Les Disparus

Daniel Mendelsohn · Chapitre 17 sur 21 · partie 1/4

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Les Disparus

Cinquième partie Vayeira, ou L'Arbre dans le jardin (8 juillet 2005)

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Cinquième partie

Vayeira,

ou

L'Arbre dans le jardin

(8 juillet 2005)

 

... Dans l'état d'esprit où l'on «observe», on est très au-dessous du niveau où l'on se trouve quand on crée.

Marcel Proust, À l'ombre des jeunes filles en fleur

LES FUNÉRAILLES DE MME BEGLEY ont eu lieu un mardi matin, brillant et froid, de la fin du mois de décembre. Elle était morte un samedi, deux jours avant son quatre-vingt-quatorzième anniversaire. Comme d'habitude, elle avait eu raison : je n'avais pas écrit assez vite.

Pendant des mois, elle n'avait pas été bien. Pas pien, pas pien du tout, coupait-elle sur un ton las quand j'étais assez idiot pour commencer une de nos conversations téléphoniques par un mécanique Comment allez-vous ? Je connaissais déjà la réponse à ce moment-là. Même si elle avait commencé à paraître un peu plus frêle, son esprit, pour autant que je pouvais en juger, était intact. Elle écoutait attentivement quand je la tenais au courant de mes voyages, de ma recherche, de mon travail d'écriture ; elle a été très sympathique, de manière presque déconcertante, quand je lui ai annoncé, au cours d'une longue conversation téléphonique un après-midi, que je venais d'apprendre la mort de Dyzia Lew en Biélorussie ; que nous n'irions donc jamais à Minsk. Nous partons tous, un par un, avait-elle dit d'une voix plate. Elle continuait à lire le Times et la New York Review of Books, du début jusqu'à la fin et, pendant toute l'année 2004, elle m'a appelé souvent pour me donner son commentaire sur tel ou tel article que j'avais écrit. Un mois avant sa mort, nous avons parlé au téléphone des tragiques grecs et, de nouveau, elle m'a raconté une histoire que j'avais entendue pour la première fois un jour de janvier, près de cinq ans plus tôt, lorsque j'étais venu, un peu nerveux, lui rendre visite chez elle et qu'elle m'avait servi la première de tant de tasses de thé. L'histoire était la suivante : peu après la fin de la guerre en Pologne, le premier événement culturel organisé avait été une représentation de l'Antigone de Sophocle. Comme nous le savions bien tous les deux, Antigone est une pièce qui parle d'un individu qui se dresse bravement contre un gouvernement autoritaire et qui meurt pour ça. Mais il y a d'autres formes de résistance qui sont impensables dans la tragédie grecque ; par exemple, la survie. Aujourd'hui, lorsque je fais un cours sur la tragédie grecque, je raconte les deux histoires : celle d’Antigone en Pologne et celle de Mme Begley qui s'est cachée et qui a survécu.

Les Grecs, soupirait-elle profondément au téléphone, les Grecs, le théâtre, je les connaissais tous autrefois, j'avais l'habitude d'aller tout voir.

Mais son corps défaillait, je le savais, même si, comme d'habitude, je refusais de penser à la fin, au point où allait finir par conduire cette défaillance. Ses genoux la gênaient, disait-elle chaque fois que nous parlions, chaque fois que je lui rendais visite dans le haut de Lexington Avenue, où elle ne venait plus m'accueillir à la porte, mais m'attendait installée dans son trône, la climatisation éteinte, ou bien assise à la table de la salle à manger, sur la chaise la plus proche de la cuisine, devant les plats de saumon fumé, de petits pains et de pâtisseries en rangs serrés. Quelle importance si je suis coincée ici, avait-elle dit au téléphone avec un ricanement un peu sinistre, au milieu du mois d'août de sa dernière année, quand une panne générale avait privé New York d'électricité, je ne peux pas bouger quoi qu'il en soit ! De mon appartement de la 71 e Rue, j'avais appelé son appartement sur la 94 e Rue pour voir si elle n'avait besoin de rien. Mon téléphone électrique était mort, comme tous les autres, mais j'avais sorti d'un placard un vieux téléphone, un énorme modèle noir des années 1950 que j'avais acheté pour me faire plaisir au marché aux puces. Ce téléphone n'avait pas besoin d'électricité pour fonctionner, pas plus que celui qu'utilisait, je le savais, Mme Begley. En composant laborieusement son numéro, laissant le cadran revenir à sa position initiale après chaque chiffre, procédé dont je n'avais plus entendu le son depuis des années, ce son qui ravivait des souvenirs de ma mère avec le vieux téléphone à cadran dans la cuisine, agitant sa tête blonde en direction de la maison des voisins ; en composant le numéro, je savais que je parviendrais à la joindre. Sa voix, lorsqu'elle avait répondu, semblait animée et étrangement amusée par la surprise, comme si l'excitation provoquée par la crise dans la ville entière était un soulagement par rapport aux nouvelles rassises de sa santé défaillante. Elle m'avait dit que, oui, elle allait bien, que, non, je n'avais pas besoin de lui apporter quoi que ce fût.

J'avais regardé par ma fenêtre les immeubles sombres du côté est de mon quartier et en jouant avec le lourd combiné, j'avais dit, Nous sommes probablement les seules personnes dans New York à pouvoir avoir une conversation téléphonique !

Vous savez pourquoi ? avait-elle murmuré. C'est parce que nous sommes les seuls à avoir gardé ces téléphones ! C'est parce que nous aimons tous les deux les vieilles choses ! Ha !

Elle avait donc des problèmes avec ses genoux. Ou bien elle avait des déficiences de sodium, de calcium ou peut-être de potassium, je ne parviens pas à me souvenir du nom des éléments chimiques qui étaient trop rares ou trop abondants dans son sang, mais je savais qu'une de ces déficiences provoquait un problème qui l'enrageait et la frustrait, qui était une sorte d'aphasie. Elle était au beau milieu d'une conversation et, tout à coup, elle prenait un air à la fois désemparé et enragé, et elle disait, Eccchhh, je n’arrive pas à penser à ce que je veux dire, vous savez ce que c'est, et parfois je le savais, et parfois je ne le savais pas, mais dans un cas comme dans l'autre, je disais, Tout va bien, madame Begley, ce n'est pas important. Deux mots, je l'ai noté, qui n'avaient pas disparu de son vocabulaire au cours de l'été et de l'automne qui ont précédé sa mort, étaient sentimental et plus beau.

Et puis elle a eu une pneumonie, et puis elle a été mieux, et puis elle a été moins bien, et puis elle est morte.

A l'intérieur de la chapelle funéraire de Madison Avenue, devant une modeste pièce remplie de simples bancs bien cirés, le cercueil en pin ordinaire, comme le veut la coutume, attendait. Assises sur ces bancs, une vingtaine de personnes environ : en dehors de la famille, c'était pour l'essentiel des amis de son fils et une poignée de gens qui, comme moi, étaient contre toute attente ses amis. Dans la petite antichambre où nous étions réunis avant que commence le service, une vieille femme minuscule, vraiment minuscule, aussi réduite qu'une idole de tribu, était assise sur une banquette, dans une tenue d'un chic étonnant : un feutre extravagant, un tailleur de couturier, un chemisier à jabot, d'immenses lunettes. Seules ses chaussures sport bizarres, avec d'épaisses semelles, paraissaient ne pas entrer dans le tableau. Elle avait l'air d'avoir cent ans et il se trouve que c'était pratiquement son âge. La femme de Louis m'a attiré vers elle et me l'a présentée. Cette dame avait été la voisine de Mme Begley à Stryj, a dit Anka. La vieille dame a levé vers moi des yeux considérablement agrandis et, en me dévisageant, a dit, Je connais Louis depuis qu'il était bébé ! Maintenant, je suis la dernière !

Mais, pour une fois, parler avec une vieille dame juive ne m'intéressait pas et je me suis contenté de hocher la tête, et puis je l'ai abandonnée rapidement pour aller m'asseoir, en évitant tout contact avec les autres invités. La dernière fois que j'avais enterré un Juif d'une ville de Galicie, cela avait été mon grand-père, et avec toute l'émotion, et avec ma famille, et avec ma mère qui pleurait, c'était passé comme un éclair. J'avais vingt ans. Cette fois, j'en avais plus de quarante. Je savais ce que je perdais.

Pendant que le bref service se déroulait, j'ai sorti une photo que j'avais prise quatre ans plus tôt, au cours d'un déjeuner de fête qu'elle avait donné après mon retour d'Ukraine. Sur la photo, elle était assise à la table de sa salle à manger, sa main élégante, couverte de veines, posée sur la nappe, jetant un regard un peu agacé en direction de l'objectif, son bon œil à moitié ouvert, le visage allongé d'Europe centrale distant et las, mais pas antipathique. Pendant que son fils parlait – Mais quelque chose en elle avait été brisé, a-t-il dit à un moment donné ; de ça je me souviens – et puis ses petits-enfants et enfin son arrière-petite-fille, une adolescente intense, avec des cheveux noirs, des lèvres pleines et des yeux rêveurs qui, j'en suis convaincu, ressemblent de façon remarquable à ce que devaient être ceux de son arrière-grand-mère, et en effet le soir où j'ai posé les yeux pour la première fois sur cette fille, qui était le soir où j'ai fait la connaissance de Mme Begley et qu'elle s'était moquée de moi et avait dit, Bo-LEH-khoof!, le soir où j'avais vu cette fille la première fois, j'avais dit, Oh ! Comme vous ressemblez à votre arrière-grand-mère ! ce qui pourrait être, pour autant que je sache, dans trente ans, le début d'un autre livre – pendant que les enfants, les petits-enfants et l'arrière-petite-fille Begley parlaient, j'ai sorti cette photo et je l'ai regardée tout en la caressant du bout du doigt, tout comme l'avait fait ma mère, tenant elle aussi une photo ordinaire (mais, pour cette raison même, plus authentique) de son père, ce jour de juin 1980, au moment où ils avaient descendu le cercueil de pin dans la terre du cimetière Mount Judah, l'avait caressée et avait répété sans cesse pendant qu'un rabbin, qui n'avait jamais rencontré mon grand-père, procédait au rituel par cœur, ne faisant passer par conséquent rien de significatif, aucun détail authentique, de la personne dont il confiait le corps à la terre, Vous devez dire à quel point il était drôle, il était tellement drôle !

Cela s'était passé un quart de siècle plus tôt. Maintenant le moment était venu d'enterrer Mme Begley qui m'avait donné une seconde chance de connaître quelqu'un de la culture et de l'époque de mon grand-père, de poser les questions que je ne savais pas comment poser quand j'avais vingt ans. Le service a pris fin et la pièce s'est lentement vidée. J'y suis resté après que tout le monde fut sorti, même la vieille copine qui avait été autrefois une jeune épouse au visage frais dans une ville lointaine, qui avait autrefois roucoulé, je suppose, au-dessus du nouveau-né de sa voisine et dit, Ludwik, Ludwik ! en caressant la peau caoutchouteuse du bébé. Je me sentais mal à l'aise à présent : en partie parce qu'il me paraissait étrange de devoir la laisser seule, là, sous le haut plafond de cette pièce anonyme ; et aussi parce que je savais que, une fois que j'aurais passé la porte pour aller dans le hall où la famille s'était alignée et serrait les mains des invités, je ne la reverrais plus jamais. J'ai commencé à marcher vers la porte, mais quelque chose m'a retenu, une hésitation que j'ai ressentie comme une force physique, comme une main ferme posée sur mon épaule, et je me suis retourné pour regarder. Sans me soucier de qui pouvait m'avoir vu et du ridicule de mon comportement, j'ai remonté d'un pas décidé l'allée centrale jusqu'au cercueil et je me suis arrêté devant. J'ai posé la main sur le bois non verni, blanchi avec ses nœuds plus sombres, comme une main vieillie et blanchie est couverte de taches brunes, et tout doucement je l'ai caressé pendant un moment, comme j'aurais caressé le bras d'une personne très âgée, de manière précautionneuse et rassurante à la fois.

J'ai dit, Je vous ai vraiment aimée, madame Begley. Vous allez beaucoup me manquer.

Puis je me suis tourné et j'ai marché vers la porre d'entrée. Je me suis arrêté et retourné pour un dernier regard – je suis, après tout quelqu'un de sentimental –, et je me suis enfin éloigné, et c’est la dernière fois que nous avons parlé.

 

Même si ce n'est pas la fin de la Genèse, parashat Vayeira, qui tire son nom de la manifestation divine à Abraham par laquelle ellecommence – Et Il Apparut –, fournit, selon moi, une conclusion adaptée et satisfaisante, à la fois fascinante d'un point de vue dramatiqueet intense d'un point de vue moral, au récit qui se déploie dans les premières parashot dela Bible hébraïque. Ces lectures retracent l'évolution du Peuple Elu, en réduisant le centre d'intérêt avec une intensitécroissante à mesure que le texte progresse : commençant par le vaste panorama du drame grandiose de l'ensemble de la Création de chaqueespèce et de chaque être vivant, progressant ensuite, comme s'il s'agissaitde poupées russes toujours plus petites, vers l'histoire d'une espèce, l'humanité, puis vers celle d'une famille spécifique et, enfin, vers celle d'un homme en particulier, un homme que Dieu a choisi, Abraham, lepremier Juif Cette histoire d'Abraham et de sa relation avec Dieu,qu'Abraham était le premier être humain à reconnaître comme l'objet d'une crainte véritablement religieuse, prend fin dans parashat Vayeira, qui elle-même s'achève sur deux récits célèbres et angoissants.

Le premier, l'histoire de la destruction de Sodome et de Gomorrhe, récapitule les thèmes évoqués précédemment dans la Genèse, tout en explorant plus profondément les implications morales de l'élection. Voilà, pour commencer, un nouvel exemple d'une annihilation divine : la décision que prend Dieu de détruire un nombre non négligeable d'êtres humains – la population entière de deux métropoles — pour châtier leur méchanceté, événement qui rappelle inévitablement sa décision antérieure, dans Noach, de détruire toute l'humanité, à l'exception de Noé et de sa famille proche. Cette décision a fait naître des préoccupations récurrentes concernant le fait que des innocents peuvent être détruits en même temps que les coupables — problème moral qui est pleinement et finalement traité dans l'histoire de Sodome et de Gomorrhe. De plus, comme il présente une confrontation flagrante entre ceux qui sont élus par Dieu et ceux qui ne le sont pas, et entre ce que signifie le fait d'avoir choisi le bien et ce que signifie d'avoir choisi le mal, parashat Vayeira peut être considérée comme une présentation au lecteur d'une nouvelle série — sans doute la dernière et la plus raffinée — d'actes de distinction si mémorablement décrits au début de la Genèse. Car, comme nous le savons, l'acte de distinguer est la marque même de la création.

Ces répétitions et d'autres de thèmes et de motifs antérieurs me convainquent du fait que parashat Vayeira est conçue pour être ressentie comme un point culminant, comme un résumé. La qualité cyclique du texte s'applique non seulement aux grands thèmes, mais aussi aux détails fugaces. Par exemple : dans cette lecture, nous apprenons que, après la destruction des deux cités jumelles de la plaine, comme on appelle souvent Sodome et Gomorrhe, Abraham continue sa route avec Sarah en direction du Néguev, vers la cité de Gérar. Là, exactement comme il l'avait fait autrefois, le patriarche prétend que sa femme est sa sœur, avec pour résultat que, comme nous l'avons vu auparavant, le roi du coin la prend chez lui, seulement mis en garde de poser la main sur elle par la main de Dieu lui-même, qui donne un avertissement au roi dans un rêve. Quels desseins pouvait avoir ce roi, Abimélek, sur Sarah âgée de quatre-vingt-dix ans, cela reste peu clair, mais le motif récurrent du mensonge du patriarche au sujet de sa femme, aussi maladroit soit-il à ce point de l'histoire, a sûrement pour signification de nous remettre en mémoire, au moment où l'errance de ce couple prend fin (puisque Sarah meurt au début de la parashah suivante), le souvenir de la façon dont cette errance a commencé. Certaines manipulations de la vérité sont inévitables si ce qu'on veut créer est une histoire de forme plaisante.

Voila donc pour Sodome et Gomorrhe. La seconde de ces histoires fascinantes racontées dans parashat Vayeira, l'histoire de l'intention d'Abraham de sacrifier Isaac, suggère habilement – parce qu'elle traite de la relation d'un père avec son jeune fils ainsi qu'avec son parent divin — la façon dont chaque personne constitue en soi un pont entre le passé et l'avenir ; et en présentant enfin Isaac comme un personnage à part entière, l'histoire pose les fondations du récit de la descendance d'Abraham, qui conduira les lecteurs jusqu'à la fin de la Bible hébraïque. Ce récit-là, toutefois, ne nous préoccupera pas dans la mesure où, comme je l'ai dit, lorsque j'ai brièvement étudié la Torah avant de revenir aux Grecs, je suis allé jusqu'à parashat Vayeira, et c'est donc là que nous nous arrêterons.

Je reviendrai aux deux histoires plus tard, mais pour l'instant il semble important d'essayer d'interpréter un des passages les plus connus de Vayeira, ne serait-ce qu’en raison du fait que les deux commentaires que j'ai étudiés pour éclairer ces textes, l'ancien et le moderne, celui de Rachi et celui de Friedman, me donnent l'impression d'avoir échoué à élucider le sens de cet étrange et célèbre incident (ce qui est, cependant, assez mineur pour ne pas nous importuner quand nous envisageons les implications morales plus vastes des deux histoires auxquelles j'ai fait allusion). Je fais ici référence à l'histoire bien connue de la femme de Lot – de la façon dont, alors même qu'elle, son mari et leurs deux filles sont sauvés de la ville condamnée grâce à l'intervention d'un ange de Dieu, et sont physiquement emportés loin de leur maison par des créatures célestes, la femme de Lot transgresse l'interdiction formelle transmise par l'ange de ne pas se retourner pour regarder la ville pendant leur fuite, et à cause de cette transgression est transformée en statue de sel.

De manière choquante, du moins pour moi, Friedman n'a absolument rien à dire au sujet de cet épisode fascinant – peut-être parce qu'il épargne ses munitions d'exégèse pour le moment où c'est vraiment nécessaire, c'est-à-dire pour l'histoire bien plus troublante de la volonté d'Abraham de tuer son propre fils. L'explication de Rachi ne me semble pas non plus, pour une fois, très convaincante. L'érudit français du Moyen Age commence par expliquer l'ordre de l'ange de « ne pas regarder en arrière » comme une sorte de punition : il glose sur le texte « Ne regarde pas derrière toi » en suggérant que, dans la mesure où Lot et sa famille ont péché exactement comme l'ont fait les habitants des cités jumelles et où ils ne sont sauvés qu’en raison de leur relation à Abraham, ce bon prophète, ils n’ont aucun droit d'être les témoins du châtiment des condamnés depuis le point de vue confortable procuré par leur fuite. « Vous ne méritez pas de voir leur châtiment alors que vous êtes sauvés », voilà comment l'érudit français le formule. Quant au sort de la femme de Lot, Rachi explique l'étrange détail de sa métamorphose d'être humain en minéral en disant qu'elle a « péché avec le sel » et qu'elle est par conséquent «frappée par le sel ». Ce « péché avec le sel» est une référence à une tradition midrashique qui dit que la femme de Lot a rejeté la coutume voulant qu'on donne du sel aux invités (la même tradition soutient que, plus tard, sous prétexte d'emprunter du sel à ses voisins, la femme de Lot a dénoncé aux autorités sodomites les actions de son mari né à l'étranger — ce qui fait penser que, à la différence de son mari, elle était probablement native de Sodome).

Aussi ingénieuse soit-elle, cette explication me paraît manquer complètement la signification émotionnelle du texte – sa magnifique, et magnifiquement économique, évocation des sentiments compliqués que la plupart des gens ordinaires, du moins, éprouvent très régulièrement : les regrets déchirants pour les passés que nous devons abandonner, la nostalgie tragique de ce que nous devons laisser derrière nous. Sans doute parce que j'ai fait des études classiques, j'ai été frappé, à la lecture de l'explication donnée de ce passage, par le peu d'attention accordée, le peu d'appréciation donnée par le texte judaïque et ses commentateurs juifs à ce qui me semble être la question évidente posée dans l'histoire de Sodome et de Gomorrhe, la question de la valeur de la beauté et du plaisir. Abraham, nous ne devons pas l'oublier, est né dans une ville, mais il a passé l'essentiel de sa vie en nomade, comme le montre clairement parashat Lech Lecha ; peut-être qu'il a oublié désormais les plaisirs de l'urbanité. Mais la femme de Lot est profondément attachée à sa ville – Rachi la qualifie en fait de « métropole » —, et nous pouvons imaginer que c'est parce que, comme toutes les grandes métropoles, celle que nous rencontrons dans parashat Vayeira offre sans conteste son lot de beauté, de plaisirs rares et compliqués, parmi lesquels, en effet, les vices mêmes pour lesquels la ville a été châtiée. Toutefois, c'est peut-être le païen, l'helléniste qui parle en moi. (Le rabbin Friedman, au contraire, ne peut se résoudre à envisager seulement ce que les gens de Sodome ont l'intention de faire aux deux anges mâles, lorsqu’ils se rassemblent devant la maison de Lot au début du récit, à savoir les violer, interprétation que Rachi accepte placidement en soulignant assez allègrement que si les Sodomites n'avaient pas eu l'intention d'obtenir un plaisir sexuel des anges, Lot n'aurait pas suggéré, comme il le fait de manière sidérante, aux Sodomites de prendre ses deux filles à titre de substitution. Mais, bon, Rachi était français.)

C'est cet échec arbitraire à comprendre Sodome dans son contexte, en tant que métropole ancienne du Proche-Orient, en tant que lieu de plaisirs sophistiqués et même décadents, de beautés hyper-civilisées, qui aboutit à cette incapacité du commentateur à saisir la véritable signification des deux éléments cruciaux de cette histoire : le commandement de l'ange à la famille de Lot de ne pas se retourner vers la ville qu'ils fuient et la transformation de la femme de Lot en statue de sel. Car si vous voyez en Sodome quelque chose de beau – qui le paraîtra encore plus, sans aucun doute, du fait qu’il faut l'abandonner et la perdre à jamais, précisément de la même manière que des parents morts sont toujours plus beaux et meilleurs que ceux qui sont encore en vie –, alors il me paraît clair que Lot et sa famille reçoivent l'ordre de ne pas regarder en arrière non comme une punition mais pour une raison pratique : parce que le regret pour ce que nous avons perdu, pour les passés que nous devons abandonner, empoisonne parfois toute tentative pour commencer une vie nouvelle, ce qui est ce qui attend Lot et sa famille, tout comme l'avaient fait Noé et sa famille, et comme doivent le faire d'une manière ou d'une autre tous ceux qui ont survécu à d'horribles annihilations. Cette explication, à son tour, permet d'expliquer la forme prise par le châtiment de la femme de Lot – si c'est bien un châtiment, ce que je ne crois pas personnellement, dans la mesure où, selon moi, cela ressemble beaucoup plus à un processus naturel, à l'expression inévitable de sa personnalité. Pour ceux qui sont contraints par leur nature de regarder toujours en direction de ce qui est passé, plutôt que vers l'avenir, le grand danger, ce sont les larmes, les sanglots impossibles à contenir dont les Grecs, sinon l'auteur de la Genèse, savaient qu'ils n'étaient pas seulement une douleur mais aussi un plaisir narcotique : une contemplation endeuillée si cristalline, si pure, qu'elle peut finalement vous immobiliser.

OH, DANIEL, NE te retourne pas ! m'a dit ma mère un soir, quelques mois après les funérailles de Mme Begley.

Je l'avais appelée pour sonder un peu sa mémoire. A ce moment-là, je réfléchissais beaucoup au voyage de mon grand-père en Israël en 1956 et je lui avais donc demandé, quelques jours auparavant, si cela ne la dérangeait pas de fouiller dans les archives familiales pour retrouver des photos qui, pensais-je, me seraient utiles – non pas, bien entendu, pour réveiller un souvenir, puisque le voyage avait eu lieu bien avant ma naissance, mais pour fournir une contrepartie visuelle aux histoires que j'avais entendues tant de fois. A cause du coté méticuleux de son sang germanique, elle m'avait demandé de la rappeler quelques jours plus tard ; à ce moment-là, avait-elle dit, elle aurait eu l'occasion de déballer soigneusement les albums de ce que j'avais considéré, depuis l'âge de huit ans, comme leurs bandelettes de momies. A présent, alors que j'étais au téléphone avec elle, un jour d'été, il y a un mois, elle m'annonçait qu'elle avait tout déballé et, toujours au téléphone, elle m'avait décrit les différentes photos, séparant celles que je voulais de celles qui ne me paraissaient pas intéressantes.

Il y avait Nana, disait-elle, assise dans un fauteuil sur le pont du paquebot, elle avait l'air en bonne santé, cette année-là ; il y avait sa mère au cours de la petite fête organisée au moment du départ dans leur cabine, souriante et de bonne humeur, un bras sur les épaules de sa belle-sœur, Tante Sylvia, qui avait l'air déçue, comme d'habitude, et l'autre sur celles de Minnie Spieler qui, conformément à sa réputation bohème, portait un costume d'homme et une cravate. Il y avait d'autres photos, mélangées à l'album VOYAGE EN ISRAËL SS UNITED STATES, des photos qui, observait ma mère avec un agacement un peu trouble dans la voix, n'avaient rien à faire dans cet album. L'unique frère de sa mère, Jack, le beau célibataire blond que son père n'aimait pas (parce qu'il était, me suis-je dit pendant qu'elle parlait, la compétition), il y avait la sœur aînée de sa mère, l'instable qui, vers la fin de sa vie, ne se lavait plus parce qu'elle était convaincue que les Russes avaient mis des électrodes dans ses cheveux, une histoire qui nous faisait hurler de rire quand nous étions petits ; la même sœur aînée avait, en fait, essayé d'empêcher mon grand-père d'épouser ma grand-mère. C'était une histoire que je connaissais par cœur depuis l'âge de dix ans, un classique dans le répertoire de mon grand-père après le dîner : comment Pauline avait rompu les fiançailles trois fois parce que, insistait-elle, sa petite sœur, une bonne Américaine née à New York, ne devrait pas se marier à quelqu'un d'inférieur à sa condition, à un immigrant, à un novice. Mais l'amour avait triomphé de tout ! plaisantait mon grand-père. Et des années plus tard, quand il avait réussi, racheté l'usine des Mittelmark et vraiment prospéré, Pauline s'était approchée de lui un soir, à l'occasion d'un seder ou d'une fête quelconque, une de ces réceptions au cours desquelles ma grand-mère faisait ses célèbres soupes et les desserts qu'elle ne pouvait pas manger, et avait dit, Tu sais quoi, Abe ? Tu as toujours été mon beau-frère préféré ! A quoi mon grand-père répondit du tac au tac, Ah, Pauline... alors maintenant je suis Yenkee Doohddle Dehndee, hein ?

Et de plus, c'était vrai. Personne ne faisait son serment d'allégeance d'une voix plus forte que lui, n'exhibait un plus grand drapeau pour Mémorial Day, ne distribuait plus de cônes de crème glacée, le jour du 4 juillet. Il était venu de loin pour tout ça.

Ma mère répétait donc ces histoires tout en feuilletant ses dossiers qu'elle aime, c'est possible, étiqueter et classer si soigneusement parce que, cent ans avant que nous ayons cette conversation, une marieuse de Bolechow avait choisi pour le jeune veuf Elkune Jäger une fille de Dolina, du nom de Taube Ryfka Mittelmark, Mittelmark, une famille dont le sang allemand s'exprimait, se plaisaient-ils à dire, dans un goût pour l'ordre, de la même façon que certains gènes se manifesteront dans un nez droit et des yeux bleus, ou dans la tendance à contracter le cancer de l'intestin. C'était pendant que ma mère feuilletait ses photos soigneusement classées que je lui ai annoncé que j'avais décidé de retourner en Ukraine, à Bolekhiv (Bolekhiv, comme je dois l'appeler dorénavant, puisque je sais désormais que je n'y retournerai jamais, jamais n'y reviendrai, et pour cette raison – et le fait est que, y étant retourné cette dernière fois, je sais enfin qu'il n'y a maintenant vraiment plus rien à voir, qu'il ne reste plus rien de Bolechow –

je suis enfin prêt à lui laisser prendre sa place dans le présent). Je lui ai dit

que même si je ne me réjouissais pas à l'idée de faire un nouveau voyage – un voyage, de surcroît, vers un endroit où j'étais déjà allé, où j'avais déjà parlé aux gens et vu ce qu'il y avait à voir –, je pensais à présent qu'y retourner serait une façon de mettre un terme à une quête qui avait commencé il y avait si longtemps. Je lui ai dit que je voulais retourner en partie parce que je pensais que, plus que tout autre chose, un retour à Bolekhiv me donnerait une impression d'achèvement ; je pensais qu'il serait intéressant, en dépit de tout ce que nous n'apprendrions jamais, d'opposer ce second et dernier voyage au premier que nous avions fait : marcher de nouveau dans les rues tordues de la ville, armé cette fois de bien plus d'informations que celles dont nous disposions la première fois, quatre ans plus tôt, lorsque nous ne savions presque rien d'autre que six noms. Cette fois, j'aurais mes notes, mes enregistrements, les histoires que j'avais entendues, les descriptions, les cartes que Jack et Shlomo avaient méticuleusement dessinées et m'avaient faxées, toutes les données que j'avais recueillies depuis des années, qui me permettraient désormais de marcher d'un pas confiant dans la ville de ma famille en disant, Voici Dlugosa, la rue où ils habitaient, ici, à cinq mètres de la Magistrat, il y avait la boucherie, là se trouvait l'école, là-bas le bâtiment du Hanoar, ici le Dom Katolicki, ça c'est la route de Taniawa, voici la boucherie des Szymanski, et la rue qui mène à la gare, voici la voie ferrée qui conduit à Belzec. Cette fois, nous savions quelque chose, même si ce n'était pas tout ce que nous avions espéré apprendre. Je pensais que je pourrais terminer, ai-je dit à ma mère, en opposant la totale ignorance lors du premier voyage et la connaissance partielle de ce dernier voyage. En disant, La distance s'accroît à mesure que le temps passe, mais nous avons pu nous approcher juste à temps pour connaître les quelques choses qu'il y avait à connaître. En disant, Il n'y aura jamais aucune certitude, jamais une date, jamais un lieu ; mais regarde tout ce que nous avons appris. Une fin qui montrerait combien nous avions été proches du but, mais aussi combien nous en resterions toujours éloignés.

J'ai donc dit tout cela à ma mère et elle a soupiré. Tu dois vraiment y retourner ? a-t-elle demandé d'une voix angoissée. Est-ce que vous n'êtes pas déjà allés partout, Matthew et toi ? Elle a émis ce petit claquement de langue qu'elle a l'habitude de faire lorsqu'elle se résigne au fait que vous avez pris une mauvaise décision : un double tac tac, formé par le claquement du bout de la langue contre le palais. J'ai supposé, au moment où elle a émis ce son familier, qu'elle le tenait de sa mère, qui le tenait de sa mère, et ainsi de suite, un fil ininterrompu jusqu'à la Russie, jusqu'au XIXe, XVIIIe et XVIIesiècle, jusqu'à Odessa au XVIe siècle et puis au-delà, avant le début de l'ère moderne ; un fil qui se déroulait depuis l'après-midi de juin 2005 au cours duquel ma mère m'a dit de ne pas y retourner, en passant par le jour de son mariage à Manhattan en 1953, le jour du mariage de ses parents dans le Lower East Side en 1928, le jour du second mariage d'Elkune Jäger à Bolechow en 1894 et le jour du mariage de ses propres parents dans la même petite ville en 1846 ; en passant par le jour où l'architecte Ignaz Reiser a vu dans son esprit une certaine forme qui deviendrait par la suite les arches de style mauresque du portail du Zeremonienhalle de la Nouvelle Section juive du Cimetière central de Vienne, le jour où un fonctionnaire autrichien, dans un hameau appelé Dolina, a écrit les mots La mère de cet enfant illégitime s'appelle.,., par le jour où Ber Birkenthal a décidé de coucher sur le papier ses souvenirs dans un hébreu élégant, par le jour impossible à connaître où un Slave anonyme a violé une Juive dans un village près d'Odessa, introduisant ainsi le gène d'une certaine couleur de cheveux et d'yeux dans le génome d'une famille qui s'appellerait un jour Cushman ; en passant par tout cela, par tout ce temps, se déroulant sans interruption à travers ce dimanche de 1943 lorsque le premier convoi de Juifs a quitté la gare de Salonique, ce mercredi de 1941, lorsque la première Aktion à Bolechow a pris fin dans un champ appelé Taniawa, ce vendredi de mars au début de la Renaissance lorsque Ferdinand et Isabelle d'Espagne ont signé l'édit d'expulsion des Juifs, ce mardi de mai 1420 lorsque le duc Albrecht V a chassé les Juifs de Vienne, ce vendredi de 1306 lorsque Philippe le Bel a renvoyé les Juifs de France et s'est approprié les prêts qu'ils avaient fait aux chrétiens de son royaume, ce mardi de 1290 lorsque Edouard Ier a expulsé les Juifs d'Angleterre, en passant à travers tout le Moyen Age, au-delà de Saadia Gaon développant ses arguments savants devant le calife de Bagdad, au-delà du moment où le premier des karaïtes a décidé qu'il n'était pas un Juif comme les autres ; et même encore au-delà, ce tic transmis de mère en fille, qui avait créé un fil, un passage, qu'on pouvait suivre théoriquement avec autant de certitude qu'on peut suivre la trace de l'ADN qui existe dans un certain organisme présent dans chaque cellule humaine, un organisme appelé mitochondrie, un ADN différent de l'ADN présent dans n'importe quelle autre partie de chaque cellule, puisque cet ADN de la mitochondrie est transmis sans changement de la mère à l'enfant, sans être mélangé comme tout autre ADN à l'ADN du père, et fournit par conséquent une chaîne ininterrompue d'ADN depuis le présent jusqu'au passé le plus lointain imaginable, par la seule lignée maternelle. Peut-être, me suis-je demandé en entendant ma mère faire son tac tac de désapprobation, peut-être que ce petit son remontait, à travers les âges, jusqu'à une femme aux cheveux noirs, aux yeux sombres et au nez busqué, d'une ville depuis longtemps disparue, appelée Ur, une femme qui avait émis le même son un après-midi lorsque son fils Abram avait annoncé qu'il partait pour un voyage dont il ne reviendrait peut-être jamais.

Oui, ai-je dit à ma mère, ce jour où elle feuilletait pour moi les photos d'Israël, j'ai vraiment besoin d'y retourner.

Puis, pour l'apaiser, je lui ai dit que j'avais prévu d'écrire un article de voyage sur L'viv pour un magazine. De cette manière, ai-je ajouté, le voyage ne se ferait pas en vain, même si le séjour à Bolekhiv se révélait un échec complet.

Ma mère a émis le même son. Je pouvais entendre aussi le bruit de papiers manipulés alors qu'elle rangeait soigneusement les photos, les menus, les listes de passagers dans leurs enveloppes, leurs sacs en plastique, leurs cartons.

Bien, a-t-elle dit, mais après ce voyage, genug ist genug, OK ?

Je sais, ai-je répondu. Je sais.

Elle a dit, Bon. Très bien chéri, je vais raccrocher. Au revoir et bonne chance.

Cela avait toujours été la façon dont son père et elle se saluaient au téléphone et qu'elle employait désormais avec nous. Mais avant de raccrocher, elle a ajouté quelque chose, qui m'a pris complètement par surprise.

Elle a dit, Les membres de ma famille se sont gâché la vie en regardant toujours vers le passé, et je ne veux pas que tu sois comme eux.

Le 4 juillet, je me suis envolé vers l'Ukraine.

Cette fois encore, je voyageais avec Froma. Parmi toutes les grandes villes autrefois juives de l'Europe de l'Est, L'viv, Lwow, Lemberg, était celle où elle n'était jamais allée. Je savais qu'elle voulait la connaître (Ce sera exactement comme la dernière fois ! s'était-elle écriée quand je l'avais appelée pour lui demander si elle voulait venir, et j'avais souri en me disant, Probablement pas) ; je savais aussi que je ne voulais pas faire le voyage seul. C'était le milieu de l'été et Matt était débordé avec ses mariages et des portraits en studio. Il n'était pas question qu'il puisse m'accompagner.

Je n'ai pas un week-end de libre jusqu'en septembre, m'avait-il répondu quand je l'avais appelé pour savoir s'il voulait prendre quelques ultimes photos de la ville. À ce moment-là, entre les discussions concernant les photos pour le livre et les nouvelles des anciens de Bolechow, j'étais au téléphone avec Matt tous les jours ou presque : chose que je n'aurais pu prédire cinq ans auparavant. Ce n'est pas grave, lui avais-je dit, tu as les photos de Bolechow de la dernière fois, nous pourrons nous en servir. Ne t'inquiète pas. Mais j'ai raccroché le cœur gros. J'avais pris l'habitude de sa présence pendant les longs vols, de le voir me céder le siège de l'allée centrale, de le voir sourire en regardant les dessins du New Yorker, qu'il aimait décrire pour moi plutôt que de me les faire voir ; adorant secrètement son idole de pois dans sa cosse.

Cette fois, donc, pour le tout dernier de tous les voyages, ce serait Froma et moi.

Il y aurait un troisième compagnon de voyage. Mon amie Lane, une photographe, devait nous rejoindre à L'viv au milieu de la semaine que nous devions y passer. Originaire de Caroline du Nord, les cheveux bruns et l'œil vif, elle vivait à New York depuis des années et travaillait depuis quelque temps sur un essai photographique sur les « sites de génocide ». Depuis que je l'avais rencontrée, cinq ans plus tôt, j'avais entendu parler de ses voyages au Rwanda, au Darfour, au Cambodge, en Bosnie, une liste toujours plus longue qui laissait penser que, se plaisait-elle à dire, PLUS JAMAIS ÇA n'était qu'un slogan vide. Lane était donc allée dans tous ces endroits. Son problème, me disait-elle, c'est qu'elle n'avait toujours pas trouvé comment aborder l'Holocauste. Auschwitz, craignait-elle, était devenu un cliché visuel – Ça vous dédouane était la formule qu'elle avait employée un soir, pendant un dîner chez elle, pendant que je regardais les photos qu'elle avait prises. Je pensais à la femme qui avait dit, Si je ne trouve pas une Evian, je vais m'évanouir, au fourgon à bestiaux dans lequel on peut monter à Auschwitz, aux cartes postales électroniques ARBEIT MACHT FREI qu'on peut acheter sur le site du musée de Teresina. Oui, avais-je répondu, je suis d'accord. J'avais ajouté, Si je retourne à Bolekhiv, tu devrais venir avec moi. Si tu t'intéresses aux sites de génocide, il y a pas mal de choses à voir dans le coin. En disant cela, j'avais pensé à Taniawa, qui était alors sur la liste des endroits que je connaissais désormais.

Lane devait donc nous rejoindre à L'viv. Froma et moi avions prévu d'arriver un mardi et de passer la plus grande partie de notre semaine à visiter la ville, à rassembler des informations et des impressions pour l'article de voyage que je devais écrire, et Lane arriverait le samedi, jour où nous irions à Bolekhiv pour prendre des photos, et de là nous pourrions nous rendre dans les villes voisines qui s'étaient appelées autrefois Dolina, Drohobycz, Stryj, Kalusz, Rozniatow, Halych, Rohatyn, Stanislawow, dans ces endroits et d'autres, chacun d'eux ayant son Taniawa, sa fosse commune et son monument. Nous passerions le samedi et le dimanche à rouler pour voir les ruines de la Galicie juive, et puis je rentrerais chez moi une fois pour toutes.

Alex, sourire rayonnant aux lèvres, nous attendait à l'aéroport. Il avait épaissi, une sorte d'ours affectueux, depuis la dernière fois que je l'avais vu. Nous nous connaissions bien désormais et, cette fois, après s'être frayé un chemin à travers la foule, il ne tenait pas un carton marqué MENDELSOHN, mais m'a entouré de ses bras puissants et m'a serré contre lui à me couper le souffle. Je lui ai souri : j'étais content de le revoir. Une des choses qui, pendant ce dernier voyage à L'viv, m'épargnaient la sensation épuisante de « revenir », c'était la perspective de passer beaucoup de temps avec Alex. Je le considérais comme un ami et, comme tel, je pensais pouvoir lui parler d'un certain nombre de questions qui avaient surgi au cours de ma recherche, celle de la nature délicate des relations entre Ukrainiens et Juifs, avant et après la guerre, n'étant pas la moindre. Lorsque j'avais écrit un article sur notre premier voyage à L'viv, trois ans plus tôt, j'avais voulu souligner le contraste entre le refrain que j'avais toujours entendu mon grand-père répéter – les Allemands étaient méchants, les Polonais étaient pires, mais les Ukrainiens étaient les pires de tous (et comment pouvait-il le savoir de toute façon ? qu'est-ce qu'il avait entendu dire ?) – et la réception à laquelle nous avions eu droit partout où nous étions allés en Ukraine, la chaleur spontanée, la générosité et l'amitié que chaque Ukrainien rencontré nous avait manifestées. Il me semblait que le contraste avait quelque chose à voir avec un point spécifique de l'histoire et aussi avec le temps de façon plus générale. Sans aucun doute parce que je me situe entièrement en dehors de l'événement, il est possible pour moi de penser que des choses faites par certains et même de nombreux Ukrainiens pendant la guerre étaient le résultat de circonstances historiques très spécifiques, et il est difficile pour moi de croire que les atrocités commises par les Ukrainiens contre les Juifs en 1942 sont une expression naturelle d'un caractère essentiellement ukrainien, pas plus que je ne peux croire que les atrocités des Serbes commises contre les musulmans de Bosnie en 1992 sont une expression naturelle d'un caractère essentiellement serbe. Je suis donc, peut-être naïvement, peu enclin à condamner les « Ukrainiens » en général, même si je sais que de nombreux Ukrainiens ont commis des atrocités. Toutefois, je suis prêt à accepter d'autres généralisations, par exemple celle qui concerne le ressentiment féroce d'une classe de gens qui, à la fois, ont été des subalternes et se sont perçus comme tels, particulièrement lorsque ces gens ont subi une oppression intolérable – celle imposée par Staline qui a délibérément fait mourir de faim entre cinq et sept millions d'Ukrainiens de 1932 à 1933, ce qui constitue une tragédie nationale qui a galvanisé les Ukrainiens, tout comme l'Holocauste est une tragédie nationale qui a galvanisé les Juifs –, ce ressentiment féroce d'une telle classe de gens, dans des circonstances particulières, pourra exploser en sauvagerie bestiale contre ceux qu'ils jugent responsables de leurs souffrances, même si c'est parfaitement injuste. Et, je le sais, il est plus facile de tenir pour responsables ceux qui sont nos intimes.

Plus généralement, je pensais que la différence entre Les Ukrainiens étaient les pires de tous et ce que nous avons découvert lorsque mes frères, ma sœur et moi sommes allés en Ukraine et y avons été si bien traités par des Ukrainiens qui savaient que nous étions juifs était clairement liée au sujet qui m'intéressait, c'est-à-dire ce qui se perd avec le passage du temps. Pour moi, il est évident que les habitudes et les attitudes culturelles sont, elles aussi, érodées par le temps, et même s'il est vrai qu'un antisémitisme féroce a fait rage au sein de la population ukrainienne d'endroits comme Bolechow, je voulais croire que ce n'était plus le cas – que je n'avais pas plus de raisons de craindre de voyager en Ukraine que de voyager en Allemagne, même si certains des survivants que je connaissais m'avaient mis en garde. Soyez très prudent quand vous retournerez là-bas, m'avait averti Meg, au moment où nous nous apprêtions à repartir d'Australie. Pourquoi, avais-je demandé, vous pensez qu'ils haïssent encore les Juifs ? Elle m'avait jeté un regard un peu las et avait dit, C'est peu dire.

Et, en effet, certains des survivants à qui j'avais fait part de mon amitié pour Alex et, plus généralement, de la réception plaisante des Ukrainiens, m'avaient ri au nez ou, pire, dit que les Ukrainiens n'avaient été gentils avec nous que parce que nous étions américains, parce qu'ils pensaient que nous avions de l'argent à leur donner. Vous n'y étiez pas, vous n'avez rien vu, m'avait dit quelqu'un lorsque j'avais soutenu que les Ukrainiens que j'avais rencontrés, à qui j'avais parlé, avaient été si chaleureux, si accueillants, si gentils avec nous ; et qu'aurais-je pu répondre moi qui juge impossible d'établir des analogies faciles entre différents types d'expériences que les gens de mon milieu, de mon pays et de ma génération ont pu faire et celles faites par certaines personnes pendant la guerre ? Lorsque certains survivants secouaient la tête et me disaient que je ne pouvais rien savoir des Ukrainiens sur la base de mes seules expériences, je concevais qu'ils pussent avoir raison : peut-être que trop de variables avaient changé, peut-être qu'il était impossible de savoir tout simplement, tout comme il est impossible de savoir ce que c'était que d'être dans un convoi à destination de Belzec en 1942 en montant dans le fourgon à bestiaux du musée de l'Holocauste à Washington. Moi, mieux que quiconque, je savais très bien quelles étaient les racines de cette animosité généralisée à l'égard des Ukrainiens – après tout, les survivants auxquels j'avais parlé avaient vu de leurs propres yeux des bébés juifs empalés sur des fourches ukrainiennes et jetés par les fenêtres et projetés contre les murs par des Ukrainiens et piétinés par des Ukrainiens, comme le nouveau-né de Mme Grynberg avait été piétiné quelques minutes après avoir été mis au monde, alors que le cordon ombilical pendait encore entre ses jambes ; eux, et non moi, avaient été les témoins d'une sauvagerie animale si féroce que – c'est un fait établi – les Allemands avaient dû parfois la contenir. Ils l'avaient vu, je ne l'avais pas vu et ne verrais jamais une chose pareille. Pourtant, cette réticence à envisager quoi que ce soit de bon chez les Ukrainiens me frappe par son irrationalité, puisque chaque survivant à qui j'ai parlé a été sauvé par un Ukrainien. Je ne le leur ai pas dit, mais il me semble que les Juifs, plus que n'importe qui d'autre, devraient être conscients du danger qu'il y a à condamner des populations entières.

J'ai donc parlé de tout cela avec Alex pendant mon séjour, ouvertement et franchement. Parce qu'il est historien de formation, tout comme je suis helléniste, il essaie de voir les choses dans leur complexité, se méfie des généralisations, tout comme j'aime regarder les problèmes à travers la lunette de la tragédie grecque qui nous apprend, entre autres, que la véritable tragédie n'est jamais une confrontation directe entre le Bien et le Mal, mais plutôt, de façon plus exquise et plus douloureuse à la fois, un conflit entre deux conceptions du monde irréconciliables. La tragédie de certaines régions de l'Europe de l'Est entre, disons, 1939 et 1944 était, en ce sens, une véritable tragédie puisque – comme je l'ai signalé auparavant – les Juifs de Pologne orientale, qui savaient qu'ils allaient souffrir s'ils se retrouvaient sous domination nazie, avaient accueilli les Soviétiques comme des libérateurs en 1939 quand la Pologne orientale leur avait été cédée provisoirement, comme on le verrait ; tandis que les Ukrainiens de Pologne orientale, qui avaient connu une oppression inimaginable pendant les années 1920 et 1930, avaient vu dans la cession de la Pologne orientale à l'Union soviétique un désastre national et considéré les nazis comme des libérateurs en 1941. Ce n'est pas, évidemment, une formule qui peut tout expliquer, les bébés sur les fourches et les cordons ombilicaux ; mais c'est du moins plus complexe et par conséquent probablement plus correct que la formule qui consiste à envisager les Ukrainiens comme les pires de tous. Alex et moi avons souvent parlé de ce genre de choses au cours de notre séjour et, à la fin, il a haussé les épaules, soupiré et dit, en se faisant l'écho d'autres personnes à qui j'avais parlé ces dernières années, Écoute, il y a eu des gens qui étaient bons et d'autres qui étaient méchants.

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