Les Disparus

Daniel Mendelsohn · Chapitre 6 sur 21

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Les Disparus

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Le péché entre les frères

LE 12 AOÛT 2001, deux de mes frères, ma sœur et moi sommes descendus d'une Volkswagen Passat bleue et exiguë et nos pieds ont touché la terre humide de Bolechow. C'était un dimanche et le temps était mauvais. Après six mois de préparatifs, nous étions enfin arrivés.

Ou, je suppose, revenus.

Presque soixante ans plus tôt exactement – le 1er août 1941 –, l'administration civile de ce qui avait été autrefois le district de la Galicie des Habsbourg, région où se trouvait la ville de Bolechow, avait été transférée aux autorités allemandes qui, après la rupture du pacte germano-soviétique, avaient fait machine arrière et envahi la Pologne orientale deux mois plus tôt, et mettaient à présent les choses en ordre. Peu de temps après – peut-être vers la fin du même mois d'août et certainement en septembre 1941 – les plans pour la première Aktion dans la région, c'est-à-dire l'assassinat en masse des Juifs, avaient commencé à prendre forme. Ces actions étaient prévues pour le mois d'octobre. L’Aktion pour Bolechow a eu lieu les 28 et 29 octobre 1941. Un millier de Juifs environ y ont péri.

Sur ce millier, il y en a un qui m'intéresse en particulier.

Le 16 janvier 1939, Shmiel Jäger s'est assis pour écrire une lettre désespérée à un parent à New York. C'était un lundi. Il y a eu d'autres lettres écrites par Shmiel à sa famille aux États-Unis, mais c'est cette lettre, je m'en rends compte à présent, qui contient toutes les raisons pour lesquelles nous sommes revenus à Bolechow. Plus que tout, c'est elle qui fait le lien avec les deux autres dates : les préparatifs qui ont porté leurs fruits en août 2001, les plans qui ont été mis en place en août 1941.

QUAND JE PENSE aujourd'hui à ce dimanche, lorsque nous sommes finalement parvenus à Bolechow, point culminant d'un voyage qui avait exigé des mois de préparation, plusieurs milliers de dollars, une coordination minutieuse entre un grand nombre de gens sur deux continents, tout cela pour un voyage qui allait durer à peine six jours, dont un seulement, en réalité, serait passé à faire ce que nous étions venus faire, à savoir parler aux gens dans cet endroit crucial qu'était Bolechow, la ville dont j'avais entendu parler, et au sujet de laquelle j'avais pensé, rêvé et écrit pendant près de trente ans un endroit dont j'avais pensé (alors) qu'il serait le seul où je pourrais découvrir ce qui leur était arrivé à tous – quand je pense à tout ça, j'ai honte de notre décontraction, de notre mauvaise préparation et de notre naïveté.

Nous étions venus, après tout, sans la moindre idée de ce que nous pourrions trouver. Quelques mois plus tôt, en janvier, quand l'idée de ce voyage avait pris forme pour la première fois, j'avais envoyé un e-mail à Alex Dunai à L'viv, lui demandant s'il y avait à sa connaissance encore une personne vivant à Bolechow, assez âgée pour avoir connu ma famille. Alex m'a répondu pour me dire qu'il avait parlé avec le maire de la ville et que la réponse était oui. La ville était minuscule, a-t-il dit ; si nous venions, il nous suffirait de marcher dans les rues et de parler à quelques personnes pour savoir qui avait pu connaître Shmiel et sa famille, qui serait en mesure de nous raconter ce qui s'était passé en réalité. Comme j'étais déterminé à y aller de toute façon – comme j'avais été obsédé depuis le début par l'idée de m'y rendre tout simplement, comme si l'atmosphère et le sol de l'endroit pouvaient nous transmettre quelque chose de concret et de vrai –, cela m'avait suffi. C'était sur cette mince possibilité – la possibilité que nous pourrions, pourrions simplement, tomber par hasard, un dimanche après-midi, sur un Ukrainien qui serait non seulement assez âgé pour avoir été adulte, soixante ans plus tôt, ce qui était déjà beaucoup demander, mais encore les aurait connus – que je m'étais engagé à m'y rendre, avec mes frères et ma sœur, même si je ne leur avais pas dit, à ce moment-là, à quel point les chances étaient réduites.

Par conséquent, au cœur de ce voyage, qui avait l'air d'être un symbole, presque un cliché sur l'entente familiale, il y avait une tromperie cachée.

Pourtant, nous avons bien fini par découvrir ce qui était arrivé a Oncle Shmiel et à sa famille... par hasard ; et c'est peut-être pour cette raison qu'il n'est pas nécessaire que je me sente coupable, même a présent, comme cela m'arrive parfois, d'avoir emmené mes frères et ma sœur pour un voyage qui aurait été probablement unique et, essentiellement, raté pour ce qui est de la collecte des informations, s'il n'y avait eu le cousin germain de ma mère en Israël, Elkana... Elkana, le dernier mâle sur terre à être un Jäger né à Bolechow, qui avait abandonné le nom de famille, pris un nom hébraïque et scellé, de ce fait, l'extinction, en quelque sorte, d'une certaine partie de l'héritage de la famille de ma mère, même si le fait qu'il y a encore des Jäger en Israël, même sous un autre nom, a permis la survie de cette chose plus primitive, plus biologique, que sont les gènes de la famille. Elkana, le fabuleux, le légendaire cousin qui (nous le savions) était une sorte de grand macher en Israël, qui avait fait sauter des ponts pendant la guerre d'Indépendance et qui, lors de ses rares visites à Long Island pour nous voir, obtenait de la police locale qu'elle le transportât jusque chez nous en hélicoptère, pour notre plus grande joie et non sans provoquer une secrète jalousie chez les autres enfants du quartier. Elkana, qui avait gardé le sens familial de sa propre importance, une confiance absolue dans la fascination exercée par ses récits et ses drames et qui, pour cette raison même, avait partagé les nouvelles de notre voyage à Bolechow avec certaines personnes, qui en avaient parlé à d'autres, qui en avaient parlé à d'autres... L'ADN n'est pas la seule chose qui soit partagée au sein d'une famille. En même temps, je suis bien conscient du fait que l'histoire de ce qui est arrivé à Shmiel n'aurait jamais existé, n'aurait jamais valu la peine d'être racontée, si cette même autoglorification inoffensive n'avait pas poussé Shmiel à rester en Pologne, à se vanter d'être le premier dans son village, comme l'avait dit un jour mon grand-père, et à rester avec obstination, peut-être même avec ressentiment, après que ses trois frères étaient partis.

Ou du moins est-ce les sentiments que je lui attribue, moi qui sais quelque chose des tensions entre frères.

En août 1941, le sort des Juifs de Bolechow est officiellement tombé entre les mains des Allemands.

En août et en septembre de cette année-là, la plupart des Juifs de Bolechow, y compris mon grand-oncle, sa femme et leurs quatre filles, n'avaient vraisemblablement pas une idée très claire de ce qui se préparait pour eux. A n'en pas douter, des rumeurs d'assassinats en masse dans les cimetières, un peu plus à l'ouest, circulaient, mais peu de gens y croyaient — se protégeant, comme les gens le font toujours, de la connaissance du pire. Il est important de se souvenir que de nombreux Juifs de Bolechow, en ce début d'automne, avaient déjà subi les sévères privations imposées par les deux années d'occupation soviétique ; même s'il est difficile de s'en souvenir pour quiconque bénéficie d'une vision rétrospective, de nombreux Juifs espéraient, alors que les Soviétiques battaient en retraite devant les Allemands, qu'il serait possible de s'adapter au nouveau statu quo, en dépit de sa dureté. Et en effet, même si elle avait changé radicalement sous certains aspects, la vie quotidienne dans les premiers mois de l'occupation allemande avait repris, de manière surréaliste, les traits qu'elle avait avant la guerre. Par exemple, on n'empêchait pas les Juifs d'aller à la synagogue, le jour de Shabbat. Un homme, à qui j'ai parlé soixante-deux ans après l'invasion allemande, se souvenait clairement d'avoir assisté aux services de Yom Kippour en 1942. De toute façon, ils savaient qu'ils allaient nous tuer tous, a-t-il remarqué. Alors pourquoi se préoccuper de nous en empêcher ?

Et donc, en septembre 1941, les Juifs les plus pieux de la ville ont maintenu les traditions de leurs ancêtres. Alors que finissait septembre, finissait aussi l'année juive. En 1941, Rosh Hashanah, le Nouvel An, devait tomber au milieu du mois de septembre, et certains Juifs de Bolechow s'y préparaient. Parmi les choses qui ont lieu lorsque la nouvelle année commence pour les Juifs, il y a ce cycle hebdomadaire de relecture de la Torah qui recommence. La parashah pour le premier Shabbat de ce nouveau cycle est, bien évidemment, parashat Bereishit, qui commence avec la formation du ciel et de la terre par Dieu, et qui s'achève avec sa décision d'exterminer le genre humain par le Déluge. C'est une section qui parcourt un arc magnifique et terrifiant, de la création inspirée à l'annihilation absolue.

L'année 1941, la lecture de parashat Bereishit a eu lieu le samedi 18 octobre. La semaine suivante, le 25 octobre, parashat Noach, le récit du Déluge et de la survie de quelques-uns, aurait dû être lue. Je dois me demander combien des Juifs de Bolechow sont allés à la shul, la semaine suivante, puisque, entre le samedi 25 octobre et le samedi 1er novembre, a eu lieu à Bolechow la première annihilation de masse dont très peu sortiraient vivants – la première Aktion qui a commencé le mardi 28 et s'est achevée le lendemain. Il est donc possible, même probable, que la dernière parashah qu'ont pu entendre de nombreux Juifs de la ville a été Noach, ce récit de l'extermination divinement ordonnée, une parmi les quelques autres que nous pouvons trouver dans la Torah. Mais, même si les Juifs de Bolechow sont restés chez eux, le samedi 25, soit par indifférence, soit par peur, même si la dernière lecture de la Torah qu'ils ont entendue, dans la vieille et magnifique synagogue de la Ringplatz ou dans n'importe laquelle des nombreuses shuls plus petites et des maisons de prière de la ville, a été la première lecture de l'année, ils ont eu des raisons de s'interroger. Car parashat Bereishit contient non seulement des thèmes qui sont d'un grand intérêt en général — la Création bien sûr, mais aussi l'expulsion et l'annihilation, et en particulier les mensonges et les tromperies, depuis les demi-vérités séduisantes du serpent jusqu'aux tromperies intéressées qui circulent dans les familles, à commencer par la toute première famille humaine — mais encore contient en son centre l'histoire de Caïn et Abel, le plus grand récit biblique sur le péché originel fratricide, sa tentative la plus complète pour expliquer les origines des tensions et des violences qui planent au-dessus des familles, mais aussi au-dessus des peuples de la terre.

Comprenant les seize premiers versets du chapitre 4 de la Genèse, le récit est désormais familier : comment Adam a connu Eve, qui a été enceinte et donné naissance à Caïn, un événement qui l'a poussée à prétendre, « J'ai créé un homme avec YHWH ! » ; comment elle a ensuite donné naissance au jeune frère, Abel. Comment, curieusement, c 'est le jeune frère qui a eu la tâche la plus plaisante de surveiller les troupeaux, pendant que l'aîné travaillait péniblement la terre, et comment lorsque les frères ont fait leurs offrandes à Dieu, les fruits de la terre et le premier-né du troupeau, Dieu a accepté l'offrande du plus jeune, mais pas l'offrande de l'aîné, et comment cela a rendu furieux Caïn, « qui avait un visage abattu ». Comment Dieu a réprimandé Caïn, en l'avertissant que le péché « était à sa porte » et qu'il devait le « dominer » ; et comment Caïn n'a pas, à la fin, dominé cette impulsion pécheresse, mais a fait venir son frère dans un champ et l’a tué. Comment Dieu omniscient a exigé d'apprendre de Caïn où était son frère, question à laquelle Caïn a fait cette fameuse réponse, pleine de cette effronterie boudeuse, bien connue des parents d'enfants coupables : « Suis-je le gardien de mon frère ? » Comment Dieu clame alors que le sang d'Abel « crie du sol » et maudit Caïn, le condamnant à errer sur la terre. Puis l'angoisse de Caïn, l'expulsion, la marque sur son front.

En dépit de sa raideur archaïque, c'est une histoire qui, pour quiconque a une famille — parents, frères et sœurs, ou les deux —, c'est-à-dire tout le monde, va paraître étrangement familière. Le jeune couple, l'arrivée du premier enfant ; l'arrivée du premier frère, impliquant des émotions plus complexes, un certain compromis ; les germes d'une obscure compétition ; la désapprobation parentale la honte, les mensonges, les tromperies. La violence dans un moment de – quoi ? Le départ qui est à la fois une fuite et un exil.

UN LUNDI DE janvier 1939, Shmiel Jäger, qui était alors un homme d'affaires de quarante-trois ans, avec une femme et quatre enfants, s'est assis pour écrire la première de ces lettres. Il est vrai que presque tous les aspects des rapports de mon grand-père avec son frère aîné doivent rester soumis à conjectures, puisque l'esprit de Shmiel s'est transformé depuis longtemps en molécules et atomes dans l'atmosphère de la petite ville de Belzec, tandis que la matière qui faisait de mon grand-père ce qu'il était s'est depuis longtemps décomposée et est retournée à la terre de ce petit emplacement du Mount Judah Cemetery, dans le Queens, réservé aux Juifs originaires de Bolechow. Mais il y a certains aspects de cette lettre, des choses concrètes, des choses que la lettre dit vraiment et que, par conséquent, je n'ai pas besoin de conjecturer, qui m'obligent à penser aux querelles de famille, à la proximité et à la distance, et à l’ « intimité », non spatiales et temporelles, mais émotionnelles.

La lettre commence par une date que Shmiel a écrite comme suit : 16/1/1939. 16 janvier 1939. Je sais que le 16 janvier tombait un lundi, en 1939. Naturellement, ce fait est vérifiable de bien des façons, puisqu'il existe maintenant des sites Internet qui, en un dixième de seconde, peuvent fournir au chercheur le plus désinvolte des quantités infinies de données calendaires, géographiques, topographiques et autres. Par exemple, il y a un certain nombre de sites qui vous disent à quelle date de n'importe quelle année du siècle passé a eu lieu la lecture rituelle d'une parashah donnée ou portion hebdomadaire de la Torah, ou peuvent vous dire, en une fraction de seconde, quelle haftarah, l'extrait tiré des Prophètes, a été lue à telle date. Dans ce contexte, il semble important de noter que la pratique de la lecture de la portion haftarah, en supplément de celle de la Torah chaque semaine, est une évolution qui date de la période de l'oppression des Juifs par les Grecs, au cours du II e siècle avant J.-O, une sorte de subterfuge rabbinique, puisque les suzerains grecs des Juifs avaient interdit la lecture de la Torah. En réponse à cette interdiction, les rabbins du Second Temple ont remplacé la lecture hebdomadaire des parashot par la lecture des Prophètes – textes qui n'étaient pas interdits. Ces extraits étaient toutefois choisis avec soin afin que la portion haftarah à lire ait un lien thématique fort avec la parashah impossible à lire de cette semaine-là (par exemple, une portion de la Torah sur les sacrifices faits par le grand prêtre pour le pardon – une parashah sur le rituel des boucs émissaires – pouvait être remplacée par une haftarah sur la purge et la rédemption conséquente du peuple d'Israël : ma parashah, ma haftarah). De cette façon, la lecture hebdomadaire du Shabbat, au cours de cette période de l'oppression des Juifs, a créé une sorte de monde narratif parallèle, dans lequel ce qui était lu l'était précisément parce que c'était un rappel de ce qui ne pouvait être lu, de ce qui était devenu, à ce moment-là, impossible à dire.

Il y a donc de nombreuses façons de vérifier différentes informations concrètes, spécifiques, sur Internet, des informations qui vous diront quand ont eu lieu certains événements. Et pourtant la méthode que j'utilise pour vérifier certains types de dates s'appuie curieusement, même si elle est aussi infaillible que les vastes archives qui sont mobilisées pour la constitution de ces banques de données, sur une seule mémoire humaine.

J'ai un jeune ami qui a l'étrange capacité de vous dire instantanément le jour précis de la semaine pour n'importe quelle date au cours des deux derniers millénaires que vous souhaitez connaître. C'est très utile pour des gens comme moi qui s'intéressent à des périodes précédant très largement l'ère des journaux quotidiens ou des calendriers muraux. Mon jeune ami, par exemple, peut vous dire que le 18 juillet 1290 – le jour où la totalité de la population juive d'Angleterre a été sommée, par un édit du roi Edouard I er, de quitter le pays avant le 1er novembre (un mercredi) de cette même année, sous peine d'exécution capitale – était un mardi (ce mardi coïncidant avec l'observance, cette année-là, d'un jeûne, le neuvième jour du mois hébraïque d'Ab, rituel qui commémore une série de désastres pour le peuple juif, dont la destruction du Temple) ; et en dépit du fait qu'un groupe de Juifs qui fuyaient a été, de façon tristement célèbre, abandonné à une noyade certaine par le capitaine du navire qu'ils avaient engagé (Priez votre Moïse, leur a-t-il dit en s'éloignant, grâce à qui vos pères ont traversé la mer Rouge : une trahison cruelle qui a valu à cet horrible capitaine d'être pendu sur ordre du roi, choqué par ce crime perpétré contre des hommes, des femmes et des enfants innocents), les Juifs d'Angleterre sont en effet partis, la plupart d'entre eux traversant sans encombre la Manche pour trouver refuge en France... Mais Nicky peut aussi vous dire alors que le répit pour ces Juifs anglais n'a duré que jusqu'à un vendredi, seize ans plus tard, puisque le 22 juillet 1306, par un édit de Philippe le Bel (dont le trésor était dangereusement amoindri), tous les Juifs de France, dont le nombre s'élevait peut-être à des centaines de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, ont été chassés de ce pays, après quoi leurs maisons, leurs terres et les biens mobiliers ont été vendus aux enchères, et Philippe le Bel, en rien démonté, apparemment, par ses sensibilités religieuses contre l'usure, s'est approprié les titres des emprunts accordés à des Français chrétiens par les prêteurs juifs désormais absents (six siècles plus tard, la France était encore très mal à l'aise avec ses Juifs : le 15 octobre 1894 – un lundi –, un officier juif de l'armée française, Alfred Dreyfus, était arrêté, sur de fausses preuves, pour avoir livré des secrets militaires aux Allemands ; le procès qui a suivi, pour ne rien dire des révélations sur les opérations de camouflage du gouvernement pour protéger de hauts fonctionnaires antisémites, a constitué un scandale explosif et une source de discorde dans l'histoire de la France et de l'Europe modernes, l'atmosphère conflictuelle et fratricide étant parfaitement résumée dans le fameux « J'accuse ! », lancé comme un défi par le romancier Emile Zola au président de la République, à la une du journal L'Aurore, le 13 janvier 1898, qui était un jeudi. La couverture de l'affaire par les journaux a été, en fait, très large à travers toute l'Europe, fait qu'il était peut-être utile de mentionner ici, puisque, parmi les journalistes étrangers couvrant le procès, se trouvait un jeune journaliste autrichien, Theodor Herzl, qui devait devenir le fondateur du mouvement sioniste moderne et qui a, par la suite, déclaré que c'étaient son expérience de l'affaire Dreyfus et son contact avec l'antisémitisme officiel révélé au cours des débats qui avaient galvanisé sa conviction sioniste : la seule solution au problème de l'antisémitisme européen consistait dans la création par les Juifs d'une nation bien à eux – c'est-à-dire d'un endroit dont ils ne pourraient plus être chassés).

Cependant (pour revenir au XIVEsiècle), il y avait d'autres endroits où aller, et il est tout à fait possible que certains des Juifs qui avaient été tout d'abord expulsés par les Anglais, puis par les Français, aient décidé de traverser les Pyrénées pour aller, disons, en Espagne. Et il est parfaitement possible qu'ils y aient prospéré, même s'il faut dire que le répit n'a pas duré ; et, en effet, il y a encore deux dates intéressantes à cet égard, qui sont le 30 mars et le 30 juillet 1492, la première étant le vendredi de la publication de l'édit d'expulsion signé par Ferdinand et Isabelle, bien connus des élèves américains comme les mécènes de Colomb, mais moins, je le soupçonne, comme les auteurs de ce document légal particulier, la seconde étant le lundi de sa prise d'effet, condamnant ainsi quelque deux cent mille Juifs à s'exiler – même s'il faut préciser que des dizaines de milliers ont été assassinés alors qu'ils tentaient de partir, certains par d'avides capitaines de navire espagnols qui les ont jetés par-dessus bord après avoir empoché le prix exorbitant de leur passage, d'autres par des Espagnols avides qui avaient entendu dire que les Juifs avaient avalé de l'or et des bijoux et qui les ont assassinés sur les bords des routes. Nous savons, toutefois, que de nombreux Juifs espagnols en fuite ont pu arriver à bon port, ayant été invités par le tolérant et avisé sultan ottoman, Bajazet, pour faire progresser son royaume (Comment pouvez-vous dire de Ferdinand d'Aragon qu'il est un roi sage, ce Ferdinand qui a appauvri son propre pays et enrichi les nôtres ? est-il censé avoir dit). Et, en effet, bon nombre de ceux qui se sont arrêtés avant Istanbul ont, eux aussi, bien prospéré. Il faut pourtant noter que presque tous les descendants des Sépharades en fuite qui ont fini par s'installer à Thessalonique, la grande ville byzantine, puis ottomane, de ce qui est maintenant la Grèce septentrionale – la quasi-totalité des soixante mille Juifs qui étaient les descendants directs de ces réfugiés et qui étaient vivants au début des années 1940 – ont péri, inéluctablement, au moment de l'entrée des colonnes armées allemandes dans cette ville, le 9 avril 1941, un mercredi (le premier convoi de vingt-cinq mille environ, chiffre relativement modeste au train où allaient les choses, a quitté la gare de Salonique le matin du 14 mars 1943, un dimanche). Et mon ami peut vous dire que le 29 octobre de cette même année atroce de 1941, qui, comme nous allions l'apprendre après notre visite à Bolechow, était le jour où a été tuée une des Jäger, en partie à cause du fait que Shmiel désirait être le premier de son village et vivait encore à Bolechow après le début de la Seconde Guerre mondiale, ce 29 était un mercredi.

Il est donc remarquable de voir comment certaines mémoires humaines sont faillibles, alors que d'autres paraissent aussi fiables que des machines.

C'ÉTAIT DONC UN lundi que Shmiel s'était assis pour écrire la lettre.

Bolechów, 16 janvier 1939

Cher Joe et chère Mina et chers enfants,

Tu dois te demander, cher Cousin, pourquoi je t'écris après tant d'années ; je t'aurais écrit sans interruption si seulement tu l'avais souhaité... J'ose espérer, que toi et ta chère famille, vous allez bien, comment vont les affaires ? Je ne le sais pas et j'espère que la réponse est « bien » — mes frères ne s'en sortent pas très bien et le pire de tout, c’est qu'ils sont tous malades ; de toute façon, je n'ai vraiment pas besoin de te raconter ce que tu sais mieux que personne.

Puisque, désormais, les temps que nous connaissons sont pour le moins étranges, pour ne pas dire incroyables, pour ce qui est des ennuis auxquels les Juifs sont confrontés, j'ose espérer que tu seras en mesure de m'aider, ne serait-ce qu'en répondant à ma lettre, si tu ne pouvais rien faire d'autre pour moi...

Naturellement, je viens vers toi avec la requête qui suit, uniquement si c'est une chose que tu es en mesure de faire : j'ai eu récemment un accident — non, un désastre —, un de mes camions a été incendié, celui pour lequel j'avais un permis, et je dois absolument en avoir un autre et il ne m'est plus possible de rassembler autant d'argent, et je ne peux pas écrire à mes frères, parce qu'ils se feraient seulement du souci, et de toute façon ils ne pourront pas m'aider.

D'un côté, je ne suis même pas sûr, cher cousin, que tu répondras à cette lettre que je t'envoie, mais j'espère que oui. Et donc je t'en supplie : aide-moi pour ça, pour autant que tu puisses le faire. & si possible, mets-toi en contact avec mon beau-frère Schneelicht et oblige-le à m'aider, lui aussi.

Je te fais remarquer qu'au cas où je n’achèterais pas un autre camion avant le 1er mars 1939, mon permis d'Etat pour faire du commerce me sera retiré, et aussi que je suis le seul Juif du comité commercial de notre communauté à avoir un permis pour un camion.

Je ne vais pas t'écrire une lettre pleurnicharde sur la façon dont j'ai pu, jusqu'à présent, avoir un permis, et je suis le chef de famille dans une belle maison, et j'ai quatre filles superbes et bien élevées, ne me laisse pas radoter là-dessus, je veux simplement continuer à travailler et ne pas être un fardeau pour qui que ce soit.

Par conséquent, comme je sais qu'un homme d'affaires américain n'a pas le temps de lire beaucoup, je ne vais pas écrire trop longtemps, et j'espère que toi et ta chère femme, vous m'avez bien compris, et j'attendrai un appel de vous, mes très chers — vers qui devrais-je me tourner en ces temps difficiles, si ce n’est vers les miens ? — Je te serre dans mes bras et je t'embrasse et la Chère Mina et les chers enfants chéris.

Ma femme et mes chères enfants vous serrent dans leurs bras et vous embrassent plusieurs fois,

Ton Cousin Sam

Il est clair dès la première ligne de cette lettre qu'elle n'a pas dû être facile à écrire. Et ce n'est pas parce que Shmiel avait des difficultés à s'exprimer à l'écrit : il parlait couramment, après tout, quatre langues, se débrouillait dans deux autres, et ses lettres laissent penser qu'il était plutôt content de lui pour ce qui était de ses capacités d'expression, comme du reste, sa belle maison, sa femme, ses quatre filles superbes, son statut élevé dans la petite ville où sa famille avait vécu depuis trois cents ans, ses affaires florissantes. L'allemand dans lequel il a choisi d'écrire coule plutôt facilement de sa plume. Ce n'est pas sa langue maternelle, ni celle du destinataire d'ailleurs, mais c'était, nous le savons, la lingua franca pour la correspondance dans la famille. La difficulté venait du fait qu'il connaissait à peine l'homme à qui il écrivait pour qu'il lui prête une somme d'argent substantielle.

Ce seul fait suggère, de manière assez poignante, à quel point Shmiel, très tôt au cours d'une année qui allait se révéler terrible, s'est inquiété pour ses affaires, pour l'entreprise florissante de commerce de viande qu'il avait créée, après avoir hérité de la boucherie dans la famille depuis des siècles et bien gérée par des générations de Jager qui, comme il est possible de le constater froidement en examinant les registres de la communauté juive de Bolechow étonnamment nombreux ayant survécu, ont fait progresser leur sens des affaires (qualité que les certificats de naissance, de mariage et de décès, ne peuvent pas, évidemment, attester) en faisant des mariages stratégiques avec des familles exerçant un commerce identique ou proche...

Par exemple :

Sur le registre des naissances, à l'entrée correspondant à l'oncle de mon grand-père, Ire Jäger, qui est né dans la maison n°141 à Bolechow, le 22 août 1847, fait attesté par un document, le certificat de naissance n° 446 pour l'année 1847 dans la ville de Bolechow, figure, en allemand, dans une écriture en pattes de mouche, la notation suivante dans la section des « commentaires » : Der Zuname der unehel[ichen] Kindes Mutter is Kornblüh [Kornbuch ?] – « Le nom de la mère de l'enfant illégitime est Kornblüh [Kornbuch ?] ». Ce qui a attiré mon attention, en voyant ce papier pour la première fois – c'était un des documents parmi la centaine qu'Alex Dunai avait exhumés pour moi en Ukraine –, n'était pas, comme on pourrait le penser, l'adjectif unehelich, « illégitime » — les enfants de tous les mariages juifs étaient considérés illégitimes par les autorités étatiques qui tenaient ces registres, puisque les mariages n'avaient pas eu lieu au sein de l'Eglise catholique, et que les Juifs, le plus souvent, ne se souciaient pas de payer les droits exorbitants exigés pour la légitimation des naissances de leurs enfants – mais le nom de Kornblüh, un nom qui, lu à cet endroit, me paraissait un peu familier, un nom dont je me souvenais vaguement que mon grand-père l'avait mentionné dans un contexte que j'avais toutefois oublié. Mais maintenant que je voyais réapparaître ce nom oublié sur ce document, je me rendais compte qu'il avait dû, à un moment donné, me dire que c'était le nom de jeune fille de sa propre grand-mère. Cette nouvelle

information en tête, je me suis connecté à jewishgen.org et j'ai consulté la banque de données connue sous le nom de Registre du commerce de Galicie de 1891, transcription d'un volume poussiéreux d'un intérêt infiniment restreint pour la vaste majorité des gens dans le monde, intitulé Kaufmannisches Adressbuch für Industrie, Handel und Geweerbe, XIV : Galicia, publié pour la première fois à Vienne par L. Bergmann & Comp, en 192$, et existant maintenant sous la forme d'une photocopie à la bibliothèque du British Museum – c'est-à-dire une version imprimée de l'annuaire officiel de 1891 de tous les propriétaires d'un commerce en Galicie, la province austro-hongroise à laquelle appartenait alors Bolechow. J'avais consulté cette banque de données auparavant et je savais donc déjà qu'il y figurait des Jäger de Bolechow – les prénoms mentionnés étaient Alter, Ichel et Jacob –, même si, pour des raisons qui sont tout simplement impossibles à connaître aujourd'hui, mon arrière-grand-père, Elkune Jäger, n'apparaît pas dans cet index, en dépit du fait que sur le certificat de naissance de son premier enfant avec sa première femme, en 1890, il figure bien comme Fleischer, boucher (première femme, premier enfant : je n'ai découvert que récemment et tout à fait accidentellement, au cours d'une recherche sur des registres devenus consultables en ligne, que mon arrière-grand-mère Taube était la deuxième femme d'Elkune ; que Elkune avait eu une autre femme, une première femme, qui était morte, ainsi que ses deux petites filles, au début des années 1890. Elle s'appelait Ester Silberszlag. J'ai commencé à rechercher l'arbre généalogique de la famille Silberszlag en ligne, j'ai ajouté de nombreux Silberszlag au dossier généalogique de ma famille, avant de me rendre compte que je perdais des journées entières à me documenter sur une branche de ma famille qui était, comme pour certains premiers mariages dont il est question dans la Torah – celui d'Abraham, celui d'Isaac –, une impasse). Sur une intuition, j'ai tapé le nom KORNBLÜH et après avoir ronronné quelques instants, l'ordinateur a affiché le résultat, sur cinq colonnes – NOM DE FAMILLE ; PRÉNOM ; VILLE ; PROFESSION ; PROFESSION EN ANGLAIS –, qui était exactement ce à quoi je m'attendais :

KORNBLÜH CH. BOLECHOW FLEISCHER,

FLEISCHHANDLER BOUCHERS, VIANDES ET VIANDES FUMÉES

KORNBLÜH JAC. MAJER BOLECHOW FLEISCHER, PLEISCHHANDLER BOUCHERS, VIANDES ET VIANDES FUMÉES

KORNBLÜH SCHLOME BOLECHOW FLEISCHER, FLEISCHHANDLER BOUCHERS, VIANDES ET VIANDES FUMÉES

Et il me paraît donc clair que, très probablement avant sa mort, le 7 mai 1845, mon trisaïeul, Abraham Jäger, a arrangé un mariage très profitable entre son fils Isak, qui avait alors vingt ans environ, et Neche Kornblüh, fille d'une famille qui était aussi dans le commerce de la viande, provenant du bétail qui paissait sur les vertes prairies dans les collines autour de ce hameau idyllique. De surcroît, je soupçonne – à en juger, peut-être de façon erronée, par l'entrée succincte mais suggestive du volume 14 («Galicie») du Kaufmannisches Adressbuch für Industrie, Handel und Geweerbe – mes ancêtres Jäger d'avoir fait une opération légèrement plus avantageuse, parce que tous ces Kornblüh semblent avoir eu plusieurs fers au feu.

Et si l'on s'en tient à cette source précieuse, quoiqu'un peu abstruse, quelle jolie petite vie prospère a dû connaître Bolechow au milieu du XIXe siècle ! Même si je me souciais, ce jour-là, des Kornblüh et des Jäger – et que j'étais assez satisfait de la tournure Prise par ma recherche, puisqu'elle m'avait apporté un arrière-plan assez cohérent pour l'entrée énigmatique du certificat de naissance de mon arrière-grand-oncle Ire –, j'ai décidé de taper simplement le nom de la ville dans la page de recherche de l'Annuaire de 1891.

Cette recherche m'a procuré une liste de tous les marchands de Bolechow qui s'étaient préoccupés de s'inscrire un beau jour d'autrefois, à la fin des années 1800. En lisant les noms et les professions, dont il y avait toute une gamme, depuis le métier familier jusqu'au métier définitivement disparu, j'ai essayé d'imaginer ces voisins depuis longtemps disparus, eux aussi, de mes ancêtres Jäger. JACOB ELI.ENBOGEN, AGENT D'AFFAIRES, me faisait l'effet d'être un type prospère : je me le figurais avec un large visage de Slave, les yeux petits et calculateurs, pleins d'impatience et d'irritation amusée, élégant dans les vêtements qu'il avait achetés à Lemberg ou à Vienne, pressé de conclure sa prochaine affaire. L'entrée réservée à ABRAHAM GROSSBARD, BOULANGER, parce qu'elle m'évoquait à quel point le pain frais sent bon, m'autorisait à rêver à une personne d'une grande bonté et d'une grande patience ; le genre de personne qui sait qu'il faut savoir attendre, laisser les choses monter. BERL REINHARZ, le Getreide– und Produktenhandler, le marchand de grain et de produits, qui était installé à Skole, la petite station thermale près de Bolechow, devait certainement venir en ville le lundi, qui était, comme je l'ai appris plus tard, le jour du marché : un homme mince, plaisant (c'est ce que je me dis), calme et industrieux. Le quelque peu anonyme GOLDSCHMlDT, POISSONNIER, était sûrement grand et bien bâti, et non dépourvu d'un certain goût pour l'autodérision (la vie, ça pue, mais est-ce qu'on a le choix ?). GEDELJE GRÛNSCHLAG, lui, ne pense qu'aux affaires, avec son florissant Baumaterialenhandlerei, sa firme de matériaux de construction, doublée d'une Holzhandlerei, d'une entreprise de bois de construction – l'opposé, d'une certaine façon, D'EFRAIM FREILICH, un Haderund Knocheshandler, un chiffonnier. Bien évidemment, je ne savais rien du pauvre Efraim, mais je ne pouvais pas m'empêcher de penser, et je pouvais très bien me tromper complètement, que sa nebuchl, sa pitoyable profession, l'avait endurci ; peut-être qu'il était le genre de type qui fait beaucoup, peut-être trop, pour pousser sa famille en avant, pour progresser, pour laisser ses chiffons derrière lui...

Mais tout cela est, bien sûr, un fantasme, un abandon à la nostalgie. L'autre hypothèse, plus probable, que cet annuaire permet d'émettre, c'est que l'affaire familiale dont a hérité Shmiel, la boucherie qui s'est transformée en commerce de viande en gros et qui a exigé l'achat de plusieurs camions, camions qui ont fini par être la cause de pas mal d'ennuis – que cette affaire familiale avait été consciencieusement développée de bien des façons par ses ancêtres (c'est-à-dire par les miens)...

C'EST DONC, EN janvier 1939, la gestion de l'affaire familiale qui préoccupe Shmiel Jäger, de manière très évidente, trop évidente. Qu'est-il arrivé, exactement, à ce camion, dont dépend son affaire, l'affaire de viande en gros ? Il est impossible de le savoir aujourd'hui – même si l'imagination ne peut s'empêcher de fournir une explication dramatique. Dans ce cas, l'histoire vous prête main-forte. Car nous savons que, dès janvier 1939, le gouvernement polonais antisémite avait imposé de sévères mesures de restriction pour tous les commerces juifs, même si elles restaient moins contraignantes que celles prises par le gouvernement antisémite allemand, de l'autre côté de la frontière. En effet, après 1935, à la mort du chef autocratique mais (relativement) modéré, Josef Pilsudski, le gouvernement polonais vire nettement à droite ; admirateurs de Hitler, qui détruira bientôt la Pologne tout entière, les dirigeants de droite du pays étaient très clairs et très francs quant à leurs intentions de réduire radicalement ce qu'ils percevaient comme l'influence juive sur l'économie déclinante du pays – même si l'élite politique, avec son sens supérieur du raffinement de la civilisation polonaise, dénonçait la violence effective contre les Juifs. « Nous nous faisons une idée trop haute de notre civilisation, déclarait une proclamation du gouvernement en 1937, et nous respectons trop fermement 1'ordre et la paix nécessaires à tout État, pour approuver des actes d'antisémitisme brutaux... En même temps, il faut comprendre que le pays possède un instinct qui le pousse à défendre sa culture, et il est naturel que la société polonaise cherche à obtenir une autonomie économique. » Cet antisémitisme plus mesuré, plus délicat, se reflétait dans l'appel du Premier ministre Slawoj-Skladkowski pour la « lutte économique » contre les Juifs « par tous les moyens – mais sans violence ».

Toutefois, la législation économique contre les Juifs alors mise en place a eu des effets brutaux sur des hommes d'affaires comme Shmiel Jäger. Entre 1935 et 1939, le gouvernement de la Pologne a fait la guerre aux entreprises juives, que les citoyens étaient encouragés à boycotter : les entreprises qui appartenaient à des chrétiens étaient mises en garde de ne pas faire de commerce avec des entreprises appartenant à des Juifs ; on décourageait les chrétiens de louer leurs propriétés à des Juifs ; des agitateurs antisémites faisaient leur apparition les jours de marché dans les villes polonaises, mettant en garde les chrétiens de ne pas acheter les produits des Juifs. Les étals des Juifs sur les marchés et les foires étaient souvent détruits, et les boutiquiers juifs des petites villes étaient régulièrement terrorisés par des voyous soutenus par le gouvernement. Et, dans une attaque malicieusement calculée, ne visant pas tant les entreprises juives que le mode de vie juif – même si son effet, en particulier sur des entreprises comme celles de Shmiel, est facilement imaginable –, le gouvernement polonais avait interdit le shikte, l'abattage rituel des animaux. Déjà fortement affectée par la Grande Dépression – dès 1934, un tiers des Juifs de Galicie avaient fait une demande pour obtenir un soutien économique quelconque –, la sécurité économique des Juifs de Pologne a été dévastée par le boycott. C'est donc à la lumière de ces événements que nous devons lire les lettres de Shmiel, qui sont remplies de références sombres aux « troubles » – même si ses véritables ennuis n'avaient, bien entendu, pas encore commencé en 1939. Et en effet, même si le désastre dans l'entreprise de Shmiel, ces ennuis avec les camions, avait été en quelque sorte accidentel, certains passages de la lettre – les ennuis des Juifs, mon permis me sera retiré, j'étais le seul Juif à avoir un permis – suggèrent très concrètement que, en dépit de sa prospérité antérieure, en dépit du fait qu'il avait atteint son but, être le premier de son village, du moins pour un temps, Shmiel, comme presque tous les autres Juifs de ce village, était aux abois.

Et donc, en ce jour de janvier, il s'était assis pour écrire une lettre.

Tu dois te demander, cher Cousin, pourquoi je t'écris après tant d'années ; je t'aurais écrit sans interruption si seulement tu l'avais souhaité... J'ose espérer, que toi et ta chère famille, vous allez bien, comment vont les affaires ? Je ne le sais pas et j'espère que la réponse est « bien »...

La raison pour laquelle cette lettre me fait penser de nouveau à la proximité et à la distance, c'est que, en dépit du fait qu'elle est écrite à un parent proche – son cousin germain Joe Mittelmark, le fils du frère aîné de sa mère – on sent immédiatement une certaine raideur gênée. Notez la progression curieuse : la salutation ostensiblement chaleureuse avec ses trois « cher » répétés (repris encore une fois dès la première ligne de la lettre proprement dite), suivie d'une remarque défensive appuyée (je t'aurais écrit sans interruption si seulement tu l'avais souhaité), qui est elle-même suivie par une phrase d'une désinvolture un peu forcée. Sans doute, cette raideur, ce ton maladroit est en partie lié au fait que Shmiel doit demander de l'argent, ce qui n'est jamais une chose agréable à faire. Mais il se trouve que je connais les autres raisons de cette maladresse, de cette distance, de cet échec à ressentir les choses, qui sont perceptibles dans cette lettre. Tu as les cheveux des Mittelmark, disait parfois ma mère, d'une voix sifflante, quand j'étais petit, m'exilant ainsi de ma propre identité comme quelqu'un qui partageait certains traits cruciaux de sa famille, des Jäger et des Jaeger, ces Juifs austro-hongrois, à la fois magnifiques et dramatiques, pour qui – parce que leurs beaux visages à grand front et aux yeux anormalement bleus, au fond de leurs orbites anormalement profondes, étaient simplement les manifestations physiques des qualités d'intelligence, de talent artistique, de culture et de raffinement qui, croyaient-ils, caractérisaient la famille, et que résumait le terme allemand, Feinheit, « raffinement », qu'ils appliquaient souvent à eux-mêmes et déniaient à ceux qu'ils désapprouvaient pour une raison quelconque – l'allure que vous aviez et à qui vous ressembliez étaient des choses particulièrement importantes. Je déteste quand tu es aussi méchant, me disait-elle en regardant mes cheveux ondulés. C'est le Mittelmark en toi.

Le fait est que je sais très bien pourquoi Shmiel se sentait si maladroit, ce lundi de janvier, en écrivant une lettre à cet homme appelé Joe. Car le Joe à qui Shmiel Jäger écrivait, en ce lundi d'autrefois, le « cher Cousin » auquel il adressait cette requête mortifiée, était un Mittelmark ; et même alors, en janvier 1939, les Jäger et les Mittelmark étaient à couteaux tirés depuis déjà une génération.

L'histoire de cette mésentente ressemble, au premier abord, à une histoire de querelle entre cousins. Mon grand-père et ses frères et sœurs étaient, après tout, fortement endettés, redevables à leur riche oncle Mittelmark de leur passage en bateau pour l'Amérique ; et il y avait le fait horrible que cette dette avait été payée (comme le considérait mon grand-père) de son poids de chair humaine, de la chair de deux des trois filles Jäger, les sœurs de mon grand-père : l'aînée, Ray, Ruchele, fiancée au fils repoussant de cet oncle, Sam Mittelmark, son cousin germain ; et après sa mort, une semaine avant qu'elle ne se marie, la cadette, Jeanette, Neche, mariée à ce même cousin Sam, après avoir atteint l'âge pour le faire. Tout au long de sa vie, mon grand-père a blâmé ce cousin pour ces vies malheureuses, insistait-il, et pour ce que nous savions être les morts prématurées de ces deux filles, l'une à vingt-six ans, l'autre à trente-cinq ; et il n'est pas difficile de supposer que ce ressentiment empoisonné était partagé, dans une certaine mesure, par ses autres frères et sœurs, y compris Shmiel l'esseulé.

Donc, cela ressemble à une histoire de querelle entre cousins. Mais si vous lisez attentivement entre les lignes – si, du moins, vous êtes une personne qui a grandi dans une famille d'un certain genre, une famille comprenant, par exemple, cinq frères et sœurs – vous comprenez que tout a dû commencer comme une histoire de sentiments empoisonnés entre frères et sœurs. Quand j'étais jeune, mon grand-père racontait cette histoire des mariages arrangés de ses deux sœurs à leur cousin, et comme il faisait ce récit, irrésistiblement tragique, il s'attardait surtout sur l'angoisse que ces arrangements avaient provoquée chez sa mère, qui s'était soudain retrouvée, à l'âge de trente-sept ans, veuve et mère de sept enfants jeunes et qui, après huit années de veuvage à Bolechow, de difficultés et de pauvreté, suivies d'une terrible guerre, en avait été finalement réduite à vendre – car c'était certainement le terme qui convenait – une première, puis une seconde de ses adorables filles à son riche frère de New York : le prix qu'elle avait été contrainte de payer les billets pour l'Amérique et une nouvelle vie pour sa famille. Quand j'étais jeune, mon grand-père racontait cette histoire et il disait, Ça lui a brisé le cœur ! Et j'écoutais et je me disais, Comme c'est dramatique, comme c'est tragique, ces épouses vendues, ces épouses de la mort ! Mais aujourd'hui, quand je repense à cette histoire, je me dis, Quel genre de frère obligerait une sœur qu'il aime à consentir à un tel mariage, franchement ? Et je me pose des questions sur les rapports de mon arrière-grand-mère Taube et de son frère. Mais, évidemment, entre frères et sœurs, il peut y avoir des problèmes. Entre frères et sœurs, il peut y avoir des choses apparemment minuscules et insignifiantes qui peuvent couver sous la surface quand grandissent ensemble, dans une petite maison, de nombreux enfants, trop nombreux peut-être, choses qui ensuite explosent dans la rage ou la violence, ou les deux. Maintenant, quand je me demande, Qui ferait ça à sa sœur ?, je pense à d'autres choses dans l'histoire de ma famille, des choses qui appartiennent à un passé lointain et d'autres plus récentes. Je pense à la façon dont, quand j'avais dix ans et lui huit, j'ai cassé le bras de mon frère Matt, cassé comme ça dans un accès de rage au cours d'une bagarre, un jour, dans le jardin derrière la maison de mes parents, cassé comme on casse une branche, et maintenant je sais que, quelle qu'ait pu être la raison immédiate de ma violence, les raisons véritables étaient plus troubles : la couleur de ses cheveux, le fait qu'on lui avait donné comme deuxième prénom Jaeger, que je croyais mériter plus ; le fait qu'il aimait le sport et avait des copains à l'école, le fait qu'il était né trop vite après moi. Proches par l'âge, nous ne l'étions pas autrement : je ne me souviens pas d'avoir jamais recherché sa compagnie, quand j'étais enfant, et je suis sûr qu'il ne voulait pas de la mienne. Je préférais de loin celle de notre plus jeune frère, Eric, qui s'intéressait comme moi (en plus talentueux, on s'en apercevrait rapidement) à la peinture, au dessin, à l'art, et à qui j'ai essayé d'apprendre, quand j'avais dix ans et lut six seulement, ce qu'était l'Egypte ancienne, ma passion de l'époque, uniquement pour avoir quelqu'un à qui en parler. Dans notre cave, je me fabriquais des costumes : des couronnes de pharaon avec des bonbonnes de Javel vides, des grands colliers et des kilts en carton, la tenue parfaite de l'oppresseur des Hébreux. Dans ma chambre, à l'étage, je mettais mon costume d'apparat pharaonique, je brandissais ma crosse et mon fléau, et avec mon égoïsme d'aîné, ma vanité non négligeable, j'obligeais Eric à réciter à haute voix les noms et les dates des dynasties, ce qu'il faisait volontiers parce qu'il voulait (je m'en aperçois maintenant, trop tard) que je l'aime, alors que moi, je voulais simplement ne pas être seul dans mes jeux étranges. Nous étions donc là, moi assis sur un petit fauteuil de bureau en chêne, portant une couronne en plastique peinte en bleu, Eric agenouillé devant moi, bredouillant des noms et des dates dont il se fichait éperdument, pour essayer de me faire plaisir.

A l'égard de Matthew, dont j'avais cassé le bras en deux, j'ai été, je m'en rends compte à présent, moins cruel. Peut-être que c'est pour cette raison que, contre toute attente, c'est Matthew qui est devenu mon compagnon et mon partenaire dans la quête de Shmiel : car les centaines de photos de nos voyages, d'abord à Bolechow, puis en Australie, en Israël, en Scandinavie et, finalement, en Ukraine une dernière fois, ont été, avant tout, des images qui sont passées à travers ses yeux fauves, ces yeux enfoncés dans un visage identique à ceux de ces icônes devant lesquelles, pendant des générations, les membres de la famille de sa femme, grecque orthodoxe, ont prié. Et c'est peut-être pourquoi Eric, le frère que, dans ma vanité et mon arrogance, dans ma croyance égocentrique que ce qui m'intéressait l'intéresserait forcément, dans mon désir de le transformer en satellite lunaire de la planète que j'étais, celui dont j'avais cru faire mon compagnon, est devenu le frère que je me suis aliéné, après toutes ces années d'insouciance de ma part.

Ces silences meurtriers entre frères sont aussi typiques de ma famille que peuvent l'être certains gènes. Je pense à mon père qui, pendant trente-cinq ans, n'a pas adressé la parole à son frère aîné, dont il avait été autrefois très proche, mon oncle Bobby que mon père, quand il était enfant dans le Bronx, avait observé en silence chaque matin (je l'ai appris seulement après la mort de Bobby) pendant qu'il attachait les prothèses encombrantes à ses jambes fines comme des crayons. Bobby, dont la polio – c'est souvent le cas – a resurgi plus tard au cours de sa vie, pour le tuer, et aux funérailles duquel, quelques mois avant que mes frères, ma sœur et moi partions à la recherche du frère inconnu de mon grand-père, mon père a lu un éloge si poignant, d'une émotion si crue, que j'ai compris à ce moment-là que la raison pour laquelle il ne lui avait pas parlé pendant toutes ces années était que son émotion était trop intense et non trop dérisoire. Je pense à la façon dont mon père, comme dans une bizarre équation à somme nulle, dès qu'il s'était remis à parler à Bobby, avait perdu contact avec son autre frère, un homme charmant, grand, portant jusqu'à l'âge adulte et à la vieillesse même les traces (presque invisibles désormais) d'une terrible acné, qui est né le même jour que Matt et qui, photographe amateur éclairé, a été la première personne à encourager Matt dans un hobby qui allait devenir sa profession.

Je pense aussi à mon grand-père, à la façon dont il s'était montré à la fois impérieux et condescendant envers Oncle Julius, qui n'avait pas commis d'autres péchés que d'être peu séduisant et peu raffiné, de manquer de Feinheit. Je pense à mon grand-père et à Shmiel, et je me demande encore une fois ce qui a bien pu se passer entre eux, quelle bouffée d'émotion méconnue et méconnaissable, qui m'a poussé, un jour, à casser le bras de mon frère, a conduit mon grand-père à faire quelque chose de bien pire, quelque chose dont j'ai commencé à me préoccuper, seulement après avoir découvert les lettres de Shmiel.

 

CAR, LORSQUE SHMIEL s'est assis pour écrire cette lettre, ce lundi de janvier 1939, il avait besoin d'argent pour sauver son camion ; à la fin de l'année, ce serait pour sauver sa vie qu'il supplierait qu'on lui envoie de l'argent. Entre janvier et décembre 1939, date à laquelle la dernière lettre a pu passer, le frère de mon grand-père n'a cessé d'écrire pour demander de l'argent à mon grand-père, à leur jeune sœur, Jeanette, un argent destiné non plus à ses camions ou à des réparations, mais à l'achat de papiers, de déclarations sous serment, de papiers d'émigration pour (d'abord) les quatre filles, pour deux filles (un peu plus tard), pour une fille peut-être (finalement), « la chère Lorka », comme il appelait en plaisantant sa fille aînée, dont le prénom, je l'ai appris d'un certificat de naissance qui m'a été envoyé, il y a quelques années, par les Archives de l'État polonais, était Leah.

Si l'état de crise ne cesse immédiatement, il sera impossible d'endurer la situation. S'il était seulement possible pour le cher Sam [Mittelmark] de se procurer une déclaration sous serment pour la chère Lorka, cela rendrait les choses un peu plus faciles pour moi.

Je m'aperçois, en relisant ces lettres, que ce qui les rend si étrangement émouvantes est dû au fait qu'elles sont adressées à la deuxième personne du singulier. Chaque lettre est adressée à un « tu » – « Je te salue et t'embrasse du fond du cœur » est l'adieu préféré de Shmiel – et pour cette raison, il est difficile, en lisant ces lettres, des lettres adressées à d'autres, de ne pas se sentir impliqué, de ne pas se sentir vaguement responsable. Lire les lettres de Shmiel, après que nous les avons trouvées, a été ma première expérience de l'étrange proximité des morts, qui parviennent cependant à rester hors d'atteinte.

A mesure que les requêtes d'argent se faisaient plus véhémentes, les références faites par Shmiel aux « troubles » devenaient plus stridentes. Au début du printemps, il écrit à mon grand-père une lettre amère qui commence ainsi : «J'ai eu 44 ans le 19 avril de cette année et jusqu'à présent je n'ai pas eu une seule bonne journée, c'est chaque fois quelque chose de différent. » Il poursuit :

Comme les gens qui ont de la chance dans ce domaine sont heureux – même si je sais bien que, en Amérique, la vie ne sourit pas à tout le monde ; au moins, ils ne sont pas paralysés par une terreur constante. La situation concernant les permis pour les camions empire de jour en jour, les affaires sont gelées, c'est la crise, personne n'a de travail, tout est tendu. Que Dieu fasse que Hitler soit réduit en miettes ! Nous pourrons alors respirer de nouveau, après tout ce que nous avons subi.

Un peu plus tard, cependant, dans une lettre à sa sœur Jeanette, il est clair que « l'état de crise » fait référence à autre chose que les soucis professionnels :

En lisant les journaux, tu sais un peu ce que les Juifs subissent ici ; mais ce que tu sais n'est que le centième de ce qui se passe : quand tu marches dans la rue ou quand tu roules sur la route, tu as à peine 10 % de chances de rentrer chez toi avec ta tète et tes jambes d'un seul tenant. Tous les permis de travail ont été retirés aux Juifs, etc.

Il y a donc une escalade : la violence physique dont le gouvernement polonais se croyait volontiers à distance était, de toute évidence, une réalité pour les marchands juifs de Galicie déjà opprimés économiquement. Et nous savons, grâce à des articles des journaux de l'époque, qu'à la fin des années 1930 en Pologne, le nombre des attaques violentes contre les Juifs augmente nettement : dans 150 villes, entre 1935 et 1937, près de 1 300 Juifs ont été blessés et des centaines ont été tués par... hé bien, par leurs voisins : les Polonais, les Ukrainiens, avec qui ils vivaient côte à côte plus ou moins paisiblement, « comme une famille » (comme me l'a dit une vieille femme de Bolechow, par la suite), pendant tant d'années... jusqu'à ce que quelque chose eût lâché et les liens se fussent dissous. Les Allemands étaient méchants, avait l'habitude de me dire mon grand-père en décrivant –

à partir de quelle référence, de quelle source, de quelle rumeur, je ne le sais pas et je ne peux pas le savoir – ce qui était arrivé aux Juifs de Bolechow pendant la Seconde Guerre mondiale. Les Polonais l'étaient encore plus. Mais les Ukrainiens étaient pires que tout. Un mois avant que j'aille en Ukraine avec mes frères et ma sœur, je me trouvais dans le hall d'entrée étouffant du consulat ukrainien dans la 49e Rue Est à New York, attendant pour un visa, et pendant que j'étais là, j'ai regardé les gens autour de moi, qui parlaient entre eux, avec animation et exaspération souvent, en ukrainien, criant en direction de l'unique préposé derrière la vitre blindée, et la phrase, Les Ukrainiens étaient pires que tout, m'a traversé l'esprit, plusieurs fois, acquérant une sorte de rythme propre.

C'est dans ces dernières lettres que le ton de Shmiel commence à être paniqué. Dans une lettre à mon grand-père, écrite probablement à l'automne 1939 – il y demande comment s'est passé l'été pour mon grand-père —, il parle de la possibilité d'envoyer ne serait-ce qu'une de ses filles à l'étranger, faisant allusion une fois de plus à sa situation financière difficile :

Si seulement le monde était ouvert et que j'étais en mesure d'envoyer une enfant en Amérique ou en Palestine, ce serait plus facile, puisque les enfants coûtent aujourd'hui beaucoup d'argent, particulièrement les filles...

Dieu bien-aimé devrait seulement accorder que le monde soit paisible, parce qu'il est, à présent, complètement assombri par les nuages. On vit dans une terreur constante.

Ne soyez pas broyges yiddish pour « en colère » avec moi, mes très chers, parce que je vous écris toutes ces lettres dans cette veine pessimiste, ce n'est pas étonnant — dans la vie, à présent, il y a tant d'occasions pour les gens d'être si maléfiques entre eux...

Je t'ai maintenant écrit tant de fois, cher Aby...

Il est difficile de ne pas noter le ton de reproche de la dernière ligne.

Il est clair que, à la fin de 1939, Shmiel était obsédé par l'idée de faire sortir sa famille de Pologne. Dans la dernière lettre à sa sœur Jeanette et à son beau-frère, Sam Mittelmark, il a l'air d'avoir l'esprit très agité :

En tout cas, voici ma mission : il arrive maintenant que de nombreuses familles peuvent partir, et ont déjà émigré, en Amérique, pourvu que leurs familles là-bas fassent un dépôt de 5000 dollars, après quoi ils peuvent faire sortir leur frère et sa femme et enfants, et ensuite ils récupèrent le dépôt ; et j'ai idée qu'ils prennent aussi les titres et peut-être que tu pourrais t'arranger pour m'avancer le dépôt ; l'idée est que, avec l'argent en mains sûres, je ne serai pas, une fois en Amérique, un fardeau pour qui que ce soit. Sans quoi je n'aurais pas pris contact avec toi sans argent ; si je devais vendre tout ce que je peux vendre, il me restera environ 1 000 dollars, sans compter les coûts pour apporter en Amérique, mais bien sûr tant qu'il y a la possibilité que je puisse nous sauver tous, alors il n'est pas question de le faire, comme tu sais.

Shmiel a été un homme d'affaires toute sa vie ; voilà pourquoi, au premier abord, il ne parle qu'affaires, faits et chiffres. Mais rapidement une pointe de désespoir s'insinue. J'ai toujours eu du mal à lire ce qui suit :

Tu devrais te renseigner, tu devrais écrire pour dire que je suis le seul membre de ta famille qui soit encore en Europe, et que j'ai une formation en mécanique automobile et que j'ai déjà été en Amérique de 1912 à 1913...

(il fait ici allusion, bien sûr, à la visite désastreuse qu'il a faite, à l'âge de dix-huit ans, chez son oncle Abe, voyage qui l'avait convaincu que le retour en Pologne serait la clé de son succès)

... peut-être que ça pourrait marcher... En ce qui me concerne, je vais envoyer une lettre, écrite en anglais, à Washington, adressée au président Roosevelt, et je vais lui dire que tous mes frères et sœurs, et ma famille entière, sont en Amérique et que mes parents sont même enterrés là-bas... peut-être que ça va marcher. Consulte ma belle-sœur Mina et peut-être qu'elle pourra te donner des conseils à ce sujet, parce que je veux vraiment sortir de ce Gehenim avec ma chère femme et mes quatre enfants chéries.

Ma belle-sœur Mina : Minnie Spieler, dont j'avais l'habitude de me moquer et que je m'efforçais d'ignorer.

Shmiel orthographie le nom du président, Rosiwelt, et le nom de la capitale, Waschington, et d'une certaine façon, cela a pour effet de dissoudre le calme scientifique avec lequel j'essaie de déchiffrer, lorsque je lis ces textes, le cours de la pensée de Shmiel. Je pense à cet homme. Je pense à lui en train d'écrire cette lettre à la fois suppliante et enjôleuse, cette lettre au « Président Rosiwelt » à « Waschington », et puis je pense à tout ce que Shmiel a été, et à l'idée qu'il se faisait de lui-même dans le monde ; je pense, en fait, à la façon dont il conclut cette lettre singulière en réaffirmant son orgueil premier –

 

Mais je souligne ici pour vous tous que je ne veux pas partir d'ici sans avoir quelque chose à moi pour vivre... la vie est la chose la plus précieuse qui soit, aussi longtemps qu'on a un toit pour s'abriter et du pain pour manger, quand tout va bien et que tout le monde est en bonne santé. Je termine cette lettre pour aujourd'hui et j'attends une réponse rapide à l'ensemble de mes questions & ce que vous avez à dire à ce sujet

– je pense à tout cela, et je ne peux pas m'empêcher de me demander si le fonctionnaire de Washington, après avoir ouvert, à un moment quelconque en 1939, cette lettre avec ce timbre étrange, cette lettre écrite dans un anglais guindé de lycéen, s'est soucié de la lire ou l'a simplement rejetée en considérant que ce n'était, après tout, qu'une missive indéchiffrable de plus d'un petit Juif en Pologne.

DANS TOUTES LES histoires que j'entendais autrefois sur la façon dont Shmiel et sa famille étaient morts, il y avait une référence au crime horrible, à l'horrible trahison : le méchant voisin peut-être, la bonne polonaise infidèle peut-être. Mais aucune de ces trahisons n'inquiétait autant que la possibilité d'une autre qui était bien pire.

Comme sa maison et ses biens, et finalement sa vie, ont été enlevés à Shmiel, les seules lettres ayant survécu sont celles qui ont été reçues de Pologne et non celles qui y ont été envoyées. Et nous n'avons, par conséquent, aucun moyen de savoir comment, ou si, les autres, les proches parents de Shmiel – pas la bonne polonaise, pas les voisins juifs (ou polonais, ou ukrainiens), mais le cousin, le frère, la sœur, le beau-frère, tous ceux à qui il avait écrit frénétiquement – ont répondu. Et s'ils ont répondu, avec quelle ardeur ? J'ai lu ces lettres bien des fois et je m'inquiète maintenant de savoir si on a assez fait pour eux. Vraiment fait quelque chose, je veux dire. Il est vrai que dans une lettre, qui est adressée à mon grand-père, Shmiel fait référence à une somme d'argent qu'il a reçue – quatre-vingts dollars. Il y a donc bien eu une réponse. Et la déclaration sous serment ? Pourquoi, compte tenu de la fréquence et de l'intensité des lettres de Shmiel à ses frères et sœurs à New York, se plaint-il toujours de n'obtenir de réponse de personne ? A l'automne 1939 :

Cher frère chéri et chère belle-sœur chérie,

Puisqu'il y a si longtemps que je n'ai pas eu de lettre de vous, j'en envoie une rapidement pour vous rappeler de me faire savoir comment vous allez tous et en particulier comment va toute la chère famille. Cela fait aussi bien longtemps que je n'ai pas eu de lettre de Jeunette. Pourquoi ? Je n'en ai pas la moindre idée...

ou :

Ecris-moi plus souvent, c'est comme si on me donnait une vie nouvelle et je ne me sentirai pas aussi seul.

La chère Ester va vous écrire un post-scriptum de sa main. Je vous serre dans mes bras et vous embrasse de tout mon cœur, et vous me manquez,

Votre Sam

ou, plus accablant encore :

Cher Aby,

J'étais sur le point d'envoyer ceci quand j'ai reçu ta lettre.

Tu reproches à ma chère femme de ne pas s'être tournée vers ses frères et ses sœurs. Et donc je t'écris pour te dire que tu as perdu la tête. Elle leur a déjà écrit et n'a jamais obtenu de réponse. Que devrait-elle faire ?

Evidemment, il n'y a pas moyen de savoir ce qui s'est passé exactement ici entre les frères. Ce qui ressemble, dans une lecture froide des mots eux-mêmes, à une certaine inhumanité de la part de mon grand-père pourrait bien avoir été, après tout, quelque chose de plus innocent. Peut-être existe-t-il, parmi les trésors cachés dans les greniers et les fosses septiques des maisons encore debout, qui ont autrefois appartenu aux Juifs de Bolechow, une cachette remplie de lettres, d'albums de photos, de bijoux, enveloppés dans des couvertures et fourrés dans une valise en cuir, elle-même plongée dans le purin, et parmi ces lettres, peut-on en trouver une avec un timbre américain, qui commence par ces mots, Cher frère, nous avons épuisé toutes les possibilités ici, mais nous ne pouvons pas réunir la somme h laquelle tu faisais référence. Ester a-t-elle essayé d'écrire à ses frères et sœurs aux Etats-Unis ? … Peut-être. Comme toutes les lettres que mon grand-père, Jeanette et Joe Mittelmark ont (peut-être) écrites à Shmiel sont depuis longtemps tombées en poussière, nous ne pouvons rien savoir.

J'ai néanmoins essayé. Au cours du mois qui a précédé notre départ en Ukraine, j'ai organisé une réunion de ma mère et de ses cousins – les enfants survivants des frères et sœurs de Shmiel – pour leur demander quels souvenirs ils gardaient de cette époque, juste avant la guerre, au moment où arrivaient encore les lettres de Shmiel. Ces trois cousins avaient grandi ensemble, parfois dans les mêmes immeubles, dans le Bronx ; ils savaient tous les mêmes choses. Nous nous sommes assis, un après-midi de juin 2001, dans le patio du cousin de ma mère à Chicago, et ils se sont remémorés. Mais ils n'étaient pas assez âgés, ils n'étaient pas assez proches de ce qui se passait, pour pouvoir savoir avec exactitude ; ce dont ils étaient certains, de façon catégorique, c'était que tout le monde adorait Shmiel et que tout ce qu'il était possible de faire pour lui l'avait été. Je voulais des faits établis, des détails, une histoire, une anecdote qui aurait eu l'asymétrie réconfortante de la vérité, mais je n'ai obtenu que le doux ronronnement des platitudes rassurantes.

Le cousin de ma mère, Allan, notre hôte, a dit avec fermeté, Ils auraient fait tout ce qui était possible pour les sortir de là.

Allan est le fils de la sœur cadette, celle qui m'avait écrit autrefois, Je ne vais pas te dire quand je suis née parce qu'il aurait mieux valu que je ne sois jamais née, et je ne me demande jamais pourquoi il est devenu psychologue.

Les autres ont approuvé avec enthousiasme. Je me souviens du moment où la nouvelle est arrivée, après la guerre, qu'ils étaient tous morts, a dit d'une voix traînante l'autre cousine de ma mère, Marilyn.

Marilyn a deux ans de plus que ma mère, mais elle a un front, un nez et une mâchoire d'une douceur, d'une délicatesse presque translucide qui lui viennent, me confie-t-elle inutilement, de sa mère, la tante préférée de ma mère, Jeanette (c'était sa peau à elle qui était tellement belle, mais on peut le voir sur les photos, a-t-elle dit à un moment donné, pendant ce week-end, avec ce surprenant accent profond du Sud qu'elle a pris, après tant d'années loin du Bronx. Phoooh-tos. J'ai de nombreuses photos de la mère de Marilyn – l'une dans une somptueuse robe de mariée en dentelle que ses riches cousins, sa belle-famille à présent, avaient achetée pour parer l'épouse captée ; l'autre a été prise juste avant sa mort, à l'âge de trente-cinq ans. Dans la dernière, me dit ma mère, Jeanette était muette, incapable de parler à cause de la première des attaques qui allaient finalement la tuer – et je suis obligé d'être d'accord, car la beauté légendaire dont j'ai si souvent entendu parler n'a rien d'évident dans ces photos de ce qui semble être simplement une dame juive du début du siècle dernier plaisante à regarder. Je me demande à présent si la raison pour laquelle je me suis senti bizarrement soulagé d'entendre sa fille me dire, presque cinquante ans après sa mort, qu'elle était réellement une beauté, ne tenait pas au fait de ne pas vouloir encore admettre, à ce moment-là, l'idée que tant d'histoires de ma famille étaient peut-être des embellissements ou même des inventions).

En tout cas, Marilyn répondait maintenant à ma question concernant ce qui avait été fait ou non pour Shmiel par ses parents, qui étaient après tout les destinataires de deux de ces lettres au moins ; mais alors qu'elle était incapable de se souvenir de les avoir jamais entendu discuter des requêtes de Shmiel avant la guerre, Marilyn avait des souvenirs précis du jour où, des mois après la fin de la guerre, ils avaient appris la nouvelle que lui, sa femme et leurs enfants avaient été tués avec tous les autres.

Je me souviens du jour où la nouvelle est arrivée, m'a dit cette séduisante dame du Sud, en me fixant de ses yeux bleus écarquillés, un peu surpris. Il n'y a pas eu que des larmes – il y a eu des cris.

Qui sait ce qui a pu se passer entre ces frères et sœurs, il y a soixante-dix ans ? Impossible de le dire. A un moment donné, pendant la conférence des cousins à Chicago, j'ai pris les photocopies des traductions que j'avais faites des lettres de Shmiel à ses divers Parents, et je les leur ai fait lire.

Non, non, non, a dit ma mère, en repoussant sa lettre au milieu de la table. Je ne veux pas les lire, c'est trop triste.

Puis, elle a émis ce son légèrement sifflant, gloussant et triste, de la langue qu'elle a toujours fait quand elle est sur le point de prononcer le mot yiddish nebuch, qui veut dire quelque chose comme Quelle chose de terriblement pitoyable.

 

Lorsque Caïn s'offense du fait que Dieu a préféré l'offrande de son jeune frère à la sienne, Dieu le réprimande : « Pourquoi es-tu irrité et pourquoi ton visage est-il abattu ? Si tu es bien disposé, ne relèveras-tu pas la tète, et si tu n'es pas bien disposé, le péché n'est-il pas à la porte ? Qui te convoite. Et pourras-tu le dominer ? »

Rachi est très soucieux d'expliquer cette image frappante et plutôt mystérieuse du péché, décrit comme un animal femelle, tapi à la porte. Où est-elle tapie, cette bête ? nous demandons-nous. A la porte de quoi, exactement? «A l'entrée de ta tombe », répond Rachi, c'est là «que ton péché est conservé ». Mais, pour lui, plus importante encore que la signification de ce passage est celle de l'antécédent du « qui te convoite ». Le texte hébreu est ici assez contrariant. « Péché » en hébreu se dit hatâ't, nom féminin, et par conséquent nous devrions avoir littéralement un pronom au féminin, t'shukâtâh – qui correspondrait à « elle te convoite ». Et pourtant l'hébreu emploie ici un masculin plutôt qu'un féminin : t'shukâtu, « il te convoite ». C'est-à-dire que lorsqu'on lit cette phrase, il semble qu'elle dise « il te convoite », auquel cas le « il » se référerait probablement à Abel. Par conséquent, le sens de la phrase semblerait être quelque chose comme « son désir de toi » — c'est-à-dire de se réconcilier avec toi, de maintenir de bonnes relations avec toi, son frère — « mais tu le domineras » — en d'autres termes, tu rejetteras cet élan de bonne volonté fraternelle, ou peut-être plus précisément, tu réprimeras toute réaction de bonne volonté qui monte involontairement en toi.

Toutefois, Rachi s'empresse, pour une raison quelconque, d'exclure cette lecture. Et il affirme donc que l'antécédent du « qui te convoite » ne se trouve pas dans le texte — c'est une phrase qui est, en fait, une paraphrase du mot «péché», yêtzer hârâh, «l'élan vers le mal». Comme cette formule est un masculin, Rachi contourne ainsi la difficulté du pronom masculin dans le texte en fournissant un antécédent masculin qui n'est pas véritablement dans le texte. Dans la mesure où c'est excessif du point de vue des règles courantes de l'amendement des textes – et du fait que la ruse de Rachi entraîne d'autres difficultés d'interprétation, la moindre n’étant pas le fait que Caïn ne « domine » assurément pas ses impulsions pécheresses, ce qui correspond à la façon dont l'interprétation laborieuse de Rachi voudrait nous faire lire ce texte – il est important de se demander pourquoi il s'empresse d'exclure la lecture la plus naturelle, qui se trouve être la lecture qui nous impose de réfléchir, entre autres choses, à la dynamique tortueuse de l'agression, de la honte coupable et du pardon hésitant entre frères qui se querellent.

Mais, en même temps, qui ne trouve pas les moyens de faire dire aux textes que nous lisons ce que nous voulons qu’ils disent ?