Les Disparus

Daniel Mendelsohn · Chapitre 3 sur 21

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Les Disparus

1 Le vide sans forme............................................................ 4

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Le vide sans forme

 

JADIS, QUAND J'AVAIS six ou sept ou huit ans, il m'arrivait d'entrer dans une pièce et que certaines personnes se mettent à pleurer. Les pièces où cela avait lieu se trouvaient, le plus souvent, à Miami Beach, en Floride, et les personnes auxquelles je faisais cet étrange effet étaient, comme à peu près tout le monde à Miami Beach au milieu des années 1960, vieilles. Comme à peu près tout le monde à Miami Beach à l'époque (du moins, me semblait-il alors), ces vieilles personnes étaient juives – des Juifs qui avaient tendance, lorsqu'ils échangeaient de précieux potins ou parvenaient à la fin longuement différée d'une histoire ou à la chute d'une plaisanterie, à parler en yiddish ; ce qui, bien entendu, avait pour effet de rendre la chute ou le point culminant de ces histoires incompréhensible à tous ceux d'entre nous qui étions jeunes.

Comme bien des résidents âgés de Miami Beach à cette époque, ces gens vivaient dans des petites maisons ou des appartements qui, pour ceux qui n'y vivaient pas, paraissaient sentir légèrement le renfermé, et qui étaient en général très silencieux, sauf les soirs où retentissaient sur les postes de télévision en noir et blanc les émissions de Red Skelton, de Milton Berle ou de Lawrence Welk. À intervalles réguliers, cependant, leurs appartements renfermés et silencieux s'animaient des voix de jeunes enfants qui avaient pris l'avion depuis les banlieues de Long Island ou du New Jersey pour venir passer quelques semaines en hiver ou au printemps et voir ces vieux Juifs, à qui on les présentait, frétillants de gêne et de maladresse, avant de les obliger à embrasser leurs joues froides et parcheminées.

Embrasser les joues de vieux parents juifs ! On se contorsionnait, on grognait, on voulait courir jusqu'à la piscine chauffée en forme de haricot qui se trouvait derrière la résidence, mais il fallait d'abord embrasser toutes ces joues qui, chez les hommes, avaient une odeur de cave, de lotion capillaire et de Tiparillos, et étaient hérissées de poils si blancs qu'on pouvait souvent les prendre pour des moutons de poussière (comme l'avait cru une fois mon frère, qui avait essayé de retirer la touffe agaçante pour se voir gifler sans ménagement sur la tête) ; et, chez les vieilles femmes, avaient le vague arôme de la poudre de maquillage et de l'huile de cuisine, et étaient aussi douces que les mouchoirs en papier « d'urgence » fourrés au fond de leurs sacs, écrasés là comme des pétales à côté des sels à la violette, des emballages roulés en boule de pastilles pour la toux et des billets froissés... Les billets froissés. Prends ça et garde-le pour Marlene jusqu'à ce que je sorte, avait ordonné la mère de ma mère, que nous appelions Nana, à mon autre grand-mère, en lui tendant un petit sac en cuir rouge contenant un billet de vingt dollars tout fripé, un jour de février 1965, juste avant qu'ils la poussent dans une salle d'opération pour une chirurgie exploratoire. Elle venait d'avoir cinquante-neuf ans et elle ne se sentait pas bien. Ma grand-mère Kay avait obéi et pris le sac avec le billet froissé, et, fidèle à sa parole, elle l'avait donné à ma mère, qui le tenait encore dans ses mains, un certain nombre de jours plus tard, quand Nana, couchée dans un cercueil en pin tout simple, avait été enterrée au cimetière Mount Judah dans le Queens, au milieu d'une section qui appartient (comme vous en informe une inscription sur le portail en granit) à la FIRST BOLECHOWER SICK BENEVOLENT ASSOCIATION. Pour être enterré là, il fallait appartenir à cette association, ce qui signifiait que vous deviez être né dans une petite ville de quelques milliers d'habitants, située de l'autre côté du monde dans une contrée qui avait autrefois appartenu à l'Autriche, puis à la Pologne et à bien d'autres pays ensuite, et appelée Bolechow.

Maintenant, il est vrai que la mère de ma mère – je jouais avec les lobes si doux de ses oreilles chargées de grosses boucles en cristal jaune et bleu, quand j'étais assis sur ses genoux dans le fauteuil à grand dossier de la véranda chez mes parents et, à un moment donné, je l'ai aimée plus que n'importe qui d'autre, ce qui explique sans aucun doute pourquoi sa mort a été le premier événement dont je garde des souvenirs précis, même s'il est vrai que ces souvenirs sont au mieux des fragments (le motif pisciforme et ondulant du carrelage sur les murs de la salle d'attente de l'hôpital ; ma mère me disant quelque chose sur le ton de l'urgence, quelque chose d'important, même s'il allait falloir quarante années pour me souvenir finalement de ce que c'était ; une émotion complexe, faite de désir ardent, de peur et de honte ; le son de l'eau d'un robinet dans un lavabo –, la mère de ma mère n'était pas née à Bolechow et était en réalité la seule de mes quatre grands-parents à être née aux États-Unis : fait qui, au sein d'un groupe de gens désormais disparu, lui avait autrefois donné un certain cachet. Mais son mari, beau et dominateur, mon grand-père, Grandpa, était né et parvenu à la maturité à Bolechow, lui, ses trois frères et ses trois sœurs. Et c'est pour cette raison qu'il avait droit à un emplacement dans cette section particulière du cimetière Mount Judah. Il y est, lui aussi, maintenant enterré, avec sa mère, deux de ses trois sœurs, et un de ses trois frères. L'autre sœur, mère férocement possessive d'un fils unique, a suivi ce fils dans un autre Etat et s'y trouve enterrée. Des deux autres frères, l'un (du moins c'est ce qu'on nous avait toujours dit) avait eu le bon sens et l'anticipation d'émigrer avec sa femme et ses jeunes enfants de la Pologne à la Palestine dans les années 1930 et, résultat de cette sage décision, il avait été enterré, le moment venu, en Israël. Le frère aîné, qui était aussi le plus beau des sept frères et sœurs, le plus adoré et adulé, le prince de la famille, était venu jeune homme à New York, en 1913. Mais, après une année maigre passée là-bas chez une tante et un oncle, il avait décidé qu'il préférait Bolechow. Et donc, après une année aux Etats-Unis, il était rentré – un choix qu'il savait, puisqu'il avait fini par trouver le bonheur et la prospérité, être le bon. Il n'a pas de tombe du tout.

 

CES VIEUX HOMMES et ces vieilles femmes qui, parfois, à ma simple apparition se mettaient à pleurer, ces vieilles personnes juives dont il fallait embrasser les joues, avec leurs bracelets de montre en faux alligator et leurs plaisanteries salaces en yiddish, et leurs lunettes à montures en plastique noir, et le plastique jauni de leur prothèse auditive derrière l'oreille, avec leurs verres remplis à ras bord de whiskey, avec leurs crayons qu'ils vous offraient à chaque fois qu'ils vous voyaient et qui portaient les noms de banques ou de concessions automobiles, avec leurs robes évasées en coton imprimé et leurs trois rangs de perles en plastique blanc, et leurs boucles d'oreilles en cristal transparent, et leur vernis rouge qui brillait et faisait résonner leurs ongles longs, si longs, quand elles jouaient au mah-jong ou à la canasta, ou encore serraient les longues, si longues, cigarettes qu'elles fumaient – ces vieux hommes et ces vieilles femmes, ceux que je pouvais faire pleurer, avaient certaines autres choses en commun. Tous parlaient avec un accent particulier, un accent qui m'était familier parce que c'était celui qui hantait légèrement, mais de façon perceptible, les propos de mon grand-père : pas trop prononcé, puisque au moment où j'ai été assez âgé pour remarquer ce genre de choses, ils avaient vécu ici, en Amérique, pendant un demi-siècle ; mais il y avait encore une rondeur révélatrice, une affectation dans certains mots avec des r et des l, comme chéri ou fabuleux, une façon de mordre dans le t de mots comme terrible, et de transformer en f le v d'autres mots comme (un mot que mon grand-père, qui aimait raconter des histoires, utilisait souvent) vérité. C'est la férité ! disait-il. Ces vieux Juifs avaient tendance à s'interrompre souvent les uns les autres au cours de ces réunions où eux et nous envahissions la salle de séjour mal aérée de l'un d'eux, à couper la parole à celui qui racontait une histoire pour apporter une correction ou pour rappeler ce qui s'était vraiment passé au cours de cette période fabullleuse ou (plus probablement) t-errible, chérrri, j'y atais, je m'a souviens, et je te la dis, c'est la férité.

Plus spécifique et mémorable encore, ils semblaient tous avoir, les uns pour les autres, une seconde série de noms, interchangeables. Cela me troublait et me désorientait, quand j'avais six ou sept ans, parce que je croyais que le nom de, disons, ma Nana était Gertrude, ou parfois Gerty, et je n'arrivais donc pas à comprendre pourquoi, au sein de cette compagnie choisie, en Floride, au cours des grandes réunions familiales qui avaient lieu quarante ans après que la famille despotique et théâtrale de son mari avait débarqué à Ellis Island pour se transformer en Américains (tout en ne cessant jamais de raconter des histoires sur l'Europe), elle devenait Golda. Je ne pouvais pas non plus comprendre pourquoi le frère cadet de mon grand-père, notre oncle Julius, un des fameux distributeurs de crayons publicitaires, qui avait fait un mariage anormalement tardif et que mon grand-père, arrogant et bien habillé, traitait toujours avec cette sorte d'indulgence qu'on réserve aux animaux domestiques mal dressés, devenait soudain Yidl (il fallut des décennies avant que je découvre que le nom sur son extrait de naissance était Judah Aryeh, c'est-à-dire « Lion de Judée »). Et qui était cette Neche – ça avait un peu la sonorité de Nehkhuh – à laquelle mon grand-père faisait de temps en temps allusion comme à sa petite sœur adorée qui, je le savais, était morte brutalement d'une crise cardiaque à l'âge de trente-cinq ans en 1943, à la table de Thanks-giving (raison pour laquelle, m'expliquait mon grand-père, il n'aimait pas cette fête). Qui était cette Nehkhuh, puisque je savais ou croyais savoir que la petite sœur adorée de mon grand-père avait été Tante Jeanette ? Seul mon grand-père, dont le nom était Abraham, avait un surnom qui me paraissait intelligent : Aby. Et cela contribuait à renforcer mon impression qu'il était une personne d'une authenticité transparente et totale, une personne en qui on pouvait avoir confiance.

Parmi ces gens, il y en avait certains qui pleuraient lorsqu'ils me voyaient. J'entrais dans la pièce et ils me regardaient (des femmes, pour la plupart), et elles portaient leurs mains tordues, avec ces bagues et ces nœuds déformés, gonflés et durs comme ceux d'un arbre qu'étaient leurs phalanges, elles portaient ces mains sur leurs joues desséchées et disaient, d'une voix un peu essoufflée et dramatique, Oy, er zett oys zeyer eynlikh tzu Shmiel !

Oh, comme il ressemble à Shmiel !

Et elles se mettaient à pleurer ou à pousser des petits cris étouffés, tout en se balançant d'avant en arrière, leurs pulls roses ou leurs coupe-vent tressautant sur leurs épaules affaissées, et commençait alors une longue rafale de phrases en yiddish dont, à cette époque, j'étais évidemment exclu.

 

DE CE SHMIEL, bien entendu, je savais quelque chose : le frère aîné de mon grand-père qui, avec sa femme et ses quatre filles superbes, avait été tué par les nazis pendant la guerre. Shmiel. Tué par les nazis. C'était là, nous le comprenions tous, la légende non écrite des quelques photos que nous avions de lui et de sa famille, qui étaient désormais rangées soigneusement dans un sac en plastique, à l'intérieur d'une boîte qui se trouvait elle-même à l'intérieur d'un carton dans la cave de ma mère. Un homme d'affaires à l'allure prospère, âgé de cinquante-cinq ans environ, se tenant, avec la fierté d'un possédant, devant un camion, en compagnie de deux chauffeurs en uniforme ; une famille rassemblée autour d'une table, les parents, les quatre petites filles, un étranger inconnu ; un homme élégant en manteau à col de fourrure, portant un chapeau mou ; deux jeunes gens en uniforme de la Première Guerre mondiale, dont je savais que l'un était Shmiel à l'âge de vingt et un ans, tandis que l'identité de l'autre était impossible à deviner, inconnue et inconnaissable... Inconnue et inconnaissable : cela pouvait paraître frustrant, mais cela conférait aussi une certaine allure. Les photos de Shmiel et de sa famille étaient, après tout, plus fascinantes que n'importe quelles autres photos de famille scrupuleusement conservées dans les archives de la famille de ma mère, précisément parce que nous ne savions presque rien de lui, d'eux. Leurs visages sans sourires, sans paroles, semblaient, de ce fait, plus captivants.

Pendant longtemps, il n'y a eu que les photos muettes et, de temps en temps, une vibration désagréable dans l'air lorsque le nom de Shmiel était prononcé. Cela n'arrivait pas souvent, du temps où mon grand-père était encore vivant, parce que nous savions que c'était la grande tragédie de sa vie, le fait que son frère et sa belle-sœur, et ses quatre nièces, avaient été tués par les nazis. Même moi qui, lorsqu'il nous rendait visite, adorais m'asseoir à ses pieds fourrés dans les pantoufles en cuir souple et écouter ses nombreuses histoires sur « la famille », ce qui voulait dire naturellement sa famille, dont le nom avait été autrefois Jäger (et qui, obligée de renoncer à Yumlaut au-dessus du a lorsqu'ils étaient arrivés en Amérique, était devenu successivement Yaegers, Yagers, Jagers et enfin Jaegers, comme lui : toutes ces orthographes figurent sur les pierres tombales à Mount Judah), cette famille qui, pendant des siècles, avait possédé une boucherie et ensuite, beaucoup plus tard, une affaire de viande en gros à Bolechow, une jolie ville, une petite ville animée, un shtetl, un endroit célèbre pour son bois, sa viande et sa maroquinerie que ses marchands expédiaient à travers toute l'Europe, un endroit où une personne pouvait bien vivre, un endroit magnifique au pied des montagnes – même moi qui étais si proche de lui, qui, en grandissant, lui posais si souvent des questions sur les histoires de famille, l'histoire, les dates, les noms, les descriptions, les lieux, qu'il lui arrivait d'écrire, lorsqu'il y répondait (sur de minces feuilles de papier à l'en-tête de la compagnie qu'il avait possédée autrefois, à l'encre bleue d'un gros stylo à plume Parker), Cher Daniel, s'il te plaît, ne me pose plus de questions sur la mishpuchah, parce que je suis un vieil homme et je ne peux plus me souvenir de rien, et de plus es-tu bien sûr de vouloir retrouver d'autres parents ? ! – même moi, je me sentais mal d'en parler de cette chose horrible qui était arrivée à Shmiel, son propre frère. Tué par les nazis. Il m'était difficile, quand j'étais enfant et que j'ai commencé à entendre le refrain sur Shmiel et sa famille disparue, d'imaginer ce que cela signifiait exactement. Même par la suite, après que j'ai été assez âgé pour avoir appris des choses sur la guerre, vu des documentaires, regardé avec mes parents l'épisode d'une série d'émissions intitulées The World at War, qui était précédé d'un avertissement terrifiant sur le fait que certaines images du film pouvaient être trop intenses pour de jeunes spectateurs – même après ça, il était difficile d'imaginer comment ils avaient été tués, de saisir les détails, la spécificité de la chose. Quand ? Où ? Comment ? Avec des fusils ? Dans les chambres à gaz ? Mais mon grand-père ne le disait pas. Ce n'est que plus tard que j'ai compris qu'il ne disait rien parce qu'il ne savait pas ou, du moins, qu'il n'en savait pas assez et que le fait de ne pas savoir était ce qui, en partie, le tourmentait.

Et donc je n'en parlais pas. Je me contentais d'évoquer des sujets rassurants, de poser des questions qui l'autorisaient à être drôle, ce qu'il aimait être, comme dans la lettre suivante qu'il m'a écrite juste après mon quatorzième anniversaire :

20 mai 74

Cher Daniel,

Bien reçu ta lettre avec toutes tes questions, mais, désolé, je n'ai pas été en mesure de te donner toutes les réponses. J'ai noté que tu me demandais dans ta lettre si tu ne perturbais pas mon emploi du temps chargé avec toutes tes questions, la réponse est NON

J'ai noté que tu étais très heureux du fait que je me suis souvenu du nom de la femme d'HERSH. Je suis heureux aussi, parce que Hersh est mon grand-père et Feige est ma grand-mère.

Maintenant, en ce qui concerne les dates de Naissance de chacun d'eux, je ne sais pas parce que je n'étais pas là, mais lorsque le MESSIE viendra et que tous les parents seront Réunis, je le leur demanderai...

Un addendum figure dans cette lettre et il est adressé à ma sœur et à mon plus jeune frère :

Très chère Jennifer et cher Éric,

Nous vous remercions tous les deux pour votre merveilleuse lettre, et nous sommes tout particulièrement heureux parce que vous n'avez pas de questions à poser sur la Mishpacha.

 

CHÈRE JENNIFER

J'ALLAIS ENVOYER À TON FRÈRE ÉRIC ET À TOI UN PEU D'ARGENT MAIS COMME TU LE SAIS JE NE TRAVAILLE PAS ET JE N'AI PAS D’ARGENT. TANTE RAY VOUS AIME DONC BEAUCOUP TOUS LES DEUX, ET TANTE RAY VOUS ENVOIE DEUX DOLLARS CI-JOINT, UN POUR TOI ET UN POUR ÉRIC.

AVEC NOTRE AMOUR ET NOS BAISERS

TANTE RAY ET GRANDPA JAEGER

Très chère Marlene

Sache que ce mardi 28, c'est YISKOR...

Yiskor, yizkor : un service commémoratif. Mon grand-père était toujours soucieux des morts. Chaque été, lorsqu'il nous rendait visite, nous l'emmenions à Mount Judah pour voir ma grand-mère et tous les autres. Nous, les enfants, nous courions un peu partout et regardions d'un regard vide les noms sur les modestes pierres tombales et les plaques, ou encore le monument géant, en forme d'arbre avec ses branches élaguées, pour la commémoration de la sœur aînée de mon grand-père, qui était morte à vingt-six ans, une semaine avant son mariage, du moins c'est ce qu'avait l'habitude de me dire mon grand-père. Certaines de ces pierres portaient des petits autocollants bleu électrique qui disaient SOIN PERPÉTUEL, presque toutes affichaient des prénoms comme STANLEY et IRVING et HERMAN et MERVIN, comme SADIE et PAULINE, prénoms qui, pour les gens de ma génération, semblaient être la quintessence du prénom juif, bien que, selon une de ces ironies que seul un certain passage du temps peut éclaircir, les immigrants juifs d'il y a un siècle, nés avec des prénoms comme SELIG et ITZIG et HERCEL et MORDKO, comme SCHEINDEL et PERL, aient choisi les prénoms de leurs enfants précisément parce qu'ils leur paraissaient très anglais, absolument non juifs. Nous nous promenions alentour et regardions tout ça pendant que mon grand-père, toujours dans un manteau en tweed impeccable, un pantalon aux plis parfaitement écrasés, avec une cravate au nœud extravagant, une pochette de soie sur la poitrine, progressait selon un ordre méticuleux, s'arrêtant devant chaque tombe, celle de sa mère, celle de sa sœur, celle de son frère, celle de sa femme, auxquels il avait survécu, et lisait les prières en hébreu dans une sorte de marmonnement précipité. Si vous roulez le long de l'Interboro Parkway dans le Queens et que vous vous arrêtez près de l'entrée du cimetière Mount Judah, que vous regardez par-dessus le mur de pierre sur la route, vous pouvez tous les voir là, vous pouvez lire les prénoms d'adoption, un peu grandioses, accompagnés des mentions rituelles : FEMME, MÈRE ET GRAND-MÈRE BIEN-AIMÉE ; MARI BIEN-AIMÉ ; MÈRE.

Donc, oui : il était soucieux des morts. Il allait s'écouler de nombreuses années avant que je me rende compte à quel point il était attentif, mon beau et drôle de grand-père, qui connaissait tant d’ histoires, qui s'habillait si fameusement bien : avec son visage ovale si délicatement rasé, ses yeux bleus qui clignaient et son nez droit qui s'achevait par un renflement à peine suggéré, comme si celui qui l'avait conçu avait décidé, à la dernière minute, d'y ajouter une touche d'humour ; avec ses cheveux clairsemés, soigneusement peignés, ses vêtements, son eau de Cologne, ses manucures, ses plaisanteries notoires, et ses histoires intriquées et tragiques.

MON GRAND-PÈRE VENAIT chaque année pendant l'été, puisque le climat de Long Island, l'été, était moins oppressant que celui de Miami Beach. Il passait, chaque fois, quelques semaines, accompagné par l'une des quatre épouses à laquelle il se trouvait marié à ce moment-là. Quand il venait séjourner, il occupait (lui et l'épouse, parfois) la chambre de mon petit frère avec les lits jumeaux étroits. Là, dès son arrivée de l'aéroport, il suspendait son chapeau sur un abat-jour et pliait soigneusement son manteau en tweed sur le dossier d'un fauteuil, et seulement après allait s'occuper de son canari, Schloimele, qui veut dire Petit Salomon en yiddish : poser la cage sur le minuscule bureau d'enfant en chêne, l'arroser de quelques gouttes d'eau simplement pour le rafraîchir un peu. Puis, lentement, méticuleusement, il sortait ses affaires de ses bagages parfaitement faits pour les poser délicatement sur un des deux lits minuscules de cette chambre.

Mon grand-père était fameux (au sens où certains immigrants juifs et leurs familles disent de quelqu'un qu'il est « fameux » pour une chose, ce qui signifie en général que vingt-six personnes environ en ont entendu parler) pour plusieurs choses – son sens de l'humour, les trois femmes qu'il avait épousées et dont, à l'exception de celle qui lui avait survécu, il avait divorcé en rapide succession après la mort de ma grand-mère, sa façon de s'habiller, certaines tragédies familiales, son orthodoxie, sa manière de se rendre mémorable aux serveuses et aux employées de magasin, été après été – mais, pour moi, les deux traits saillants chez lui, c'étaient sa dévotion et ses vêtements merveilleux. Quand j'étais enfant, puis adolescent, ces deux choses me paraissaient être les frontières entre lesquelles résidait son étrangeté, son européanisme : un territoire qui n'appartenait qu'à lui, à personne d'autre, un espace dans lequel il était possible d'être à la fois matérialiste et pieux, apprêté et religieux en même temps.

La première des choses qu'il sortait en défaisant ses bagages, c'était le sac en velours qui contenait les trucs dont il avait besoin pour dire ses prières du matin – pour daven. Cela, il l'a fait tous les jours de sa vie depuis le jour du printemps 1915 où il a fait sa bar-mitsva jusqu'au matin qui a précédé le jour de juin 1980 où il est mort. Dans ce sac de velours bordeaux doublé de satin, sur lequel était brodée en fil d'or une menorah flanquée de deux lions de Judée rampants, se trouvaient : son yarmulke ; un énorme taies à l'ancienne, blanc et bleu délavé, avec ses franges qui chatouillaient, et dans lequel, conformément aux instructions qu'il m'avait scrupuleusement dictées au cours d'une chaude journée de 1972, quand j'avais douze ans, un an avant ma bar-mitsva, il a été enterré ce jour de juin ; et les phylactères en cuir, ou tefillin, qu'il liait autour de sa tête et de son avant-bras gauche, chaque matin, pendant que nous le regardions, muets de crainte et d'admiration, faire les prières liturgiques. Pour nous, c'était une vision à la fois bizarre et majestueuse : tous les matins, après le lever du soleil, tout en murmurant en hébreu, il passait l'immense taies délavé et le yarmulke, puis enlaçait son avant-bras avec les liens de cuir, puis entourait autour de sa tête la large bande de cuir à laquelle était attachée une petite boîte de cuir contenant les versets de la Torah, qu'il calait au milieu de son front, sortait son siddur, le livre des prières quotidiennes, et marmonnait pendant une demi-heure environ des mots qui nous étaient absolument incompréhensibles. Parfois, quand il avait terminé, il nous disait, J'ai placé un bon mot pour vous, puisque vous n'êtes que Réforme. Mon grand-père était un Juif orthodoxe de la vieille école et c'était grâce à lui, plus que toute autre chose, que nous avions un peu de religion : nous allions aux services pendant les fêtes, nous avons fait notre bar-mitsva. Pour autant que je sache, mon père, un scientifique qui ne partageait pas le point de vue de son loquace beau-père, est allé exactement quatre fois à la petite synagogue à laquelle nous appartenions : le matin des bar-mitsva de ses fils.

La séance d'habillage de mon grand-père, chaque matin, n'était en rien moins précise et méticuleuse que le rituel de la prière. Mon grand-père était ce qu'on appelait autrefois un « type chic ». Son allure léchée et apprêtée, ses vêtements élégants étaient l'expression d'une qualité intérieure qui, pour lui et sa famille, caractérisait ce que signifiait être un Jäger, une chose qu'ils appelaient Feinheit : un raffinement qui était à la fois éthique et esthétique. On pouvait toujours compter sur le fait que ses chaussettes seraient assorties à son pull et, s'il est vrai qu'il préférait les chapeaux mous, on pouvait toujours trouver sur leur bandeau une ou deux plumes désinvoltes, jusqu'à ce que la dernière de ses quatre femmes – qui avait perdu son premier mari et une fille de quatorze ans à Auschwitz et dont j'aimais tenir et caresser l'avant-bras doux et tatoué quand j'étais petit, et qui, je pense à présent, ne pouvait supporter une chose aussi frivole qu'une plume sur un chapeau parce qu'elle avait tant perdu – commençât à les arracher systématiquement. Pour une journée d'été classique des années 1970, il aurait pu porter la tenue suivante : pantalon jaune moutarde en laine d'été, parfaitement repassé ; une chemise blanche tissée et non amidonnée sous un gilet en laine à losanges moutarde et blanc ; chaussettes jaune pâle, chaussures en daim blanc, et chapeau mou avec ou sans plume, selon l'année de la décennie 1970 en question. Avant de sortir pour faire plusieurs fois le tour du pâté de maisons ou pour aller au parc, il s'aspergeait les mains d'eau de Cologne 4711 avant de les tapoter sur ses tempes et sur les caroncules de son menton. Et maintenant, disait-il en se frottant les mains manucurées, nous pouvons sortir.

J'observais tout cela soigneusement (ou du moins je le pensais). Il pouvait aussi porter une veste – ce qui me paraissait incroyable, puisqu'il n'y avait ni mariage ni bar-mitsva où aller – dans laquelle il glissait, invariablement, son portefeuille et, dans la poche intérieure de l'autre côté, un porte-billet à l'aspect étrange : long et mince, un peu trop grand au sens où, pour un œil américain, certains articles pour hommes européens paraissent toujours avoir la mauvaise taille ; et dans un cuir, usé jusqu'à lui donner l'aspect du daim, qui était, je m'en rends compte aujourd'hui, de l'autruche, puisque j'en ai hérité, mais qui, à l'époque, m'amusait parce que je trouvais qu'il lui donnait l'allure d'un maquereau. Je m'asseyais sur le lit de mon petit frère pendant qu'il parlait, observant et admirant toutes ses possessions : le gilet à losanges, les chaussures blanches, les ceintures élégantes, la grosse bouteille d'eau de Cologne bleue et dorée, le peigne en écaille avec lequel il plaquait en arrière les cheveux blancs clairsemés, le portefeuille usé et plissé dont je savais, même alors, qu'il ne contenait pas d'argent, incapable que j'étais d'imaginer à ce moment-là ce qu'il pouvait avoir de si précieux pour qu'il le portât chaque fois qu'il s'habillait aussi impeccablement.

C'ÉTAIT L'HOMME DONT j'ai tiré des centaines d'histoires et des milliers de détails au cours des années, les noms de ses grands-parents et de ses grands-oncles et de ses tantes et de ses cousins, les années de leur naissance et de leur mort, le nom de la bonne ukrainienne qu'ils avaient eue quand ils étaient enfants à Bolechow (Lulka), qui avait l'habitude de se plaindre du fait que les enfants avaient « des puits sans fond » à la place de l'estomac, le genre de chapeau que son père, mon arrière-grand-père, portait (des chapeaux mous – il avait été un homme galant à barbichette, aimait dire de son père mon grand-père, un homme plutôt important dans sa petite ville industrieuse, connu pour apporter des bouteilles de Tokay de Hongrie à des partenaires d'affaires potentiels « afin d'arrondir les angles » ; et il était mort brusquement à l'âge de quarante-cinq ans d'une crise cardiaque, dans un spa au milieu des Carpates appelé Jaremcze, où il était allé prendre les eaux pour sa santé ; c'était le début des mauvaises années, la raison pour laquelle, à la fin, presque tous ses enfants avaient dû quitter Bolechow). Grandpa me parlait du parc de la ville, avec sa statue du grand poète polonais du E XIXsiècle, Adam Mickiewicz, et du petit parc de l'autre côté de la place avec son allée de tilleuls. Il récitait pour moi, et je les ai appris, les mots de « Mayn Shtetele Belz », cette petite chanson yiddish en forme de berceuse sur la ville proche de celle où il avait grandi, que sa mère lui avait chantée, dix ans avant que sombre le Titanic -

Mayn heymele, dort vu ikh hob

Mayne kindershe yorn farbrakht.

Belz, mayn shtetele Belz,

In ormen shtibele mit ale

Kinderlekh dort gelakht.

Yedn shabes fleg ikh loyfin dort

Mit der tichne glaych

Tsu zitsen unter dem grinem

Beymele, leyenen bay dem taykh.

Belz, mayn shtetele Belz,

Mayn heymele vu ch 'hob gehat

Di sheyne khaloymes a sakh.

Mon petit foyer, où j'ai passé

Mes années d'enfance ;

Belz, mon shtetl Belz,

Dans un pauvre petit cottage avec tous

Les petits enfants j'ai ri.

A chaque Sabbat j'allais

Avec mon livre de prières

M'asseoir sous le petit arbre

Vert, et lire au bord de la rivière.

Belz, mon shtetl Belz,

Mon petit foyer, où j'ai fait autrefois

Tant de rêves magnifiques...

— j'ai appris ces mots, que j'ai récemment réentendus, bizarre expérience, pour la première fois depuis la mort de mon grand-père, il y a vingt-cinq ans, lors d'une fête à thème sur les « Sixties » dans une boîte à New York, et quand j'ai demandé au DJ où il avait bien pu trouver cette chanson, il m'a tendu, sans cesser de tourner la tête au rythme de l'étrange musique, la pochette usée d'un album de 1960 d'une célèbre chanteuse pop italo-américaine, intitulé Connie Francis Sings Jewish Favorites. Par mon grand-père, j'avais aussi entendu parler du vieil homme des bois ukrainien vivant dans les montagnes au-dessus de Bolechow qui, la nuit précédant Yom Kippour, en constatant qu'un calme inhabituel et, pour lui, effrayant avait envahi les petites villes luisantes sous les collines boisées des Carpates, alors que les Juifs des shtetls se préparaient pour la redoutable fête, était descendu de la montagne pour s'installer dans la maison d'un Juif accueillant, tant cette peur de paysan ukrainien, au cours de cette nuit particulière de l'année, faisait redouter les Juifs et leur Dieu sombre.

Les Ukrainiens, disait de temps à autre mon grand-père, avec un petit soupir de lassitude, pendant qu'il racontait cette histoire. Oukraiiiniens. Les Ukrainiens. Nos goyim.

Il venait donc tous les étés à Long Island et je m'asseyais à ses pieds pendant qu'il parlait. Il parlait de cette sœur aînée qui était morte une semaine avant de se marier, et il parlait de la jeune sœur qui avait été mariée, à l'âge de dix-neuf ans, au fiancé de la sœur aînée, le bossu (disait mon grand-père), le cousin germain presque nain que la première, puis la seconde, de ces filles adorables avait dû épouser parce que, me racontait mon grand-père, le père de ce cousin hideux avait payé les billets de bateau pour faire venir ces deux sœurs, leurs frères et leur mère, avait fait venir toute la famille de mon grand-père aux Etats-Unis et exigé une belle-fille superbe en guise de paiement. Il tenait des propos amers sur la façon dont ce même cousin, qui était aussi une sorte de beau-frère, avait poursuivi mon grand-père sur quarante-deux étages du Chrysler Building après la lecture d'un certain testament en 1947, en brandissant une paire de ciseaux ou peut-être était-ce un coupe-papier ; il parlait de cette méchante tante à lui, la femme de l'oncle qui avait payé son passage pour l'Amérique (la même tante avec qui le frère aîné de mon grand-père, le prince, avait dû vivre pendant son bref séjour aux Etats-Unis en 1913, et peut-être que c'était sa méchanceté qui l'avait décidé à retourner vivre à Bolechow, décision qui paraissait tellement juste à l'époque) ; mon grand-père parlait de cette tante, Tante, qui est, sur les quelques photos qui restent d'elle, une énorme matriarche, au teint terreux, au visage revêche, aux bras replets pendus à son torse comme d'opulentes robes de cour, une femme si formidable que, même aujourd'hui, dans ma famille – même parmi ceux qui sont nés une génération après sa mort –, il est impossible d'entendre le mot Tante sans frissonner.

Et il parlait de la plaisante simplicité des bar-mitsva du Vieux Continent, comparée (vous étiez censé le sentir) à l'extravagance à la fois empesée et empressée des cérémonies d'aujourd'hui : tout d'abord, les cérémonies religieuses dans des temples glacés aux toits pentus et, ensuite, les réceptions dans les salles de restaurant et les country clubs luxueux, à l'occasion desquelles des garçons comme moi lisaient la parashah, la portion de la Torah correspondant à cette semaine-là, et chantaient sans comprendre les portions haftarah, les extraits tirés des Prophètes qui accompagnent chaque parashah, tout en rêvant à la réception suivante et à la promesse de boire furtivement des whiskey sours (c'est dans cet état que j'ai chanté la mienne : une performance qui s'était achevée avec ma voix déraillant complètement, c'en était mortifiant, au moment où je parvenais au tout dernier mot, passant d'un pur soprano au baryton qui la caractérise depuis). Nu, et alors ? disait-il. Tu te levais à cinq heures, ce matin-là, au lieu de six, tu priais une heure de plus dans la shul, et puis tu rentrais chez toi et tu mangeais des petits gâteaux avec le rabbin et ta mère, et ton père, et c'était tout. Il parlait de la façon dont il avait été malade pendant les dix jours de la traversée vers l'Amérique, du temps où, dix ans auparavant, quand il avait dû monter la garde devant une grange remplie de prisonniers de guerre russes, quand il avait seize ans, pendant la Première Guerre mondiale, ce qui expliquait pourquoi il savait le russe, une des nombreuses langues qu'il connaissait ; il parlait du groupe de vagues cousins qui venaient dans le Bronx de temps en temps et qu'on appelait, mystérieusement, « les Allemands ».

Mon grand-père me racontait toutes ces histoires, toutes ces choses, mais il ne parlait jamais de son frère et de sa belle-sœur, et des quatre filles qui, pour moi, ne semblaient pas tant morts qu'égarés, disparus non seulement du monde, mais – de façon plus terrible pour moi – des histoires mêmes de mon grand-père. Ce qui explique pourquoi, de toute cette histoire, de tous ces gens, ceux dont je sais le moins sont les six qui ont été assassinés, ceux qui avaient, me semblait-il alors, l'histoire la plus étonnante de toutes, l'histoire qui méritait le plus d'être racontée. Mais, sur ce sujet, mon grand-père si loquace restait silencieux, et son silence, inhabituel et intense, irradiait le sujet de Shmiel et de sa famille, en les rendant impossibles à mentionner et, par conséquent, inconnaissables.

 

Inconnaissables.

Chaque mot du Pentateuque de Moïse, le cœur de la Bible hébraïque, a été analysé, examiné, interprété et soumis au regard scrutateur d'érudits rigoureux pendant des siècles. Il est généralement admis que le plus grand de tous les commentateurs bibliques était l’érudit français du XIe siècle, le rabbin Chlomo ben Isaac, mieux connu sous le nom de Rachi, qui n'est rien d'autre que l'acronyme formé par les initiales de son titre, de son prénom et de son patronyme : Ra(bbin) Ch(lomo ben) I(saac) - Rachi. Né à Troyes en 1040, Rachi a survécu aux terribles bouleversements de son temps, dont les massacres de Juifs, lesquels étaient, pour ainsi dire, un effet dérivé de la première croisade. Eduqué à Mayence, où il fut l'étudiant de l'homme qui avait été lui-même le meilleur étudiant du célèbre Gershom de Mayence (parce que j'ai toujours eu de bons professeurs, j'adore l'idée de ces généalogies intellectuelles), Rachi a fondé sa propre académie à l'âge de vingt-cinq ans et a vécu assez longtemps pour se voir reconnu comme le plus grand érudit de son temps. Son attention pour chaque mot du texte qu'il étudiait n'avait d'égal que le laconisme radical de son propre style ; c'est peut-être à cause de cela que le commentaire de Rachi sur la Bible a fait l'objet de quelque deux cents autres commentaires. Pour se faire une idée de l'importance de Rachi, il faut savoir que la première bible imprimée en hébreu contenait son commentaire... Il est intéressant, pour moi, de noter que Rachi, tout comme mon grand-oncle Shmiel, n'a eu que des filles, ce qui était, pour autant qu'on sache, une responsabilité plus grande pour un homme d'une certaine ambition en 1040 qu'elle n'était en 1940. Toutefois, les enfants de ces filles de Rachi ont fait fructifier le magnifique héritage de leur grand-père et, pour cette raison, ont été connus sous le nom de baalei tosafot, « Ceux Qui Ont Etendu ».

Même si Rachi fait figure de commentateur prééminent de la Torah – et, par conséquent, de la première parashah dans la Torah, la lecture par laquelle la Torah commence, et qui commence elle-même par non pas un, mais, mystérieusement, deux récits de la Création, et inclut l'histoire d'Adam et Eve et de l'Arbre de la Connaissance, raison pour laquelle c'est une histoire qui a provoqué un commentaire particulièrement rigoureux au cours des millénaires –, il est important d'examiner les interprétations des commentateurs modernes, telles que la traduction récente et le commentaire du rabbin Richard Elliot Friedman qui, dans ses tentatives sincères et pénétrantes pour connecter le texte ancien à la vie contemporaine, est aussi ouvert et sympathique que Rachi est dense et abstrus.

Par exemple, tout au long de son analyse du premier chapitre de la Genèse — dont le nom en hébreu, bereishit, signifie littéralement « au commencement » —, Rachi est attentif à de minuscules détails de sens et de choix des mots que le rabbin Friedman est prêt à laisser passer sans commentaire, alors que Friedman (qui, reconnaît-on, écrit pour un public plus large) se soucie d'élucider des questions plus vastes. Un exemple : les deux érudits reconnaissent tous deux les difficultés fameuses de traduction de la première phrase de Bereishit — bereishit bara Elohim et-hashamayim v'et-ha'aretz. Contrairement à la croyance des millions de gens qui ont la Bible dans la version King James, cette phrase ne signifie pas «Au commencement, Dieu a créé le ciel et la terre », mais doit signifier plutôt quelque chose comme «Au commencement de la création de Dieu du ciel et de la terre... ». Friedman admet à peine le « problème classique » de traduction, sans s'y attarder ; tandis que Rachi dépense une grande quantité d'encre pour dire simplement ce qu'est le problème. Et le problème, en un mot, est que ce que dit littéralement l'hébreu, c'est : «Au commencement de, Dieu a créé le ciel et la terre. » Car le premier mot, bereishit, « au commencement » (b’ « au » + reishit, « commencement »), est normalement suivi d'un autre nom, mais à la première ligne de parashat Bereishit — quand nous nous référons à une parashah comme nom, nous employons la forme « parashat » — ce qui suit le mot bereishit est un verbe : bara, « créé ». Après une longue discussion des questions linguistiques, Rachi finit par résoudre le problème en invoquant certains parallèles tirés d'autres textes où bereishit est suivi d'un verbe plutôt que d'un nom, et c'est cela qui nous permet de traduire ces premiers mots cruciaux comme suit :

Au commencement de la création de Dieu des cieux et du Ciel — quand la terre avait été sans contour et saris forme, et que l'obscurité était sur la face du profond, et que l'esprit de Dieu planait sur la face de l'eau – Dieu a dit : « Que la lumière soit. »

 

La difficulté clé, pour Rachi, c'est que la lecture fausse suggère une chronologie erronée de la Création : que Dieu a créé le ciel, puis la terre, puis la lumière, et ainsi de suite. Mais ce n'est pas ce qui s'est passé, dit Rachi. Si vous vous trompez sur les petits détails, la grande image sera fausse, elle aussi.

La façon dont de minuscules nuances comme l'ordre des mots, leur choix, la grammaire et la syntaxe peuvent avoir des ramifications plus vastes pour la signification complète du texte donne une couleur au commentaire de Rachi dans son ensemble. Selon lui (pour prendre un autre exemple), la tristement célèbre « double ouverture » de la Genèse – le fait qu'elle ne contient pas un, mais deux récits de la Création, le premier commençant avec la création du cosmos et s'achevant avec la création du genre humain (Genèse 1, 1-30), le second se concentrant dès le début sur la création d'Adam et se déplaçant presque immédiatement vers l'histoire d'Eve, du serpent et de l'Expulsion du Jardin d'Eden — est, au fond, un problème de style, assez facilement expliqué. Dans sa discussion de Genèse 2, Rachi anticipe sur les plaintes des lecteurs — la création a été, après tout, traitée dans Genèse 1, 27 — mais déclare que, après avoir lui-même consulté un certain corpus de la sagesse rabbinique, il a découvert une certaine « règle » (numéro treize sur trente-deux, en fait, qui aident à expliquer la Torah), et cette règle dit que lorsqu'une proposition générale ou une histoire est suivie d'un second récit de cette histoire, le second récit est censé être compris comme une explication plus détaillée du premier. Et donc le second récit de la création du genre humain, dans Genèse 2, est pour ainsi dire censé être conçu comme une version améliorée du premier récit que nous avons dans Genèse 1. Comme c'est le cas en effet : car rien dans le premier chapitre de la Genèse, avec son récit chronologique sec de la création du cosmos, de la terre, de sa flore et de sa faune, et enfin du genre humain, ne nous prépare à la riche narration du second chapitre, avec sa fable de l'innocence, de la tromperie, de la trahison, de la dissimulation, de l'expulsion et de la mort pour finir, de l'homme et de la femme dans un endroit protégé, de l'apparition soudaine et catastrophique d'un mystérieux intrus, le serpent, et puis : l'existence paisible détruite. Et au centre de tout ce drame – car Rachi ne s'épargne rien pour expliquer qu'il se trouve bien au centre en effet -le symbole mystérieux et assez émouvant de l'arbre dans le jardin, un arbre qui représente, j'en suis venu à le penser, à la fois le plaisir et la douleur qui naissent de la connaissance des choses.

Aussi intéressant que cela ait pu être, quand je me suis immergé dans la Genèse et ses commentateurs pendant un certain nombre d'années, j'ai naturellement fini par préférer l'explication générale de Friedman sur le pourquoi d'un tel commencement de la Torah. Je dis « naturellement » parce que la question que Friedman se préoccupe de faire comprendre à ses lecteurs est, par essence, une question d'écrivain : comment commencer une histoire ? Pour Friedman, l'ouverture de Bereishit fait penser à une technique que nous connaissons tous grâce aux films : « Comme certains films qui commencent par un long travelling qui se resserre ensuite, écrit-il, le premier chapitre de la Genèse se déplace progressivement d'un plan sur le ciel et la terre pour descendre et se resserrer sur le premier homme et la première femme. Le point focal de l'histoire va continuer à se resserrer : depuis l'univers jusqu’à la terre, au genre humain, à des territoires spécifiques, à des peuples, à une seule famille. » Et cependant, rappelle-t-il à ses lecteurs, les vastes préoccupations cosmiques du récit historico-mondial que nous relate la Torah resteront à l'arrière-plan lorsque nous continuerons à lire, fournissant ainsi le riche substrat de sens qui donne toute sa profondeur à l'histoire de cette famille.

La remarque de Friedman implique que, très vraisemblablement, ce sont souvent les petites choses plutôt que la grande image que l'esprit retient le plus facilement : par exemple, il est plus naturel et plus attrayant pour des lecteurs de comprendre le sens d'un grand événement historique à travers l'histoire d'une seule famille.

COMME ON NE parlait pas beaucoup de Shmiel et comme, lorsqu'on en parlait, c'était souvent sous la forme de murmures ou en yiddish, langue que ma mère parlait avec son père pour préserver leurs secrets – en raison de tout cela, quand j'apprenais quelque chose, c'était en général par hasard.

Un jour, quand j'étais petit, je l'avais entendu parler à son cousin au téléphone et dire un truc du genre, Je croyais qu'ils se cachaient et qu'un voisin les avait dénoncés, non ?

Une autre fois, des années plus tard, j'avais entendu quelqu'un dire, Quatre filles superbes.

Une autre fois encore, j'ai entendu mon grand-père dire à ma mère, Je sais seulement qu'ils se cachaient dans un kessle. Comme je faisais déjà les ajustements nécessaires en raison de son accent, quand je l'avais entendu dire ça, je m'étais simplement demandé, Quel castel ? Bolechow, à en juger par les histoires qu'il m'avait racontées, n'était pas un endroit où trouver des castels ; c'était un endroit tout petit, je le savais, un endroit paisible, une petite ville avec une place, une église ou deux, une shul et des boutiques affairées. C'est bien plus tard, longtemps après que mon grand-père est mort et que j'ai étudié plus sérieusement l'histoire de sa ville, que j'ai appris que Bolechow, comme tant d'autres shtetls polonais, avait été autrefois la propriété d'un aristocrate polonais, et lorsque j'avais su ce fait, j'avais naturellement plaqué cette information nouvelle sur mon souvenir ancien de ce que j'avais entendu mon grand-père dire, Je sais seulement qu'ils se cachaient dans un kessle. Un castel. De toute évidence, Shmiel et sa famille avaient trouvé une cachette dans la grande résidence d'une famille noble qui avait autrefois possédé la ville, et c'était là qu'ils avaient été découverts après avoir été trahis.

À un moment quelconque, j'avais entendu quelqu'un dire, Ce n'était pas le voisin, c'était leur propre bonne, la shiksa. J'ai trouvé ça troublant et bouleversant, puisque nous avions nous aussi une femme de ménage qui était – je savais ce que signifiait shiksa – une femme chrétienne, une Polonaise, en fait. Pendant trente-cinq ans, la femme de ménage polonaise de ma mère, une grande femme aux hanches larges que nous avions fini par considérer et traiter comme une troisième grand-mère, une femme qui, alors que les années 1960 devenaient les années 1970, et les années 1970, les années 1980, en était arrivée à avoir le même genre de corps (comme il est possible de le constater grâce aux quelques photos que nous avons d'elle) que celui qu'avait eu autrefois la femme de Shmiel, Ester, cette femme venait toutes les semaines chez nous pour passer l'aspirateur, faire la poussière, laver le sol, et conseiller ma mère, en temps utile, sur ce qu'elle devait faire de tel ou tel bric-à-brac (C'est l'ordure ! tançait-elle à propos d'un objet de porcelaine ou de cristal. Jette-le à poubelle !). Après que Mme Wilk et ma mère sont devenues amies, et que les visites hebdomadaires à la maison dégénéraient, avec le temps, en déjeuners de plus en plus longs, composés d'œufs durs, de pain, de fromage et de thé, pris à la table de la cuisine devant laquelle les deux femmes, dont les mondes n'étaient pas aussi éloignés qu'ils auraient pu le paraître au premier abord (c'était à Mme Wilk que mon grand-père, lorsqu'il nous rendait visite, racontait en polonais ses plaisanteries scandaleuses et déplacées) ; après des années de mardi au cours duquel elles passaient des heures assises à se plaindre et à échanger certaines histoires – par exemple, celle que Mme Wilk avait fini par confier à ma mère sur la façon, oui, dont on lui avait appris, à elle et aux autres filles polonaises de sa ville de Rzeszow, à haïr les Juifs, et qu'elles étaient bien incapables alors de comprendre que ces histoires sur les Juifs étaient fausses – et aussi certains potins sur les pani, les riches voisines qui ne partageaient pas leurs repas avec leur femme de ménage ; après tout ce temps, au cours duquel les deux femmes étaient devenues amies, Mme Wilk avait commencé à apporter à ma mère des bocaux remplis de délices polonais qu'elle préparait et dont le plus célèbre, à la fois pour le son amusant de son nom et pour l'arôme sublime qu'il diffusait, était quelque chose qu'elle appelait « gawumpkees » : de la viande hachée et épicée, roulée dans des feuilles de chou et nageant dans une sauce rouge très riche...

Cela et, je suppose, le fait que je n'ai pas grandi en Pologne, voilà pourquoi je trouvais si pénible de penser que Shmiel et sa famille avaient été trahis par la bonne shiksa.

Une autre fois, des années plus tard, au cours d'une conversation téléphonique, le cousin germain de ma mère en Israël, Elkana, le fils du frère sioniste qui avait eu le bon sens de quitter la Pologne dans les années 1930, un homme qui, plus que tout autre vivant, me rappelle à présent son oncle, mon grand-père — avec cet air d'autorité omnisciente et ce sens de l'humour tordu, sa largesse pour ce qui est des histoires de famille et de l'amour de la famille, un homme qui, s'il n'avait pas changé son nom de famille pour se conformer à la politique hébraïsante de Ben Gourion dans les années 1950, répondrait encore aujourd'hui au nom d'Elkana Jäger, le nom qu'on lui avait donné à la naissance et qui, à quelques variations d'orthographe près, était le même que celui porté par un homme de quarante-cinq ans qui portait des chapeaux mous et était tombé raide mort, un matin, dans un spa de la province d'un empire qui n'existe plus –, mon cousin Elkana avait dit, Il avait des camions, et les nazis avaient besoin des camions.

Une fois, j'ai entendu quelqu'un dire, Il était l'un des premiers sur la liste.

J'entendais donc ces choses, quand j'étais enfant. Avec le temps, ces bribes de murmures, ces fragments de conversations, que je savais être censé ne pas entendre, ont fini par s'agglutiner pour former les vagues contours de l'histoire que, pendant longtemps, nous avions pensé connaître.

 

Un jour, alors que j'étais un peu plus âgé, j'ai eu l'audace de demander. J'avais presque douze ans, et ma mère et moi gravissions les marches larges et basses de l'escalier de la synagogue à laquelle nous appartenions. C'était l'automne, les Jours Austères : nous nous rendions à l'Yizkor, le service de commémoration. Cette fois-là, ma mère avait dû lire le Kaddish, la prière des morts, uniquement pour sa mère, qui était morte de manière si inattendue après lui avoir confié un billet de vingt dollars (et elle l'a encore : le billet est soigneusement rangé dans le sac en cuir rouge au fond d'un tiroir dans sa maison de Long Island, et elle le sort de temps en temps pour me le montrer, en même temps que les lunettes et la prothèse auditive de mon grand-père, comme si c'étaient des reliques) – « uniquement pour sa mère », puisque tous les autres étaient encore en vie : son père, ses sœurs et ses frères, tous ceux qui étaient venus d'Europe, cinquante ans plus tôt, tous à l'exception de Shmiel. Nous montions lentement les marches basses, ce soir-là, afin que ma mère pût pleurer sa mère. Peut-être que c'était parce que j'avais les yeux bleus, comme elle et sa mère, qu'elle m'avait emmené, ce soir-là. Le soleil se couchait et l'atmosphère s'était soudain rafraîchie, et c'était pour cette raison que ma mère avait décidé de retourner dans le parking pour prendre un pull dans la voiture, et pendant ce bref délai supplémentaire avant que commence l'effrayante (pensais-je) prière, elle s'était mise à parler de sa famille, de ses parents décédés, et j'avais mentionné ceux qui avaient été tués.

Oui, oui, avait dit ma mère. A l'époque, elle était à l'apogée de sa beauté : les pommettes saillantes, la mâchoire carrée, le grand sourire photogénique de star du cinéma, avec les incisives un peu en avant très sexy. Ses cheveux, qui s'étaient assombris avec le temps pour prendre une riche couleur auburn avec quelques mèches blondes, seul signe à présent qu'elle avait été une blonde filasse, comme l'avaient été sa mère et sa grand-mère, comme l'était autrefois mon frère Matt (Matthew, Matt, qui avait le visage fin, quelque peu allongé, les pommettes saillantes, d'une icône de l'Eglise orthodoxe, des yeux couleur ambre, bizarrement félins, et une crinière de cheveux blond platine dont j'étais, avec ma masse de cheveux noirs, bouclés et incontrôlables, secrètement jaloux) – les cheveux de ma mère s'étaient soulevés dans le vent d'automne qui s'était levé. Elle avait soupiré et dit, Oncle Shmiel et sa femme, ils avaient quatre filles superbes.

Au moment où elle avait dit ça, un petit avion était passé au-dessus de nos têtes en faisant beaucoup de bruit et, pendant un instant, j'ai cru qu'elle avait dit fauves et non filles, ce qui m'avait un peu troublé, puisque j'avais toujours su, même si nous savions si peu, que nous savions au moins ceci : ils avaient quatre filles.

Ma confusion n'avait duré qu'un instant, puisque ma mère avait ajouté quelques secondes plus tard, d'une voix légèrement altérée, comme si elle se parlait à elle-même, Ils les ont toutes violées et ils les ont tuées.

J'étais resté pétrifié. J'avais douze ans et j'étais un peu en retard pour mon âge, sexuellement. Ce que j'avais ressenti, quand j'ai entendu cette histoire choquante – d'autant plus choquante, semblait-il, en raison du ton très détaché sur lequel ma mère avait laissé passer cette information, comme si elle s'était adressée non pas à moi, son enfant, mais à un adulte qui avait une parfaite connaissance du monde et de ses cruautés –, ce que j'avais ressenti, plus que tout, c'était de la gêne. Non pas de la gêne vis-à-vis de l'aspect sexuel de l'information dont on venait de me faire part, mais plutôt une gêne du fait que toute envie de la questionner plus avant sur ce détail rare et surprenant pourrait être mal interprétée par ma mère comme l'expression de ma lubricité. Et donc, étranglé par ma propre honte, j'avais laissé passer ce commentaire. Ce qui, bien entendu, avait dû frapper ma mère comme étant plus étrange que si je lui avais demandé de m'en dire plus. Ces choses tournaient à toute vitesse dans ma tête alors que nous gravissions de nouveau les marches de l'escalier de la synagogue et, au moment où j'ai été capable de formuler, laborieusement, une question sur ce qu'elle venait de dire, formulée d'une manière qui ne paraissait pas déplacée, nous étions arrivés devant la porte et puis à l'intérieur, et il était temps de dire les prières pour les morts.

IL EST IMPOSSIBLE de prier pour les morts si vous ne connaissez pas leurs noms.

Bien entendu, nous connaissions Shmiel : en dehors de tout le reste, c'était le prénom hébraïque de mon frère Andrew. Et, nous le savions, il y avait eu Ester — pas « Esther », comme je l'ai découvert par la suite — la femme. D'elle, je n'ai pratiquement rien su pendant longtemps en dehors de son prénom et, plus tard, de son nom de jeune fille, Schneelicht, que j'ai eu le plaisir obscur de pouvoir traduire en « Neige-lumière », quand j'ai étudié l'allemand à l'université.

Shmiel, donc. Et Ester et Schneelicht. Mais des quatre filles superbes, mon grand-père, pendant toutes ces années où je l'ai connu, toutes ces années où je l'ai interrogé et où je lui ai écrit des lettres remplies de questions numérotées sur la mishpuchah, la famille, n'a pas prononcé une seule fois leur nom. Jusqu'à la mort de mon grand-père, nous ne connaissions que le nom d'une seule fille et cela parce que Shmiel l'avait écrit lui-même au dos d'une de ces photos, de cette écriture volontaire et penchée qui me deviendrait si familière par la suite, après la mort de mon grand-père. Au dos d'un instantané de lui-même, de sa femme corpulente et de sa petite fille en robe sombre, le frère de mon grand-père avait écrit une brève inscription en allemand, Zur Errinerung, puis la date, 25/7/1939, et enfin les noms de Sam, Ester, Bronia, et nous savions donc que le nom de cette fille était Bronia. Les noms sont soulignés au feutre bleu, le genre de stylo préféré de mon grand-père, quand il était vieux, pour écrire ses lettres (il aimait décorer ses lettres avec des illustrations : une de ses favorites était un marin fumant la pipe). Ce soulignage m'intéresse. Pourquoi, je me demande à présent, a-t-il éprouvé le besoin de souligner leurs noms que, de toute évidence, il connaissait ? Est-ce qu'il a fait ça pour lui, au cours des nuits de son grand âge qu'il passait assis, je ne sais quand et combien de temps, à contempler ces photos ? Ou bien est-ce quelque chose qu'il voulait que nous voyions ?

 

Cette formule allemande, Zur Erinnerung, « en souvenir de », apparaît, quelquefois mal orthographiée, toujours écrite de la main énergique de Shmiel, sur presque toutes les photos que Shmiel a envoyées à ses frères et sœurs en Amérique. Elle est là encore, par exemple, au dos d'un instantané sur lequel Shmiel pose avec ses chauffeurs à côté d'un de ses camions, image d'un marchand prospère, cigare dans la main droite, la main gauche enfoncée dans la poche du pantalon, écartant le pan de veste juste assez pour qu'on puisse voir la chaîne de sa montre en or scintiller, sa petite moustache, prématurément blanchie, dans le style brosse à dents rendu célèbre par quelqu'un d'autre, parfaitement taillée. Au dos de la photo, Shmiel a écrit Zur Errinerung an dein Bruder, « pour te souvenir de ton frère », et puis une inscription un peu plus longue qui mentionne la date : le 19 avril 1939. A ses frères et sœurs, Shmiel n'écrivait qu'en allemand, alors que ce n'était pas la langue dans laquelle ils se parlaient autrefois, qui était le yiddish, ni l'une de celles qu'ils employaient pour parler aux Gentils dans leur ville ou dans d'autres villes, qui était soit le polonais, soit l'ukrainien. Pour eux, l'allemand restait la langue supérieure, officielle, la langue du gouvernement et de l'école primaire, une langue qu'ils avaient apprise dans une grande et unique salle de classe où était accroché (je l'ai appris) un grand portrait de l'empereur austro-hongrois, François-Joseph I er, qui serait ensuite remplacé par celui d'Adam Mickiewicz, le grand poète polonais, puis par celui de Staline, puis par celui de Hitler et puis par celui de Staline, et enfin – bon, arrivé à ce point, il n'y avait plus de Jäger pour aller à l'école et voir quel portrait s'y trouvait accroché. Mais c'était l'allemand qu'ils avaient appris, Shmiel, ses frères et ses sœurs, à l'école Baron Hirsch, et c'était l’allemand qu'ils avaient encore en tête quand ils s'écrivaient des choses sérieuses. Par exemple (quatre décennies après que ces frères et sœurs ont appris leurs Du et Sie, et der et dem, et ein-zwei-drei), Ce que tu lis dans les journaux représente à peine dix pour cent de ce qui se passe ici. Ou encore, plus tard, Je vais, pour ma part, écrire une lettre adressée au Président Roosevelt et je vais lui expliquer que tous mes frères et sœurs sont déjà aux Etats-Unis et que mes parents y sont même enterrés, et peut-être que ça marchera.

L'allemand, la langue des choses graves, était celle qu'ils lisaient et écrivaient avec quelques rares fautes d'orthographe ou de grammaire, avec peut-être quelques écarts en yiddish parfois, encore plus rarement en hébreu, qu'ils avaient aussi appris par cœur à l'époque où ils étaient encore des petits garçons et des petites filles, pendant le règne de l'empereur dont l'empire allait très bientôt disparaître. Des écarts comme celui qui figure dans une lettre où Shmiel écrit, Fais tout ce que tu peux pour me sortir de ce Gehenim. Gehenim en hébreu signifie « enfer », et quand j'ai lu cette lettre pour la première fois, au cours d'une année qui était aussi éloignée de celle où Shmiel l'avait écrite que l'était l'année où il l'avait écrite de celle de sa naissance, j'ai été saisi par une soudaine bouffée de quelque chose de si ténu que j'aurais presque pu le perdre complètement : une perception fugace mais intense de ce qu'avaient été, peut-être, son enfance et celle de mon grand-père, de la façon, peut-être, dont leur père, mi-furieux, mi-amusé, avait sans doute employé l'hébreu pour réprimander ses enfants ou se plaindre du Gehenim qu'était devenue sa vie à cause d'eux, ne se doutant pas en 1911 quel genre d'enfer allait devenir sa petite ville.

Donc, l'allemand est la langue qu'ils s'écrivaient. Mais l'unique fois où j'ai entendu mon grand-père parler l'allemand, c'était bien après que Shmiel n'était plus rien d'autre que la terre et l'atmosphère d'une prairie en Ukraine, lorsque mon grand-père, se préparant à contrecœur au départ annuel pour le spa, Bad Gastein, où sa quatrième épouse le forçait à se rendre, avait dit à cette femme (qui avait un numéro tatoué sur l'avant-bras et qui, ayant été une Russe bien élevée, sous d'autres régimes des décennies plus tôt, dédaignait de parler le yiddish), alors qu'ils finissaient de faire leurs nombreux bagages et de préparer les provisions spéciales pour Schloimele : Also, fertig? — Alors, prête? — ce qui explique peut-être pourquoi j'associerais toujours par la suite l'allemand, même après avoir appris à le lire et à le parler, à ces vieux Juifs qu'on forçait à aller dans des endroits où ils ne voulaient pas aller.

Zur Erinnerung, pour te souvenir de moi. Cette photo, avec son inscription, est la raison pour laquelle, jusqu'à une époque bien plus tardive, Shmiel était le seul des six dont nous connaissions le jour et l'année de naissance. Ce 19 avril était son quarante-quatrième anniversaire, mais il n'avait pas écrit « à l'occasion de son 44 e anniversaire » ; il avait opté pour « dans sa 44e année », et en lisant cela, je suis frappé par le fait que le mot que je traduis par « année » est Lebensjahr, qui signifie littéralement « année de vie », et ce choix de mot, bien qu'il soit courant, évidemment, et qu'il n'y ait pas de doute dans mon esprit sur le fait que Shmiel n'y a pas réfléchi à deux fois quand il l'a écrit, me paraît remarquable, sans doute parce que je sais que, en ce jour de printemps où la photo a été prise, il ne lui restait que quatre de ces années de vie à vivre.

 

PAR CONSÉQUENT, NOUS connaissions quelques noms et une date. Après la mort de mon grand-père, certains documents se rapportant à Shmiel, ainsi que d'autres photos qu'aucun d'entre nous n'avions encore vues, sont entrés en notre possession, et c'est seulement lorsque nous avons trouvé ces documents et vu ces photos que nous avons finalement appris, ou cru que nous apprenions, les noms des autres filles. Je dis « cru que nous apprenions » parce que, en raison de certaines particularités de l'écriture désuète de Shmiel (par exemple, sa façon d'ajouter une minuscule ligne horizontale en haut de ses l cursifs, ou bien de faire un y final comme nous écririons aujourd'hui un z final, si nous nous donnions la peine d'écrire des lettres à la main en cursive), nous avions, je l'ai appris ensuite, mal lu un des noms. C'est pourquoi, pendant longtemps, en fait pendant les vingt années qui ont suivi la mort de mon grand-père, nous avons pensé que les noms des quatre filles superbes de Shmiel et d'Ester étaient les suivants :

 

Lorca

Frydka (Frylka ?)

Ruchatz

Bronia

 

Mais, comme je l'ai dit, c'est arrivé après la mort de mon grand-père. Jusque-là, j'avais pensé que tout ce que nous saurions jamais à leur sujet consistait en une date, le 19 avril, et trois noms, Sam, Ester, Bronia ; et, bien entendu, leurs visages qui regardaient depuis ces photos, solennels, souriants, candides, composés, inquiets, oublieux, mais toujours silencieux, et toujours noirs, et gris, et blancs. Ainsi, Shmiel et sa famille, ces parents disparus, trois d'entre eux sans nom, semblaient follement ne pas être à leur place, absence étrange, grise, au cœur de cette présence très vivante, bruyante et souvent incompréhensible, au cœur de ces conversations et de ces histoires ; chiffres immobiles et sans paroles, au sujet desquels, au milieu des parties de mah-jong, des ongles rouges, des cigares, des verres de whiskey avalés au moment de la chute d'une histoire en yiddish, il est impossible d'apprendre quoi que ce soit d'important, si ce n'est ce fait saillant, cette chose horrible qui s'était passée et qui était résumée sous cet unique label, tués par les nazis.

BIEN AVANT QUE nous sachions tout cela, à l'époque où la simple vue de mon visage suffisait à faire pleurer des adultes, bien avant que je commence à tendre l'oreille pour écouter des propos murmurés au téléphone, bien avant ma bar-mitsva, il faut avouer que je n'étais, au mieux, que vaguement curieux, assez peu intéressé par lui, par eux, en dehors peut-être du léger ressentiment provoqué par le fait que cette ressemblance physique faisait de moi une cible pour ces vieilles personnes qui voulaient m'attraper, me serrer, dans ces appartements qui sentaient le renfermé où nous entrions, pendant ces vacances d'été et d'hiver, apportant des boîtes de chocolat et d'oranges confites qui étaient jaunes et vertes et rouges autant qu'orange, ce qui était merveilleux.

La plupart de ces personnes étaient inoffensives et certaines étaient très amusantes. Sur les genoux de ma grand-tante Sarah, la sœur de la mère de mon père, je restais assis, quand j'avais six, sept ou huit ans, ravi de jouer avec ses perles, et secrètement mais fermement décidé à voir mon reflet sur la surface brillante de ses ongles rouges chinois pendant qu'elle jouait au mah-jong avec ses trois sœurs, qui étaient très proches. J'ai un vague souvenir de la maison dans laquelle elle vivait à Miami. Dans ce souvenir, j'avais peut-être cinq ans. A l'intérieur, les adultes et les personnes âgées parlaient de ce dont parlent les adultes et les personnes âgées : les histoires de famille, les récits murmurés des mariages précédents ; les noms des parents auxquels nous ne parlions plus. J'étais sorti pour échapper à la conversation des adultes et je jouais sur une petite pelouse avec mon frère aîné, celui dont le prénom hébraïque était Shmiel, fait dont j'étais jaloux. Andrew et moi jouions sur la pelouse avec ces poupées militaires en plastique populaires à l'époque, appelées G.I. Joe, et j'étais terriblement excité par un accessoire que mes parents venaient de m'acheter, sans doute pour que nous restions tranquilles, les garçons, parce qu’ils parlaient de ce dont ils pouvaient bien parler. Cet accessoire était une mitrailleuse en plastique gris, montée sur un petit trépied en plastique. J'avais soigneusement placé ma mitrailleuse sur le bord d'un petit fossé et j'avais commencé à mitrailler le G.I. Joe de mon frère ; au début, mon frère avait joué le jeu et je dois admettre que la vue de son soldat tombant dans le fossé m'avait donné une sombre sensation de puissance, qui me réjouissait puisqu'il était l'aîné après tout et que je n'avais pas l'habitude de prendre le dessus. Mais, mon frère et moi, nous nous sommes ensuite disputés pour la possession de la mitrailleuse en plastique. Brusquement, il me l'a arrachée de la main – il avait huit ans, je n'en avais que cinq – et l'a jetée dans une bouche dégoût toute proche. J'ai couru en hurlant à l'intérieur de la maison où se trouvaient les adultes, et ma grand-tante Sarah m'a pris sur ses genoux et très vite j'ai été consolé.

Mais certaines de ces vieilles personnes juives, nous savions, enfants, en dépit de notre jeune âge, qu'il fallait les éviter à tout prix. Il y avait, par exemple, Minnie Spieler, la veuve du photographe, avec son nez et ses doigts comme des griffes, et les étranges vêtements de « bohémienne » qu'elle portait ; Minnie Spieler, pour qui était réservé, dans notre cimetière de famille du Queens, un rectangle de sable lisse, avec une petite pancarte plantée dans le sol qui disait RÉSERVÉ À MINA SPIELER, ce qui avait le don de nous terrifier lorsqu'on y allait tous les ans et qu'on nous faisait poser des pierres sur les tombes de nos parents morts, et je me demandais, avec ressentiment, ce qu'elle pouvait bien faire dans le cimetière de notre famille. Minnie, vous ne vouliez surtout pas lui parler ; elle vous prenait le bras dans ses mains en forme de pinces de crabe au cours de ces réunions et elle vous regardait intensément dans les yeux, comme quelqu'un qui a perdu quelque chose et qui espère que vous pourrez peut-être l'aider à la retrouver ; et quand elle s'apercevait que vous n'étiez pas ce qu'elle cherchait, elle se retournait brusquement et partait rôder dans la pièce voisine.

Il y avait donc des gens comme Minnie Spieler, qui avait cessé de venir aux réunions de famille, au bout d'un certain temps – elle avait, disait-on, déménagé en Israël –, ce qui explique pourquoi il ne m'est plus jamais venu à l'esprit de demander de ses nouvelles.

Mais la vieille personne qu'il fallait éviter plus que toute autre, c'était l'homme que nous ne connaissions que sous le nom de Herman le Coiffeur. Lors de ces réunions, au cours desquelles je pouvais, de temps en temps, faire pleurer les gens, ce Herman le Coiffeur faisait son apparition, minuscule et ratatiné, voûté, vieux à un point inimaginable, plus vieux même que mon grand-père, et il essayait de vous murmurer des choses — ou, je devrais plutôt dire, de me murmurer des choses, parce que j'ai toujours eu l'impression que c'était sur moi qu'il se ruait, s'il est possible d'employer ce verbe pour décrire sa démarche traînante, mais décidée ; c'était vers moi qu'il avait l'habitude de se diriger, essayant de m'attraper une main ou un bras, souriant et faisant claquer ses dents qui, je m'en rends compte à présent, n'étaient pas les siennes, murmurant des choses en yiddish, quand il finissait par se rapprocher, et que je ne pouvais donc pas comprendre. Evidemment, je m'éloignais dès que je pouvais me dégager de l'espace entre le mur et lui, et je me précipitais dans les bras de ma mère, qui me donnait un demi-cercle parfait d'orange confite de couleur verte, pendant que, dans l'autre coin de la pièce, Herman riait avec un autre des anciens habitants de Bolechow, les Juifs de la ville dont venait ma famille, pointant le doigt vers moi, souriant avec indulgence et disant que j'étais un frische yingele, un petit garçon impertinent. Je m'éloignais de lui et je rejoignais mes frères, et nous faisions nos petits jeux idiots, qui consistaient parfois à se moquer des mots bizarres qui fusaient de temps en temps dans l'atmosphère, au-dessus de leurs conversations à la fois murmurées et vives, ces mots avec leurs étranges diphtongues plaintives du pays d'autrefois qui provoquaient chez nous de la gêne et nos moqueries. TOOOYYYYBBBBB, criait-on en tournant en rond et en ricanant, TOYB TOYB TOYB ! J'ai grandi en entendant ma mère parler en yiddish à ses parents et j'ai été capable de reconnaître certains mots et certaines phrases assez vite ; mais d'autres – comme vairebinichegraffepototskie, que mon grand-père disait avec un sourire amusé si vous lui demandiez, disons, cinq cents pour acheter un chewing-gum, ou toyb ! – avaient une sonorité si ridicule que nous autres, frische yingelach, nous ne pouvions que rire en les entendant.

Impertinents, nous l'étions peut-être, mais dans ces cas-là je n’ai jamais été réprimandé. Personne ne vous grondait pour avoir essayé d'échapper à Herman le Coiffeur, depuis que, dans son état de confusion, il avait donné à mon frère – celui qui avait tiré les moustaches d'un autre vieillard – tout un rouleau de Tums, un médicament contre les brûlures d'estomac, pensant que c'était des bonbons, et que mon frère avait vomi pendant deux jours. Il fallait être gentil avec les autres vieilles personnes ; mais Herman le Coiffeur, on vous permettait de l'éviter et, après quelques autres voyages en Floride quelques étés et hivers de plus, il n'était plus là quand nous venions, et nous n'avons plus jamais eu à nous faire du souci à cause de lui.