Les Disparus
2 Le son du sang de ton frère........................................... 154
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
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Le son du sang de ton frère
LORSQUE NOUS SOMMES entrés dans Bolechow, mes frères, ma sœur et moi, ce dimanche d'août 2001, nous étions depuis quatre jours déjà en Europe de l'Est, et nous n'étions pas de bonne humeur. On voyageait ensemble, tous les quatre – Andrew, Matt, Jennifer et moi – pour la première fois depuis... quand ? Je pense que ce devait être 1967, lors des fameuses et «uniques» vacances de la famille à Océan City, dans le Maryland, fameuses dans mon esprit moins pour le mot entre guillemets qu'en raison du fait qu'a été diffusé, au cours de ces vacances, le dernier épisode de la série télévisée Le Fugitif, et alors que j'avais supplié mes parents de ne pas me laisser dormir pendant cet épisode ultime, eux, croyant bien faire, ne m'avaient pas réveillé, ce qui fait que je n'ai jamais su ou du moins su avec suffisamment de détails pour être satisfait dans quelles circonstances le véritable assassin était démasqué, jamais eu la satisfaction de voir le moment où le manchot était arrêté, le coupable pris et l'innocente victime libérée, après tant d'années passées à être pourchassée, enfin libérée... Je crois que c'était aussi lointain que ça trois décennies et demie, la dernière fois que tous les enfants de mes parents, ou du moins un pourcentage significatif, avaient voyagé ensemble. Nous avons grandi dans une modeste maison sur deux niveaux, mes frères, ma sœur et moi, les quatre garçons dormant deux par chambre ; mais depuis cette époque, nous avons perdu l'habitude d'être ensemble dans des espaces réduits pour une durée quelconque.
Comme j'ai fait des études classiques, je sais que le mot « intime » vient du latin intimus, qui est la forme superlative de l'adverbe in, lequel signifie la même chose qu'en anglais – la forme comparative étant un autre mot familier en anglais, interior. In, interior, intimus : dedans, plus dedans, le plus dedans. Je sais que pour bien des gens qui ont des familles, ces mots vont dessiner une vérité qui coule de source : à savoir que ceux qui ont grandi au-dedans d'une famille se sentiront, parce qu'ils ont partagé le même espace, le même intérieur, plus proches, plus intimes qu'avec n'importe quelle autre personne, y compris les gens qu'ils ou elles ont épousés. Mais je sais aussi, grâce à mon expérience et à d'autres expériences, qu'être aussi intime, avoir un accès aussi privilégié à l'intimité de ceux qui vous sont les plus proches par le sang, aura parfois un effet opposé, poussant les membres de la famille à se fuir les uns les autres, à chercher – nous employons invariablement le sens littéral et le sens figuratif, de nos jours – plus « d'espace ».
C'est, je le soupçonne, au moins en partie pour cette raison que mes frères, ma sœur et moi n'avons pas passé beaucoup de vacances ensemble. En écrivant ces mots, je pense à la plaisanterie amère, mais suggestive, faite un jour par mon plus jeune frère – celui qui n'était pas venu avec nous, sans doute à cause d'un excès d'intimité – sur les rapports que nous entretenions. Nous sommes proches, un peu à la façon dont pouvaient l'être les gens dans le même camp de concentration, avait-il balancé.
On nous raconte qu’Abel a changé de vie pour devenir un gardien de troupeaux, pendant que Caïn restait à travailler la terre — le commentateur Emès LeYa'akov a beaucoup de choses à dire sur les différents verbes « être » employés pour chacun des frères — et Rachi pense que nous devrions nous demander pourquoi. Pourquoi ? Parce que, dit Rachi, la terre a été maudite par Dieu, et par conséquent le jeune frère «s'est détaché du travail de la terre». Il y a, en fait, une tension continue tout au long de la Torah entre ceux qui travaillent la terre et ceux qui gardent les troupeaux – de même qu'il y a un motif, c'est célèbre, continu et encore plus frappant sur le conflit meurtrier entre frères aînés et cadets. A la lumière de ce dernier, il est important de noter que c'est toujours le plus jeune frère qui parvient à se faire aimer du père — ou de la figure de l'autorité — et a trouver, par conséquent, le type de travail le plus prestigieux (berger, disons, ou conseiller du pharaon), phénomène qui, nous ne pouvons nous empêcher de le penser, explique en partie le ressentiment du frère aîné qui alimente sa colère fatale (même ici, dans la Genèse, si tôt dans notre récit, certains lecteurs seront frappés par le choix méticuleux d'un métier par Abel qui — comme le suggère le commentaire de Rachi – va lui valoir, Abel le sait bien, l'approbation de Dieu, dont il cherche, cela me paraît clair, à se faire bien voir). En effet, Rachi remarque aussi que l'offrande de Caïn à Dieu était « des plus pauvres » — une déduction qui s'appuie en fait sur ce qui n'est pas dans le texte, c'est-à-dire sur une description quelconque de l'offrande de Caïn ; alors que l'offrande d'Abel est décrite comme étant la mieux choisie. Avec perspicacité, Rachi note ensuite que Dieu, non seulement a réagi à ces offrandes, l'une agricole, l'autre ovine (« Il agréa... il n'agréa pas »), mais il a dû faire connaître Sa réaction, en quelque sorte, aux deux frères, puisqu’il est clair que Caïn a su que Dieu avait rejeté son offrande.
Mais ce qui est frappant ici, c'est la tension entre les travailleurs qui sont liés à la terre maudite — les fermiers — et ceux dont le mode de vie dépend de possessions mobiles, comme les troupeaux de moutons. Je pense au ressentiment de Caïn — à la façon dont certains fermiers doivent être envieux de ceux qui, nés sur le même sol qu'eux, dans le même pays, semblent plus chanceux, parce qu’ils ont le luxe de pouvoir s'éloigner et parce que leur richesse semble s'accroître d'elle-même, et parce que cette richesse semble, elle aussi, mobile. Je pense à la façon dont les tensions naturelles entre frères et sœurs, entre ceux qui grandissent très près les uns des autres et qui se connaissent trop bien, peuvent être exacerbées par des ressentiments et des envies d'ordre économique. Je pense à certains frères qui ne bougent pas, qui essaient de gagner leur vie sur une terre qui n'est pas généreuse, et à d'autres frères qui vont tenter leur chance ailleurs.
Et je pense aussi à des frères et sœurs d'un autre genre, ceux qui ont grandi très près les uns des autres et qui se connaissent trop bien, certains forcés de travailler la terre, d'autres, apparemment plus chanceux, capables d'aller ici et là avec leur richesse constamment (en apparence) croissante. Je pense, naturellement, aux Ukrainiens et aux Juifs.
COMME JE L'AI dit, il s'était mis à pleuvoir dès le début de notre voyage en Europe de l'Est – un crachin constant, froid et humide, assez fort pour irriter, sans jamais apporter le soulagement enivrant de la grosse averse. Après des mois d'anticipation de ce voyage familial dramatique – le retour au shtetl ancestral était à présent un tel cliché que nous nous moquions un peu de nous-mêmes en élaborant les plans compliqués nécessaires à l'embarquement dans le même avion au même moment de quatre adultes ayant chacun une profession à exercer – le temps inlassablement misérable, depuis le jeudi matin de notre arrivée à Varsovie et du transfert pour le vol de connexion jusqu'à l'aéroport de Cracovie, où le grand et blond Alex Dunai attendait, avec un grand sourire et un petit carton qui annonçait, tristement, MENDELSOHN, semblait se moquer de toute cette entreprise : l'idée de la famille retournant vers ses racines, l'unité familiale forcée pour rendre le projet possible, et surtout les attentes que nous avions de ce que nous allions trouver.
Ces dernières, en particulier, avaient pris, avant même que le voyage ait vraiment commencé, une tournure oppressante. Il y avait eu pas mal de chamailleries. Nous n'avions pas la moindre idée de ce que nous allions découvrir là-bas, et l'impression non dite mais étouffante, aussi persistante et irritante que le crachin constant, que nous avions peut-être bien fait ce voyage difficile et onéreux jusqu'à cet endroit appauvri et détrempé pour rien nous rendait tous irascibles. Comme j'avais tout organisé, comme j'étais celui qui avait toujours voulu retourner, comme c'était moi qui avais eu l'idée, profondément sentimentale je dois l'admettre, que le retour au village ancestral devait être une affaire de famille, impliquant autant de parents que possible, comme j'avais pensé que je pourrais écrire sur ce voyage, un jour – à cause de tout cela, j'éprouvais une responsabilité sombre à l'égard de mes frères et de ma sœur, mais plus encore une terrible obligation de trouver la personne qui nous raconterait ce qui s'était passé, qui pourrait nous faire le récit dramatique que nous espérions tous entendre. Et donc ces trois premiers jours, au cours desquels nous avons visité Auschwitz, fait le tour de ce qui restait de l'ancien quartier juif de Cracovie, roulé pendant cinq heures vers l'est, en direction de L'viv, passé une journée à L'viv à visiter, là aussi, ce qui restait de la vie juive d'autrefois, ces trois jours ont été sombres. Chaque décision – où manger, à quel moment quitter l'hôtel, où aller et que voir en premier -s'est transformée en dispute. Je ne comprends pas pourquoi il est toujours furieux contre moi, a fulminé Andrew, un soir, de retour à l'hôtel, à propos de Matt. Comme Matt avait toujours été une énigme pour moi – nous étions proches par l'âge, mais au cours des réunions de famille, nous n'avions plus grand-chose à nous dire depuis longtemps – je n'avais rien pu répondre.
Nous avons commencé par la Pologne, plutôt que d'aller directement en Ukraine, à Bolechow, à cause d'une chose que je voulais faire, et en partie à cause d'une chose qu'Andrew voulait faire. Je voulais commencer ce voyage de cette façon parce que j'étais impatient de rouler à travers ce qui avait été la Galicie, la province d'où tant de Juifs américains sont originaires. Si nous partions de Cracovie, la ville la plus occidentale de la Galicie et où la mère de mon père, ma grand-mère Kay, était née (une femme qui, comme ma mère, a élevé quatre garçons, certains d'entre eux ne parlant pas à certains autres), et roulions vers l'est en direction de L'viv, nous pourrions traverser toute la province. Comme je ne cessais de me le rappeler, je m'intéressais à la vie du Pays d'Autrefois, pas seulement à sa mort, et je voulais voir à quoi ressemblait la Galicie, quelle en était la topographie, quels genres d'arbres et d'animaux y vivaient. De quel genre d'endroit venait ma famille.
Mais nous étions aussi venus ici en premier parce que, de Cracovie, on est à une heure d'Auschwitz, et Andrew, en particulier, voulait voir Auschwitz. Même s'il ne s'était pas toujours intéressé à l'histoire de la famille, comme j'avais pu le faire, Andrew s'est engagé avec enthousiasme pour ce voyage et, avant notre départ, il a passé des mois à s'immerger dans la littérature de l'Holocauste, des livres sur les Juifs de l'Europe de l'Est et sur l'histoire de la Pologne et de l'Ukraine. Ce n'était pas surprenant. Ses intérêts ont toujours été multiples, plus nombreux, je crois, que ceux des autres réunis– Peut-être en raison du sens des possibilités illimitées que possède le premier-né, il s'est jeté sur tout, de la culture de diverses espèces de rhododendrons à la construction de meubles, en passant par la collection d'estampes japonaises, avec un enthousiasme sans borne. Ilest grand, brun à la peau claire, et a un visage qui n'est pas sans rappeler celui décrit sur un vieux passeport de la famille, daté de 1920 – visage : ovale, couleur de la peau : claire, nez : droit. Il joue du piano, à un très bon niveau, du clavecin, de la flûte à bec, au tennis. Comme il arrive souvent dans les familles nombreuses, nous avons adopté très tôt, enfants, ou bien nous a-t-on donné ce que j'ai considéré pendant longtemps comme des « étiquettes ». Moi, avec mes cheveux noirs frisés, mes yeux bleus et mes cernes profonds, j'étais Mauvais en math, mais bon en anglais et en français ; Matt, blond, les yeux ambre, avec un grand sourire habituellement réservé, pendant son adolescence combative, à des gens extérieurs à la famille, et déjà une sorte de héros au lycée pour les photos qu'il avait prises de l'équipe de football, des élèves, des professeurs, était Rebelle mais secrètement sensible ; Eric, avec sa tignasse de cheveux bruns et ses yeux noisette attentifs, ses liasses de dessins macabres et délicats qu'il produisait déjà à l'âge de douze ou treize ans, avec leurs légendes troublantes (« Arrêtez de Me Suivre ou Je Demande à ma Bonne de Vous Étrangler »), était, comme tout le monde le savait, L'Artiste, même s'il était aussi Le Plus Drôle de la Famille. Et Jen, la benjamine, l'unique fille longtemps attendue, vive, brune, petite, avec des yeux (disaient les vieux parents juifs) comme des cerises noires, major de sa promotion, violoncelliste, écrivain, était La Star. Mais pour moi, qui ai passé les quinze premières années de ma vie à dormir à soixante centimètres de lui, à l'écouter en train d'écouter ses matchs de hockey, à me demander comment on pouvait être aussi bon en math, en science, en anglais et en sport, Andrew était simplement Bon en Tout. Ce ne fut pas donc une surprise qu'il en ait su autant que moi sur Bolechow au moment où nous sommes partis pour L'viv. C'était lui, après tout, qui m'avait fait le précieux cadeau des Memoirs of Ber of Bolechow. Pendant les mois qui ont précédé le voyage, en août en particulier, il n'a cessé de m'envoyer des e-mails pour me signaler les noms des livres qu'il avait lus et dont j'aurais dû, estimait-il, faire 1'acquisition : Bitter Harvest: Life and Death in Ukraine under Nazi Rule, ou encore Masters of Death: The SS-Einsatzgruppen and the Invention of the Holocaust. Je les ai achetés, bien entendu.
Et donc, puisque Andrew voulait y aller et puisque Andrew demande rarement quoi que ce soit ; et puisque Matt pensait pouvoir faire quelques photos intéressantes ; et puisque Jennifer, qui avait récemment fait sa propre étude de la vie et de la religion juives, et qui allait bientôt être l'unique membre de ma famille à épouser un Juif, était intéressée elle aussi ; en raison de toutes ces choses qui étaient importantes pour mes frères et ma sœur, nous sommes allés à Auschwitz, le premier jour de notre arrivée en Pologne.
J'étais le seul à ne pas avoir voulu y aller. J'étais méfiant. Pour moi, Auschwitz représentait le contraire de ce qui m'intéressait et – comme j'ai commencé à m'en rendre compte le jour où je suis allé à Auschwitz – de la raison pour laquelle j'avais fait ce voyage. Auschwitz, désormais, est devenu, en un seul mot, le symbole géant, la généralisation grossière, la formule consacrée de ce qui est arrivé aux Juifs en Europe – même si ce qui s'est passé à Auschwitz n'est pas arrivé, en fait, à des millions de Juifs dans des endroits comme Bolechow, des Juifs qui ont été alignés et abattus au bord de fosses communes ou, échappant à ça, ont été envoyés dans des camps qui, à la différence d'Auschwitz, n'avaient qu'un but, des camps qui sont moins connus du public, précisément parce qu'ils n'offraient pas d'autre issue que la mort et ne laissaient par conséquent aucun survivant, aucune mémoire, aucune histoire. Mais, même si nous acceptons Auschwitz comme symbole, ai-je pensé en arpentant son périmètre si étrangement paisible et impeccablement soigné, il y a quelques problèmes. C'était pour sauver mes parents des généralités, des symboles, des abréviations, pour leur rendre leur particularité et leur caractère distinctif, que je m'étais lancé dans ce voyage étrange et ardu. Tués par les nazis – oui, mais par qui exactement ? Effroyable ironie d'Auschwitz – je m'en suis aperçu en traversant les salles remplies de cheveux humains, de prothèses, de lunettes, de bagages destinés à ne plus aller nulle part –, l'étendue de ce qui est montré est tellement gigantesque que le collectif et l'anonyme, l'envergure du crime, sont constamment et paradoxalement affirmés aux dépens de toute perception de la vie individuelle. Naturellement, c'est utile puisque, même encore aujourd'hui, même lorsque les survivants racontent leurs histoires à des gens comme moi, il y en a d'autres, nous le savons bien, qui veulent minimiser l'importance de ce qui s'est passé, et même nier que cela a eu lieu, et lorsque vous marchez dans un endroit comme Auschwitz, que vous errez dans l'immense plaine vertigineuse où se dressaient autrefois les baraquements, que vous parcourez la grande distance qui les séparent de l'endroit où se trouvaient les crématoriums, et de là jusqu'aux nombreuses, très nombreuses, pierres commémoratives qui vous attendent, représentant les morts innombrables de vingtaines de pays, il devient possible de comprendre comment tant de gens ont pu passer par ici. Mais pour moi, qui étais venu pour apprendre quelque chose sur six parmi six millions, je ne pouvais m'empêcher de penser que l'immensité, l'échelle, la taille étaient un obstacle, plutôt qu'un véhicule, pour l'illumination du petit pan d'histoire qui m'intéressait.
Il y avait aussi (ai-je pensé alors que nous passions, par une matinée humide et dans une atmosphère envahie par les moustiques, l'entrée béante du poste de garde en contournant un groupe de touristes Scandinaves) le problème de la surexposition. Pendant que nous marchions, nous avons remarqué que tout nous paraissait familier : le portail, la voie de garage, les baraquements, le barbelé électrifié avec les pancartes d'avertissement en allemand encore intactes, et le plus insigne, le portail, étonnamment petit – comme c'est le cas curieusement de tant de monuments célèbres quand vous finissez par les voir de près –, où vous lisez ARBEIT MACHT FREÍ qui, tout en étant une tromperie du genre sardónique si cher aux nazis, s'est révélé plus véridique à Auschwitz que les pancartes similaires au camp de Belzec, par exemple, où il n'y avait plus qu'une seule destination après la descente du wagon à bestiaux. Tout cela a été reproduit, photographié, filmé, diffusé et publié si souvent qu'au moment où vous y êtes, vous vous retrouvez en train de regarder ce qu'il est difficile de ne pas considérer comme des « attractions », des vitrines de prothèses, de lunettes ou de cheveux, comme vous regarderiez plus ou moins l’apatosaurus récemment reconstruit au Natural History Muséum.
Et donc, pendant que je marchais dans Auschwitz, je me débattais avec la question de savoir pourquoi aller voir des endroits pareils comme un touriste. Pas pour apprendre, au moins de façon générale, ce qui s'y est passé ; car quiconque vient à Auschwitz et dans les nombreux sites du même genre sait ce qui s'est passé. Et certainement pas pour se faire une meilleure idée de « ce que c'était », comme si en voyant l'architecture ou en percevant les dimensions de l'endroit, en sachant combien de temps il fallait pour aller du point A au point B, on pouvait mieux comprendre l'expérience de ceux qui étaient venus ici non pas dans des cars de tourisme climatisés, mais dans des wagons à bestiaux. Non. Sans doute parce que je suis le fils d'un père homme de science et d'une mère née dans une famille émotive et nostalgique, je ne vois apparemment que deux raisons d'aller dans un endroit comme Auschwitz. La première est scientifique et juridique : le site dans son ensemble est une preuve géante et, de ce point de vue, voir les piles de lunettes ou de chaussures, plutôt que de le savoir simplement ou de ne voir que des photos ou des vidéos de ces piles de lunettes, de chaussures et de bagages, est plus utile pour transmettre ce qui s'est passé. La seconde est sentimentale. Car l'autre raison d'aller à Auschwitz est celle qui vous fait aller dans un cimetière, ce qu'Auschwitz est aussi : pour reconnaître les revendications des morts.
C'est ce qui me préoccupait après que je suis sorti du musée des cheveux, des chaussures et des prothèses, et que je me suis retrouvé sous le crachin à attendre mes frères et ma sœur. Un troupeau de grands blonds – des Suédois ? des Norvégiens ? –, qui portaient tous des sacs à dos avec des petites bouteilles d'eau saillant d'une poche, approchait de l'endroit où je me trouvais, juste devant les baraquements des femmes, et c'est à ce moment-là – alors que j'étais en train de lire une plaquette qui racontait comment des exécutions sommaires avaient eu lieu dans ce qui semblait à présent une petite cour assez peu inquiétante, qui n'aurait pas paru déplacée dans n'importe quelle école élémentaire américaine – c'est à ce moment-là qu'une jeune femme à côté de moi a murmuré, Si je ne trouve pas une bouteille d'eau, je vais m'évanouir !
Auschwitz a donc toujours été pour moi un prélude. Nous savions, en regardant, cet après-midi-là, le célèbre fil barbelé dont il est possible de faire de magnifiques compositions artistiques, en contemplant le panorama célèbre des voies de garage qui disparaissent dans le lointain, dans ces photos célèbres, avec la même inéluctabilité raisonnable de l'espace et de la distance que l'on trouve dans la perspective des peintures de la Renaissance – L'Ecole d'Athènes, par exemple – à travers un portique ouvert sur un point de fuite qui était en effet un point d'évanouissement ; en regardant ces piles de chaussures, de lunettes et de prothèses, parfaitement préservées derrière les vitres ; et puis en regardant, le lendemain matin, les synagogues vides du quartier Kazimiersz de Cracovie, l'ancien quartier juif où était née la mère de mon père, dans un autre monde, incroyablement grouillant, où les touristes allemands, américains et suédois circulaient aujourd'hui, avec une attention polie, parmi des silhouettes en carton de Juifs, grandeur nature, dans des attitudes rigides et pieuses de dévotion religieuse, tandis que des enregistrements de prières en hébreu bourdonnaient dans le fond, qui me rappelaient les visites de mon enfance à l'American Museum of Natural History pour voir les dioramas de dinosaures ; et puis, le troisième jour, en regardant l'architecture résidentielle, à la fois superbe et délabrée, de la ville que je ne pouvais m'empêcher de considérer comme Lwów et, parfois même, comme Lemberg, mais jamais comme L'viv, les pâtés de maison massifs de l'ère Habsbourg, composés d'immeubles d'habitation impossibles à distinguer de ceux de Vienne, de Budapest ou de Prague, avec leurs fenêtres néo-classiques, certaines surmontées de frontons, d'autres par de minces arches, donnant sur leurs voisins, avec leurs blocs de pierres rugueuses au rez-de-chaussée qui, si mes souvenirs d'un cours d'histoire de l'architecture sont bons, avaient pour but de donner aux occupants une impression de sécurité – nous savions, en regardant toutes ces choses, toute cette histoire de la communauté juive d'Europe compressée en deux jours et demi, le ghetto grouillant, l'assimilation manquée, l'annihilation réussie, nous savions que, aussi intéressant, poignant ou ennuyeux que cela ait pu être, nous ne faisions qu'attendre le bon moment. Le point essentiel de notre voyage de six jours, nous le savions, c'était Bolechow : tout – l'organisation, la dépense, l'effort, les querelles, l'article –, tout dépendait – et trouverait sa justification – du fait de pouvoir découvrir quelque chose, quelqu'un qui les aurait connus et pourrait nous raconter ce qui s'était passé, ou nous raconter au moins une histoire assez bonne pour être vraie, pour être répétée. C'était tout l'intérêt du voyage, ce dimanche, quand nous irions enfin à Bolechow.
Et c'est donc le quatrième jour que nous sommes finalement partis pour Bolechow. Quand notre voiture s'est arrêtée sur la place minuscule et mal entretenue, il n'y avait absolument personne.
DEPUIS LA PETITE crête sur la route qu'il faut franchir juste avant d'entrer dans la petite ville, Bolechow ne ressemble pas à grand-chose : un ensemble de maisons massives aux toits pointus, regroupées autour d'un labyrinthe de rues si serrées que la petite place ouverte fait l'effet d'un soupir de soulagement, la ville entière étant nichée dans une dépression au milieu des collines. Pendant que je regardais en contrebas de l'endroit où nous nous étions arrêtés pour prendre des photos – Matt, qui n'avait cessé d'échanger des méchancetés avec Andrew dans la voiture, voulait sortir et photographier un cheval qui se trouvait près du panneau, très laid, qui annonçait le nom de la ville en ukrainien, Bolekhiv – j'ai pensé à quel point elle paraissait vulnérable : combien il était facile d'y entrer, combien elle était isolée. Nous sommes remontés dans la voiture et nous avons continué.
Là, dans la ville minuscule, nous avons trouvé trois personnes, chacune nous faisant approcher un peu plus près d'eux, de Shmiel et de sa ramille, même si chacune nous rappelait à quel point ils étaient éloignés dans le temps.
Nous avons d'abord trouvé Nina. Alex avait garé la Passat sur la place non pavée, irrégulière, de la ville, pas très loin de l'église ukrainienne au dôme en forme d'oignon et peint de couleur vive où un service était en cours, et juste en face de la maison qui se trouvait là où se dressait autrefois la maison de ma famille (quelques mois plus tôt, Alex avait trouvé une carte d'ingénieur topographique du XIXEsiècle de la ville et avait repéré « notre » maison, la maison n° 141). Du même côté de la place que l'église se trouvait l'ancienne mairie, à côté de laquelle se trouvait autrefois le commerce de la famille. En face de la mairie, il y avait la grande synagogue où mon grand-père avait fait sa bar-mitsva ; après la fin de la guerre, quand il n'y avait plus eu de Juifs pour faire leur bar-mitsva ou quoi que ce fût d'autre, elle avait été transformée en salle de réunion des tanneurs. Tout le monde étant à l'église, pour autant que nous pouvions en juger, l'endroit avait l'air plutôt désolé, même s'il paraissait paisible. Alors que nous faisions quelques pas, dans l'herbe haute et le gravier mouillés, nous avons entendu les chants liturgiques en provenance de l'église. Une chèvre, qui n'était pas entravée, errait là.
Soudain, une femme à l'allure joviale est passée rapidement. Trapue, comme c'est assez courant chez les femmes d'une certaine origine slave (comme le sont aussi les robes à motif fleuri, tendues sur leurs énormes poitrines), elle devait avoir, j'ai estimé, une cinquantaine d'années. Elle nous a regardés, rassemblés un peu gauchement devant cette maison, et avec un mélange de curiosité de petite ville et d'autre chose, quelque chose de plus léger – l'amusement de principe de l'autochtone devant les étrangers –, elle a demandé qui nous étions et ce que nous faisions ici. Alex a expliqué longuement et il m'est venu à l'esprit qu'il devait lui dire que nous étions des Juifs américains revenus ici, dans la ville de nos origines ; et pendant qu'il parlait inlassablement en ukrainien, tout ce que je pouvais entendre, c'était la phrase Les Ukrainiens étaient pires que tout.
Un grand sourire a envahi le visage de la femme et une salve rapide en ukrainien a suivi.
C'est Nina, a expliqué Alex. Elle nous invite dans sa maison. Elle est née ici après la guerre...
(je me suis dit, Tout ça ne va mener à rien)
... mais sa voisine, Maria, est beaucoup plus âgée, et elle pense que cette Maria se souviendra de votre famille.
Bon, ai-je pensé, peut-être que ce n'est pas si mal. Et nous avons donc parcouru à pied la petite distance qui nous séparait de l'appartement de Nina, qui était au premier étage d'un bloc terne et moderne en béton, situé à l'arrière de l'ancienne synagogue. Le bloc d'appartements m'a rappelé les dortoirs de certaines universités américaines. L'approche se faisait par l'arrière et comme nous faisions le tour de l'immeuble, j'ai eu la surprise de découvrir, contrastant fortement avec l'aspect minable du bâtiment, que l'avant était entièrement occupé par des jardins fleuris, de toute évidence bien entretenus, élaborés, remplis, à cette époque de l'année, de roses, de marguerites et de roses trémières.
Nous avons gravi les quelques marches en béton qui conduisaient à la porte d'entrée de chez Nina. Devant la porte, sur un paillasson, plusieurs paires de chaussures étaient alignées. Matt m'a adressé un regard oblique et espiègle.
C'est donc là que Maman a pris le truc ! a-t-il dit. Je savais de quoi il parlait : lorsque nous étions enfants, nous devions toujours retirer nos chaussures devant la porte, règle qui nous rendait à la fois furieux et honteux à l'époque ; c'était, entre autres, parfaitement humiliant de demander à nos amis de retirer leurs chaussures quand nous les invitions chez nous. Il y avait d'autres choses qui nous donnaient un peu l'allure d'étrangers aux yeux de nos camarades d'école et de nos voisins. Quand j'avais onze ans environ, j'avais un ami qui habitait à un pâté de maisons de chez moi et qui aimait bien venir m'appeler très tôt, les matins du week-end, pour aller jouer. Un matin, pendant l'été, alors que mon grand-père nous rendait visite, on avait sonné à la porte à huit heures. J'ai su immédiatement que c'était Lonnie et j'ai dévalé les escaliers de la maison de mes parents pour ouvrir la porte, avant que le bruit de la sonnette dérange mon grand-père, qui priait, murmurant des mots en hébreu, allant et venant dans la salle de séjour immaculée de ma mère, enveloppé dans son vaste taies d'autrefois, les tefillins en cuir attachés sur son avant-bras et son front. Il n'était pas du tout inhabituel pour mon grand-père de pouvoir mener une conversation rudimentaire pendant qu'il faisait sa prière : vous pouviez lui demander, par exemple, s'il voulait pour son petit déjeuner Cream of Wheat ou jus de prune, et il se tournait vers vous et vous jetait un regard tout en murmurant sa prière un peu plus fort, d'une façon qui signifiait oui. Je mentionne ça parce que, au moment où j'avais ouvert la porte à Lonnie, mon grand-père s'était approché de la rampe de l'escalier et, sans abandonner son texte en hébreu, avait levé son bras lacé de cuir dans un geste qui était à la fois incrédule et menaçant, et il avait simultanément levé la voix de manière à suggérer que personne, sain d'esprit, ne pouvait venir sonner à huit heures du matin. Puis, il avait tourné les talons et il était reparti dans la salle de séjour, mes yeux ravis ne le quittant pas une seconde : mon grand-père tellement drôle et exotique. Lorsque je m'étais retourné pour murmurer quelque chose à Lonnie, il avait redescendu les escaliers du perron et disparu.
Et c'est la dernière fois, disait mon grand-père en racontant cette histoire, que nous l'avons vu, celui-là !
Nous avions donc ces mœurs étranges dans la famille, les prières de mon grand-père, l'insistance de ma mère pour que les chaussures soient alignées sur le paillasson juste derrière la porte d'entrée. J'ai pensé à ça, tout comme Matt venait de le faire, quand nous avons franchi le seuil de l'appartement de Nina, et il m'est venu à l'esprit que ma mère, sans doute lorsqu'elle était petite fille, avait intégré cette règle imposée par son père, qui avait dû lui-même s'y plier, un demi-siècle plus tôt, parce qu'il avait vécu, tout comme Nina un siècle plus tard, dans une petite ville de campagne où en faisant cent mètres dans la rue vous aviez de fortes chances de couvrir vos chaussures de cochonneries – de la poussière, de la boue, ou pire encore.
L'appartement était minuscule. Une grande partie de la petite salle de séjour était occupée par un grand canapé, sur lequel nous avons presque tous – les quatre Mendelsohn et Alex – réussi à nous caler, les jambes repliées devant la petite table basse. La salle de séjour donnait sur une petite cuisine et une sorte de chambre, où trônait, pour autant que je pouvais voir, un piano. Pendant que nous prenions place sur le canapé, Nina, qui faisait des bruits divers dans la cuisine, continuait à bavarder d'une voix forte et en ukrainien avec Alex, qui avait l'air amusé et aussi content que nous ayons peut-être trouvé ce que nous cherchions. Nina a fini pat revenir de la cuisine, une petite assiette à la main. Elle contenait des tranches du saucisson local. Puis, elle est allée prendre sur la crédence une bouteille poussiéreuse de ce qu'elle a décrit comme un Champagne de l'ère soviétique – c'était bizarre de penser que les Soviétiques faisaient du Champagne, avons-nous dit, mais elle a répliqué que c'était autrefois une grosse affaire à l'Est, dans un des indéchiffrables « quelque chose – stan » – et, après l'avoir débouché, elle en a versé dans chacun de nos verres de fête. Ensuite, elle a préparé une tasse de Nescafé pour chacun de nous, ce qu'elle avait l'air de considérer comme une faveur.
C'est un grand honneur, nous a dit Alex, avec un regard destiné à nous avertir.
Matt, assis à côté de moi, a marmonné qu'il n'aimait pas le Nescafé.
Andrew et moi avons grincé des dents et dit simultanément, Bois ce putain de Nescafé, Matt.
Je me suis demandé ce que pouvait bien penser Alex. Alex est un type costaud, blond, sociable, de trente-cinq ans environ, avec un grand sourire permanent entre des fossettes roses. Depuis la dissolution de l'Union soviétique, il avait fait profession d'emmener les Juifs américains dans les shtetls de l'Europe de l'Est, autour de sa ville natale de L'viv, qu'il nous a fièrement fait visiter (pendant le tour de la ville, il m'avait assuré qu'il n'y avait aucun château dans les environs de Bolechow qui ait autrefois appartenu à un aristocrate polonais). Au cours des dix dernières années, il en était venu à connaître plus de choses sur l'histoire des Juifs de Galicie que les Juifs eux-mêmes. Il était le premier Ukrainien à qui j'aie jamais eu vraiment affaire et lorsque nous nous étions finalement rencontres à l'aéroport de Cracovie, le jour de notre arrivée, nous avions tous été séduits par sa chaleur et sa spontanéité naturelles, qui nous avaient permis de dépasser rapidement la maladresse inévitable du premier contact. C'était pendant le long trajet de Cracovie à L'viv, le lendemain de notre visite d'Auschwitz, que nous lui avons demandé comment un jeune Ukrainien, ancien soldat dans l'armée soviétique, en était venu à escorter les Juifs américains dans les shtetls de leurs ancêtres, et il nous avait répondu, avec un peu de circonspection, Je ne dis pas ce que je fais à la plupart des gens, je ne crois pas qu'ils comprendraient.
Maintenant, Alex était vraiment ravi de voir Nina dérouler le tapis rouge pour nous. Tandis qu'elle papillonnait et s'activait, mes frères, ma sœur et moi échangions des regards obliques, et il est clair que nous pensions tous à la même chose : certains Ukrainiens ne sont pas si mauvais que ça. Pendant ce temps, le mari de Nina, un homme affable, mince, en maillot de bain et tongs, tapait quelques morceaux sur le piano déglingué dans le placard qui, nous a-t-on dit, était son bureau. « Feelings » a été rapidement suivi – probablement en notre honneur, et certainement pour nous montrer sa bonne volonté multiculturelle – de « Hava Nagilah ». Nous nous sommes de nouveau regardés les uns les autres. Puis, il a joué « Yesterday ».
C'EST SEULEMENT APRÈS avoir bu le champagne soviétique, avalé notre Nescafé et mangé le saucisson local – qui était très bon et semblait plutôt approprié, compte tenu du fait que nous venions, après tout, d'une longue lignée de bouchers et de grossistes en viande de Bolechow – que nous avons vu apparaître Maria, souriant timidement, sur le seuil de l'appartement de Nina. De nouveau, nous avons fait l'objet de longues présentations : qui nous étions et ce que nous cherchions. Maria était une belle femme de plus de soixante-dix ans, avec des cheveux blancs ondulés, un visage large avec de hautes pommettes saillantes – la physionomie courante dans la région, comme j'allais m'en apercevoir. Elle a paru pensive quand nous avons mentionné le nom de Jäger et a hoché la tête. J'ai espéré enfin que c'était ça – l'expulsion hors des généralités pour entrer dans quelque chose de spécifique, quelque chose qui aurait la dureté du fait connaissable, quelque chose qui pourrait être le début d'une histoire.
Oui, oui, nous a dit Alex en traduisant, elle connaît le nom. Elle le connaît.
Je me suis senti, à ce moment-là, tout près d'eux. Cette femme avait dû être adolescente pendant la guerre ; elle pouvait bien, en effet, les avoir connus. J'ai échangé de nouveau des regards avec mes frères et ma sœur.
Puis, Alex a dit, Mais elle ne les a pas vraiment connus. Espérant encore quelque chose – et sentant soudain toute l'absurdité de cette expédition, à quel point le temps, l'espace et l'histoire jouaient puissamment contre nous, à quel point il était improbable qu'il restât encore la moindre trace d'eux – j'ai sorti la liasse de photos que j'avais apportées avec moi et je les lui ai montrées. Des photos de Shmiel à la trentaine et à la quarantaine, avec un manteau au col de fourrure, prises dans le studio de photo de Stryj qui appartenait au frère de sa femme ; des photos de trois des filles (lesquelles ? Impossible de le savoir) enfants, dans des robes de dentelles ; un portrait en studio d'une des filles, adolescente, avec un grand sourire et, je n'ai pas pu m'empêcher de le remarquer, les cheveux frisés des Mittelmark que j'avais moi-même, adolescent. Maria les a regardées, faisant défiler lentement les vieux clichés. Et puis, elle a secoué la tête avec un petit sourire gêné, le sourire qu'on peut faire en fronçant les lèvres, comme ma mère avait l'habitude de le faire. Elle a dit quelque chose à Alex.
Elle ne se souvient pas d'eux, nous a dit Alex. Elle dit qu'elle était jeune pendant la guerre, à peine une enfant. Elle ne les a pas connus en personne. C'est vraiment dommage, parce que son mari était beaucoup plus âgé qu'elle, il aurait su, mais il est mort, il y a trois ans.
Pendant que je baissais les yeux vers le sol, Alex a échangé quelques mots de plus avec Maria. Ah, a-t-il dit. Il nous a annoncé que Maria venait de dire que la sœur de son mari, Olga, était toujours en vie ; elle vivait en bas de la route. Peut-être que cette Olga serait en mesure de nous dire quelque chose.
Nous nous sommes levés tous ensemble, Nina prenant avec autorité la tête de la procession – elle nous avait clairement adoptés, nous et notre quête – et nous avons descendu la route en direction de chez Olga.
La route que nous avions empruntée pour aller de l'appartement de Nina à la maison d'Olga, nous l'avons découvert par la suite, était la route qui conduit du centre de la ville au cimetière, en passant par la vieille scierie. Maintenant que nous marchions sur cette route et avant que Maria ne nous quitte, nous lui avons demandé comment les Juifs et les Ukrainiens s'entendaient avant la guerre. Nous avions, bien entendu, fait nos recherches et nous savions donc déjà tout concernant les siècles de compétition économique et sociale entre Juifs et Ukrainiens : les Juifs, sans nation, politiquement vulnérables, dépendants des aristocrates polonais qui étaient les propriétaires de ces villes et pour qui les Juifs, afin d'assurer leur sécurité, travaillaient comme intendants, tout en leur prêtant de leur argent ; les Ukrainiens qui, pour la plupart, travaillaient la terre, qui se situaient au niveau le plus bas du totem économique, un peuple dont l'histoire, ironiquement, était à bien des égards comme une image dans un miroir, ou peut-être comme un négatif photographique, de celle des Juifs : un peuple sans Etat-nation, vulnérable, oppressé par des maîtres cruels du même acabit -comtes polonais ou commissaires soviétiques. C'était en raison de cet étrange effet de miroir que, précisément, les choses avaient évolué, vers le milieu du XXEsiècle, selon la terrible logique d'une tragédie grecque, de la manière suivante : ce qui était bon pour un de ces deux groupes, qui vivaient côte à côte dans ces villes minuscules depuis des siècles, était mauvais pour l'autre. Lorsque les Allemands, en 1939, avaient cédé la partie orientale de la Pologne (qu'ils venaient de conquérir) à l'Union soviétique au titre du pacte germano-soviétique, les Juifs de la région s'étaient réjouis, sachant qu'ils venaient d'être délivrés des Allemands ; mais les Ukrainiens, peuple farouchement nationaliste et fier, avaient souffert sous les Soviétiques, qui étaient alors décidés à écraser l'indépendance ukrainienne et les Ukrainiens. Parlez aux Ukrainiens du XXEsiècle, comme nous l'avons souvent fait au cours de ce voyage, et ils évoqueront leur holocauste à eux, la mort, dans les années 1930, de cinq à sept millions de paysans ukrainiens, affamés par la collectivisation forcée de Staline... La bonne chance miraculeuse des Juifs de Pologne orientale, en 1939, a donc été un désastre pour les Ukrainiens de la même Pologne orientale. A l'inverse, lorsque Hitler a trahi, deux ans plus tard, le pacte germano-soviétique et envahi la partie de la Pologne qu'il avait donnée à Staline, cela a constitué, évidemment, un désastre pour les Juifs, mais une bénédiction pour les Ukrainiens, lesquels se sont réjouis de l'arrivée des nazis qui les libéraient de leurs oppresseurs soviétiques. Il est remarquable de penser que les deux groupes qui ont vécu dans une telle proximité pendant tant d'années aient pu être à ce point différents, souffrir et exulter de revers de fortune à ce point différents et même opposés.
C'était en connaissance de cause que nous avions demandé à Alex d'interroger Maria sur la façon dont s'étaient traités autrefois les Juifs et les Ukrainiens.
Tout le monde s'entendait bien, pour la plupart, a-t-il répondu après avoir parlé pendant un moment avec Maria. Elle dit que les enfants jouaient souvent ensemble sur la place, les Ukrainiens et les Juifs ensemble.
C'est parce que je savais fort bien où pouvait mener le fait de jouer ensemble – comment sous le bien se connaître, la connaissance mutuelle, peut se cacher un se connaître trop bien – que j'ai posé ce qui me paraissait être la question logique suivante. Y avait-il eu des Ukrainiens qui s'étaient réjouis de voir les Juifs déportés ? ai-je demandé.
Ils ont parlé encore un moment. Oui, a dit Alex après un silence. Il y en a eu, bien sûr. Mais il y en a eu aussi qui ont essayé de les aider, et qui ont été tués à cause de ça. Elle répète que c'était une petite ville. Tout le monde se connaissait. Les Juifs, les Polonais et les Ukrainiens, cela faisait beaucoup de monde dans un petit endroit.
Maria a souri de son sourire béat, translucide, plein d'espoir, et elle a murmuré quelque chose à l'oreille d'Alex. Il s'est tourné vers nous et a dit, Elle dit que c'était comme une grande famille.
Tous les commentateurs essaient de lutter avec le bizarre problème de savoir ce que Caïn a bien pu dire à Abel pour le faire venir dans le champ avec lui, le champ où Caïn avait prévu de tuer son frère. La traduction scrupuleuse du verset 8 de l'hébreu, vayomer Qayin elHevel ahchiyv vay'hiv..., ne donne qu'une chose apparemment absurde : « Et Caïn a dit à son frère Abel. Et quand ils ont été dans le champ... » Ce qui veut dire que le texte en hébreu nous dit simplement que Caïn a dit quelque chose à Abel, et que dans le champ Caïn s'est insurgé contre Abel et l'a tué ; mais on ne nous dit jamais ce qu'un frère a dit à l'autre. Le texte en hébreu qui fait autorité reste silencieux ; c'est seulement dans les Septante, une traduction grecque d'Alexandrie de la Bible hébraïque faite au IIIe siècle avant J.-C, et dans la Vulgate, la traduction latine de la Bible hébraïque et araméenne faite par Jérôme (saint Jérôme, par la suite), entre 382 et 405 après J.-C, que le texte est tordu pour lui donner un sens plus apparent, et ce sont ces traductions, imprécises mais plus satisfaisantes, que la plupart d'entre nous connaissent : « Cependant Caïn dit à son frère Abel : "Allons dans le champ... " » Naturellement, l'impulsion qui pousse à modifier un texte pour qu'il dise ce que nous voulons qu'il dise n'est pas nouvelle, ni dans l'érudition biblique — nous l'avons déjà vu —, ni ailleurs.
Friedman, le commentateur moderne, semble moins perturbé par cela que ne l’est Rachi et, s'en tenant au caractère pratique contemporain, efficace et bien intentionné, qui caractérise son approche, fournit une explication parfaitement raisonnable de l'étrange syntaxe du texte en question : « Les mots de Caïn, écrit-il, semblent avoir été sautés dans le texte massorétique [les textes hébraïques retranscrits sur des copies remontant aux années 900] par un scribe dont l'œil passe de la première phrase contenant le mot "champ " à la seconde. » Pour quiconque connaît un peu l'étude des traditions manuscrites, cela peut paraître une explication plausible : un scribe vénérable, au moment où il s'est assis devant un vénérable manuscrit, aujourd'hui perdu, de la Torah qu'il recopiait assidûment, et au moment où il s'apprêtait a écrire la phrase aujourd'hui perdue, « Allons dans le champ », la remarque faite par un frère à l'autre, a fermé les yeux dans un moment de lassitude ; de sorte que, lorsqu'il a de nouveau bougé la main pour écrire, l'œil fatigué, à présent rouvert, était déjà concentré sur ce qui était en fait la seconde occurrence du mot « champ » – le mot tel qu'il apparaît dans la ligne que nous avons encore, la ligne qui n’a pas été perdue : « Et quand ils étaient dans le champ... » Et comme il était fatigué, puisqu'il n’était qu'humain, après tout (et nous savons quelles erreurs la mémoire humaine est capable de commettre), c'est la ligne qu'il a écrite en fait, n'ayant jamais écrit en réalité la ligne qui disait « Allons dans le champ » (ou quelque chose de très proche de ça) ; et à cause de cette minuscule erreur, cette petite ligne, qui, si elle avait existé, aurait éliminé une lecture perturbante de ce texte qui fait autorité parmi tous les textes, a été irrémédiablement perdue.