Les Disparus

Daniel Mendelsohn · Chapitre 15 sur 21

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Les Disparus

3 Danemark (hiver).................................................. 588

3

 

 

DANEMARK

 

(hiver)

 

NOUS AVONS PASSÉ deux jours au Danemark, au milieu de l'hiver : un séjour qui serait, pensions-nous encore récemment, le dernier de nos voyages. Comme nous nous sommes envolés de New York un jeudi dans la nuit, à la fin du mois de février, comme nous sommes arrivés le vendredi matin et repartis le dimanche après-midi, je ne peux vous dire que peu de choses à propos de Copenhague. Pendant la plus grande partie de l'après-midi du vendredi et presque toute la journée du samedi, nous avons parlé avec Adam Kulberg, pour l'essentiel dans l'appartement de sa fille, Alena, professeur d'histoire de l'art pour qui j'ai éprouvé un attachement immédiat, peut-être parce qu'elle est universitaire comme moi, peut-être parce que nous avons d'autres choses en commun, le lien de parenté n'étant pas la plus importante ; mais aussi – afin que Matt puisse prendre une photo qui « ferait » Copenhague – dans un parc magnifique du centre de la ville, dans une allée du centre, dans une allée de grands arbres lugubres où, alors que nous nous y trouvions, la neige s'est mise à tomber. Comme nous étions dans cette ville pour un séjour très bref, comme nous avons passé presque tout notre temps avec Adam et Alena, nous ne pouvons vous dire que très peu de choses à propos de Copenhague, ce qui est, je trouve, un peu honteux, dans la mesure où le Danemark est le seul pays parmi les nations de l'Europe continentale à avoir opposé une résistance paisible, mais remarquablement efficace, aux politiques antijuives des nazis, l'exemple le plus spectaculaire étant le passage clandestin et réussi, en une nuit, de presque tous les huit mille Juifs du pays dans des petits bateaux jusqu'à la Suède, avec (selon le livre que j'ai consulté) seulement quatre cent soixante-quatre Juifs déportés à Theresienstadt, un endroit que j'ai eu le temps de visiter. Quatre cent soixante-quatre sur huit mille, cela signifie que six pour cent des Juifs du Danemark ont péri dans l'Holocauste, ce qui, même si cela peut paraître un chiffre cruellement élevé, pâlit, en termes purement statistiques, en comparaison des chiffres qu'il faut calculer pour un endroit comme, disons, Bolechow, où sur les six mille Juifs – à peine moins que la totalité de la population juive du Danemark – ne survivaient que quarante-huit personnes en 1944, ce qui veut dire que quatre-vingt-dix-neuf virgule deux pour cent des Juifs ont été tués dans cet endroit. Mais nous n'avions pas beaucoup de temps pour explorer Copenhague, encore moins pour retrouver les traces de son histoire pendant la guerre. En fait, on pourrait dire que l'ironie du sort veut que, au cours des différents voyages que Matt et moi avons fait à la recherche d'Oncle Shmiel et des autres, le seul artefact de ce célèbre sauvetage des Juifs du Danemark que nous ayons vu ne se soit pas trouvé au Danemark, mais en Israël, où un des minuscules bateaux qui ont servi à transporter les Juifs en Suède et à l'abri est amoureusement conservé à Yad Vashem – où, parmi d'autres choses, j'ai bien obtenu en effet des copies d'un certain nombre de dépositions de témoins, recueillies juste après la guerre auprès des quelques Juifs de Bolechow qui avaient survécu, dont une déclaration qui achève sa description du comportement de la milice juive par la phrase suivante :

Finalement, les quatre dont les noms suivent sont ceux qui ont agi misérablement dans le livre des Juifs de Bolechow : Izio Schmer, Henek Kopel, Elo Feintuch (« der bejder »), Lonek Ellenbogen.

A côté de cette liste tapée à la machine se trouvait un addendum écrit à la main : Et Freilich (le frère de Jakub).

Toutefois, il est vrai que pendant les deux heures dont Matt et moi disposions, avant notre premier rendez-vous avec Adam, nous avons traîné dans le quartier de notre hôtel, raison pour laquelle, si quelqu'un devait dire aujourd'hui « Copenhague » à l'un de nous, certaines images nous viendraient à l'esprit, par exemple l'image d'un élégant petit palais avec une magnifique cour pavée, dans laquelle paradaient des soldats dans de brillants uniformes qui leur donnaient l'allure de jouets. Ou l'image d'une rue étroite où étaient alignées des maisons basses du début du XIX e siècle, l'une d'elles étant un magasin d'antiquités où Matt et moi avons passé peut-être une demi-heure environ, après avoir descendu les quelques marches de pierre qui menaient à la porte d'entrée, et où était accroché, parmi les collections de livres du XVIII e siècle, les tableaux sombres et les vases en étain, un immense exemplaire encadré de la une du jeudi 13 janvier 1898 du journal français L'Aurore, où éclatait en grandes lettres noires le fameux J'ACCUSE! Mais, pour l'essentiel, les images qui viennent à l'esprit sont celles de l'appartement d'Alena – et, bien entendu, les images que le stupéfiant récit de son père ont fait apparaître, des images qui semblent tirer d'un conte de fées ou d'un mythe. Alors que nous étions assis dans l'élégant appartement de la fille d'Adam pour écouter les paroles de son père, beau, digne et parfaitement lucide, tout d'abord au cours d'un dîner qui s'est prolongé tard dans la soirée, puis lors d'un déjeuner qui s'est transformé en un second dîner au cours d'une journée entière passée avec eux, il est devenu difficile à certains moments de nous souvenir que nous étions venus entendre ce qu'il avait à dire des Jäger, tant l'histoire qu'il avait à raconter était remarquable, improbable, homérique.

Ce qui ne veut pas dire que nous n'avons pas obtenu ce que nous étions venus chercher.

Nous sommes venus interviewer Adam le vendredi après-midi, quelques heures après avoir atterri. Alena Marchwinski a ouvert la porte. Séduisante, intense, cette femme d'une petite cinquantaine d'années avait des cheveux noirs, sévèrement plaqués en arrière, et portait avec une élégance décontractée un pull noir échancré et un pantalon noir. Elle nous a présenté sa famille qui avait envahi l'entrée de l'appartement pour faire notre connaissance : son mari, Wiadyslaw, qu'on appelle Wladek et qui est violoniste ; leur fille, Alma, âgée de douze ans environ, avec un visage rêveur et un sourire tendre ; et ses parents. J'ai regardé Adam Kulberg, cet homme qui pouvait bien être un parent à moi. Il avait le visage d'un roi maya : rectangulaire, un nez taillé à coups de serpe, le genre de visage qui appelle la sculpture. Ses yeux, toutefois, étaient doux quand il m'a rendu mon regard en souriant. Il avait tous ses cheveux, d'un blanc de neige et bien coiffés en arrière, comme ceux de sa fille, pour dégager ses traits puissants. Pour l'occasion, il avait revêtu un costume gris sombre sur un pull gris plus clair, avec de fines rayures blanches ; cette tenue formelle, avec les cheveux plaqués en arrière, le fait que les pointes de son col de chemise reposaient sur la veste, donnaient curieusement à cet homme de quatre-vingt-trois ans l'air d'être à la mode.

Nous avions l'intention de faire l'interview et de dîner ensuite. Dans sa grande salle de séjour, Alena avait installé devant le divan où je me suis assis une petite table basse en verre et acier. Elle y avait disposé un assortiment de boissons : Evian, eau gazeuse, petites bouteilles de jus de fruit. Le mur entier sur ma gauche était couvert de livres soigneusement rangés, le genre de livre qu'on trouve chez les universitaires : épais volumes d'ouvrages de référence. À la diagonale de ce mur, une série de grandes fenêtres. Sur le rebord de la fenêtre la plus proche de nous, un vase tout simple contenait une profusion de fleurs. Sous une autre de ces fenêtres, légèrement à droite de notre groupe, la femme d'Adam, Zofia, une très jolie femme aux cheveux blancs coupés courts qui laissaient voir de grandes boucles d'oreilles, était assise sur un petit canapé capitonné en cuir, de style edwardien. Elle portait un tailleur sombre avec un chemisier en satin blanc à jabot qui lui couvrait la gorge. Ce soir-là et le lendemain, elle a souri souvent et amoureusement pendant qu'Adam parlait. Elle avait un grand sourire de béatitude, dont sa petite-fille avait de toute évidence hérité, et elle en faisait bon usage.

Alena et son père se sont assis l'un à côté de l'autre, en face de moi, pendant que je vérifiais mon matériel d'enregistrement, elle confortablement installée dans un fauteuil en osier sombre, lui assis bien droit sur une des chaises de salle à manger qu'on lui avait apportée. Derrière eux, par la grande fenêtre, nous parvenait la lumière abondante de l'après-midi déclinant. A ma droite était assis le mari d'Alena, un homme de grande taille, beau et réservé, qui avait une allure nordique en dépit du fait qu'il était né, comme sa femme et ses beaux-parents, en Pologne ; comme ses beaux-parents, comme les Freilich, comme Ewa, comme de nombreux Juifs qui étaient restés en Pologne après la guerre, il était parti pour la Scandinavie à la fin des années 1960. Wladek a écouté en silence sa femme et son beau-père parler, n'intervenant pour traduire pour Adam qu'au moment où Alena a quitté le salon pour aller jeter un coup d'œil au dîner. Pendant notre longue visite, Alena a souvent fumé, sans la moindre mauvaise conscience et sans la moindre excuse, de façon si peu américaine donc. Une fois tout le monde installé, elle a allumé sa première cigarette et nous avons commencé à parler.

Pendant quelques minutes, nous avons parlé de la progression de la guerre en Irak, ce qui était un sujet sensible à ce moment-là si vous étiez un Américain voyageant en Europe, où la guerre n'était pas populaire – même si, bien sûr, le sujet n'était pas aussi sensible qu'il le deviendrait huit semaines plus tard, après les révélations concernant les sévices sur des prisonniers par des soldats américains, sujet dont j'aurais aimé pouvoir discuter en fait avec Adam Kulberg et les autres. La raison pour laquelle j'aurais aimé aborder ce sujet est la suivante : parmi les sévices qui étaient censés avoir eu lieu, il y a une humiliation bizarre qui avait consisté à forcer les prisonniers nus à s'empiler les uns sur les autres pour former une pyramide vivante. Quand j'ai lu ça dans les journaux pour la première fois, deux mois après mon retour de Copenhague, j'ai été fortement frappé par ce détail, dans la mesure où je me souvenais du détail, l'un des premiers que nous ayons appris à propos des tortures perpétrées par les nazis sur les Juifs de Bolechow, dont Olga nous avait parlé en ce jour d'août 2001 : comment, pendant la première Aktion, les Allemands et les Ukrainiens avaient obligé des Juifs dénudés dans le Dom Katolicki à s'empiler les uns sur les autres pour former une pyramide humaine avec le rabbin au sommet. Qu'est-ce que c'était, me suis-je demandé quand j'ai appris ce qui s'était passé à Abou Ghraib, qu'est-ce que c'était que cette pulsion de dégradation qui avait pris la forme spécifique de construire des pyramides de chair humaine ? Mais, au bout d'un moment, il m'est venu à l'esprit que ce type particulier d'humiliation était un symbole parfait, et parfaitement perverti, de l'abandon des valeurs civilisées ; puisque, après tout, le désir d'empiler une chose sur une autre, le désir de construire – que ce soit en Egypte ou au Pérou -des pyramides, tout ça peut être considéré comme l'expression la plus précoce du mystérieux instinct de création chez l'homme, de faire quelque chose à partir de rien, d'être civilisé. Moi qui avais passé tant de temps à lire sur les Égyptiens, je me suis assis pour regarder un matin d'avril 2004 la photo floue de la pyramide bancale de corps nus, qui ressemblait, pour autant que nous le savons, à celle de certains Juifs dans le Dom Katolicki, le 28 octobre 1941, et je me suis dit, Voilà, tout était là, contenu dans ce petit triangle : le meilleur des instincts humains et le pire, les sommets de la civilisation et ses profondeurs, la capacité de faire quelque chose à partir de rien et celle de faire le rien à partir de quelque chose. Pyramides de pierre, pyramides de chair.

Mais c'est arrivé plus tard. Pour le moment, dans l'appartement d'Alena, nous tournions notre attention vers une autre guerre, vers le passé.

Tout d'abord, nous avons découvert que nous étions cousins.

Depuis le jour de la conversation téléphonique en Israël qui nous avait amenés ici, je n'ai eu de cesse de comprendre comment nos familles avaient pu être liées : au retour de notre dernier voyage, j'avais fouillé de fond en comble tous mes dossiers de généalogie et je n'arrivais pas à trouver la moindre connexion entre les Jäger de Bolechow et les Friedler de Rozniatow, la famille de la mère d'Adam. J'ai demandé si la famille de son père avait résidé dans Bolechow depuis longtemps et, une fois ma question traduite par Alena, Adam a levé la main à hauteur de l'épaule en faisant un mouvement en arrière. Elle n'avait pas besoin de traduire : Oui, depuis longtemps. Il a dit qu'il avait connu les Jäger depuis sa plus tendre enfance et s'est mis à compter sur ses doigts, pouce, index, majeur, les noms des Jäger qu'il connaissait : Shmiel. Itzhak. Quelqu'un du nom de Y'chiel, peut-être un des cousins. Il connaissait la femme, Ester, a-t-il dit : elle était belle, très jolie. Il a souri.

Je lui ai demandé de combien de leurs filles il se souvenait.

Alena a parlé à son père quelques secondes et a dit. Il savait qu'il y en avait quatre, mais il n'en a connu personnellement que deux ; et les noms de celles qu'il avait connues étaient Lorka – il pense que c'était l'aînée – et Frydka. Toutes deux étaient jolies mais elles étaient différentes. L'une avait le teint clair, les cheveux blonds, l'autre avait le teint mat.

Matt, qui tenait la caméra vidéo, m'a regardé et m'a adressé un immense sourire, que je lui ai rendu. Adam Kulberg était la première personne à qui nous parlions qui savait combien de filles il y avait eu. Irrationnellement sans doute, cela lui a conféré une autorité immédiate, à mes yeux. C'était notre dernier voyage. J'avais envie de croire chaque mot qu'il prononçait.

Il a dit quelque chose à Alena, qui m'a dit, Il a dit qu'il avait toujours su que sa famille était liée, au sens de la parenté, aux Jäger. Il a toujours su qu'il y avait un lien, mais n'a jamais su quel genre de lien c'était.

J'ai eu une idée. Quel métier faisait son père ? ai-je demandé, Ils ont parlé pendant une minute ou deux, puis Alena m'a dit, Il avait une boucherie et, après quelque temps, il s'est retrouvé à la tête de trois boucheries. Elles étaient dans le centre de la ville, mais une des boucheries n'était pas cascher, et c'était celle qui était en face de la mine de sel, la salina. L'autre boucherie était juste à côté de chez eux et l'adresse était 23 Szewczenki, et c'était juste en face du Dom Katolicki.

Akegn di DK, en face du DK, avaient dit Anna Heller et Shlomo, le jour où, dans son appartement, Shlomo s'était frappé le front et avait dit, Comment ai-je pu oublier ? Comment j'ai oublié ?

J'ai dit, Hé bien, c'est ça le lien. Vous savez, les Jäger aussi étaient des bouchers.

Ils ont parlé. Alena a tiré une bouffée de sa cigarette, a soufflé et dit, Il sait où se trouvait la boucherie de Shmiel, à côté de la Magistrat. A cinq mètres de la Magistrat.

J'ai hoché la tête. Dans mon esprit, j'ai vu une feuille de papier à l'en-tête de PARKER-JAEGER COMPANY, qui avait été soigneusement rangée, il y a bien longtemps, dans un livre à la reliure au tissu bleu délavé. 67 — En bas. Notre boucherie, A gauche.

A côté de la Magistrat, a répété Alena, c'est là que Shmiel avait sa boucherie. Pendant les années 1930, a-t-elle continué, traduisant les souvenirs de son père, Shmiel avait acheté un camion et s'était mis à expédier sa viande à Lwôw, à d'autres boucheries juives ; il avait la réputation d'être très bon en affaires. Il était très intelligent, très intelligent pour les affaires. Et – elle a écouté pendant que son père ajoutait quelque chose – il était plutôt très connu dans la ville, dans la petite ville.

J'ai souri, mais je ne l'ai pas interrompu.

Adam expliquait à présent que son oncle, le frère de son père, avait été le chauffeur de Shmiel. Il s'appelait Wolf Kulberg. Alena a dit, Et non seulement il travaillait pour Shmiel, mais ils vivaient là, dans la maison de Shmiel !

Il vivait chez Shmiel ?

Adam a agité les mains, dessinant le plan de la maison. Alena a dit, Ils ont fait une addition à la maison de Shmiel. Il vivait là, le frère de son père vivait dans cette addition. Et il avait amené sa femme de Lwów et il louait cette pièce à Shmiel, et il vivait là avec sa femme et sa fille.

Il m'a semblé clair, à ce moment-là, que c'était le lien familial entre les Jäger et les Kulberg dont Adam avait gardé le souvenir depuis son enfance ; cela expliquerait pourquoi il avait passé du temps, petit garçon, dans la maison de Shmiel, et les avait connus si bien : Shmiel, le premier dans son village, la jolie Ester, les filles – pas deux, pas trois, mais quatre –, se souvenant clairement de Lorka et de Frydka. L'une au teint clair, l'autre au teint mat.

Adam avait l'air de lire mes pensées et il a dit quelque chose à Alena. Elle a dit, Mais si nous sommes liés aux Jäger, il dit que ce n'est pas ça, il dit que c'est familial, les Jäger et les Kulberg.

Son père a corrigé ce qu'elle venait de dire et elle l'a écouté pendant un petit moment avant de dire, Non, pas Kulberg... Kornblüh.

Adam m'a regardé et il a dit, Kornblüh !

Kornblüh ! ai-je répété d'une voix excitée. Nous sommes parents avec eux !

Non ! a dit Alena, incrédule. Lui aussi ! Sa grand-mère était une Kornblüh. Ryfka Kornblüh était la mère de son père.

J'ai dit, Hé bien, c'est ce qui nous lie. La grand-mère de mon grand-père était une Kornblüh. Neche Kornblüh. Elle venait d'une famille de bouchers, elle aussi.

Adam et Zofia observaient cet échange avec un sourire hésitant. A présent, Alena le traduisait pour ses parents et leur sourire s'agrandissait à mesure qu'elle parlait. Adam a alors parlé à sa fille, qui a hoché la tête de temps en temps, avant de me transmettre l'histoire racontée par son père. Ryfka Kornblüh, a-t-elle dit, elle vivait... Euh, il y avait la Magistrat et puis l'église russe, et elle vivait dans le quartier de l'église russe. Il parle d'elle très souvent. Ils avaient un étal dans le marché, avec des légumes. Et elle avait seize... non, dix-sept petits-enfants ! Alors les petits-enfants, lorsqu'ils se rencontraient, faisaient toujours des plaisanteries sur le fait qu'ils mangeaient toujours les légumes avariés lorsqu'ils lui rendaient visite... les légumes qu'elle n'avait pas vendus. Ce n'était pas vrai, bien sûr ! Elle est morte avant la guerre, mais son mari était mort très jeune. Mon père porte son nom, il s'appelait Abraham Kulberg.

Adam a dit quelque chose. Alena a traduit, Mais il dit que son grand-père, lorsqu'il est né, a été inscrit sur les registres d'état civil comme enfant illégitime, avec le nom de la mère, pas celui du père – Abraham Kornblüh et pas Abraham Kulberg.

Naturellement, j'ai pensé à ce moment-là à un autre document que je connaissais depuis très longtemps : le certificat de naissance de 1847 de l'oncle de mon grand-père, Ire Jäger. Der Zuname der unehel, Kindes Mutter ist Kornblüh. Le nom de la mère de l'enfant illégitime est Kornblüh. J'ai demandé à Alena de dire à son père que, par une curieuse coïncidence, dans notre famille aussi, il y avait eu ces histoires d'enfants « illégitimes » ; et que, dans notre cas aussi, la mère était une Kornblüh.

Nous sommes donc parents, a dit Alena en souriant.

Je l'ai regardée, puis son père, les murs couverts de livres, pas si différents de ceux de mon appartement. Je me suis dit, Si tu avais inventé cette histoire, ça paraîtrait trop étudié : l'homme que nous avons failli ne pas entendre, le voyage que nous avons failli ne pas faire, la sensation ressentie immédiatement d'être lié à cette famille, le professeur d'université et le musicien, une famille avec laquelle ma propre famille aux Etats-Unis, une famille d'écrivains, de journalistes, de cinéastes, de pianistes et de clavecinistes, et autrefois de luthiers, avait tant de choses en commun. Et puis la découverte, presque accidentelle, que cette famille était notre famille.

J'ai regardé Alena et son père.

Nous sommes cousins ! ai-je répliqué.

 

LE MÊME SOIR, après que nous nous sommes déplacés du salon à la table de la salle à manger, sur laquelle nous attendait le canard rôti qu'avait préparé Alena, Adam nous a raconté ce qu'il savait de Frydka et Ciszko.

Il a dit qu'il connaissait très bien les Szymanski, qu'ils vivaient dans le même quartier que les Jäger. Alena s'est interrompue et Adam a alors raconté une anecdote que j'avais déjà entendue : les Szymanski, qui avaient toujours eu la réputation d'entretenir des relations amicales avec les Juifs de la ville, étaient aussi connus pour faire une excellente saucisse polonaise. Mais, comme l'a dit Adam, ne pas manger cascher ou manger du jambon, c'était une chose terrible !

(Oh oui, me suis-je dit, nous le savions)

... une chose terrible. Mais dans la boucherie des Szymanski, il y avait une pièce secrète où les Juifs venaient déguster du jambon avec un morceau de pain.

Adam a ri en racontant l'histoire, et Matt a dit, Une pièce secrète !

Les Szymanski, une pièce secrète. J'ai demandé, A quoi ressemblait Ciszko ?

Adam a répondu que Ciszko était énorme, très fort. Pas très grand, pas petit non plus. Il entretenait de très bons rapports avec les enfants juifs de la ville. Il n'était pas étonné que ce soit Ciszko qui ait essayé de sauver Frydka.

J'ai demandé à Alena de demander à son père quelle histoire il avait entendue exactement. Puis, j'ai ajouté, Non, demandez-lui d'abord comment il en a entendu parler.

Immédiatement après la guerre, a dit Adam, tout de suite après, tout le monde était avide d'informations. Les gens cherchaient donc à obtenir des informations, à connaître les histoires. Il a dit que quelqu'un de Bolechow avait donné rendez-vous à tous les anciens de Bolechow pour se retrouver à Katowice après la guerre, au début de 1946.

C'est là, a dit Adam, que tous ont parlé de ce qui était arrivé aux gens qu'ils avaient connus, échangeant les histoires qu'ils avaient entendues, et c'est à ce moment-là qu'il a entendu pour la première fois l'histoire de Frydka, de Shmiel et de Ciszko. Avec un sourire gêné, il a ajouté qu'il ne se souvenait plus de la personne qui la lui avait racontée pour la première fois.

Mais Meg Grossbard était présente à cette réunion, a-t-il dit.

J'ai dit à Alena, Dites-lui que Meg refuse de raconter l'histoire.

Alena m'a jeté un regard troublé et a dit, Elle ne s'en souvient pas ?

Je lui ai expliqué ce qui s'était passé avec Meg, comment elle avait refusé d'en parler en Australie.

Je lui ai raconté ce qui s'était passé plus récemment encore, le mois dernier seulement, deux semaines après mon retour d'Israël...

LE TÉLÉPHONE AVAIT sonné tard, un soir, dans mon appartement de New York : c'était Meg. La connexion n'était pas très bonne, mais j'avais quand même pu sentir la tension dans sa voix.

Il faut que je prenne la défense de Frydka, m'avait-elle annoncé après que nous nous étions dit bonjour. Il n'y a plus personne pour la défendre.

J'avais immédiatement compris ce qui se passait. D'une façon ou d'une autre, elle avait su que j'avais entendu l'histoire de Frydka enceinte.

Ce ne sont que des histoires, avait dit Meg. Personne n'en a la preuve. N'écrivez que sur les faits.

Je lui avais répondu que, moi aussi, je ne m'intéressais qu'aux faits, que nous avions commencé cette longue série de voyages uniquement parce que nous voulions découvrir les faits. Mais j'avais dit que, en raison de ce que nous avions entendu au cours de nos voyages, j'avais commencé à m'intéresser énormément aux histoires, à la façon dont ces histoires se multipliaient et donnaient naissance à d'autres histoires, et que même si ces histoires n'étaient pas vraies, elles restaient intéressantes en raison de ce qu'elles révélaient des gens qui les racontaient. Ce qu'elles révélaient des gens qui les racontaient, avais-je dit, faisait aussi partie des faits, des documents historiques.

J'avais dit, Certaines histoires ne sont pas toute l'histoire.

Meg avait répliqué, Et qu'est-ce qu'il y a derrière ces histoires ? Je peux vous raconter des tas d'histoires de ce qu'il y a derrière ces histoires. Il y a des rancunes personnelles. Si quelqu'un n'aimait pas votre famille, il se mettait à raconter des histoires.

C'était comme si elle avait lu mes pensées, qui n'avaient rien à voir, à ce moment-là, avec l'information qu'elle prétendait trouver scandaleuse : le fait que Frydka avait été enceinte de l'enfant de Ciszko. Mais, bien évidemment, je n'avais rien dit.

Elle avait dit, Et comment savaient-ils qu'elle était enceinte ? Qui l'a vue ? Qui l'a vue ? Si quelqu'un savait, c'était elle, et Ciszko aussi, et c'était tout.

Dans l'appartement d'Anna Heller Stern, Shlomo m'avait parlé de l'histoire d'un homme qu'il avait connu, originaire d'une autre ville et membre de la police juive dans cette ville. Il ne s'était pas bien comporté (avait dit Shlomo), mais il avait recommencé sa vie et s'était engagé dans l'armée polonaise. Apparemment, pendant la période où cet ancien de la police juive s'était caché, après avoir quitté la police juive, s'être enfui de cette ville pour sauver sa peau, il avait écrit un récit de tout ce qu'il avait vu.

Il a écrit ça pendant qu'il se cachait dans une cave, avait dit Shlomo. Des mots très, très forts ! Très. Il ne parle que des choses qu'il a vues, des choses qu'ils ont vues et que personne d'autre n'a vues, que personne d'autre n'a été en mesure de voir. Il a décrit des choses qui étaient horribles.

J'avais pensé à ça et j'avais envie de dire à Meg qu'un membre de la police juive pouvait avoir vu Frydka enceinte, le jour où elle avait été arrachée de sa cachette dans la maison du professeur de dessin, Mme Szedlak (ou Szedlakowa, comme avait dit Adam). Mais, bien entendu, je ne pouvais pas évoquer le sujet de la police juive. Je n'avais donc rien dit.

Meg avait dit, Quand les gens parlent, cela reste oral. Mais quand on voit le mot écrit, c'est différent.

J'avais répondu, Je sais.

 

... DONC MEG N'ÉTAIT pas prête à partager cette histoire, disais-je à présent à Alena avec un sourire narquois, alors que nous étions assis dans sa salle à manger à Copenhague.

Matt a dit, Mais quelle histoire a-t-il entendue ?

Adam et Alena ont parlé pendant un moment. Elle a dit, Il a entendu dire que Ciszko avait essayé de l'aider. Et l'idée, c'était que Frydka et son papa devaient se cacher chez la Szedlakowa.

« Son papa » a eu un gros effet sur moi, pour une raison quelconque, et pendant un moment j'ai été incapable de dire quoi que ce soit. Au bout du compte, c'est tout ce qu'il avait été : le papa de quelqu'un. J'ai pensé à ça et j'ai relevé sa formule mi-anglaise mi-yiddish « Devraient se cacher bay Szedlakowa », a-t-elle dit ; et je me suis souvenu de ce qu'Anna Heller Stern avait dit, il y a huit mois. Zey zent behalten bay a lererin.

Alena a dit, C'était une professeur. Puis elle a ajouté, de manière déconcertante, Je suis désolée, c'est un cliché !

Je n'avais pas idée de ce qu'elle voulait dire.

C'est un cliché, mais je dois aller jeter un coup d'œil à mon four ! J'ai souri, soulagé, et Alena s'est levée et a foncé dans la cuisine pour voir où en était son dessert. Pendant qu'elle était partie, sa mère a parlé et, dans un anglais à la fois hésitant et véhément, elle a traduit ce qu'Adam avait dit.

Et ils ont été ensemble, Frydka et Ciszko, chez la professeur Szedlakowa. Quelqu'un a dit ça aux Allemands, et l'Allemagne a tué Frydka et Ciszko, tous les deux. Il a entendu, mais si l'histoire est vraie ou pas, il ne peut pas dire.

L'Allemagne, avait-elle dit, bien qu'elle ait voulu dire les Allemands. Bon, me suis-je dit : les deux.

Elle se cachait dans la maison de ce professeur ?

Oui, dans la maison, a dit Zofia.

J'ai hoché la tête et dit, Donc, l'histoire, c'est que cette femme avait pris Frydka chez elle, et Ciszko aussi ?

Alena est venue se rasseoir et a dit, Oui. Ce qui est arrivé à cette Szedlakowa, mon père ne le sait pas. Il sait seulement qu'ils ont tué Frydka et Ciszko.

Alena m'a passé le plat et, en se penchant vers moi, a dit, C'est une histoire héroïque !

Quand nous avons commencé à manger le dessert, elle s'est tournée vers moi pour dire, Mais comment allez-vous la raconter ?

Avant même que j'aie eu une chance de lui répondre, elle m'a parlé d'amis qu'elle avait à New York, des gens de son âge, dont la famille avait connu des histoires – des histoires horribles, a-t-elle dit – pendant la guerre. Ces gens avaient eu un enfant, a poursuivi Alena, une fille d'une vingtaine d'années aujourd'hui, qui venait d'obtenir un diplôme en littérature et qui avait écrit sa thèse sur sa grand-mère, la femme qui avait subi les choses horribles. Alena a dit que la jeune fille lui avait donné sa thèse à lire et, en la lisant, Alena avait été frappée par une chose.

Elle a dit, On aurait dit qu'elle ne s'intéressait pas tant à l'histoire de sa grand-mère qu'à la façon de raconter l'histoire de sa grand-mère — à la façon d'être le narrateur.

J'ai pensé à mon grand-père et j'ai dit que, oui, c'était un problème très intéressant.

Elle a décrit la façon dont elle avait été progressivement fascinée par la thèse, en dépit de ses réserves initiales. Avec une grande animation, elle a ajouté, J'avais l'impression en lisant, vers la fin, qu'on se rapprochait des choses importantes, des choses concernant la guerre. Au début, elle racontait une histoire banale, une histoire que tout le monde aurait pu raconter, mais les choses se resserraient de plus en plus.

Au bout d'un moment, j'ai dit, Oui, c'était comme ça que mon grand-père nous racontait des histoires. La longue préparation, tout l'arrière-plan, toutes ces boîtes chinoises, et puis, soudain, la descente rapide et habile vers le final, la ligne d'arrivée où les liens entre les détails découverts tout du long, les faits apparemment sans intérêt et les anecdotes subsidiaires sur lesquels il s'était attardé au début, devenaient brusquement évidents.

J'ai dit à Alena, Je sais, je sais. Cette fille dont elle me parle, me suis-je dit, doit être très intelligente. Tant de gens connaissent ces horribles histoires à présent, après tout. Que dire de plus ? Comment les raconter ? Une des façons de procéder, j'imagine, consistait à resserrer de plus en plus à la fin, comme le faisait mon grand-père.

A cet instant précis, Alena a dit, De plus en plus resserré, oui. C'est toujours les petites choses. C'est ce qui fait la vie. La chose la plus intéressante, ce sont toujours les détails.

J'ai dit à Alena, C'est un problème délicat, très délicat. Mais, ai-je poursuivi, l'histoire que nous avons apprise au cours de ce voyage est bien plus dramatique que tout ce dont nous avions pu rêver lorsque nous nous sommes mis à chercher des informations. C'était une histoire qui allait se raconter toute seule.

Je me suis dit que c'était un peu un mensonge, ce que je venais de dire : nous étions à la fin de tous nos voyages et je n'avais toujours pas une histoire définitive à raconter. Le final manquait toujours, l'élément qui allait permettre de tout fixer, de rendre compte des versions contradictoires : Ciszko l'avait cachée, un professeur de dessin l'avait cachée, elle était enceinte, elle était enceinte de quelqu'un d'autre que Ciszko. Je n'ai rien su, je n'ai rien vu. Mais au moment même où je me disais ça, j'ai pensé, Pour le bénéfice de qui, exactement, suis-je en train de chercher désespérément cette totalité ? Les morts n'ont pas besoin d'histoires : c'est le fantasme des vivants qui, à la différence des morts, se sentent coupables. Même s'ils avaient besoin d'histoires complètes, mes morts, Shmiel, Ester et les filles, avaient certainement plus d'une histoire à présent et s'étaient enrichis de bien plus de détails que quiconque aurait pu l'imaginer, ne serait-ce qu'il y a deux ans ; sans doute cela comptait-il pour quelque chose, à supposer, comme le pensent certains, que les morts ont besoin d'être apaisés. Mais, bien entendu, je ne le crois pas : les morts reposent dans leurs tombes, dans les cimetières ou les forêts ou les fossés au bord des routes, et tout cela ne présente aucun intérêt pour eux, dans la mesure où ils n'ont plus désormais d'intérêt pour rien. C'est bien nous, les vivants, qui avons besoin des détails, des histoires, parce que ce dont les morts ne se soucient plus, les simples fragments, une image qui ne sera jamais complète, rendra fous les vivants. Littéralement fous. Mon grand-père a fait une dépression nerveuse à la fleur de l'âge, peu de temps après ce jour de 1946 où ma mère, rentrant de l'école, l'avait trouvé en pleurs, la tête appuyée contre ses bras croisés sur la table de la cuisine de leur appartement du Bronx ; une lettre, comme aucune de celles qu'il avait reçues de Bolechow pendant toutes ces années passées à écrire et à répondre à Shmiel – une correspondance dont nous n'avons, après tout, qu'une moitié et dont l'autre moitié aurait pu avoir été constituée de lettres disant, Cher frère, Nous avons tout essayé, mais nous ne pouvons pas trouver l'argent, nous n'abandonnerons pas cependant, ou encore, Pourquoi ne demandes-tu pas aux frères d'Ester en premier ?, une incomplétude qui m'a empêché de dormir pendant un certain nombre de nuits, quand bien même je ne prétendrais jamais que cela m'a rendu fou. Mon grand-père a fait une dépression nerveuse quand il n'était pas beaucoup plus âgé que moi aujourd'hui, et je ne suis pas sûr que c'était à cause de difficultés professionnelles, comme je l'ai entendu dire, tout comme je ne suis plus tout à fait sûr que, lorsqu'il s'est suicidé, ce vendredi 13 à Miami, c'était seulement parce que le cancer le dévorait.

Je pensais à tout ça, mais je me suis contenté de dire, Oui, c'est une histoire héroïque ! Nous n'aurions jamais pu imaginer jusqu'où elle nous conduirait ! (je voulais dire géographiquement et je sous-entendais émotionnellement ; mais aussi moralement, pensais-je, puisque nous n'avions pas envisagé que ces faits et ces histoires nous pousseraient, contre notre gré, à juger les gens). Par exemple, ai-je dit à Alena, nous essayons maintenant de trouver des parents de Ciszko Szymanski, même si, comme elle le savait bien, Szymanski était un nom très courant en Pologne. En riant, je leur ai dit comment, en feuilletant le programme d'un ballet auquel j'avais assisté quelques mois plus tôt, j'avais remarqué qu'une des danseuses s'appelait Szymanska et qu'elle était originaire de Wrocfaw, où s'était installée après la guerre, nous le savions, la mère de Ciszko ; et comment je m'étais précipité dans les coulisses pour accoster cette fine jeune fille blonde, qui n'avait pas plus de vingt-cinq ans, et me lancer dans le récit complet de l'histoire de Frydka et de Ciszko avant de m'apercevoir que je venais de me ridiculiser.

Tout le monde a ri et Alena a dit, Ils étaient à Wroclaw ?

Nous lui avons demandé de raconter à son père l'histoire que nous avions entendue de la bouche de Malcia Reinharz, de quelle façon la mère de Ciszko avait pleuré la bêtise de son jeune fils. Quel idiot il a fait !

Matt a dit, Il a fait une chose bien ! Et sa famille était furieuse qu'il ait fait une chose bien !

Je l'ai regardé avec un soudain élan d'affection. C'était la même pureté outragée et furieuse qu'il avait déjà au lycée.

Et pourtant, en me souvenant de l'anecdote de Malcia, j'ai repensé à Josef Adler disant, C'était compliqué. J'ai pensé à l'éclat de Mme Szymanski et puis j'ai pensé aux histoires que nous venions d'entendre à Stockholm et en Israël. S'il était impossible de porter un jugement pour nous, pour Matt ou moi, ou n'importe qui de notre génération oisive, sur les émotions de ces Juifs dont nous avions entendu les histoires, peut-être était-il aussi impossible de porter un jugement sur Mme Szymanski, qui s'était écriée, Quel idiot il a fait ! lorsqu'elle s'était souvenue qu'il était mort pour une fille juive.

Euh, ai-je murmuré, elle a perdu son enfant. Matt était indigné. Mais il s'est comporté comme un être humain !

 

DE NOUVEAU, NOUS nous sommes installés confortablement autour de la table d'Alena. Nous avons montré à Adam d'autres photos. Shmiel et Ester, le jour de leur mariage, entourés par des hortensias. Shmiel dans son manteau à col de fourrure. Les trois filles en robes de dentelle blanches. Frydka avec son écharpe ; Ruchele avec ses cheveux ondulés des Mittelmark. Shmiel devant un de ses camions avec Ester et son frère, Bumek Schneelicht.

Adam a pris cette photo un peu floue sur laquelle Shmiel a déjà les cheveux blancs et fait beaucoup plus que ses quarante-cinq ans, mais il est souriant et a les mains plongées dans les poches de son manteau avec un air confiant de propriétaire. Adam a dit, To jest Shmiel. C'est Shmiel. Il s'est tourné pour dire quelque chose à sa fille qui a traduit, C'est Shmiel tel qu'il s'en souvient. Il dit qu'il reconnaîtrait Shmiel Jäger n'importe où.

Je me plais à croire maintenant que c'est en raison de la présence de Matt, au moment où j'ai montré à cet homme ces photos en particulier, que j'ai pris soin de lui demander quels sentiments elles faisaient naître en lui.

J'ai dit à Alena, Demandez-lui ce qu'il ressent en revoyant ces visages qu'il n'a pas vus depuis si longtemps.

Elle a posé la question en polonais et Adam a retiré ses lunettes délicatement et réfléchi un moment. Puis, il a souri gentiment et dit, fe pense et je retourne dans le passé. J'ai l'impression d'être en route vers le Ciel.

 

Tous les anciens de Bolechow à qui nous avions parlé jusqu'à ce soir-là avaient survécu en ne bougeant pas : en restant parfaitement immobiles pendant des jours, des semaines, des mois, dans des greniers, dans des granges, des caves, dans des compartiments secrets, dans des trous creusés dans le sol de la forêt et dans la plus étrange et la plus étouffante des prisons, celle, très fragile, d'une fausse identité. La dernière histoire de survie que nous allions entendre était, comme dans un poème épique, un mythe grec, celle d'un mouvement perpétuel, d'une errance sans fin.

Le jour de son vingtième anniversaire, Adam Kulberg a quitté Bolechow. Il nous a raconté ce soir-là qu'il avait toujours eu ce qu'il considérait comme un « instinct de l'information » et que son instinct, après que les Allemands avaient commencé à surgir dans toute la Pologne orientale le 20 juin, lui avait dicté de quitter sa ville natale et de voyager vers l'est en direction de l'Union soviétique avec les Russes qui battaient en retraite. Il n'avait pas de travail, cet été-là ; il était jeune, il débordait d'énergie. Il y avait des histoires qui circulaient sur des villes lointaines, des histoires de Juifs abattus dans les cimetières. Peu de gens croyaient ces histoires, mais lui, nous a-t-il dit, il avait son instinct. Il a tenté de convaincre ses parents de partir avec toute la famille – sa mère et son père, lui-même, ses trois sœurs, Chana, Perla et Sala, des filles qui avaient à peu près le même âge que les filles de Shmiel, Frydka, Ruchele et Bronia. Mais son père, qui détestait les Russes, s'y était opposé. Aux arguments de son fils, Salamon Kulberg avait opposé un non catégorique. Il avait donné sa bénédiction à Adam, mais avait refusé de bouger. C'est ici que nous sommes nés, avait dit le père. C'est notre maison et c'est ici que nous allons rester.

Comment peut-on quitter une maison ? s'était exclamée Malcia Reinharz à Beer Sheva.

Le jour de son vingtième anniversaire, Adam a dit adieu à sa famille, embrassant chacun des siens alignés dans la cuisine. Alors qu'il s'apprêtait à partir, il s'est emparé impétueusement de trois photos. Il les a encore. Sur l'une d'elles, sa plus jeune sœur, Sala, porte une montre, comme il s'en est rendu compte en observant pour la millionième fois cette rare relique de ce qu'avait été sa vie, alors qu'il l'avait convoitée pendant longtemps et achetée avec son argent péniblement épargné, montre qu'il avait néanmoins laissé sa sœur porter.

Je suis donc peut-être un bon frère après tout ! nous a-t-il dit à Matt et moi, avec un petit sourire, lorsqu'il nous a parlé de cette photo. Il a sorti la photo en question, tellement abîmée aujourd'hui que les traits de la jeune fille ne sont imaginables que par Adam et lui seul.

Adam avait quitté la maison paternelle – qu'il devait revoir juste après la guerre, un peu plus âgé et transformé par ses remarquables voyages, même si la maison, devait-il me dire plus tard, avait très peu changé ; c'était comme si quelqu'un avait eu l'intention de préparer un repas, avait été interrompu, et avait prévu de revenir quelques minutes plus tard, ce qui peut très bien avoir été le cas, nous le savons –, il avait quitté cette maison, qui resterait presque inchangée alors que tout autour d'elle allait changer radicalement, ou du moins à quatre-vingt-dix-neuf virgule deux pour cent, et il avait pris la direction de l'est. Il était accompagné, au départ, par deux amis qui eux aussi avaient eu l'instinct de partir. L'un s'appelait Ignacy Taub, nom qui signifie, je le sais, colombe. L'autre garçon s'appelait Zimmerman, mais après quelques jours passés sur la route poussiéreuse qui menait vers la Russie, il s'était mis à pleurer, disant que sa famille lui manquait, et il était donc reparti chez lui. L'occurrence suivante, et peut-être ultime, du nom de Zimmerman apparaît dans le récit de Bolechow pendant l'hiver 1942, lorsque Meg Grossbard avait exprimé sa surprise, lors d'une visite clandestine chez son amie Dusia Zimmerman, en découvrant que Lorka Jäger s'était entichée du frère de Dusia, Yulek Zimmerman, un garçon dont Meg n'aurait jamais imaginé qu'il pût être le type de Lorka. Yulek Zimmerman a été tué au cours d'une « petite » Aktion qui a eu lieu en 1943.

Donc Bumo – comme nous devons l'appeler désormais puisqu'il voyageait avec un ami et que tous ses amis l'appelaient Bumo et non Adam –, Bumo, donc, et Ignacy Taub se sont mis en route. Ils empruntaient les petites routes et, chaque jour, étaient un peu plus à l'est, ouvrant l'œil pour ne rien perdre de la circulation : s'ils voyaient des troupes russes, ils savaient qu'ils étaient plus ou moins en sécurité. Ils marchaient sans arrêt et, au bout d'un certain temps, leur trajectoire s'est infléchie vers le sud. Ils avaient conçu un plan : ils marcheraient jusqu'en Palestine, et suivraient un itinéraire passant par le Caucase, descendant au sud vers l'Iran, traversant l'Iran, avant de tourner vers l'ouest pour pénétrer en Palestine.

En Palestine ? pourriez-vous vous exclamer, comme Matt et moi l'avons fait quand nous avons entendu le début du récit d'Adam. Il a eu un petit sourire d'autodénigrement. Nous étions jeunes, a-t-il dit.

Au bout de trois mois, après avoir été parfois pris en stop, après avoir sauté dans des trains, Bumo et Ignacy ont atteint le Caucase, où ils se sont arrêtés et ont travaillé pendant quelque temps dans une plantation de tabac. Le travail était très dur, mais ils étaient costauds et jeunes, et le climat, a-t-il admis, était merveilleux. Les arbres étaient chargés de fruits, ils n'ont jamais eu faim. Dans la ferme collectiviste, ils avaient une chambre avec deux lits. Tout était impeccable. Les murs étaient d'un blanc immaculé. On les avait même payés un peu. L'endroit était magnifique, loin de tout. Un endroit où ils avaient beaucoup de chevaux, s'est souvenu Adam pendant qu'il racontait. Célèbre pour les Cosaques.

Ils étaient à Grozny. En trois mois, Bumo et Ignacy étaient allés de la Pologne à la Tchétchénie. Même s'il semblait incroyable qu'une guerre ait été en cours – le temps magnifique, les fruits, les lits propres et durs, le travail honnête –, l'oreiller de Bumo était humide, nuit après nuit. Sa famille lui manquait et il avait compris, à présent, qu'il était très loin de chez lui. Tous les soirs, il sortait ses trois photos et leur parlait.

 

TRÈS VITE, ILS ont entendu dire que les Allemands arrivaient et, après en avoir discuté, les deux jeunes gens ont décidé que, puisqu'ils n'avaient pas attendu les Allemands chez eux à Bolechow, ils n'allaient pas rester à Grozny non plus, en dépit de l'environnement incroyablement idyllique. Les gens du coin et leurs camarades de travail furent tristes de les voir partir : ils étaient de bons travailleurs et presque tout le monde était dans l'armée. Mais les garçons étaient déterminés. Ils ont empoché leur salaire et se sont remis en route. Parfois, ils montaient dans un train. Le paysage était magnifique, se souvenait Adam. Comme un Kurort. Comme une station thermale. Les deux jeunes gens ont continué en direction de l'est, à travers ces paysages d'une beauté époustouflante jusqu'à la mer Caspienne.

C'est à peu près au moment où Bumo et Ignacy ont traversé la minuscule république soviétique du Daghestan que Ruchele Jäger a été contrainte d'avancer nue sur une planche suspendue au-dessus d'une fosse rapidement creusée dans un endroit appelé Taniawa.

A Makhatchkala, la grande ville portuaire du Daghestan qui se situe sur la rive occidentale de l'immense mer Caspienne, Bumo et Ignacy ont retrouvé des milliers de réfugiés. Il était très difficile de trouver de la nourriture ; personne n'avait le moindre argent. En dépit de ces conditions, Adam et Ignacy, sans beaucoup plus que les vêtements qu'ils portaient et, bien sûr, les trois précieuses photos, étaient en admiration devant les habitants du coin, dont le vêtement de tous les jours incluait le port d'énormes sabres.

Des sabres ! Des énormes épées ! Ils avaient le droit de se balader avec ! s'est exclamé Bumo. Encore aujourd'hui, il secouait la tête en signe d'incrédulité.

La ville de Makhatchkala était, pensait Bumo, d'une grande beauté, construite en cascade descendant graduellement vers la mer. Pendant trois ou quatre semaines, ils avaient traîné là, en attendant d'avoir la chance de monter à bord d'un bateau qui leur ferait traverser la mer ; ils voulaient continuer à aller vers l'est. Bumo et Ignacy passaient des heures et des journées entières à rôder dans le port, attendant de pouvoir monter à bord d'un bateau. Finalement, ils avaient décidé que, au cas où un seul pourrait partir, il devrait le faire et attendre de l'autre côté l'arrivée de son ami. C'était ce qui s'était passé. Bumo était parti le premier, clandestinement. Il avait fallu deux jours, dans des conditions intolérables, pour atteindre la rive opposée de la Caspienne, la ville portuaire de Krasnovodsk au Turkménistan. Il faisait une température de quarante-cinq degrés. C'était, a dit Adam, comme le Sahara. Krasnovodsk était connue comme la ville sans eau, parce que l'eau de la mer Caspienne est salée. Imbuvable. L'eau était donc rationnée.

A peu près au moment où Bumo explorait, dans une chaleur suffocante, cette ville privée d'eau, Frydka Jäger réussissait à se faire employer à l'intérieur d'une fabrique de barils, ce qui était un moindre mal, compte tenu de la sévérité de l'hiver dans les Carpates.

A Krasnovodsk, le cousin éloigné de Frydka, Bumo Kulberg, avait trouvé un emploi de docker sur le port, déchargeant des navires en attendant l'arrivée d'Ignacy Taub.

Au bout d'un mois, Ignacy était arrivé. Alors qu'ils auraient pu tous les deux trouver du travail à Krasnovodsk, ils avaient continué à voyager. Il faisait trop chaud et il y avait ces problèmes d'eau. Ils savaient que la chose la plus importante était de rester en bonne santé. Ils avaient donc décidé de poursuivre en direction d'Ashgabat, à la frontière du Turkménistan et de l'Iran. Ils s'étaient glissés à bord de différents trains et avaient ainsi pu traverser le terrible désert de Karakoum, dans le Turkménistan central, un endroit tellement désolé que les gares, très rares, qu'ils avaient vues ne portaient pas de noms mais des numéros.

ILS ÉTAIENT ARRIVÉS à Ashgabat dans la soirée. Là encore, même dans un endroit aussi éloigné de tout, il y avait des réfugiés partout : des Ukrainiens, des Russes blancs. A la gare, des gens leur avaient demandé où ils allaient, s'ils pouvaient leur être d'une aide quelconque ; mais, bien entendu, Bumo et Ignacy savaient bien qu'ils ne pouvaient révéler leur intention de passer d'Iran en Palestine. Et ils n'avaient donc rien dit. Ashgabat se situait à quatorze kilomètres seulement de la frontière iranienne.

On était au début de l'année 1942. Alors que les deux garçons de Bolechow étaient à deux pas du pays du Trône du Paon, terrifiés à l'idée de simplement mentionner le pays où ils désiraient se rendre, une jeune fille de dix-neuf ans qui serait un jour Meg Grossbard posait les yeux pour la dernière fois sur Lorka Jäger chez leur amie commune, Dusia Zimmerman, qui, elle aussi, apprendrait un jour quelque chose sur la sagesse de la discrétion absolue.

A Ashgabat, les nouvelles du monde étaient rares. La radio soviétique était de la pure propagande et donc inutile, et écouter la BBC était un crime à haut risque. Les deux garçons avaient traîné dans la ville et fini par trouver un endroit où dormir. Par hasard, le lendemain, ils étaient tombés sur un Polonais qui travaillait chez un barbier. Il avait quelques informations. Ashgabat, avait dit ce Polonais, était fermée en raison de sa proximité avec la frontière iranienne ; il était inutile d'essayer d'aller plus loin. Bumo avait vu de ses propres yeux des soldats qui patrouillaient régulièrement sur la frontière, mais Ignacy et lui voulaient tout de même tenter leur chance. Ils avaient quitté Ashgabat en direction de l'Iran. Au bout de quelques heures, une patrouille frontalière les avait arrêtés. On leur avait ordonné de retourner d'où ils venaient ; curieusement, ils avaient été traités avec aménité. Les soldats avaient acheté des billets de train pour les deux garçons de Bolechow et leur avaient dit, Vous n'avez pas le droit d'être ici.

Ils avaient donc poursuivi leur marche ailleurs. Pendant l'année 1942, les garçons avaient voyagé dans le nord-est, traversant le Turkménistan dans toute sa largeur, à travers le désert du Karakoum, et jusqu'en Ouzbékistan, après avoir passé le fleuve AmouDaria. Au moment où Bumo Kulberg et Ignacy Taub traversaient le fleuve Amou-Daria, Ester Jäger et sa fille de treize ans, Bronia, étaient poussées dans un fourgon à bestiaux à destination de Belzec, où elles allaient expirer dans une chambre à gaz et où, immédiatement après leur décès, on allait fouiller leur bouche, leur vagin et leur rectum à la recherche d'objets précieux, avant que leurs cadavres soient jetés dans une fosse commune, pour être exhumés des mois plus tard – au même instant, Bumo et Ignacy découvraient les panoramas de Samarkand, la ville légendaire de la route de la Soie – et incinérés, après qu'il avait paru plus judicieux de disposer ainsi de ces deux corps et des six cent mille autres corps de Juifs qui avaient été enterrés là.

Quelques mois plus tard, Bumo et Ignacy approchaient de Tachkent, et c'est à peu près à ce moment-là qu'une jeune femme qui était née sous le nom de Chaya Heller, mais deviendrait un jour, en raison du courage et de la bonté d'un prêtre de Lublin en Pologne, Anna Heller Stern, s'est tournée vers sa camarade de classe, Lorka Jäger, et lui a dit, Allez, embrasse-moi, qui sait quand nous allons nous revoir ?

Au début de 1943, lorsque les W ont été liquidés à Bolechow, les anciens voisins d'Ester et de Bronia étaient à Tachkent, dans la partie orientale de l'Ouzbékistan. A l'époque, c'était la plus grande ville de l'Asie centtale, avec plus de deux millions d'habitants. Un peu plus tard, au moment où les R ont été liquidés, Bumo, qui voyageait seul, est arrivé à Frounze – Bichkek aujourd'hui —, la capitale du Kirghizstan.

C'était très intéressant ! s'est exclamé Adam. Il souriait modestement, comme pour dire, Tout le monde aurait fait la même chose. Il a dit, J'avais vingt et un ans !

A-t-il jamais pensé à quel point c'était étonnant au moment même où cela se passait ? ai-je demandé.

Alena a posé la question à son père. Non, a-t-elle dit. Il dit que c'était son destin.

Attendez, a dit Matt. Pourquoi Bumo voyageait-il seul quand il est arrivé à Frounze ?

Parce que, a-t-il expliqué, Ignacy et lui, comme tous les autres voyageurs et réfugiés qui passaient dans les villes de l'Asie centrale pendant la guerre, avaient l'habitude de s'arrêter dans le bazar de chaque ville, petite ou grande, pour prendre des nouvelles du monde et chercher des visages d'étrangers sympathiques comme eux. Et dans un de ces bazars, dans un de ces endroits, Ignacy Taub était tombé sur des parents de Bolechow.

C'est une histoire vraie, a dit Adam.

Je n'en doutais pas. J'ai pensé au type dans l'ascenseur à Prague, le jour où Froma et moi étions revenus de Theresienstadt, qui s'était tourné vers nous et avait dit à brûle-pourpoint, Oui, j'étais à Babi Yar. A la femme de Beth Hatefutsoth qui s'est révélée être Yona. A la femme du marché aux puces à New York qui, un jour d'été, alors qu'elle essayait de me vendre un morceau de tissu, a penché la tête sur le côté et dit, Vous avez perdu un parent pendant l'Holocauste, n'est-ce pas ? J'ai pensé à Shlomo, me demandant dans la voiture en route pour Beer Sheva, Avez-vous entendu parler d'un habitant de Bolechow, un journaliste américain célèbre du nom de Krauthammer ? et moi répondant, Non, je n'ai entendu parler que d'un éditeur américain célèbre du nom de Wieseltier ; et puis, Yona se tournant vers moi pour me dire que son nom était Wieseltier. Peut-être n'y avait-il pas de coïncidences, me suis-je dit. Ou peut-être était-ce simplement un problème statistique. Peut-être y avait-il tant de fantômes juifs que vous finissiez forcément par en rencontrer un.

 

Après avoir dit adieu à Ignacy dans ce bazar du Kirghizstan, a dit Adam, il avait rencontré deux personnes de Bolechow. Il ne se souvenait pas dans quelle ville il avait dit adieu à Ignacy, mais c'était vers le milieu de l'année 1943, ce qui veut dire à l'époque où les derniers Juifs de Bolechow étaient liquidés. Et il savait aussi que c'était près de la frontière chinoise. On peut voir les choses autrement en disant qu'au moment où Bumo Kulberg, un jeune Juif d'une petite ville de Pologne, arrivait en Chine, il n'y avait plus de Juifs à Bolechow, en dehors de ceux qui vivaient dans des caves, des greniers, des granges ou des trous creusés dans la forêt. Parmi ces Juifs cachés, au moins pour un certain temps encore, se trouvaient, croyons-nous, Shmiel et Frydka Jäger.

Avec ses deux nouveaux amis de Bolechow – l'un d'eux, je ferais aussi bien de le dire, s'appelait Naphtali Krauthammer -Bumo avait entendu dire que, à quelque distance de l'endroit où ils étaient alors, se trouvait un camp de réfugiés de Pologne, sur la frontière septentrionale de l'Ouzbékistan, une localité appelée Tokmok. Bumo avait décidé, à ce moment-là, d'entrer en contact avec des Polonais ; son projet initial de rejoindre la Palestine ayant échoué, il était impatient de trouver l'armée d'Anders, le bataillon polonais créé en 1941, après que les Allemands avaient attaqué l'Union soviétique ; Staline avait alors compris que les nombreux Polonais qui languissaient dans les prisons soviétiques seraient plus utiles à combattre les Allemands. Les exploits de cette unité étaient déjà célèbres et Bumo avait entendu dire qu'un capitaine dans le camp de réfugiés de Tokmok projetait d'aller en Iran pour rejoindre l'armée d'Anders.

Le trajet de Frounze à Tokmok était toutefois difficile. Il n'y avait pas de routes commodes et le terrain était montagneux. Certains pics atteignaient cinq ou six mille mètres d'altitude. D'un lieu d'habitation à un autre, il fallait parcourir de nombreux kilomètres, se souvenait Bumo. Ce n'était même pas des maisons : c'étaient des yourtes, des tentes faites de feutre et de jeunes arbres, utilisées depuis toujours par les nomades des steppes de l'Asie centrale. Alors que Bumo, Naphtali et Abraham progressaient vers Tokmok, ils avaient été pris dans une violente tempête de sable et contraints de se réfugier dans une yourte habitée par un jeune couple avec un petit enfant. Ces gens hospitaliers avaient offert à manger aux trois hommes à l'allure étrange : une sorte de farine pâteuse avec de l'agneau. C'était délicieux.

C'était à peu près à l'instant où Bumo se régalait de ce repas savoureux que Ciszko Szymanski, comme j'allais le découvrir plus tard, était en train de crier, Si vous la tuez, alors vous devrez me tuer aussi !

Et c'est ce qu'ils ont fait.

Le jeune couple avait offert aux trois hommes un endroit où dormir. Il leur avait donné des sortes de matelas roulés à déployer près du feu : la place d'honneur. Il faisait horriblement chaud pendant la journée, mais atrocement froid la nuit. Le lendemain, les nomades ouzbeks leur avaient indiqué le chemin qu'ils devaient prendre : de l'autre côté de la rivière Chu. Ils étaient repartis. Ils avaient fini par arriver dans un endroit rempli de réfugiés. Les trois garçons de Bolechow avaient trouvé du travail chez un vétérinaire qui vivait dans une maison magnifique, avec jardin et sauna. Un jardin ! Ils travaillaient dans le jardin. Très vite, il est devenu apparent que la rumeur qu'ils avaient entendue à propos d'un capitaine qui les conduirait jusqu'à l'armée d'Anders n'était pas fondée. Bien que la vie ait été assez bonne et la nourriture abondante, une épidémie de typhus avait éclaté dans le camp. Une quarantaine avait été mise en place. A la fin de la quarantaine, les trois garçons de Bolechow avaient décidé de repartir. Ils avaient pris la direction d'un autre endroit dont ils avaient entendu parler, appelé Antonufka, où se trouvait un autre camp de réfugiés polonais. Dès leur arrivée, ils avaient pu constater que le camp était dirigé de manière militaire. Des tentes militaires étaient alignées. Les gens qui avaient trouvé refuge ici payaient leur pension en travaillant dans des carrières. La discipline était stricte : chaque matin, on sonnait le réveil. Bumo avait vite compris qu'il y aurait peu de chance de trouver là quelqu'un qui l'aiderait à entrer en contact avec l'armée d'Anders. Les gens qui dirigeaient le camp disaient que quiconque ne voulait pas travailler pouvait retourner à Frounze. On avait le droit de partir. Bumo était donc retourné à Frounze et avait commencé à travailler dans une usine qui fabriquait de l'équipement agricole. Le patron de l'usine était un avocat de Cracovie du nom de Ravner. Il était marié à une femme ouzbek superbe et avait eu deux enfants avec elle.

Pendant qu'Adam Kulberg racontait cette histoire, au cours d'une nuit neigeuse du début de l'année 2004 au Danemark, j'ai songé à une autre histoire de mariage improbable que j'avais entendue autrefois, celle d'un Juif du nom de Shmiel Jäger, originaire de Dolina, qui avait épousé une femme ouzbek et eu des enfants avec elle, qui vivait encore, pour autant qu'on pouvait le savoir, en Ouzbékistan avec ses enfants et ses petits-enfants – lesquels portent tous un gène qui est très probablement lié à certains gènes que mes frères, ma sœur et moi possédons.

C'est là, à Frounze, que Bumo était tombé malade pour la première fois. Une nuit, comme il avait l'impression d'avoir une appendicite, il s'était rendu à l'hôpital où il avait été opéré d'urgence. Comme les médicaments étaient rationnés, Bumo n'avait reçu qu'une anesthésie locale, ce qui fait qu'il avait pu voir les chirurgiens l'inciser et retirer l'appendice enflé. Alors qu'il allait entrer dans la salle d'opération, Bumo avait confié ses précieuses possessions – précieuses parce qu'elles étaient les seules – à une infirmière bienveillante qui avait proposé d'en prendre soin, s'il lui arrivait quelque chose. Car, même à ce moment-là, chaque soir, il parlait encore aux photos de sa famille. L'infirmière avait pris les photos et, comme promis, les avait rangées soigneusement jusqu'à ce qu'il fût remis de l'opération. La femme était allemande, épouse d'un officier russe.

Une fois rétabli, Bumo Kulberg avait décidé de trouver une unité militaire, quelle qu'elle fût, dans laquelle il pourrait combattre. Avec ses deux compagnons, il avait recommencé le même parcours fantastique. De Frounze, ils avaient voyagé vers l'ouest jusqu'à Tachkent. Bumo s'y était reposé quelque temps. Pendant dix mois, il avait travaillé dans une fabrique de champagne soviétique.

Une fabrique de champagne soviétique à Tachkent ? ! nous étions-nous exclamés de concert Matt et moi, en riant. Oui, pourquoi pas ? Nous avions bu du champagne soviétique dans la salle de séjour bondée de Nina à Bolechow, pendant que son mari jouait « Yesterday » sur son piano déglingué, nous l'avions bu, incapables de croire qu'il existait quelque chose comme du Champagne soviétique.

Finalement, Bumo avait appris les nouvelles qu'il attendait depuis si longtemps : des gens du coin lui avaient dit savoir comment il pourrait s'engager dans un régiment polonais. Il avait rempli une demande d'engagement. Deux semaines plus tard, il était dans le train de Tachkent à Moscou, puis dans un endroit appelé Divovo sur le fleuve Oka, où s'entraînait l'unité en question et où il était tombé sur Amir Sapirstein, un voleur célèbre de Bolechow. Les jeunes recrues vivaient dans une immense forêt. Elles avaient le crâne rasé. La discipline était sévère. A la fin de 1943, à l'heure où Sumek et Malcia Reinharz, Jack Greene, son frère et son père, Anna Heller Stern, Klara et Yankel Freilich, Josef et Shlomo Adler, Dyzia Lew, étaient tous enfermés en silence dans leurs cachettes, Bumo Kulberg, dans une forêt sur le fleuve Oka, voyait trois jeunes gens, qui avaient pensé, comme lui, vouloir combattre les Allemands, mais avaient essayé, non comme lui, de déserter, se faire fusiller dans une clairière. L'un d'eux était un Juif de Varsovie. Il faisait tellement froid que les visages des trois hommes, qui avaient supplié leur commandant de les épargner et promis qu'ils combattraient pour la Pologne, avaient pris une couleur violette, se souvenait Adam.

En décembre, Bumo faisait route vers le front occidental. Ils s'étaient arrêtés à Kiev. Berdetsov. Ils avaient poursuivi vers l'ouest. Ils étaient entrés en territoire polonais. Les semaines s'écoulaient. Il était à Lublin où, à son insu, son ancienne voisine, Chaya Heller, prétendait, jour après jour, être une jeune fille catholique du nom d'Anna Kucharuk. Il était à Majdanek. A quatre kilomètres à peine du centre de Lublin, Majdanek était un camp qui avait été créé pour être un camp de prisonniers de guerre dirigé par la SS, à l'époque où avait eu lieu la première Aktion à Bolechow, mais six mois plus tard c'était devenu le site de massacres de grande envergure qui devaient se prolonger jusqu'en juillet 1944, date à laquelle trois cent soixante mille Juifs, Polonais et prisonniers de guerre y avaient été gazés. A Majdanek, Bumo avait découvert que tout avait été brûlé ; les Allemands effaçaient leurs traces. Quand il y était arrivé avec les autres soldats, le four crématoire était encore brûlant. Bumo avait traversé le camp et vu, disait-il, des montagnes de valises, des montagnes de photos qui avaient été autrefois l'empreinte des vies de ces Juifs et n'étaient plus à présent qu'un tas d'ordures indéchiffrables. Pour des raisons qu'il ne pouvait pas s'expliquer, il a ramassé quelques photos et les a gardées.

Il avait continué. De septembre 1944 à janvier 1945, il était resté sans bouger avec son armée sur les bords de la Vistule en face de Varsovie et sans rien faire, alors que l'armée soviétique, avec ses petits régiments polonais, était censée être l'alliée de Polonais de Varsovie qui tentaient de se soulever contre les Allemands ; sans rien faire parce que Staline, qui pensait déjà à la situation d'après-guerre, ne voyait aucun intérêt à avoir dans les parages une résistance polonaise active et courageuse, après l'écrasement de l'Allemagne. C'est à ce moment-là que Bumo Kulberg était devenu officier. Après que le soulèvement de Varsovie avait été réduit à néant, son armée avait marché en territoire allemand. Du 15 au 16 avril 1945, Bumo avait combattu dans l'offensive sur Berlin. Pour une minuscule part, Berlin est tombé parce qu'un garçon de Bolechow, Adam Kulberg, y a combattu.

Et ainsi la guerre a pris fin en Europe, et avec elle l'Holocauste. Ce qui avait commencé pendant la nuit du 9 novembre 1938, la Nuit de cristal, venait enfin de s'achever. Bumo Kulberg n'avait pas encore vingt-quatre ans. A Bolechow, le nombre des Juifs qui étaient sortis de leurs caves, de leurs greniers, de leurs poulaillers, de leurs trous dans la forêt, s'élevait à quarante-huit exactement.

Près de soixante ans plus tard, le vieil homme que le jeune Bumo allait devenir terminait son récit en disant, Je n'étais pas le seul, il y avait des milliers de Juifs qui se battaient dans toutes les armées du monde.

Il s'était tu, puis avait ajouté, Je n'ai donc pas l'impression d'avoir fait quelque chose d'exceptionnel.

 

Pendant tout ce temps, pendant toutes ces aventures, Bumo n'avait pas eu la moindre idée de ce qu'était devenue sa famille. Il avait voyagé sans arrêt, avait traversé à pied une bonne partie de l'Asie, sans cesser de penser à sa mère et à son père, à Chana, à Perla, à Sala, mais sans jamais savoir ce qui s'était passé. Tandis qu'il campait avec l'armée soviétique devant Varsovie au cours des derniers mois de 1944, cette pensée le hantait. Il avait écrit à une famille polonaise qu'il connaissait bien à Bolechow, les Kendelski, qui avaient été ses voisins avant qu'il quitte la ville et commence son périple. Il avait adressé la lettre à Bronia Kendelska, mais c'était de sa sœur Maria qu'il avait finalement reçu une réponse, dans les jours de la chute de Berlin.

Adam Kulberg a toujours cette lettre et, ce soir-là à Copenhague, il l'a prise délicatement entre ses doigts et l'a lue à voix haute pour Matt et moi. Il lisait une phrase, puis Alena traduisait, offrant de temps en temps un commentaire lorsqu'elle le jugeait nécessaire.

La lettre sonnait comme suit :

Cher Bumo

En réponse à ta lettre

il faut que je te dise

qu'au cours de la première Aktion

le 28 octobre 41

les Allemands ont tué

tes trois sœurs.

Et au cours de la dernière Aktion

à l'automne 43

ils ont tué tes parents.

A Bolechow, il ne reste que quarante personnes de ta confession.

Dans ta maison vit

Kubrychtowa

qui a pris la maison même pendant l'occupation allemande.

(Alena s'est interrompue un instant et a dit, Cette Kubrychtowa prétendait que la maison appartenait à ses parents ! Puis, elle a continué à traduire)

Chez nous, beaucoup de changements.

On ne peut pas les décrire.

Ma sœur - Bronia -

est avec ma mère

elles vivent à Rzeszôw.

Des Israélites...

(« Israélites », a répété Alena. Je dois vous dire que, en polonais, quand vous dites « Israélites », cela sonne de façon très curieuse, comme si vous ne vouliez pas mentionner le mot Juifs. Donc vous dites Israélites)

Des Israélites

les seuls qui restent

sont le fils de Salka Eisenstein,

Hafter, Grunschlag, Kahane, Mondschein,

et tous ceux

que je ne connais pas – les noms ne me sont pas connus.

Essaie de venir

pour que tu puisses connaître beaucoup de choses.

Je m'arrête maintenant.

Tous mes vœux,

Salutations,

Kendelska Maria, Bolechow 7 décembre 44.

C'était la fin de la lettre. Adam a cessé de lire et Alena de traduire. Le silence s'est fait. Puis Alena a dit, C'est la lettre qui a changé la vie de mon père, vous savez ?

Nous sommes restés cois. Adam a dit quelque chose à Alena, qui nous l'a répété, Il dit que dans les années qui ont suivi la guerre, lorsqu'il allait quelque part en train, il observait toujours tous les visages parce qu'il se disait, Peut-être que je vais reconnaître quelqu'un, quelqu'un de ma famille.

Adam la regardait pendant qu'elle traduisait et, au bout de quelques secondes, il a dit, Je regarde toujours les quelques photos que j'ai d'eux et, chaque soir, je dis bonne nuit à toute ma famille, la famille de Bolechow.

Alena a marqué une pause, puis elle m'a dit, Je vous dis ceci : mon père vit avec ces gens tous les jours de sa vie, ils sont très réels et très vivants pour lui. Regarder ces photos, tous les soirs, leur dire bonne nuit.

Moi qui ai passé trois ans à chercher des gens que je ne pourrai jamais connaître, je n'ai rien dit. Matt, lui, a dit, Laissez-moi faire son portrait avec cette lettre à la main.

Adam s'est levé lentement et ils sont allés près de la fenêtre. Une fois encore, j'ai entendu le k-shonk de l'obturateur de son Hasselblad. Puis ils sont revenus à la table et le temps de partir était venu pour nous. Nous avions passé beaucoup plus de temps à parler des aventures d'Adam que d'Oncle Shmiel. Mais, au bout du compte, cela semblait n'avoir aucune importance. Il n'y avait plus d'histoires à raconter.

Alors que nous nous levions de table pour rassembler nos affaires, j'ai eu l'impression d'avoir oublié quelque chose. Quand nous sommes arrivés devant la porte d'entrée, je m'en suis souvenu.

Demandez à votre père, ai-je dit en me tournant vers Alena, s'il souhaitait que quelqu'un apprenne une chose en particulier sur Bolechow en lisant mon livre, une chose à garder en mémoire, qu'est-ce que ce serait ?

Elle a transmis la question à son père, et dès qu'elle a cessé de parler, un fin sourire est apparu sur ses lèvres à lui. Puis il a dit quelque chose lentement, trois phrases cadencées en polonais qu'il a prononcées sur un rythme presque ecclésiastique. Alena a écouté son père, a levé les yeux vers moi et a traduit la réponse, une réponse, me suis-je dit, digne de quelqu'un qui avait vu plus du vaste monde qu'un héros homérique.

Elle a dit, Il dit, Il y a eu les Égyptiens et leurs pyramides. Il y a eu les Incas du Pérou. Et il y a eu les Juifs de Bolechow.

Nous avons pris l'avion pour rentrer, le lendemain. Il se trouve que c'était un 29 février : un jour qui n'existe pas la plupart du temps, un jour qui, comme un vaisseau fantôme dans un conte, surgit de nulle part pour disparaître avant qu'on ait eu la chance de saisir ce que c'était ; un jour hors du temps.

 

Lech Lecha,, la parashah qui raconte avec force détails les voyages épuisants et appauvrissants qu'Abram, plus tard Abraham, le père du peuple juif, doit entreprendre pour atteindre la terre que Dieu lui a promise – voyages qui, nous l'apprenons, incluent des affrontements atroces et violents avec les chefs de guerre des territoires dans lesquels Abraham et les siens devront un jour séjourner, des endroits comme Sodome et Gomorrhe, des endroits où règne un mal terrible —, cette parashah, saturée de mouvement, de désarroi et de violence, s'achève sur une note inhabituelle de calme. Un jour, lorsque Abraham a quatre-vingt-dix-neuf ans et n'a toujours pas engendré un fils par sa femme, Sarah, Dieu lui apparaît et lui transmet deux informations importantes. Tout d'abord, Dieu déclare qu’il a décidé d'établir une alliance avec Abraham et ses descendants, à qui Dieu promet de vastes étendues de terre pour une possession éternelle. Ensuite, il annonce au vieil homme, qui jusqu'à présent n'a eu qu'un fils de sa servante égyptienne, Hagar, que Sarah donnera naissance à un enfant dans l'année qui vient. Le garçon, comme nous le savons, est né, et le nom que Dieu lui donne est, comme nous le savons aussi, Yitzhak, « Il a ri ».

Dans le contexte de ces promesses, qui ont dû paraître incroyables en effet, il est important de prendre le temps de considérer un détail du discours de Dieu à Abraham. Lorsque Dieu parle pour la première fois à son prophète, il dit : « Je suis El Shaddai » — première occurrence de cette épithète dans la Torah. Pour certains érudits — pas pour Friedman, toutefois, qui, voyant un lien entre l'hébreu shaddai et l'akkadien sadu, « montagnes », n'accorde pas d'autre signification à l'épithète que « Celui de la Montagne » — le nom a une signification symbolique considérable. Rachi, par exemple, explique longuement les mots. Pour ce Français du Moyen Age, « Je suis El Shaddai » signifie « Je suis celui qui suis, dans Ma Divinité, assez pour chaque créature » : ce qui veut dire que le nom contient une garantie implicite du fait que Dieu peut tenir les promesses qu'il fait. Une glose plus tardive sur ce passage – Be'er BaSadeh, s'inspirant du commentateur midrashique Bereishit Rabbah — explique mieux encore la raison pour laquelle une telle garantie est nécessaire : Abraham redoutait que la circoncision, bris, que Dieu exigera comme un signe de l'engagement de son nouveau peuple vis-à-vis de lui, eût pour effet de l'isoler dangereusement du reste de l'humanité, et donc Dieu a dû le rassurer. Dans Bereishit Rabbah 46, 3, nous apprenons qu'Abram a dit, «Avant que je sois entré dans ce bris, les gens venaient à moi. Continueront-ils à venir à moi, après que je suis entré dans le bris ? » C'est pourquoi Dieu, au moment où il fait ses promesses et, comme nous le verrons, exige l'établissement du rituel du bris en retour, déclare lui-même être « assez ». Cet « assez » est, par conséquent, ce que nous pourrions appeler un usage positif du mot et, par conséquent, tout à fait différent dans sa signification de la manière très narquoise dont un autre Abraham, mon grand-père, aimait en faire usage. Par exemple : lorsqu’il entendait qu'untel ou tel autre, en général un cousin âgé de la branche de la famille qu'il dédaignait, était mort à un âge très avancé, il hochait légèrement sa belle tête et disait, Nu ? Genug isr genug ! Assez, c'est assez! Il faisait souvent cette petite plaisanterie sinistre quand il me faisait parcourir la concession familiale au cimetière de Mount Judah et insistait pour décliner les âges auxquels ses sœurs étaient mortes — vingt-six, trente-cinq — et m'entraîner ensuite, quelques pas plus loin, devant les tombes en bronze de sa cousine germaine Elsie Mittelmark, morte à l'âge de quatre-vingt-quatre ans en 1973, et de sa sœur à elle, Berta, morte à quatre-vingt-douze ans en 1982, trois fois plus âgée que sa cousine Ray, Ruchele, lorsqu’elle était morte une semaine avant de se marier. Genug ist genug !

En tout cas, Dieu fait ces promesses extravagantes à Abraham, et quelle que soit la signification du nom qu'il utilise à ce moment-là, l'accomplissement de ses promesses suggère que son pouvoir est, du moins selon ce texte, « assez » pour les accomplir.

Les promesses fonctionnent dans les deux sens et, comme je l'ai mentionné, en échange de la promesse de protection et d'abondance qu'il fait à Abraham, Dieu exige un signe permanent du lien qui l'unit au peuple élu, un symbole qui sera découpé dans la chair même. Par conséquent, le dernier événement qui est relaté dans parashat Lech Lecha est des plus curieux : une circoncision de masse qui a lieu juste avant que naisse Yitzhak, que nous connaissons bien sûr sous le nom d'Isaac. Après l'apparition de Dieu en El Shaddai, Abraham a pris son fils de treize ans, Ismaël, et toute sa domesticité, et tous ses esclaves, à la fois ceux qui étaient nés dans l'esclavage et ceux qui avaient été achetés, et il les a tous circoncis. Cette circoncision, bien entendu, est le signe visible et inaltérable de l'alliance de Dieu avec le peuple hébreu — cette même visibilité, cette même inaltérabilité étant, par la suite, une des raisons pour lesquelles on entend plus souvent des histoires de femmes qui, comme Anna Heller Stem, ont pu prétendre, à cause d'un heureux accident de la génétique, appartenir à des peuples non élus, quand le peuple élu était éradiqué de la surface de la Terre, que des histoires d'hommes, puisque même lorsque ces hommes étaient blonds aux yeux bleus, leur chair était marquée par l'alliance établie par Dieu avec son peuple élu, comme il est dit à la fin de parashat Lech Lecha. Ce que mon expérience m'a appris, c'est que les hommes ou bien se cachaient, comme Jack, Bob et les autres, ou bien s'enfuyaient, comme Bumo Kulberg, qui portait le prénom de son grand-père Abraham — un homme dont le nom était à la fois Kulberg et Kornblüh ; Bumo Kulberg qui, en pleine maturité, a eu une fille, qui a eu une fille à son tour, une fille dont le prénom, Alma, signifie « âme », et dont le nom de famille n'est pas le nom de son père, mais celui du père de sa mère, Kulberg, parce qu'il n'y a personne d'autre pour le porter dans l'avenir. La profonde émotion qui sous-tend la décision d'embrasser cet héritage particulier a conduit, en partie du moins, la fille d'Adam Kulberg à dire, à la fin du premier soir de notre visite, La meilleure chose qui soit arrivé à mon père, c'est Alma. C'est comme si... toute cette douleur et tout ce malheur, Alma les avait adoucis de nouveau. Il dit qu'il vit pour Alma.

Quoi qu'il en soit, la question fameuse concernant la conclusion de Lech Lecha est la suivante : pourquoi Dieu attend-il qu'Abraham ait quatre-vingt-dix-neuf ans avant d'établir la marque de son alliance avec lui, sa maison et sa descendance ? Après tout, comme le dit Friedman dans son commentaire très contemporain, « Dieu connaît Abraham depuis des années » à ce moment-là : « Pourquoi ne pas poser cette exigence dès le début de la relation ? » Friedman répond alors à sa question rhétorique d'une façon que je trouve assez convaincante, moi qui connais la Torah moins intimement que je ne connais l'Odyssée, histoire d'une lutte épique pour retrouver un foyer qui diffère la satisfaction d'une réunion de famille pour son héros, non pour le moment du retour en soi, mais pour les conséquences des épreuves et des tests grâce auxquels il prouve qu'il mérite cette réunion. Pourquoi le moment de la circoncision, le moment où une nouvelle sorte de famille est créée, arrive-t-il tellement tard dans le récit de la Genèse ? demande Friedman. Parce que, répond-il, la circoncision n'est qu'un signe de l'alliance.

Alors pourquoi ne pas conclure l'alliance elle-même dès le début ? insiste-t-il.

Parce que, nous dit le rabbin, Abraham doit endurer de nombreuses épreuves pour prouver qu'il mérite l'alliance. Cela, me semble-t-il, est une considération narrative autant qu'éthique. Car si parashat Lech Lecha ne parvient pas à faire sentir la lutte, l'effort qui doit être enduré dans le temps, par quoi Abraham mérite l'alliance, le geste décisif paraîtra plat et négligeable : nous ne sentirons pas, comme nous le devrions, l'impact ultime de la scène de circoncision de masse, ce signe visible et inaltérable qu’Abraham est unique au monde, que lui et son peuple ont été désignés pour accomplir quelque chose de singulier, ont été élus.