Les Disparus

Daniel Mendelsohn · Chapitre 10 sur 21 · partie 1/4

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Les Disparus

2 L'Histoire du Déluge..................................................... 252

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

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L'Histoire du Déluge

 

IL A FALLU à Matt et à moi, une fois arrivés à Sydney, une journée entière pour récupérer de l'énorme décalage horaire et du changement de saison. Nous avons passé au lit la plus grande partie de la journée après l'atterrissage, même si nous sommes sortis de l'hôtel plusieurs fois pour aller marcher au soleil sur la promenade du bord de mer, en face de laquelle se dressait, comme pour confirmer que nous étions bien en Australie, le célèbre Opéra de Sydney. Comme de nombreux monuments iconiques que j'ai vus en photo avant de les voir en réalité – San Marco à Venise, Stonehenge dans la plaine de Salisbury, le portail d'Auschwitz, la petite mairie ou Magistrat de l'ère des Habsbourg à Bolechow, en face de laquelle se trouvait autrefois la boucherie de ma famille –, l'Opéra de Sydney était bien plus petit que je l'avais imaginé, à échelle humaine. Le petit balcon de notre chambre d'hôtel donnait, au-delà d'une étendue d'eau claire, sur l'Opéra ; et chaque fois que nous nous levions, plutôt hébétés, ce samedi après-midi-là, pour marcher et retrouver l'usage de nos jambes après tant d'heures d'avion, après tant de fuseaux horaires traversés, nous sortions sur le balcon pour nous assurer que l'Opéra de Sydney était bien là, que nous étions bien arrivés jusqu'ici. Nous titubions sur la moquette de notre chambre d'hôtel et nous regardions avec reconnaissance le monument : petit, indifférent, là.

C'était un samedi, une journée perdue. C'est le dimanche que nous avons parlé aux gens que nous avions fait tout ce chemin pour rencontrer.

Dans les semaines qui avaient précédé notre arrivée, Jack m'avait rappelé qu'il n'était pas le seul habitant de Bolechow à avoir fini par se retrouver en Australie. En dehors de son frère cadet, Bob, avec qui il avait survécu à la guerre, il y avait d'autres gens « intéressants », m'avait-il dit, que j'aimerais rencontrer : une femme qui avait été une amie de Frydka ; une vieille parente à elle qui, étonnamment, était assez âgée pour avoir connu mon grand-père quand il vivait encore dans la ville ; un homme qui avait été le voisin de Shmiel. Et Jack avait donc invité tout le monde chez lui à Bellevue Hills, près de Bondi Beach – à vingt-cinq minutes en voiture environ de notre hôtel du centre de Sydney. Bondi Beach ne signifiait rien pour moi, mais Matt avait répété le nom, visiblement impressionné, quand je lui avais fait suivre le fax que m'avait envoyé Jack, avec les informations sur les hôtels du coin et le trajet en voiture.

Bondi Beach ! a dit Matt. C'est un endroit célèbre pour les surfeurs ! Les gens viennent du monde entier pour faire du surf sur cette plage !

Bon, ai-je répliqué, nous avons fait le tour du monde pour venir parler avec les habitants de Bolechow qui vivent là-bas. J'ai soudain redouté qu'il veuille nous emmener surfer ; il avait été dans l'équipe d'athlétisme du lycée, il avait sauté en parachute. Mais non, il était simplement amusé : il aimait tout simplement le fait qu'une bande de vieux Juifs polonais avaient décidé de s'installer dans un paradis pour surfeurs.

Le dimanche, donc, nous sommes allés à Bondi Beach. Un taxi nous a déposés devant l'immeuble d'apparence luxueuse de Jack et nous avons pris l'ascenseur jusqu'à son étage. Regarde, a dit Matt avec un sourire un peu sournois, en pointant le doigt vers la plaque de métal vissée sur le sol de l'ascenseur, sur laquelle on pouvait lire le nom du constructeur, SCHINDLER, On monte avec Schindler !

J'ai haussé les sourcils et dit, Oy vey.

Jack est venu nous ouvrir la porte lorsque nous avons sonné. C'était un petit homme sec et nerveux, avec un visage allongé qui était à la fois doux et, peut-être, un peu triste : le menton proéminent était contrebalancé par les yeux mélancoliques et circonspects. Des touffes de cheveux gris clairsemés étaient soigneusement peignées de chaque côté de la tête. Il nous a fait signe d'entrer de la main droite. L'appartement était plaisant et confortable, baigné d'un soleil qui entrait par des baies vitrées, du sol au plafond, donnant sur un balcon rempli de fleurs. La salle de séjour était bleue et crème ; sur le côté brillaient des tables en verre et en cuivre. Il y avait quelque chose d'une prudente et plaisante neutralité dans la décoration de cet appartement, quelque chose que j'avais remarqué aussi dans l'appartement de Mme Begley, avec cette porcelaine et ce mobilier en bois blond immaculés des années 1950 et 1960 l'élégante menorah en métal très « contemporaine ». Cela m'avait intrigué, au cours de mes visites de plus en plus fréquentes à l'appartement de Mme Begley, et c'était seulement maintenant, debout dans l'entrée du confortable appartement de Jack Greene à l'autre bout du monde, qu'il me venait à l'esprit qu'il n'y avait pas la moindre trace des objets de famille qu'on pouvait voir, par exemple, dans la maison de ma mère, les photos de famille dans les grands encadrements et les encriers en marbre anciens, les menorahs en cuivre anciennes (comme celle avec les Lions de Judée rampants que mon grand-père avait laissée à ma mère), les minuscules jeunes mariés en papier qui avaient surmonté le gâteau de mariage des parents de ma mère en 1928. Bien sûr qu'il n'y avait aucune trace du passé européen, de l'histoire de la famille. Ils avaient tous été détruits.

Nous avons serré la main de Jack et nous sommes entrés. Nous attendaient là sa femme, Sarah, une jolie blonde au visage adorable et aux manières douces, et sa fille, Debbie, qui devait, je suppose, avoir mon âge, et qui avait le visage ouvert, plaisant et adorable de Sarah, avec les cheveux bruns, ce qui avait dû être la couleur de ceux de Jack autrefois. J'étais sidéré qu'elle soit venue nous entendre interviewer son père et ses amis, alors qu'elle avait dû, j'imaginais, entendre leurs histoires bien des fois. Mais je pouvais le comprendre : moi aussi, j'avais été heureux, autrefois, d'entendre certaines histoires inlassablement racontées.

Debbie m'a dit que son mari et sa fille nous rejoindraient plus tard. Elle a dit ça avec un fort accent australien auquel je m'habituais à peine – ou plutôt je m'habituais à peine à l'idée que des Juifs pussent avoir l'accent australien. Naturellement, nous savions qu'il n'y avait pas un pays au monde qui n'ait pas ses Juifs, mais cette connaissance abstraite était en quelque sorte très différente du fait d'être confronté à la réalité de ces gens. Là où j'avais grandi, les Juifs avaient soit des accents du Vieux Continent – polonais, allemand, russe, yiddish – soit un accent new-yorkais prononce. Mais nous étions maintenant en Australie où les Juifs de ma génération avaient l'accent australien, tout comme ils ont l'accent anglais en Angleterre, l'accent français en France et l'accent italien en Italie. Le monde est beaucoup plus grand qu'on se l'imagine quand on grandit dans un environnement provincial : une banlieue de New York, un shtetl de Galicie, peu importe. Puis on commence à voyager. Mon grand-père l'avait su. Je le savais à mon tour.

Nous attendait aussi dans l'appartement de Jack et de Sarah, déjà assis autour de la table de la salle à manger, couverte d'une nappe en dentelle blanche, et sur laquelle Matt et moi avons commencé, assez gauchement, à déposer le matériel d'enregistrement et de photographie, le frère de Jack, Bob. Bob et moi nous étions déjà rencontrés. L'été précédent, il était passé à New York et m'avait contacté, et en buvant un thé glacé chez moi il m'avait raconté comment lui, Jack, et leur père décédé, Moses, avaient survécu, en se cachant dans un bunker souterrain, couvert de feuillage, dans la forêt à la périphérie de Bolechow. Bob m'avait expliqué comment ils avaient pu s'échapper jusqu'à cet endroit grâce à l'aide d'un paysan ukrainien, juste avant les dernières liquidations de 1943. C'était une histoire qu'ils avaient souvent racontée, je le savais, tout d'abord dans un livre écrit par un journaliste allemand, Anatol Régnier (qui était marié, devaient souligner plusieurs fois les Australiens, non sans une certaine incrédulité, à une chanteuse populaire israélienne!), et ensuite pour un documentaire fait par une chaîne de télévision allemande, à l'occasion du retour de Jack et de Bob à Bolechow en 1996.

Comme Jack, Bob était de taille moyenne, mais il avait une présence sportive, tout en nerfs. Il me faisait l'effet de quelqu'un qui avait passé beaucoup de temps à l'extérieur, et je n'ai pas été surpris de l'entendre dire, par la suite, qu'il faisait des marches quotidiennes à bonne allure sur la plage. J'avais parlé plusieurs fois à Jack au téléphone quand j'ai rencontré Bob, et ce qui m'a frappé, c'est le fait que Jack, né en 1925, âgé de dix-neuf ans quand l'occupation nazie a pris fin à Bolechow, parlait avec un accent juif polonais prononcé, alors que Bob, né en 1929 et donc à peine adolescent à la fin de la guerre, parlait presque comme un Australien. Cette différence dans la façon de parler a pris pour moi une plus grande résonance à mesure que la visite se prolongeait. Jack me faisait plus l'effet, peut-être, d'un citoyen de l'ancien monde, plus juif ; il aimait parsemer sa conversation d'expressions en yiddish et parfois même en hébreu. Bob, au contraire, m'a fait l'effet, au cours des journées suivantes, d'être bien décidé à se libérer du passé. Peut-être que l'érosion de l'accent, des formules et des sonorités qui avaient caractérisé ses discours, n'était pas entièrement un processus naturel. De toute évidence, il n'était pas très religieux.

En même temps, Bob avait gardé le nom de Grunschlag, alors que Jack l'avait anglicisé. Les choses peuvent être étranges entre frères.

Il y avait donc Jack, Sarah, Debbie et Bob qui attendaient les Américains venus les interviewer. Une fois entrés dans l'appartement, nous avons découvert un autre homme âgé assis à la table, lui aussi. Jack m'avait parlé de lui : Boris Goldsmith, qui avait quatre-vingt-neuf ans et avait vécu en face de chez Shmiel et sa famille. Jack m'avait prévenu que ce Boris était plutôt dur d'oreille – pendant tout l'après-midi, il allait porter sa main à l'oreille pour régler sa prothèse auditive –, mais au moment où j'ai fait sa connaissance, il m'a paru lucide et robuste, et doué d'une présence à la fois forte et facétieuse. Il portait une veste pied-de-poule noire et beige, et lorsqu'il nous a serré la main j'ai remarqué que sa bouche avait eu un scintillement métallique. C'était une vision que j'avais fini par associer, à ce moment-là, à l'Europe de l'Est.

Matt et moi avons installé le matériel pour l'interview pendant que nous attendions tous l'arrivée de la dernière invitée, Meg Grossbard, qui comme Jack, comme Bob, comme les autres, avait fait ce voyage improbable de Bolechow aux New South Wales, après la guerre (vous comprenez, m'avait dit Jack au téléphone un an plus tôt, lorsqu'il m'avait appelé pour la première fois, pas mal d'entre nous avaient pensé à fuir pour l'Australie, avant la guerre ; nous avons donc gardé l'idée en tête après ça et nous avons fini par y aller). J'allais apprendre par la suite que de la famille de Meg – vingt-six personnes à Bolechow uniquement – seuls son mari, le frère aîné de celui-ci et elle avaient survécu à la guerre. Meg et son mari s'étaient installés à Melbourne où, comme à Sydney, il y avait une importante communauté de survivants. Son beau-frère, Salamon Grossbard, s'était installé à Sydney. Il ne s'était jamais remarié après que sa femme et son enfant avaient été tués. Âgé de quatre-vingt-seize ans, il était top faible, m'avait dit Jack, poux assister à cette réunion dans son appartement. Mais Meg était venue de Melbourne en avion pour cette occasion et elle allait séjourner chez son beau-frère.

Elle ne devrait plus tarder, m'a dit Jack.

J'espère qu'elle ne sera pas trop en retard, ai-je répliqué.

Avec une expression un peu opaque sur le visage, Jack a ajouté, C'est quelqu'un de très singulier.

J'étais particulièrement impatient de rencontrer cette Mme Grossbard. C'était en partie seulement parce que Jack m'avait rapporté que cette Meg (qui avait adopté ce prénom anglophone en arrivant en Australie) avait été la meilleure amie de Frydka ; si je voulais apprendre des choses sur Frydka, avait-il dit, je ferais bien de lui parler, dans la mesure où lui ne pouvait me parler que de Ruchele. Mais aussi intéressant et crucial que cela ait pu être pour moi, j'étais encore plus impatient d'entrer en contact avec M. Grossbard, même si Jack m'avait expliqué qu'il était un de ceux qui avaient été emmenés à l'Est par les troupes soviétiques battant en retraite, pendant cet été 1941, et qu'il serait par conséquent incapable de m'apprendre quoi que ce soit sur ce qui était arrivé à ma famille pendant la guerre : il avait été au fin fond de l'Union soviétique pendant que Bolechow souffrait sous l'occupation allemande. C'était à cette époque-là, en effet, que sa femme et son jeune fils avaient été tués.

Mais j'avais mes raisons de tant vouloir rencontrer ce M. Grossbard. Né en 1908, il appartenait à une génération antérieure à celle de Jack, de Bob et de Meg, qui étaient, après tout, les amis et les condisciples des enfants de Shmiel, les cousines disparues de ma mère. Mille neuf cent huit, c'était l'année au cours de laquelle Neche, Jeanette, l'épouse condamnée de leur cousin germain, était née : et pourtant elle était morte depuis si longtemps, elle semblait appartenir au passé si entièrement, au monde des histoires et des légendes de famille, qu'il m'était impossible de penser à elle, quand j'ai entendu parler de M. Grossbard, comme à quelqu'un qui aurait pu être encore en vie. Cet homme vénérable était le dernier habitant de Bolechow vivant de la génération de mon grand-père. Tout comme j'avais fantasmé, la première fois que j'avais entendu parler de Mme Begley, qu'elle pourrait avoir connu autrefois ou même simplement rencontré un de ces Jäger disparus, je fantasmais maintenant sur le fait que cet homme âgé, très âgé, avait peut-être connu, enfant, un des enfants Jäger, peut-être à l'école du baron Hirsch, peut-être au heder, l'école hébraïque, peut-être en jouant dans les rues non pavées de la ville ; et s'il se souvenait simplement du nom de l'un d'eux – mon grand-père peut-être, ou Oncle Julius le désespéré, ou peut-être Jeanette – il pourrait non seulement les rétablir, ne serait-ce qu'un instant, dans le présent, mais il allait restaurer, d'une certaine façon, quelque chose d'encore plus précieux Si j'avais commencé à penser à mes voyages à la recherche de la famille de Shmiel comme à une mission de sauvetage, pour arracher au passé quelques échardes de leurs vies, de leurs personnalités j'avais aussi pensé à ce voyage en particulier, avec la possibilité de pouvoir parler à ce vieux, très vieux, M. Grossbard, comme à une mission pour sauver quelque chose de mon grand-père.

J'espérais donc secrètement. Si les choses se passaient bien avec cette Mme Grossbard, je me disais que je pourrais trouver un moyen de la persuader de me laisser voir son beau-frère.

EN ATTENDANT L'ARRIVÉE de Meg, nous nous sommes tous assis autour de la table couverte de dentelle dans la salle à manger de Jack et de Sarah. Celle-ci y avait disposé des tasses et des assiettes pour le café et le gâteau ; lorsque Meg arriverait, nous commencerions à manger et à parler. Entre-temps, Jack a regardé les photos que j'avais apportées, les vieilles photos de famille et celles de notre voyage à Bolechow.

Vous savez, a-t-il dit, nous avons des surnoms en yiddish pour toutes les villes de la région. Des surnoms ? ai-je répété.

Bien sûr, a dit Jack (il employait ces deux mots souvent et avec emphase, ainsi que C'est exact, formule à laquelle il donnait une inflexion polonaise, c'est essact, tout en inclinant nettement la tête en avant).

Par exemple, a poursuivi Jack, on disait de quelqu'un qu'il était un krikher de Bolechow, ce qui voulait dire un rampeur.

Pourquoi ? ai-je demandé.

Parce qu'il fallait ramper par les rues – il y avait tant de rues et de quartiers ! Il souriait, amusé par ce souvenir.

Tant de quartiers ? ai-je répété. J'étais troublé, parce que j'avais toujours pensé que Bolechow était minuscule. Lorsque nous y étions allés, mes frères, ma sœur et moi, nous avions eu l'impression ce n'était pas plus grand que le Rynek, la grande place ; la route qui venait de Styj au nord ; et la route qui partait vers le cimetière. Comme nous allions nous en rendre compte, nous n'avions presque rien vu de la ville. Il y avait en fait beaucoup plus que ça.

Bien sûr, a dit Jack. Par exemple, il y avait un joli quartier à Bolechow – il regardait une photo en disant cela, un des instantanés de notre voyage en Ukraine, deux ans plus tôt – que nous appelions la Colonie allemande. Il y avait la Colonie allemande, la Colonie italienne. Il y avait un quartier qui s'appelait Bolechow Ruski.

Matt et moi nous sommes regardés en riant à l'idée qu'il ait pu y avoir des « colonies » dans ce minuscule shtetl, et Jack a ri, lui aussi.

Ouais, on était des sacrés fêtards ! s'est-il exclamé avec vantardise. Il l'a dit sur un ton qui m'a rappelé si vivement mon grand-père que je suis resté une minute sans pouvoir parler.

Jack a continué.

Prenez Lvov. Elle s'appelait Lemberger pipick.

Il a souri.

Pipick ? Pipick, c'est le nombril en yiddish.

Oui, a-t-il dit. Parce qu'elle avait une place, un rynek, en plein milieu de la ville, c'était comme un nombril ! Dolina, on l'appelait Dolina hoïze. Hoïze, le pantalon. Parce qu'elle n'avait que deux rues, elle faisait penser à un pantalon !

Il s'est interrompu un instant. J'avais connu autrefois les noms de ces villes, et pendant longtemps j'avais pensé qu'elles n'étaient rien d’ autre que des destinations, des endroits correspondant à certaines dates, ou à certaines personnes dans l'arbre généalogique de ma famille. Soudain, elles semblaient prendre vie, parce que je pouvais les imaginer à travers le regard des gens qui y avaient vécu, qui avaient inventé ces surnoms idiots et affectueux pour elles.

Au moment où Jack nous expliquait la signification de Dolina boise, la sonnette a retenti et Mme Grossbard est entrée.

ELLE NE RESSEMBLAIT pas à ce à quoi je m'attendais. Minuscule, mais droite comme un i, les cheveux auburn, avec des reflets cuivrés, plaqués en arrière dans une coiffure de toute évidence onéreuse, elle donnait l'impression d'être à la fois vive et distante. Elle portait des vêtements sombres qui soulignaient l'aspect brillant de ses cheveux : un chemisier en soie noire, un pull violet. De grandes boucles d'oreilles en or pendaient à ses lobes allongés. Jack l'a embrassée sur les joues quand elle est entrée.

Voici Daniel Mendelsohn, a-t-il dit en pointant la main vers moi. Puis, la pointant vers Matt, il a souri et dit, Et voici l'autre M. Mendelsohn.

Je suis tellement content de vous rencontrer, ai-je dit. Ma mère est la cousine de Frydka.

Oui, a-t-elle répondu en passant devant moi pour aller s'asseoir à la table, où elle s'est immédiatement emparée des photos, je sais.

Sans le moindre sourire, elle a passé en revue les photos que Matt avait prises pendant notre voyage en Ukraine : une antique bique à L'viv, dans l'embrasure d'une porte sur laquelle on parvient à peine à distinguer le sillon pour la mésusa qui s'y trouvait autrefois ; un vieil homme sur la petite place de Bolechow, tenant une chèvre en laisse.

Pendant que je restais là, réfléchissant à ce que je pourrais bien dire, j'ai remarqué que l'atmosphère de douce réminiscence qui avait caractérisé les quinze premières minutes de cette étrange réunion commençait à s'alourdir. De toute évidence, je n'étais pas le seul à avoir été mis mal à l'aise par Mme Grossbard. Je me suis demandé quelles histoires privées, vieilles de soixante ans, perduraient derrière les salutations polies qui s'échangeaient au même instant. Je devais le découvrir six mois plus tard.

Comme j'avais déjà un peu peur d'elle – cette femme sur qui je comptais pour sauver Frydka de l'obscurité totale et qui était déjà réticente de façon indéfinissable mais palpable –, je me suis aperçu que j'essayais instinctivement de l'apaiser, de la même façon que j'essayais, enfant, d'apaiser la quatrième et dernière épouse de mon grand-père, cette femme difficile qui ne souriait jamais, avec son tatouage sur le bras, et dont nous avions tous peur. Aussi, lorsque Mme Grossbard s'est tournée vers moi en sortant d'un sac en plastique une photo pour me la donner – une photo posée de studio de Frydka où la jolie fille, morte depuis longtemps, porte une babouchka et sourit à peine, une image que je n'avais jamais vue auparavant, et où elle ressemble singulièrement à ma mère –, lorsque Mme Grossbard s'est tournée vers moi et a dit, Voici Frydka Jäger, j'ai bêtement répondu, comme pour confirmer quelque chose qu'elle jugeait important, C'est la cousine de ma mère. Elle m'a regardé sans sourire et a dit, Oui, je sais, c'était mon amie, en soulignant à peine, comme il faut, le mot « mon ».

Elle s'est replongée dans son sac. Je n'ai que quelques photos de groupe de Frydka, a-t-elle dit. Elle a expliqué qu'elles ne lui appartenaient pas. Elles avaient appartenu à une amie commune de Frydka et d'elle, une jeune femme du nom de Pepi Diamant.

Di-AH-mant.

Elle a péri, mais son album a survécu, a dit Mme Grossbard d'une voix neutre. J'ai retrouvé son album après la guerre, quand je suis revenue à Bolechow, et j'en ai pris quelques-unes – ses photos, mes photos, les photos de Frydka.

Je savais qu'elle voulait dire : les photos de Pepi, les photos de Meg, les photos de Frydka (le surnom de Pepi, je l'ai appris dans l'après-midi, avait été Pepci, prononcé PEP-shuh). Curieusement, Meg ne m'a pas proposé immédiatement de regarder ces photos miraculeusement préservées. Je pouvais seulement apercevoir, à travers le plastique, des instantanés de groupes de filles : en robe d'été devant des portes de jardin ; en maillot de bain au bord de l'eau ; en veste d'hiver à la taille marquée, à skis.

De l'autre côté de la table, Boris Goldsmith, serré entre Jack Greene et Bob Grunschlag, regardait d'autres photos. De toute évidence, ils attendaient tous que l'interview commençât. Les ignorant complètement, Mme Grossbard a poursuivi.

J'ai vu Frydka pour la dernière fois – c'était à l'époque où nous pouvions encore circuler librement – en février 1942. La dernière fois...

Sa voix a déraillé. Elle s'est brusquement tue et m'a regardé droit dans les yeux pour la première fois. Vous avez l'air très aryen, a-t-elle dit sur un ton légèrement accusateur.

J'étais stupéfait. Vraiment ? ai-je dit, à demi amusé.

Oui, a coupé Meg. C'est très important, vous savez. Nous avons un petit truc à ce sujet, nous tous. Parce que quelqu'un qui avait votre allure avait une chance de vivre.

J'étais incapable de trouver une réponse adéquate à ce qu'elle venait de dire, aussi ai-je préféré sortir une photo qui avait appartenu à mon grand-père, une photo sur laquelle Shmiel, les cheveux blancs et l'air fatigué, et Ester, un peu courte avec une poitrine importante dans une robe imprimée, se tiennent, avec un air protecteur, de chaque côté de Bronia, qui a l'air d'avoir dix ans à peu près. J'ai posé la photo sur la table devant Meg Grossbard et elle l'a prise délicatement. Pour la première fois, la dureté et la réticence ont paru se dissoudre, et Meg Grossbard, en hochant doucement la tête, a dit tout bas, Oui. C'étaient ses parents. Et – aussi pour la première fois – elle a souri.

IL DEVAIT SE passer tant d'autres choses ce jour-là, nous allions apprendre beaucoup sur Shmiel et sa famille ; mais lorsque je pense à notre étrange voyage en Australie, c'est sur ce moment particulier que je m'attarde. Avec quelle désinvolture nous nous fions aux photos ; comme nous sommes devenus paresseux à cause d'elles. A quoi ressemble votre mère ? voudra savoir quelqu'un ; et vous répondrez, Attendez, je vais vous montrer, en courant chercher dans un tiroir un album, avant de dire, C'est elle. Mais si vous n'aviez pas de photos de votre mère ou de qui que ce fût de votre famille – ou encore de vous-même avant un certain âge ? Comment expliqueriez-vous à quoi vous, elle ou ils ressemblaient ? Je n'avais jamais vraiment pensé à tout cela avant de parler à Meg Grossbard, ce dimanche après-midi-là, et de comprendre combien j'avais été désinvolte, irréfléchi même, traversant le monde entier pour parler avec ces survivants, qui avaient survécu avec rien d'autre, littéralement, qu'eux-mêmes et exhibant la riche collection de photos que ma famille avait conservées depuis des années, toutes ces photos que j'avais contemplées et qui, plus tard, m'avaient fait rêver pendant que je grandissais, les images de ces visages qui n'avaient pas véritablement de valeur émotionnelle pour moi, mais le pouvoir, soudain, de rappeler aux gens à qui je les montrais à présent la vie et le monde auxquels ils avaient été arrachés, il y a si longtemps. Comme j'étais idiot et insensible. Au moment où Mme Grossbard avait dit C'étaient ses parents, je m'étais rendu compte qu'elle ne se contentait pas de confirmer l'identité des gens sur la photo ; j'ai compris que ce qu'elle disait, c'était que, d'une certaine façon, elle posait son regard sur des visages qu'elle n'avait pas vus, qu'elle n'avait pas rêvé pouvoir revoir depuis soixante ans, des visages qui pouvaient faire remonter toute son enfance. C'étaient les parents de mon amie. J'ai imaginé à quel point cela devait lui paraître injuste de voir un jeune Américain entrer dans sa vie, tout à coup, et distribuer des photos de gens qu'il n'avait jamais connus comme si c'étaient des cartes à jouer et lui demander d'en choisir une, la photo des parents de son amie, quand elle n'avait même pas de photos de ses propres parents à regarder. Et donc cette photo que je lui ai montrée ce dimanche-là, une photo que j'avais regardée un nombre incalculable de fois depuis que j'étais enfant, m'a donné accès à l'étrangeté de la relation que j'avais établie avec les gens que j'interviewais, des gens saturés de souvenirs, mais privés d'objets familiers, alors que moi, riche de ces objets familiers, j'étais privé des souvenirs qui y correspondaient.

La signification des images – la façon dont une image, source de distraction pour une personne, peut être profondément et étonnamment une source d'émotion et même de traumatisme pour une autre – est le sujet d'un des passages les plus célèbres de toute la littérature classique. Dans le poème épique de Virgile, l'Enéide, poème qui n'est pas sans importance pour les survivants des annihilations cataclysmiques, le héros, Enée, jeune prince troyen, est l'un des rares survivants de la destruction de Troie (la guerre de Troie étant le sujet de l'Iliade d'Homère, avec ses récits circulaires, tourbillonnants). Sa ville détruite, sa civilisation en ruine, tous ses amis et parents tués ou presque, Enée voyage à travers le monde pour trouver un endroit où s'installer et recommencer. Cet endroit sera en fin de compte Rome, la cité qu'il va fonder ; mais avant qu'Énée, traumatisé, parvienne à Rome, il s'arrête tout d'abord dans une ville du nom de Carthage, en Afrique du Nord, qui (nous l'apprenons dans le livre premier de l’Enéide) a été fondée, elle aussi, par une exilée pourchassée et désespérée : Didon, dont Enée va rapidement tomber amoureux, avant de l'abandonner et de lui briser le cœur. Lorsque Enée et l'un de ses compagnons entrent pour la première fois dans la ville très animée, ils se promènent et admirent les bâtiments et monuments nouvellement construits. Soudain, dans un temple récent et magnifique, les deux hommes s'arrêtent pétrifiés devant une fresque qui représente des épisodes de la guerre de Troie. Pour les Carthaginois, la guerre n'est qu'un motif décoratif, une simple illustration pour les murs de leur nouveau temple ; pour Enée, naturellement, cela signifie beaucoup plus, et pendant qu'il contemple cette fresque, cette fresque de sa vie, il éclate en sanglots et prononce une phrase en latin pour exprimer son tourment ; cette phrase allait devenir si célèbre, si représentative de la civilisation occidentale, qu'on la retrouve vraiment partout : c'est le nom d'un groupe et le titre d'une œuvre musicale, de sites Internet et de blogs, le titre d'un roman de science-fiction, d'un article dans un journal, d'un livre savant. Ce que dit Enée, en voyant le pire moment de sa vie décorer le mur d'un temple d'un peuple qui ne le connaît pas et n'a pas pris part à la guerre qui a détruit sa famille et sa cité, c'est ceci : sunt lacrima rerum, « Il y a des larmes dans les choses ».

C'est la phrase qui m'est venue à l'esprit quand Meg a dit, C'étaient ses parents, et qui continuerait à me venir à l'esprit chaque fois que je serais confronté à l'horrible décalage entre ce que certaines images et histoires signifiaient pour moi qui n'y étais pas et, par conséquent, ne seraient jamais qu'intéressantes, édifiantes ou terriblement « émouvantes » (comme on dit d'un livre ou d'un film qu'il est « émouvant »), et ce qu'elles signifiaient pour ces gens à qui je parlais, pour qui ces images étaient leur vie. Dans mon esprit, cette phrase en latin est devenue une sorte de légende expliquant ces distances infranchissables créées par le temps. Ils y avaient été et nous, non. Il y a des larmes dans les choses. Mais nous pleurons tous pour différentes raisons.

ELLE A PÉRI, mais son album a survécu. À l'instant où Mme Grossbard a prononcé cette phrase, avec un accent légèrement ironique, sur ce ton caractéristique que j'allais apprendre à reconnaître au cours des jours suivants, je me suis souvenu d'une histoire de photos et de leur survie que Mme Begley m'avait racontée lors d'une de mes visites. Elle avait essayé de décrire pour moi à quoi elle ressemblait autrefois et à quoi avait ressemblé sa mère aussi. C'était au cours de la même visite qu'elle m'avait raconté comment elle avait essayé de sauver ses parents et ses beaux-parents et vu leurs cadavres emportés, alors qu'elle arrivait au rendez-vous.

Une vraie Rebecca, avait-elle dit, une vraie beauté juive. Comment vous expliquer ?

Elle avait alors pris sa canne dans une main et, en s'arc-boutant avec l'autre sur le bras de son fauteuil à dossier droit, elle s'était levée lentement. Péniblement, elle avait traversé sa chambre et, sans dire un mot, elle m'avait fait signe de la suivre. Elle s'était arrêtée devant une commode. Dans la salle de séjour, j'avais remarqué à d'autres occasions les douzaines de photos de son fils, de ses enfants et de leurs enfants à eux, qui couvraient toutes les étagères et les tables libres. Ici, dans la chambre, sur une commode immaculée, se trouvaient quelques photos très anciennes. Une par une, elle les a prises, me les a passées brièvement avant de les reprendre et de les replacer soigneusement sur la commode, en m'annonçant à chaque fois de qui il s'agissait : sa mère, son père, dont je ne peux me souvenir à présent, en toute honnêteté, parce que ce jour-là, en 2002, je savais que j'aurais d'autres occasions de les voir et de poser des questions à leurs sujet, et je ne les avais donc pas regardées avec l'attention suffisante et je ne l'avais pas écoutée avec la concentration nécessaire, et maintenant que j'essaie de les convoquer dans ma mémoire, j'ai une vague impression d'une photo d'une femme séduisante dans une étole de fourrure et d'une photo très ancienne d'un homme en noir, distingué, ne souriant pas, qui aurait pu être un rabbin ou qui portait simplement une de ces casquettes rondes, vaguement orientales, qu'affectionnaient les hommes d'un certain âge et d'une certaine époque.

Mais j'avais écouté avec un grand intérêt l'histoire de la façon dont elle avait récupéré ces vieilles photos de famille datant de son enfance à Rzeszów et à Cracovie, puisque je m'étais demandé comment elle avait réussi à les garder après avoir fui la confortable maison de la rue du Trois-Mai, qui avait été réquisitionnée pour en faire le quartier général de la Gestapo. Les avait-elle cachées sur elle, avais-je demandé après qu'elle eut remis la dernière en place, les avait-elle dissimulées dans la doublure d'un manteau, par exemple, lorsqu'elle avait pris la fuite, déguisée, avec son petit garçon sous le bras, de cachette en cachette, de faux nom en faux nom ?

Mme Begley m'avait regardé. Achhh, avait-elle dit, bien sûr que non, vous me prenez pour une folle ? Je vais vous dire ce qui s'est passé.

Nous étions lentement retournés vers la salle de séjour. Elle s'était assise de nouveau dans le fauteuil et m'avait alors raconté l'histoire : comment, une fois la guerre terminée, après avoir retrouvé son mari, le docteur important de Stryj qui, comme tant de docteurs, avait été emmené par les Russes, lors de la retraite de 1941, elle avait pris contact avec quelqu'un qui vivait dans leur ancienne maison, la fameuse maison que j'avais essayé, sans succès, de retrouver, l'été précédent.

Il m'a dit qu'il avait récupéré une bonne partie de mes photos, avait-elle dit, et que si je les voulais, je pouvais envoyer de l'argent à telle personne à telle adresse.

Elle avait fait une grimace, même si l'expression n'était pas dénuée d'humour. Je l'ai donc fait pendant un certain temps, j'envoyais de l'argent et il envoyait une photo, deux photos.

Je n'avais rien dit. J'essayais d'imaginer quelle rançon j'aurais été prêt à payer pour récupérer mon passé.

Mais, finalement, mon mari s'est mis en colère, il en avait assez et j'ai arrêté.

Elle s'était tue un moment pendant que ses yeux s'illuminaient en regardant les étagères de photos de Louis et de sa famille. Et vous voyez, j'ai beaucoup de photos maintenant, avait-elle dit.

 

CHEZ JACK GREENE, la photo de Shmiel, Ester et Bronia a commencé à délier les langues, et la conversation à propos de mon grand-oncle et de sa famille disparus est soudain devenue houleuse et quelque peu désordonnée. Pendant tant d'années, nous avions su si peu de choses à leur sujet que c'en était frustrant. A présent, je me sentais frustré pour la raison inverse, parce que je n'étais pas capable de tout entendre à la fois. Sans savoir à qui j'aurais dû parler en premier, où poser le micro sur la table, entendant des bribes de conversation en provenance de tous les coins, je me suis tourné vers Matt avec une expression angoissée, pendant que les quatre anciens de Bolechow bavardaient entre eux, et j'ai dit, Je suis en train de perdre tout ça.

Jack Greene disait, Je me souviens des Jäger, je me souviens de Shmiel Jäger, je me souviens d'Itzhak Jäger – vous savez qu'il est allé en Palestine dans les années 1930 ?

Oui, ai-je répondu, je sais. Itzhak, le frère de Shmiel, le frère qui, m'avait dit ma mère à un moment donné, était celui dont son père se sentait le plus proche, celui qu'il aimait le plus, Itzhak qui avait été arraché à Bolechow par sa femme ardemment sioniste pour partir au Moyen-Orient avec leurs deux enfants. De l'autre côté de la table, Boris Goldsmith souriait et essayait de se faire entendre.

Je me souviens, a dit Boris, qu'il a eu la première radio de la ville. Elle était énorme – levant les deux mains pour esquisser une grande boîte – avec une énorme antenne.

Le r de « énorme » restait coincé au fond de sa gorge, sous la luette – exactement là où mon grand-père l'aurait placé.

Elle était très haute, l'antenne, a dit Boris. On ne pouvait même pas l'entendre... Il a eu aussi le premier téléphone.

La première radio, le premier téléphone. Le premier de son village. Pendant que Boris racontait cette histoire, que j'appréciais parce qu'elle correspondait à une idée que je me faisais déjà de Shmiel, des fragments d'une autre histoire sur les produits électroménagers et le statut social a scintillé à la périphérie de ma mémoire, même si ce n'est qu'à mon retour chez moi, quand j'ai appelé ma mère, que j'ai pu m'en souvenir avec précision. Mon père avait acheté à Oncle Itzhak et Tante Miriam le premier réfrigérateur qu'on ait vu à Haifa, m'a dit ma mère au téléphone. Ils n'avaient pas de réfrigérateur et lorsqu'ils ont enfin eu l'électricité là où ils vivaient, mon père a pensé qu'ils devraient avoir un réfrigérateur, et il leur en a fait envoyer un. Itzhak et Miriam étaient l'objet de toutes les rumeurs de la ville ! Mais, au cours de ce dimanche après-midi en Australie, je n'arrivais pas à me souvenir de l'histoire.

Vous le connaissiez donc bien ? ai-je demandé à Bons Goldsmith.

Je le connaissais très bien !

Et je n'arrivais pas à penser à une autre question à lui poser. C'était ça, l'étrangeté de ce voyage : j'étais enfin là, parlant à des gens qui les avaient bien connus, très bien même, et je ne savais pas par où commencer. Je me faisais l'effet de quelqu'un qui se trouve devant une porte cadenassée à qui on a donné un grand trousseau de clés. Je me suis rendu compte à cet instant précis à quel point j'étais mal préparé. Comment découvrir qui était une personne en particulier ? Comment décrire une personnalité, une vie ? Cherchant mes mots, gêné, je me suis tourné vers Boris Goldsmith.

Alors c'était quel genre de personne ? ai-je demandé. Boris a eu l'air décontenancé.

C'était une personne ordinaire, a-t-il dit d'une voix lente. Il était boucher. Il avait deux camions. Il faisait la route de Bolechow à Lvov.

Boucher, camions, Lvov. Je savais déjà ou, du moins, j'aurais pu le deviner. Je me sentais impuissant.

Et vous avez connu Ester ? ai-je dit, hésitant. Oh oui... J'y allais très souvent. C'était de l'autre côté de la rue. J'habitais déjà là quand ils ont emménagé...

Il avait habité en face de chez eux ! Je me suis souvenu, à ce moment-là, d'un autre moment très précieux, dix-huit mois plus tôt, quand j'avais fait la connaissance d'Olga et de Pyotr et qu'elle avait dit, Znayu, znayu, je les ai connus, je les ai connus. Je n'avais pas rêvé alors que je pourrais m'approcher d'encore plus près. Et maintenant que j'y étais, la seule question à laquelle je pouvais penser, c'était, Vous vous souvenez quand il a emménagé ?

Boris a secoué la tête pour s'excuser et dit, Je ne m'en souviens pas. C'était il y a très longtemps.

La façon dont il a dit C'était il y a très longtemps m'a fait penser au début d'un conte de fées. La pièce est devenue silencieuse. Boris s'est remis à parler.

La maison existait déjà, a-t-il dit. Quand il a emménagé, il a commencé à tout reconstruire. Il l'a transformée complètement. Puis il a acheté les deux camions, des Studebaker. Il avait un service de livraisons avec un partenaire, un type qui s'appelait Schindler.

J'ai jeté un coup d'œil en direction de Matt. Il m'a souri rapidement, mais n'a rien dit.

Boris a poursuivi, Lorsque les Russes sont arrivés en 39, ils ont confisqué ses camions, et à ce moment-là il est parti dans la campagne acheter du bétail pour le gouvernement.

Bétail. Mon grand-père aurait prononcé comme ça : Batail.

Acheter du bétail pour le gouvernement ? ai-je demandé. C'était intéressant : je m'étais toujours demandé ce qui était arrivé à Shmiel pendant ces deux années d'occupation soviétique, entre 1939 et 1941.

Bob a interjeté, Oui, pour le gouvernement, parce qu'il était employé par le gouvernement à ce moment-là.

C'était un employé du gouvernement ! a confirmé Boris, d'une voix forte. Oui, les communistes !

Ce n'est que plus tard que j'ai lu le témoignage d'un survivant sur les années soviétiques : la liquidation et la nationalisation de toutes les entreprises ; les impôts intolérablement élevés, la désintégration du zloty polonais et, par conséquent, l'évaporation soudaine de toutes les liquidités, les queues devant les quelques magasins qui avaient des choses à vendre. Les déportations inattendues, en pleine nuit, des « contre-révolutionnaires bourgeois » vers la Sibérie – une bénédiction cachée, comme l'avenir allait le montrer. J'ai lu ça et j'ai essayé d'imaginer ce que partir dans la campagne acheter du bétail pour le gouvernement avait pu signifier pour Shmiel, qui avait laissé tomber une vie aux Etats-Unis, des années auparavant, pour reconstruire la fortune de sa famille. La liquidation de la vieille entreprise familiale, la saisie des deux camions Studebaker, l'appropriation par un petit fonctionnaire soviétique des responsabilités qui avaient autrefois appartenu au dirigeant du cartel des bouchers et, finalement, l'assignation à un travail subalterne humiliant – même si c'était un travail lié à la profession qu'il connaissait si bien. Ce n'est pas avant que Boris ait dit parti dans la campagne acheter du bétail pour le gouvernement, que j'ai clairement pensé au fait que Shmiel était boucher, qu'il était quelqu'un qui gagnait sa vie avec les animaux, comme l'avait fait sa famille depuis des générations. Lorsque j'étais enfant et que mon grand-père nous rendait visite, il m'emmenait, à un moment donné de son séjour, ainsi que ma mère – il conduisait son break –, jusqu'au centre commercial où, entre un coiffeur et une pharmacie, s'était nichée une boucherie cascher. Cette boucherie, étroite et toujours d'un froid déroutant à cause des casiers ouverts qui couraient le long du sol d'un côté et étaient remplis de foies et d'intestins farcis congelés et sous plastique, était tenue par deux frères avec qui mon grand-père passait un bon moment à parler en yiddish. Je me suis souvent demandé, à l'époque, pourquoi nous repartions presque toujours sans rien acheter, et c'est seulement lorsque Boris avait dit parti à la campagne acheter du bétail pour le gouvernement que j'ai compris que mon grand-père y allait non seulement pour entendre le son du yiddish, mais pour parler de viande, pour parler du commerce de sa famille.

 

QUELQUE CHOSE M'EST venu à l'esprit pendant que Boris parlait. Si Shmiel avait, à un moment donné, emménagé dans une maison en face de celle de Boris Goldsmith, alors la maison que nous avions visitée à Bolechow, la maison ancestrale des Jäger, la n° 141, où vivaient à présent Stefan et Ulyana, n'était pas, contrairement à ce que j'avais cru, celle dans laquelle Shmiel et sa famille avaient vécu et d'où ils étaient partis pour leurs morts, quelles qu'elles aient pu être. Je voulais en être sûr et j'ai donc continué à interroger Boris.

Il avait donc ses quatre filles quand il a emménagé ?

Boris a eu l'air surpris. Il avait trois filles, a-t-il dit. Je ne me souviens que de trois filles.

Euh, en fait, ai-je dit, elles étaient quatre, mais...

Je ne pense pas qu'elles étaient quatre. Je ne pense vraiment pas...

Boris a pris la photo de Shmiel, Ester et Bronia, qui avait fait le tour de la table et était arrivée devant lui. J'ai pris moi-même quelques photos et, penché sur la table, j'ai montré du doigt.

Lorka, Frydka, Ruchele et Bronia, ai-je dit. A l'autre bout de la table, Meg Grossbard s'est brusquement redressée.

Et Bronia ! a-t-elle dit. Oui !

Elle souriait.

Mais Boris n'était toujours pas convaincu.

Je ne me souviens que de trois, a-t-il insisté. Je suis certain qu'il n'ayait que trois filles.

A ce moment-là, Sarah Greene a souri et dit, Hé bien, ils savent mieux que toi, c'était leur famille !

Tout le monde a ri. Je redoutais en insistant sur ce que je savais être la vérité d'avoir offensé Boris et en suggérant que sa mémoire était défaillante.

De son côté, Boris a abandonné les filles et dit, un peu irrité, Il était boucher. Je ne me souviens pas de ses liens de famille.

Vous vous souvenez qu'un de ses frères est parti pour la Palestine ? ai-je demandé.

Je ne connais pas son frère, a dit sèchement Boris. Juste qu'il avait une famille autrefois.

 

POUR CHANGER DE sujet, j'ai demandé à tout le monde s'il y avait eu d'autres Jäger à Bolechow. Mon grand-père avait dit qu'il avait des cousins qui avaient vécu en ville, quand il était enfant – les cousins Jäger qui étaient, je suppose, parents de sa tante Sima, celle dont nous avions trouvé par hasard la pierre tombale dans le cimetière de Bolechow.

C'est ce que je viens de demander à Jack à l'instant, a dit Mme Grossbard, en se tournant vers moi. Il y avait des Jäger dans le rynek. C'étaient les oncles de Dusia Zimmerman... C'étaient les frères de sa mère. Sa mère était une Jäger. Ils avaient une confiserie, une cukierna.

Elle s'est tournée vers Jack et, en polonais, lui a demandé de traduire cukierna en anglais. Sarah Greene a dit, Un café ?

Meg a levé une main manucurée. Non, non, non, non, a-t-elle dit.

Le quadruple non était, comme j'allais le comprendre au cours de cette journée, une de ses réactions habituelles quand elle était agacée par les imprécisions des autres. Le ton de sa voix était ferme et sans humour.

Pas un café, je suis désolée, a-t-elle dit. Nous n'avions pas de cafés.

Tout le monde a ri et j'étais incapable de dire si c'était à propos de l'irritation de Meg ou de l'absurdité qu'un petit shetl comme Bolechow ait pu avoir quelque chose comme un café.

J'ai connu Frydka toute ma vie, m'a dit Meg. La dernière fois que je l'ai vue, c'était en 42 quand on pouvait encore circuler dans les rues. Et après, je ne sais pas ce qu'elle est devenue. Je n'en ai aucune idée. Mais Lorka, je l'ai rencontrée en janvier ou en février 1942, chez une autre amie, parce qu'il y avait son petit ami qui était là.

J'ai l'habitude des tours et détours de la syntaxe anglaise, lorsqu'elle est filtrée par le polonais, mais je n'étais pas très sûr de savoir du petit ami de laquelle elle parlait. Le petit ami de qui ? ai-je demandé à Meg. Le petit ami de Lorka, a-t-elle répliqué. Yulek Zimmerman, il s'appelait. C'est la dernière fois que je l'ai vue, parce que Yulek avait une jeune sœur qui était notre amie, à Frydka et moi.

Elle a expliqué : au début de 1942, avant que les Juifs ne soient plus autorisés dans les rues de Bolechow, Meg s'était rendue chez les Zimmerman pour voir son amie Dusia Zimmerman, et lorsqu'elle était arrivée, le frère aîné de Dusia, Yulek, était là avec sa petite amie, Lorka Jäger.

Elle avait donc un petit ami, me suis-je dit. Pendant que Meg s'attardait sur cette histoire qu'elle allait me raconter de nouveau, quelques jours plus tard, quand j'irais la voir chez son beau-frère, le vieux M. Grossbard – non sans difficultés, comme on le verra –, j'essayais de me souvenir pourquoi le nom de Zimmerman me rappelait quelque chose. Et je m'en suis souvenu : le dernier jour de notre visite à Bolechow, un an et demi plus tôt, des vieilles femmes, dans la rue, nous avaient dit qu'elles ne connaissaient personne du nom de Jäger, mais qu'elles avaient connu une famille Zimmerman. Mais je n'avais pas voulu m'arrêter pour leur parler parce que les Zimmerman n'avaient rien à voir avec nous.

 

J'AI DEMANDÉ À Meg, Donc vous l'avez connue petite fille ? Je parlais de Frydka.

Oh oui, nous avons grandi ensemble.

Et vous connaissiez un peu les autres sœurs ?

Elle a fait une grimace.

Bien sûr, a-t-elle dit. La dernière, je ne la connaissais pas bien parce qu'elle était petite, mais les autres...

Sa voix a déraillé un peu et elle a souri tristement. J'étais très souvent chez eux, a-t-elle ajouté au bout d'un moment. Ils étaient adorables, ils étaient sympathiques. C'était une maison charmante. Très chaleureuse, très accueillante.

Elle a poursuivi après un silence, Elle n'avait qu'un étage, mais c'était vaste. Elle était peinte en blanc, je m'en souviens.

De nouveau, j'étais déconcerté et frustré – furieux contre moi-même, d'une certaine façon. Elle les avait si bien connus et je n'avais pas le début d'une question qui aurait pu faire jaillir de sa mémoire une impression vivante de ce qu'avait été cette famille disparue. J'ai demandé à Mme Grossbard de parler d'Ester. Nous ne savons absolument rien d'elle, lui ai-je dit.

Euh, a-t-elle répondu en haussant les épaules, comment voulez-vous que je la décrive ? Elle était accueillante, sympathique et... Euh... Je ne peux pas vous en dire plus, parce que la vie...

Tout le monde est resté silencieux un moment, et puis Sarah a rompu le silence en riant. Elle a dit, Elle était probablement comme toutes les autres mères juives !

Meg a réagi. J'avais remarqué à présent qu'elle n'aimait pas que les autres aient le dernier mot. Comme tout le monde – comme moi aussi –, elle voulait avoir le contrôle de son histoire.

Non, non, non, non, a-t-elle dit. Elle était très sympathique, elle avait une personnalité très enjouée. Le père, je ne l'ai pas vu beaucoup, parce qu'il était rarement à la maison, mais la mère, elle était toujours là.

Comme toutes les autres mères juives m'a donné une idée. Et si j'essayais de penser à eux comme à des gens ordinaires plutôt que de les considérer comme des icônes couleur sépia ? J'ai décidé d'essayer de provoquer Mme Grossbard.

Vous savez, lui ai-je dit, vous avez connu ces filles quand elles étaient des petites filles, mais vous les avez aussi connues adolescentes. Est-ce qu'elles avaient de bons rapports avec leurs parents, est-ce qu'elles se plaignaient d'eux ?

Elle a paru troublée, comme si elle ne savait pas où je voulais en venir.

Ecoutez, m'a-t-elle dit, nous étions très jeunes quand la guerre a éclaté...

Oui, me suis-je dit, je sais. Les Archives de l'État polonais m'ont envoyé une copie du certificat de naissance de Frydka. Vingt-deux octobre 1922. Elle n'avait même pas dix-sept ans au début de la guerre, pas tout à fait dix-neuf quand les Soviétiques ont battu en retraite et que les Allemands sont arrivés. Vingt et un, probablement, quand elle est morte – s'il est vrai qu'elle est partie dans la forêt rejoindre les partisans de Babij en 1943, ce qu'il est impossible de savoir avec certitude. Je savais qu'elles étaient toutes jeunes quand la guerre avait éclaté, ces filles, mais j'avais la vague impression, à la façon dont Meg avait évité de parler de Frydka adolescente, qu'elle l'avait fait parce que c'était un sujet qui pouvait conduire à un autre qu'elle était encore moins prête à discuter. Et il se trouve que j'avais raison.

Bob Grunschlag nous a interrompus à cet instant précis. Qui oserait se plaindre de ses parents ? a-t-il dit en souriant.

Tout le monde a ri. Alors que les gens ricanaient encore, j'ai entendu Meg s'adresser à Jack de l'autre côté de la table, à voix basse. Elle disait : Je ne me souviens pas exactement quand Frydka... était avec Tadzio Szymanski ? Elle était avec Tadzio ?

Entre mon ignorance des prénoms polonais, à ce moment-là, et la façon dont elle avait prononcé ces quatre derniers mots, qui avaient sonné à mon oreille comme elle était avec Tadzio, il m'était impossible de dire quel était ce nom précisément.

J'ai demandé qui était ce Stadzio ou Tadzio Szymanski.

Non, non, non, non, a répondu immédiatement Meg. Sa voix était ferme ; elle avait dû être une formidable jeune femme, ai-je pensé. Puis, elle a rectifié le ton, en l'adoucissant pour faire croire qu'il s'agissait de quelqu'un sans importance.

Frydka était amie avec quelqu'un que vous ne pourriez pas connaître, mais que Jack a connu.

Meg regardait, à cet instant précis, au-delà de Bob, à qui elle a dit, Tu ne sais rien.

Puis, Jack s'est tourné vers Meg et a dit, pour la corriger, Ciszko Szymanski.

Meg a hoché la tête pour faire oui. Ciszko, a-t-elle répété. A mon oreille, ça sonnait comme Chissko. De nouveau, j'ai demandé de quoi ils parlaient. Non, non, non, non. Rien. Rien ?

Jack a dit, J'essayais de me souvenir d'un garçon, un garçon qui n'était pas juif.

Meg a paru agacée.

Quelqu'un sortait avec un garçon qui n'était pas juif ? ai-je demandé.

Attendez un peu, a dit Meg. Non, non, non, non. Cela ne doit pas figurer dans les dossiers officiels.

Jack a ri en pointant le doigt vers moi. Vous voyez, a-t-il dit, vous apprenez des choses maintenant !

Tout le monde a ri, sauf Meg. J'avais l'impression, comme c'est souvent le cas avec ces intuitions, à la fois vague et nette, d'avoir trébuché sur un vieux ragot, sujet à controverses.

Meg m'a regardé et a dit, Vous connaissez cette comédie américaine où le type dit : « J'ai rien fu » ?

Bien sûr que je la connaissais : Hogan's Heroes, le feuilleton des années 1960 sur le camp de prisonniers nazi, dont l'un des personnages était le caporal Schulz, obèse, invariablement victime des adorables bouffonneries des prisonniers de guerre américains, qui insistait auprès de son Kommandant pour dire qu'il était innocent, qu'il n'avait rien vu. J'ai rien fu ! s'écriait-il, et cette réplique déclenchait immanquablement les rires.

Hé bien, a poursuivi Meg, quand j'ai hoché la tête pour dire que je connaissais le feuilleton, j'ai rien fu !

Mais il ne s'agissait pas de télévision. Il ne s'agissait pas d'une comédie. L'histoire qu'elle voulait me cacher était la raison même pour laquelle j'avais fait quinze mille kilomètres afin de pouvoir lui parler.

Continuer : partie 2 sur 4