout caractère. Mais, bien évidemment, lorsque vous volez vers l'Australie depuis New York, vous faites un voyage beaucoup plus long, d'une certaine façon. Nous sommes partis un mercredi dans la soirée ; en raison des changements de fuseaux horaires, en raison du fait que, lorsque vous voyagez de New York à Los Angeles, et au-dessus du Pacifique, vous passez la ligne de jour internationale, nous sommes arrivés un vendredi matin. Et donc quand vous faites ce voyage, comme Matt et moi l'avons fait en mars 2003, afin de récupérer un minuscule fragment du passé, vous perdez réellement, littéralement, du temps : un jeudi de votre vie disparaît purement et simplement. Et il y a aussi autre chose Quand vous faites ce voyage, vous volez de l'hémisphère Nord vers l'hémisphère Sud, et vous perdez ainsi, d'une certaine façon, des périodes de temps bien plus vastes. Nous avons quitté New York alors que le printemps arrivait et nous avons débarqué à Sydney au début de l'automne.
Alors qu'avons-nous perdu, quand nous nous sommes envolés pour aller rencontrer Jack Greene, comme il avait insisté pour que nous le fassions, un an plus tôt, quand nous avions parlé, ce soir-là, de Bolechow, du jour d'octobre 1941 où la cousine de ma mère, Ruchele, était partie pour une promenade dont elle n'était jamais revenue ? Qu'avons-nous perdu ? Ça dépend : un jour, trois jours, six mois.
COMME BIEN DES petits-enfants d'immigrants, j'ai grandi en écoutant les histoires de voyages épiques et étranges.
Il y avait l'histoire du père de mon père, un homme taciturne, petit, légèrement rabougri, chauve comme mon père, qui avait été autrefois électricien et qui, de temps en temps, alors que nous dévalions les escaliers de la maison de mes parents, quand ma grand-mère Kay et lui nous rendaient visite, se mettait à crier qu'il fallait se calmer, les gars ! Parce que vous abîmez l'installation électrique ! Un homme qui était né (nous racontait-on toujours, de sorte que la phrase résonnait longtemps dans ma tête, comme un slogan ou un titre de chapitre) à bord d'un bateau, le bateau qui avait emmené les Mendelsohn de Riga à New York, à un moment donné dans les années 1890. Et pas seulement ça : le père de mon père avait toujours insisté sur le fait qu'il avait eu un jumeau qui était mort dans la première enfance. Mais savoir précisément quand cette naissance et ce voyage avaient eu lieu, quel était le nom du jumeau, de quel bateau il s'agissait, personne ne pouvait le faire ou ne se souciait de s'en souvenir : pas mon père, ni son frère aîné, avec qui il était en si bon termes, à l'époque où nous grandissions, ni l'autre frère auquel, pendant si longtemps, il ne voulait rien avoir affaire, mais dont il s'était par la suite rapproché, quand la polio était revenue, une dernière fois, pour mettre fin à cette conversation torturée de façon permanente. La famille de mon père m'avait toujours paru être une famille de silences, et le peu que j'avais réussi à apprendre d'eux, au cours du temps, m'avait aidé à expliquer pourquoi : le père de mon grand-père, le fabricant de violons qui, parce qu'il ne vendait pas assez de violons, fabriquait aussi des chaussures et ne gagnait pas assez non plus avec ça ; la mère qui allait mourir à trente-quatre ans, épuisée par ses dix grossesses, dont trois avaient donné naissance à des jumeaux ; les nombreux frères et sœurs qui n'avaient jamais grandi, tués dans la petite enfance, l'enfance ou l'adolescence par telle ou telle maladie, par la tuberculose, par la grande épidémie de grippe espagnole de 1918, laissant mon grand-père seul parvenir à l'âge adulte, un âge adulte au cours duquel il avait préféré ne jamais parler de ce passé appauvri. Une famille, par conséquent, élevée dans les silences, dont ces longues périodes vides et sinistres entre les frères, dont ces silences qui duraient des décennies n'étaient que les exemples les plus extrêmes.
Parce qu'ils restaient silencieux pendant si longtemps – ils vivaient dans leur présent américain plutôt que dans leur passé européen –, il y a désormais moins d'histoires à raconter à leur sujet. C'est seulement par accident que j'ai appris, du fait que j'étais sur le saule pleureur du jardin de mes parents, un jour de 1972 quand les parents de mon père étaient venus de Miami pour une visite, et qu'on n'avait pas remarqué ma présence, que mon grand-père avait eu une femme avant d'épouser ma grand-mère Kay, et que notre famille existait uniquement parce que cette première épouse était morte dans l'épidémie de grippe espagnole ; et ou en effet mon père avait un frère beaucoup plus âgé à qui (pour des raisons que je n'ai pu découvrir que des années plus tard, au moment où mon grand-père Al agonisait) mon père n'avait plus parlé, depuis que ce demi-oncle égaré avait quitté la maison, des décennies plus tôt. Une fois de plus, il me revenait à l'esprit que notre lignage n'était que le résultat d'un accident, d'une mort prématurée ; une fois de plus me revenait à l'esprit la préférence de la Bible hébraïque pour les secondes épouses, pour les plus jeunes fils. Pourquoi, avais-je pensé à l'époque, n'avions-nous jamais entendu ce récit dramatique auparavant ? Mais ce même grand-père n'avait jamais songé à signaler à qui que ce fût, même après la naissance de ma sœur Jen en 1968, qu'il y avait eu une fille nommée Jenny parmi ses nombreux frères et sœurs morts.
Quand j'étais petit, je regardais le père de mon père et puis je regardais le père de ma mère, et le contraste entre les deux est à l'origine de la formation, dans mon esprit d'enfant, d'une sortie de liste. Dans une colonne, il y avait ceci : Jaeger, judaïté, Europe, langues, histoires. Dans l'autre, il y avait ceci : Mendelsohn, athées, Amérique, anglais, silence. Je comparais et j'opposais ces colonnes, lorsque j'étais bien plus jeune et, même alors, je me demandais quel genre de présent on pouvait avoir sans connaître les histoires de son passé.
IL y AVAIT d'autres histoires de voyages difficiles dans ma famille. La mère de ma mère était la seule de mes grands-parents à être née aux Etats-Unis, mais sa propre mère, mon arrière-grand-mère Yetta, n'y était pas née. Yetta Cushman (ou Kutschmann ou encore Kuschman), qui sur la seule photo d'elle existante, prise peu de temps avant sa mort prématurée pendant l'été 1936 – pendant qu'elle cousait le cou d'un poulet, elle s'était piqué le doigt et elle était morte, quelques jours plus tard, d'un empoissonnement du sang, ce qui avait été la cause d'un choc émotionnel terrible qui, selon le père de ma mère, avait été à l'origine du diabète de sa jeune épouse – vous dévisage avec l'air triste d'une femme extrêmement simple, qui louche presque, et d'un âge indéterminé. Yetta, parfois Etta, est la parente à qui mon frère Eric doit son prénom. Elle était russe. RUSSIE, dit son certificat de décès, à la mention PAYS D'ORIGINE, même si la RUSSIE et le PAYS D'ORIGINE ne peuvent, il faut le dire, suggérer la nature ou les raisons de son horrible émigration, dont j'ai fini par entendre parler par mon grand-père, le gendre de cette femme simple et épuisée, une histoire qui est, pour quelqu'un de ma génération et de mon éducation, absolument impossible à imaginer.
Qu'est-ce que mon grand-père m'a raconté ? Il m'a raconté que sa belle-mère, pour qui, j'ai cru comprendre, il n'avait aucune affection ni aucune antipathie particulière (Tu sais, m'avait-il dit un jour en haussant les épaules, les beaux-parents !), était venue en Amérique après que sa famille entière avait été brûlée au cours d'un pogrom à Odessa ou dans les environs, sort auquel elle avait échappé parce qu'elle était au cabinet quand les Cosaques, ou je ne sais qui, étaient venus, ce jour-là (ils étaient déjà venus bien des fois, évidemment) ; complètement seule à l'âge de quinze ans, elle avait traversé l'Europe pour prendre une place à bord d'un bateau qui l'emmènerait en Amérique, où elle avait un parent qui l'avait aidée ; dès son arrivée, au début des années 1890, elle avait fait ce qu'il fallait, c'est-à-dire se trouver immédiatement un mari et, dans ce cas précis, le mari qu'elle avait trouvé était un veuf paralysé, avec des enfants déjà grands qui, après le mariage avec cette jeune femme de dix-neuf ans environ, simple et traumatisée, s'étaient mis à la tourmenter en cachant des chaussettes puantes au fond des lits qu'elle devait faire tous les matins, histoire que sa fille, ma grand-mère, allait raconter à sa fille, qui la raconterait plus tard à moi.
De cette femme pathétique, ma grand-mère diabétique que j'aimais tant avait hérité les cheveux dorés, qui étaient aussi ceux de ma mère, ce qui explique pourquoi mon frère Matt (dont j'étais à 1'adolescence, avec mes cheveux noirs et frisés, si jaloux) avait de si beaux cheveux blond clair quand il était petit ; et pourquoi j'ai toujours pensé qu'il ressemblait, avec ces cheveux et ses yeux légèrement bridés de Tatar, et les angles austères de son visage, à la fois à la figure d'une icône et aux Slaves qui l'auraient vénérée. Les Slaves, c'est-à-dire ceux qui, par un jour impossible à connaître des années 1880, avaient fondu sur une ville près d'Odessa et violé les femmes, pillé et incendié les maisons de pauvres Juifs insignifiants, ce qui explique pourquoi mon arrière-grand-mère était venue en Amérique et comment, en effet, certains membres de ma famille avaient les cheveux blonds, des cheveux tellement blonds.
MAIS LES MEILLEURES de toutes les histoires étaient naturellement celles que racontait le père de ma mère, puisqu'il était, après tout, le seul de mes parents qui avait fait ce remarquable voyage jusqu'en Amérique et avait été assez âgé à l'époque pour en conserver des souvenirs. Comment c'était le voyage jusqu'en Amérique, tu veux savoir ? répétait mon grand-père, en ricanant doucement, quand je l'interviewais sur sa vie. Je ne pourrais pas te le dire, parce que j'étais tout le temps dans les toilettes en train de vomir ! Mais cette autodérision, qui laissait entendre qu'il n'y avait pas d'histoire à raconter, faisait partie de l'histoire de sa venue en Amérique, une histoire qui, comme je le savais, avait de nombreux chapitres. Sans aucun ordre particulier, je me souviens à présent de ces histoires : celle sur la façon dont lui et sa sœur, ma sombre Tante Sylvia, qu'il avait toujours appelée Susha, et dont le nom figure sur la liste des passagers, aujourd'hui disponible en ligne grâce à la banque de données d'Ellis Island, en tant que Sosi Jäger, avaient voyagé « pendant des semaines » pour aller de Lvov à Rotterdam « où attendait le bateau », disait-il, et n'étant qu'un petit garçon ne sachant presque rien du monde, j'étais impressionné, à l'époque, à l'idée qu'un bateau aussi gros ait attendu ces deux jeunes gens de Bolechow, fausse impression que mon grand-père se gardait bien de corriger ; et puis comment, après le long trajet en train, de Lvov à Varsovie, puis de Varsovie, à travers l'Allemagne, jusqu'aux Pays-Bas, ils avaient failli rater le bateau, parce que les filles avaient les cheveux tellement longs.
Parce que les filles avaient les cheveux tellement longs ? ! m'étais-je exclamé. La première fois que j'avais entendu cette histoire, il y a tellement longtemps que je n'arrive pas à me souvenir quand c'était, j'avais posé cette question parce que j'étais véritablement perplexe ; aujourd'hui seulement je comprends quel raconteur sophistiqué pouvait être mon grand-père, quelle brillante provocation était ce parce que les filles avaient les cheveux tellement longs, que c'était destiné à me faire poser cette question, afin qu'il pût se lancer dans cette histoire-là. Par la suite, j'avais continué à poser la question, uniquement parce que je savais qu'il voulait que je le fisse.
Oui, parce que les filles avaient les cheveux tellement longs ! poursuivait-il, assis dans ce grand fauteuil en osier sur la large marche du perron de la maison de mes parents, surveillant le quartier, comme s'il avait été responsable des maisons sur deux niveaux avec leurs couleurs bizarres, leurs pelouses bien nettes, leurs topiaires en spirale pointant vers le ciel d'été dégagé, le silence de la mi-journée en semaine. Et il me racontait alors comment, avant d'embarquer sur le grand bateau qui allait l'emmener lui et ma tante perpétuellement déçue vers l'Amérique, tous les passagers de l'entrepont devaient être examinés pour les poux et comme les filles, y compris ma grand-tante Sylvia de vingt-deux ans, avaient les cheveux longs à l'époque, cet examen avant l'embarquement prenait un temps fou et, à un moment donné, mon grand-père (que, je suppose, nous décririons aujourd'hui comme souffrant d'une forte anxiété, même si les gens disaient à l'époque qu'il était simplement « méticuleux ») avait paniqué.
Alors qu'est-ce que tu as fait ? demandais-je à cet instant précis. Et il répondait, J'ai crié Au feu ! Au feu ! et dans la confusion générale, j'ai pris Tante Susha par la main et nous avons couru sur la passerelle, et nous sommes montés à bord ! Et c'est comme ça que nous sommes venus en Amérique.
Il racontait cette histoire avec une expression qui flottait entre l'autosatisfaction et l'autodénigrement, comme s'il avait été à la fois content et (à présent) un peu embarrassé par l'audace juvénile qui, si cette histoire n'est pas un mensonge, lui a valu de voyager jusqu'en Amérique.
IL Y AVAIT, c'est évident, d'autres histoires sur ce voyage jusqu'en Amérique, des histoires que j'ai entendues souvent lorsque mon grand-père venait nous rendre visite et je traînais dans la maison, silencieux, dans l'espoir qu'il déciderait de s'asseoir et de me parler, attendant qu'il ait fini de lire le journal, peut-être le Times ou, plus probablement, The Jewish Week (après le mariage de mes parents, il leur avait offert un abonnement parce qu'il redoutait, disait-il, que ma mère oublie comment être juive). Il lisait son journal lentement, laissant sa grosse tête descendre sur le côté gauche, puis la relevant brusquement vers la droite pour déchiffrer les caractères imprimés sur la page opposée. En silence, je l'observais pendant sa lecture — car on n'interrompait jamais, vraiment jamais, mon grand-père, quoi qu'il ait pu faire –, j'attendais qu'il ait terminé et j'espérais qu'il serait d'humeur à me raconter des histoires... Ou bien j'attendais qu'il ait fini de boire son jus de prune qui, aimait-il dire, était bon pour la machinerie, ou encore qu'il ait fini de parler à ma mère pendant qu'elle peignait ses ongles, assise à la table de la cuisine devant la grande baie vitrée, ou même qu'il ait fini, debout dans la « grande » salle de bains, qui était carrelée en bleu, d'avaler avec une grande précaution chacune des nombreuses pilules qu'il avait toujours avec lui dans une petite mallette en vachette beige. Mon grand-père était un hypocondriaque, nous le savions tous, et ses différents médecins se pliaient évidemment à ses caprices. Tous les soirs et tous les matins, il entrait dans l'étincelante salle de bains de ma mère et alignait une série de pilules et les avalait, les unes après les autres, avec un sourire détaché. Comme mon père désapprouvait les médicaments, les pilules et même les médecins en général, pour qui il avait une grande suspicion et envers qui, en tant que groupe, il manifestait une vague mais réelle animosité (et pourquoi pas, compte tenu de ce qu'il avait passé son enfance à voir ?), il souriait avec mépris et sans discrétion des rituels de mon grand-père avec ses petites pilules. Mais nous, les enfants, nous adorions voir Grandpa prendre ses médicaments quand il nous rendait visite, un rituel qu'il savait, comme le reste, rendre drôle. Ce soir, disait-il en regardant l'alignement des petits flacons de pharmacien avec une confusion jouée, comme une ménagère devant un étalage intimidant de détergents ou de céréales pour le petit déjeuner, peut-être que je vais prendre une bleue et une rouge.
J'attendais donc qu'il ait fini n'importe laquelle de ses routines en cours et qu'il me raconte ces histoires de ses nombreux voyages et de ses nombreuses aventures. A Quel Point Le Bateau Etait Bondé, Combien Lui Et Tante Sylvia Redoutaient D'Etre Volés Et Avaient Donc Caché Leur Argent Dans Un Mouchoir, ou pire, Combien Il Avait Eu Le Mal De Mer, au point de ne plus vouloir jamais voyager en bateau de nouveau. Comment, après deux semaines sur le bateau, les fameuses deux semaines passées à être malade, ils étaient arrivés à New York et avaient essayé de trouver leur chemin jusqu'au point de rendez-vous que leur avait indiqué le cousin Mittelmark, et comment chaque personne à qui il avait parlé avait répondu à ses questions par un regard égaré. Il s'approchait des gens, me racontait-il, et prononçait le nom de l'endroit sur un ton interrogatif : Timesse Squouère ? Timesse Squouère ? Et il avait fallu qu'il écrive le nom sur un bout de papier avant que quelqu'un pointe, en riant, la direction de Times Square. Et de Times Square, mon grand-père et ma grand-tante, accompagnés de leur cousin qui parlait l'anglais, étaient allés dans le Lower East Side, à East Fourth Street, pour s'installer dans l'appartement de leur oncle, Abe Mittelmark, un homme aux cheveux roux dont la brouille avec sa sœur unique, mon arrière-grand-mère, ou le ressentiment à son égard était responsable, j'aime à le croire, du cruel arrangement matrimonial qui devait dresser les Jäger contre les Mittelmark pendant des générations. Et ce n'était pas le seul cas de lutte fratricide dans ma famille.
Maintenant, quand je pense à ce voyage, moi dont le record est un vol de vingt-deux heures en business class d'un 747, je suis impressionné par l'audace dont il a fait preuve pour entreprendre simplement ce périple. En écrivant ceci, je regarde son passeport polonais, celui avec lequel il a fait ce voyage inimaginable, et bien qu'il soit mort à présent et qu'il ne puisse plus raconter d'histoires, le document a ses propres confessions à faire. En déchiffrant l'élégante écriture officielle dont les blancs sont remplis, en scrutant les visas et les tampons, je peux, avec une précision bien plus grande que celle dont se souciait de faire preuve mon grand-père quand il racontait ses histoires, reconstituer son voyage jusqu'en Amérique.
Je peux, par exemple, vous dire que le passeport (« DOWOD OSOBISTY », littéralement «papier d'identification»), numéro 19272/20, lui a été délivré à Dolina – le petit village au sud de Bolechow qui était le centre administratif de la région et où la famille de la mère de mon grand-père, les Mittelmark, avait vécu autrefois – le 9 octobre 1920. Collée sur le passeport, se trouve une petite photo en noir et blanc de mon grand-père, la plus ancienne image connue de lui. Il est debout, semble-t-il, contre un mur en bois quelconque ; le visage familier est lisse, sérieux, les yeux myopes sont très enfoncés, les cheveux, encore très épais, plaqués en arrière, avec l'implantation en V dont j'allais hériter. Les oreilles sont légèrement décollées, chose dont je ne me souviens pas. Le col de sa chemise est serré et paraît inconfortable, et les revers très hauts et étroits de la veste qu'il porte font l'effet d'un vêtement incroyablement antique. Le passeport fournit aussi une description écrite : taille « moyenne », visage « ovale », cheveux « foncés », yeux « bleus », bouche « moyenne » – ce que cela veut dire précisément, je ne saurais le dire – et nez « droit ».
En lisant cette description aujourd'hui, ayant entendu certaines histoires dans lesquelles les nez droits et les yeux bleus sont des éléments dont l'issue pouvait dépendre, je me demande, pas pour la première fois, comment s'en serait sorti mon grand-père au regard bleu rusé et au nez droit, s'il avait décidé, comme son frère aîné, de ne pas faire ce voyage pour lequel il a utilisé ce passeport. C'est une chose que mon frère Andrew et moi avons discutée, en nous souvenant de notre grand-père et de ses astuces.
Je parie qu'il aurait survécu, a dit un jour Andrew, se souvenant bien des autres histoires sur l'ingéniosité de mon grand-père, de toutes les fois où il avait bluffé et contraint des gens à lui donner ce qu'il voulait, pour des affaires, des passe-droits, et du jour où, à l'âge de quatorze ans, j'avais été témoin de son adresse très spéciale en obtenant auprès d'une banque un téléviseur à grand écran gratuit – non pour lui, le titulaire du compte, mais pour ma mère, ce qui allait à l'encontre du règlement. Moi aussi, j'aime à penser que mon grand-père, s'il n'avait pas fait son long voyage jusqu'à Timesse Squouère en 1920, aurait, d'une façon ou d'une autre, employé son talent à obtenir ce qu'il voulait, à survivre...
... TOUT COMME JE sais, par exemple, que Mme Begley, à qui j'ai parlé quelquefois de mon grand-père et qui a eu aussi la chance d'être blonde aux yeux bleus, a survécu.
Vous comprenez, j'étais blonde et je parlais l'allemand, m'a-t-elle dit lors d'une de mes premières visites à son appartement de l'East Side, peut-être la première, en janvier 2000, quand je redoutais qu'elle ne veuille pas parler du passé, particulièrement de la guerre, mais elle m'avait surpris en parlant peu d'autre chose, en pleurant même, soudain, à un moment donné, en pointant pour moi le nom, dans le livre Yizkor de sa ville, Stryj, de ce garçon de dix-sept ans qui n'avait pas survécu : un parent ou un ami de la famille, je n'arrivais plus à m'en souvenir jusqu'à ce que je trouve récemment le livre Yizkor de Stryj, le Sefer Stryj, en ligne, et que je repère la page sur laquelle elle m'avait indiqué une liste de noms des morts, une page qui portait le titre en hébreu Sh 'mot shel Qidoshei Striy, « Noms des martyrs de Stryj » (il est peut-être important de s'arrêter ici pour noter que le mot hébreu qidush, « martyr » ou « sacrifice », est dérivé, comme l'est le mot « sacrifice » dans certaines autres langues, du mot « saint », q-d-sh. L'usage de qidush en ce sens correspond au concept du judaïsme connu sous le nom de qidush HaShem, qui se réfère au fait de mourir au nom d'une cause juive, l'idée étant qu'en mourant, on sanctifie ou on rend saint (qdsh) le nom de Dieu – HaShem signifiant « le Nom ». L'exemple traditionnel étant Hannah et ses sept fils, qui sont tous morts sous les coups d'Antioche – Antioche IV, le monarque hellénistique de l'histoire de Hannoukah – parce qu'ils ne voulaient pas manger de porc ou s'incliner devant des idoles. Mais l'usage de la phrase s'étend aussi aux victimes de l'Holocauste, qui sont morts du fait qu'ils étaient des Juifs).
« Noms des martyrs de Stryj » était, en tout cas, la page sur laquelle le défunt mari de Mme Begley, le docteur très important de Stryj dont une vieille Ukrainienne avait instantanément reconnu le nom, soixante ans après, avait été amené à inscrire le texte suivant :
BEGLEITER-BEGLEY EDWARD DAVID Dr
honore la mémoire de :
BEGLEITER SIMON, Père
BEGLEITER IDA, Mère
SEINFELD MATYLDA, Sœur
SEINFELD ELIAS, Beau-frère
HAUSER OSCAR & HELENA, Beaux-parents
SEINFELD HERBERT, Neveu
Cet Herbert Seinfeld, m'avait-elle dit, alors que sa voix basse, décidée, déraillait, cet Herbert Seinfeld avait déjà obtenu ses papiers d'émigration, mais il n'avait pas réussi à sortir à temps.
Un garçon de dix-sept ans, avait-elle dit ce jour-là, en pleurant un peu. II allait presque s'en sortir, mais il n'a pas réussi.
Je n'avais rien dit, me sentant gêné par cette exhibition inattendue de son émotion. C'était ma faute : je lui avais demandé de me montrer ce livre Yizkor de Stryj, parce que je voulais voir si Shmiel et sa famille y figuraient parmi les noms des victimes ; sa femme Ester, comme nous le savions, était originaire de Stryj (et Minnie Spieler était de Stryj, elle aussi). Et en effet, les noms s'y trouvaient :
SCHNEELICHT EMIL
honore la mémoire de :
SCHEITEL HELENE, Sœur
SCHEITEL JOSEPH, Beau-frère & 3 enfants
SCHNEELICHT MORRIS, Frère
SCHNEELICHT ROS, Belle-sœur & 5 enfants
JAEGER ESTER, Sœur
JAEGER SAMNET, Beau-frère et 4 enfants
SCHNEELICHT SAUL, Frère, épouse & 5 enfants
SCHNEELICHT BRUNO, Frère
SCHNEELICHT SABINA, Belle-sœur
C'est pour cette raison que je voulais voir le Sefer Stryj, et il va sans dire que si j'avais repéré ce livre des années plus tôt, j'aurais su que ma grand-tante Ester avait un frère, Emil, qui n'avait pas péri et que j'aurais peut-être retrouvé avant ce jour de 1999 où son fils m'a appelé de nulle part dans l'Oregon pour me dire, entre autres choses, que Minnie Spieler était la sœur d'Ester.
Je regardais donc les noms de mes morts – remarquant (comment ne pas le faire ?) que le nom de Shmiel, SAMUEL, avait été grossièrement mal orthographié, peut-être à cause de cette particularité d'écriture, le l minuscule barré, un véritable tic, aujourd'hui disparue, mais répandue à l'époque dans une certaine partie de la population du coin, qui avait transformé la « Ruchaly » de Shmiel en « Ruchatz » à mes yeux – je regardais ces noms, dont la présence sur la page semblait obscurément constituer une confirmation de quelque chose, peut-être le fait que ces gens que je recherchais existaient en dehors des histoires et des souvenirs privés de ma famille, et c'était une satisfaction pour moi. Mais, alors que je regardais, je me suis senti tout à coup idiot d'avoir demandé à Mme Begley de consulter son livre en quête de parents que je n'avais jamais connus et qui restaient une chose abstraite pour moi à ce moment-là, quand tant de ses parents, si proches d'elle, se trouvaient là aussi.
Vous comprenez, a-t-elle répété en tirant un peu le livre pour passer une main translucide et fraîche sur la page, j'étais blonde et je parlais l'allemand. Je pouvais passer. Ma mère était très belle, mais comme l'est une Juive. Elle était ce qu'ils appellent une vraie Rebecca, une belle femme juive.
Elle a cessé de parler quelques instants et s'est contentée de me regarder, fixement mais avec méfiance, de son œil un peu fermé, le bon – soit pour se donner une composition pour l'histoire suivante, soit (plus probablement, je suppose) parce qu'elle doutait que j'appréciasse ce qui allait venir, je ne saurais le dire. Je buvais mon thé en silence. Puis, elle a repris sa respiration, qui était aussi un soupir, et elle a commencé à me raconter ses histoires de ruses et de survie, et d'autres histoires encore. Celle, par exemple, où elle avait, une fois cachée elle-même, soudoyé quelqu'un pour faire venir dans un endroit donné ses parents et ses beaux-parents, et les faire passer dans un endroit sûr, pendant la grande rafle des Juifs de Stryj à l'automne 1941, et comment, en arrivant à ce rendez-vous, elle avait vu passer un wagon rempli de cadavres empilés, au sommet desquels se trouvaient les vieilles personnes qu'elle était venue secourir.
Vous voyez, a-t-elle dit, j'ai reconnu mon beau-père à la longue mèche de cheveux blancs qu'il avait.
Et puis, elle a ajouté ceci : comme elle était elle-même en danger, comme elle était en train de « passer » elle aussi, elle n'avait pas pu se permettre de trahir ses émotions à la vue des cadavres de sa famille qui passaient dans le wagon...
– DONC, QUAND J'ENTENDS parler de ruse et de survie, de couleur de cheveux ou d'yeux, je pense à Mme Begley, et je suis aussi tenté de penser à mon grand-père et de me demander s'il aurait survécu, lui aussi. Et comme je le sais, bien des gens intelligents n'ont pas pu.
Que nous dit d'autre le passeport de mon grand-père, en dehors du fait que, à l'âge de dix-huit ans, il était pâle aux yeux bleus et au nez droit ? Je savais, grâce à ses histoires, qu'il était arrivé en novembre 1920 (cet élément peut être confirmé sur le site Internet d'Ellis Island : il est en effet arrivé le 17 novembre 1920, à bord du SS Nieuw Amsterdam, accompagné par une sœur qui apparaît sur les fichiers sous le nom de « Sosi Jäger », originaire de « Belchow, Pologne », ce dernier élément étant un nom que je sais inexact, mais que quelqu'un d'autre pourrait, à l'instant même, noter soigneusement sur une fiche quelque part). Mais que s'est-il passé exactement entre le 9 octobre, jour où il a reçu son passeport, et le 17 novembre, date de son arrivée, comme nous le savons ? Le passeport remplit un certain nombre de blancs de ce voyage singulier. Par exemple, je sais que, le 12 octobre, il était à Varsovie, où il s'est rendu aux consulats néerlandais et américain. Je sais que, le 14 octobre, il est allé au consulat d'Allemagne, où il a obtenu un visa de transit pour le passage vers les Pays-Bas. Je sais, grâce à un certain nombre de tampons des douanes, que Tante Sylvia et lui sont entrés en Allemagne à Schneidemühl le 18 octobre, ont traversé le pays et en sont ressortis le lendemain, le 19, à Bentheim où ils ont passé la frontière germano-néerlandaise pour entrer à Oldenzaal, à l'est des Pays-Bas, et ils se sont dirigés vers Rotterdam, où, après dix jours passés aux Pays-Bas sans doute, le 5 novembre 1920 – après avoir crié Au feu ! Au feu ! parce qu'il avait peur de rater le bateau – mon grand-père et sa sœur sont finalement montés à bord du SS Nieuw Amsterdam, un paquebot à cheminée unique, de 17 000 tonnes et de quatorze ans d'âge, de la compagnie Holland America Line, de 615 pieds de long et 68 de large, transportant 2 886 passagers en tout (dont 2 200, comme mon grand-père et ma grand-tante Sylvia, voyageaient dans l'entrepont), commandé par le capitaine P. Van den Heuvel qui, à son arrivée dans le port de New York, douze jours plus tard, a signé une déclaration sous serment par laquelle il était établi que « il [avait] fait faire par le chirurgien du navire... un examen physique et mental de chacun des étrangers figurant sur les susdits manifestes des passagers, trente pages en tout, et que, compte tenu du rapport dudit chirurgien... aucun des étrangers en question n'appart[enait] à une des catégories exclues de l'admission aux Etats-Unis ».
Oh oui : nous avions entendu parler de l'examen médical que tous les passagers, croyait naïvement le capitaine Van den Heuvel, avaient passé. Les filles avaient les cheveux tellement longs. Mais le manifeste des passagers, qui est le document officiel encore existant de l'arrivée de mon grand-père, ne peut sûrement pas suggérer comment il est arrivé aux États-Unis, comment toutes les histoires ont commencé.
Il y a dans la chronologie un trou bizarre : le passeport ne nous dit rien de ce qui s'est passé entre le 19 octobre 1920 (qui était, m'assure mon ami Nicky, un mardi) et le 5 novembre, date à laquelle, selon le manifeste du navire aujourd'hui accessible sur le site Internet d'Ellis Island, le paquebot a pris la mer...
À propos de ces dix-sept jours perdus, mon grand-père nous a raconté une histoire plausible. Aux Pays-Bas, a-t-il raconté, Tante Sylvia et lui s'étaient retrouvés à court d'argent, ayant dépensé tout ce que leur mère leur avait donné pour le voyage ; comment cela avait pu arriver, il ne l'a jamais dit. Et donc, racontait-il, il s'était mis sur son trente et un et avait sonné à la porte de tous les consulats et de tous les bureaux officiels de Rotterdam – qui étaient nombreux puisque c'était le port d'embarquement pour l'Amérique au cours de cette période d'immigration intense – et avait offert ses services de traducteur. Son passeport précise qu'il parle le polonais et l'allemand, mais je sais qu'il parlait aussi de nombreuses autres langues : le russe qu'il avait appris, lorsqu'il avait quinze ans, en gardant des prisonniers de guerre russes à Bolechow quand le sort avait tourné et que les Autrichiens avaient brièvement repris le dessus sur les Russes qui, nuit après nuit, avaient si cruellement bombardé la ville (ils ont fait sauter le centre de la ville !) ; le hongrois qu'il avait appris à l'école, juste après la guerre, quand sa ville n'avait plus appartenu à l'Empire austro-hongrois. Et donc je me suis trouvé un boulot dans un bureau hongrois, à traduire du hongrois à l'allemand et inversement, racontait-il.
Vraiment ? ! disais-je quand j'avais treize ou quatorze ans. La première fois que je l'ai dit, j'étais vraiment sidéré. Par la suite, je ne faisais que mon travail, une fois de plus, le provoquant, jouant le faire-valoir. Tu devais parler le hongrois couramment ! m'exclamais-je. Dis-moi quelque chose en hongrois !
A ce moment-là, il affichait son sourire spécial pour la chute d'une histoire et disait, Tu sais, je ne me souviens plus de rien ! Et je m'émerveillais alors – vraiment, je ne faisais pas semblant, et en fait je m'émerveille encore aujourd'hui – qu'on puisse connaître une langue assez bien pour la traduire et ensuite l'oublier complètement. Comment peut-on avoir oublié autant, me demandais-je alors, quand j'avais onze, douze ou treize ans, quand je n'avais encore rien dont j'aurais dû me souvenir ; comment pouvait-on oublier quelque chose à ce point ?
En tout cas, c'est en mars 2003 que nous avons fait notre long et remarquable voyage vers l'Australie, autre saga familiale de longs voyages, pour découvrir ce dont cinq Juifs, chacun d'eux bien plus vieux que mon grand-père lorsqu'il avait commencé à me raconter les histoires de ses voyages épiques, pouvaient se souvenir au sujet de parents qui avaient disparu de l'histoire, soixante ans plus tôt.
L'analyse par Rachi du texte de parashat Noach suggère que le mot employé par Dieu pour décrire ce qu'il a prévu pour les hommes et les animaux, que nous traduisons en général par « Déluge » – mabool en hébreu —, est un mot d'une subtilité bien plus grande que ne peuvent le transmettre les traductions. Sensible comme toujours à toutes les nuances de l'étymologie et de la prononciation, le grand érudit joue avec toutes les composantes de l'hébreu — les lettres m-b-1 — et songe à trois verbes possibles, contenant les lettres b-1, chacun d'eux apportant des nuances de sens à notre compréhension de ce que mabool peut vouloir dire (en dehors de « déluge »). Ce sont n-b-1, « se décomposer » ; b-1-1, « troubler » ; et y-b-1, « transporter ». Rachi remarque ensuite que les trois mots associés avec mabool, « déluge », sont pertinents « parce que, écrit-il, il a tout décomposé, parce qu'il a tout troublé, parce qu’il a tout transporté ».
Cela vaut la peine de s'arrêter ici pour noter que la subtile interprétation linguistique de Rachi est appuyée avec enthousiasme par le grand érudit et mystique de Bohême au xvi siècle, Judah Loew ben Bezabel (1525-1609), grand rabbin de Prague pendant des années, qui a écrit que la Torah utilisait délibérément la résonance du mot mabool pour décrire l'annihilation par Dieu du genre humain afin de transmettre simultanément les trois significations que Rachi a détectées dans ses verbes apparentés. Cette remarque se trouve dans le commentaire savant que le rabbin Judah fait du commentaire de la Torah par Rachi — un « méta-commentaire », disent les savants ; cette œuvre est connue des érudits sous un titre qui est un jeu de mots sur le surnom allemand du rabbin, qui signifie « Lion » : Gur Aryeh al HaTorah, « Le lionceau du Lion sur la Torah ». Il faudrait, toutefois, ajouter que le rabbin Judah doit sa réputation considérable, à la fois dans les cercles juif et en dehors, à un autre produit de sa connaissance intime des Écritures juives : le Golem, la créature à la Frankenstein que le rabbin est censé avoir créée avec la boue de la rivière Vltava, en utilisant des pouvoirs trouvés grâce à sa connaissance de l'histoire de la Création. Cette créature, destinée à protéger les Juifs de Prague harcelés par les attaques d'hostiles courtisans du monarque habsbourgeois Rudolf II avait fini par être prise de folie furieuse et le rabbin avait dû détruire sa propre création, en retirant de sa bouche le shem, une tablette couverte d'inscriptions mystiques. Il est censé avoir ensuite enterré l'argile sans vie dans le grenier de la synagogue de Prague.
Quoi qu’il en soit, il est clair que Rachi et son distingué commentateur du début de la modernité, qui savait lui-même une chose ou deux sur la création et la destruction, sont du même avis pour dire que le résultat de la dissolution par Dieu de sa Création dans parashat Noach était ceci : décomposition, confusion, et vastes mouvements sur des étendues aqueuses. Ces choses, apparemment, sont nécessaires pour que la vie commence de nouveau.