Les Disparus
1 La Terre promise (été).................................................. 390
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
1
La Terre promise
(été)
C'EST LA FAUTE de mon grand-père si j'ai toujours évité d'aller en Israël.
Ce n'est pas qu'il n'ait pas aimé Israël. Il aimait Israël et il racontait de nombreuses histoires à son sujet. Il y avait, pour commencer, l'histoire, devenue presque un mythe à présent, du voyage de son frère en Palestine dans les années 1930. «Juste à temps ! » disions-nous en chœur, lorsque mon grand-père nous racontait l'émigration fabuleuse et presciente de son frère plus âgé, à peine cinq ans avant que le monde se referme, sans nous rendre compte, au moment où nous le disions, qu'en réagissant de cette façon à l'histoire du frère dont mon grand-père était prêt à parler (celui dont le nom hébraïque était Yitzhak, ou Itzhak, que nous prononcions avec l'accent yiddish : ITZ-ik), nous faisions allusion, ne serait-ce que tacitement, au destin du frère dont il ne parlait pas. Mon grand-père m'expliquait comment, sous la pression de Tante Miriam, la sioniste fervente, son frère Itzhak avait lui aussi échappé au champ magnétique de Bolechow, à l'attraction du passé, à l'attraction exercée par tant de siècles d'histoires et de liens familiaux, et s'était fait une vie pour lui et ses jeunes enfants, les cousins de ma mère, qui allaient prendre en grandissant un nouveau nom israélien, avec pour résultat que le seul Jäger de la génération de mon grand-père qui avait des fils s'était retrouvé avec des enfants et des petits-enfants qui ne portaient pas le nom de Jäger. En effet, plusieurs des nombreux descendants d'Oncle Itzhak, comme j'ai pu le constater quand je suis finalement allé en Israël, ne savaient pas que leur nom de famille était autrefois Jäger.
Oncle Itzhak et Tante Miriam étaient donc partis pour Israël. Ils s'y étaient installés, nous le savions, juste à temps pour éviter la conflagration qui avait détruit tous les autres. Ils y avaient eu des enfants et, par la suite, d'innombrables petits-enfants aux noms bizarres qui sonnaient, pour nous les cousins américains, comme les noms de personnages de films de science-fiction, quelque chose d'à la fois guttural, bref et curieusement chantant : Rami, Nomi, Gil, Gal, Tzakhi et Re'ut. Et là, en Israël, ils avaient fait le genre de choses qui me paraissaient, à moi qui avais été élevé dans un contexte familial différent, à la fois exotiques et peu attrayantes : vécu en communauté dans des maisons tristes, travaillé dans les champs, cueilli des oranges, combattu dans des guerres sans fin, se mariant tous très jeunes et se multipliant. Tous les six mois environ, quand j'étais enfant, nous recevions un de ces minces aérogrammes, presque transparents, de Tante Miriam dans lequel (en infraction à la réglementation des Postes – mais c'était une socialiste ardente) elle avait glissé des tirages Kodacolor étincelants du mariage d'un tel ou de tel autre, et ce qui m'avait frappé à l'époque, c'était le fait que ces Israéliens ne semblaient jamais porter de cravate ou même de veste à l'occasion des événements familiaux importants. Un détail, me direz-vous, mais qui, dans mon esprit, semblait confirmer obscurément le fait que ces gens, au bout du compte, n'étaient pas vraiment des Jäger. Pour moi, lorsque j'étais enfant, il me paraissait évident qu'être un Jäger, comme être juif, avait beaucoup à voir avec des caractéristiques que j'associais à mon grand-père : une élégance vestimentaire, une formalité (ce qui signifie, en termes religieux, une orthodoxie stricte, et, en termes séculiers, pourrait se traduire par le fait qu'on ne voyage jamais qu'en veste et cravate), une sévérité dans l'attitude, des choses qui avaient à voir avec l'Europe, de toute évidence, et pour autant que je pouvais en juger, rien à voir avec un endroit au beau milieu du désert.
Quoi qu'il en soit, mon grand-père aimait profondément Israël, avait aimé Israël depuis le tout début. Il prenait plaisir – et plus tard, après sa mort, ma mère aussi – à raconter l'histoire de la façon dont, pendant le vote des Nations unies sur la création de l'Etat d'Israël en 1947, il était resté assis sur le rebord de la fenêtre de son appartement dans le Bronx, écoutant avec anxiété la retransmission radiophonique du vote, et comment à chaque oui ou non des Etats membres, il notait soigneusement sur une feuille de papier le décompte exact des voix. Et puis, une fois le vote terminé, comment il s'était exclamé, combien ils avaient pleuré !
Avant que ce nouveau pays ait même fêté sa première décennie, avait eu lieu le voyage légendaire sur le grand paquebot qui, contrastant en tout point avec la première traversée de l'Atlantique de mon grand-père, ce voyage terrifiant, difficile et étrange, les avait emmenés dans le plus grand luxe, ma grand-mère et lui, à travers l'océan, non plus vers l'Europe, mais vers l'endroit bien plus ancien qui était à présent nouveau. En février 1956, mon grand-père, ayant pris une retraite anticipée après avoir vendu l'affaire qu'il avait reprise aux Mittelmark et transformée en une entreprise qui portait son nom, JAEGER, avait emmené ma grand-mère à bord du SS United States, le paquebot qui devait les conduire chez Itzhak et Miriam. Le navire était renommé, par-dessus tout, pour sa rapidité, ce qui me surprend à peine : comment en effet mon grand-père, qui avait vu son frère pour la dernière fois trente-cinq ans plus tôt, aurait-il pu attendre ne serait-ce qu'un jour supplémentaire pour le revoir ?
Tout comme il y avait des histoires concernant la luxueuse traversée, les menus et la liste des passagers, que mon grand-père, puis ma mère, avaient soigneusement conservés dans des pochettes en plastique, de telle sorte qu'ils paraissaient presque neufs lorsque, vingt ans après ce voyage, je les ai regardés – tout comme il y avait des histoires concernant la traversée, l'élégance raffinée du paquebot ultramoderne, l'opulence et la variété de la nourriture strictement cascher qui était servie, les spectacles sans fin à bord, il y avait aussi l'histoire du moment tant attendu des retrouvailles. Car, lorsque le grand paquebot a accosté, mon grand-père a perdu patience dans la queue des douanes et, ayant aperçu son frère dans la foule, de l'autre côté de la grande salle, a pris ma grand-mère par la main et l'a poussée à travers les douaniers israéliens alignés et les officiers de l'immigration, en leur disant, à sa manière bien à lui, Je n'ai pas vu mon frère depuis trente ans et ce n'est pas vous qui allez m'en empêcher maintenant ! Ou alors arrêtez-moi !
Et c'est comme ça que mon grand-père a fait son entrée en Israël. Dans ce tout nouveau pays, qui était simultanément très ancien, ma grand-mère et lui ont passé une année entière. Ma mère vous dira encore aujourd'hui que, à l'époque, quand les gens ordinaires ne faisaient pas facilement des appels téléphoniques transatlantiques, son père l'a appelée deux fois d'Israël : la première, lorsque ma grand-mère et lui sont arrivés et, la seconde, le jour de l'anniversaire de ma mère. Le fait d'être dans un pays étranger n'avait pas empêché mon grand-père d'être lui-même, d'être le genre de personne qui aime faire de beaux gestes... d'être un Jäger. Comme il avait un instinct impeccable pour le geste approprié, qu'il soit sentimental ou comique (Bon, Marlene, tout d'abord tu ferais mieux d'arrêter de pleurer, parce que tu sais que tu es moche quand tu pleures... ), il avait tendance à faire naître, chez les gens qui appréciaient ce trait de son caractère, un désir identique de faire des beaux gestes pour lui. Par exemple : mon grand-père avait toujours adoré les oiseaux. Quand j'étais enfant et qu'il venait nous rendre visite pendant l'été, nous allions le chercher à Kennedy Airport, lui et tous les bagages qu'il transportait, les nombreuses valises et la mallette spéciale qui contenait ses pilules, la seule chose qu'il voulait porter lui-même, après que mon père, exaspéré peut-être, mais silencieux, avait tout chargé dans la voiture, c'était la grande cage au sommet arrondi de Shloimeleh, le canari. Salomon. Pourquoi cet oiseau s'appelle-t-il Shloimeleh ? lui avais-je demandé un matin de juillet, quand j'avais quinze ans et qu'il était en train de me dicter (parce que je savais taper à la machine, parce que je m'intéressais beaucoup à sa famille, parce que cela aurait embêté ma mère s'il lui avait demandé de le faire, parce que j'étais heureux de passer le moindre moment seul avec lui) cette longue liste d'instructions concernant ce qui devait se passer à sa mort, un événement auquel il pensait souvent, mais avec bonne humeur, un peu comme on pense à la visite, dans un avenir lointain et néanmoins certain, d'un ami d'enfance avec qui, on le sait, la conversation va s'épuiser rapidement.
Si je devais mourir un samedi ou un vendredi dans la nuit,
(me faisait-il taper)
s'il vous plaît, ne déplacez pas mon corps jusqu'au samedi soir, après le coucher du soleil. Le Chewra Kadishu devrait accomplir le rite funéraire, pas les pompes funèbres. Donnez-leur cent dollars pour le faire. Assurez-vous de faire venir un Juif pour me veiller cette nuit-là et de dire le Thilim. Envoyez immédiatement cent cinquante dollars à Beth Joseph Zvi, à Jérusalem en Israël, à l'attention de M. Davidowitz pour qu’il dise le kaddish pour moi pendant toute l'année. Mon nom est Abraham ben Elkana. S'il vous plaît, utilisez mon grand tales pour l'enterrement.
Pourquoi l'oiseau s'appelle-t-il Shloimeleh ? avait-il répété, une fois signé ce document avec le stylo à plume bleu dont il aimait se servir. Pourquoi pas ? Parce que c'est l'oiseau le plus intelligent auquel j'aie jamais parlé.
C'était parce que mon grand-père aimait tant les oiseaux que son frère Itzhak, qu'il aimait tant et qui, de toute évidence, l'aimait aussi, avait construit pour lui, lorsque ma grand-mère et lui avaient passé cette année en Israël, un pigeonnier sur le toit de leur maison, afin que mon grand-père pût aller s'asseoir et regarder les pigeons tous les soirs, au crépuscule.
Il y avait d'autres histoires sur le voyage en Israël, histoires dans lesquelles mon grand-père apparaissait, bien entendu, comme le héros grandiose ou très malin. Par exemple, il y avait cette histoire où, ma grand-mère s'étant retrouvée à court d'insuline, son mari ne s'était pas soucié d'en trouver, de façon ordinaire, dans une pharmacie ou un hôpital, mais avait appelé le consulat américain pour se faire transporter en vedette jusqu'à un navire de guerre ancré non loin de là et où il était sûr de trouver de l'insuline (Tu le connais, avait ajouté ma mère en me racontant une nouvelle fois l'histoire, récemment, il n'avait peur de personne). Ou celle dans laquelle il avait pris sous son aile les enfants d'un orphelinat, et se rendait à cet orphelinat à pied – aujourd'hui seulement, longtemps après que toute réponse est devenue impossible, je me demande, De qui étaient-ils les enfants ? –, il s'y rendait à pied et emmenait les enfants se promener dans le parc, et leur achetait des bonbons. L'orphelinat était son truc préféré, s'est rappelée ma mère, l'autre jour, quand je lui ai posé des questions sur le voyage de son père en Israël et sur d'autres choses. C'est pour ça que je leur envoie de l'argent. Beth David Zvi. Elle a gloussé, avant de continuer, Je me souviens qu'il m'avait dit : « Le jour où je passe l'arme à gauche, chaque yorsteyt, chaque fête, chaque yontef, envoie-leur un peu d'argent. Mais tu sais, ces Juifs, ils te prendraient tout ce que tu as ! Alors envoie-leur un peu seulement à chaque fois ! » Elle s'est tue un instant et elle a ajouté ensuite, inutilement, Alors c'est ce que j'ai fait.
Mon grand-père est donc resté le même, pendant l'année qu'il a passée en Israël. Ce qui est étrange, compte tenu du fait que mon grand-père parlait beaucoup de son grand voyage en Israël et de son long séjour là-bas, c'est que j'ai su très peu de choses sur Itzhak quand j'étais enfant. Longtemps après que mon grand-père s'est jeté dans l'eau fraîche de la piscine du 1100 West Avenue, à Miami Beach, je me suis rendu compte que je n'avais pas la moindre idée de ce qu'avait été la personnalité d'Itzhak, quels drames avaient rempli sa vie, en dehors de celui d'avoir eu la prescience de quitter Bolechow, poussé par les convictions idéologiques de sa fervente épouse ; comme s'il avait suffi que nous sachions qu'il était Celui Qui Avait Été Assez Intelligent Pour Partir Juste A Temps. Sur Itzhak, je savais exactement deux choses précises. L'une d'elles, je l'ai apprise d'Elkana, son fils, quand je suis finalement allé en Israël : comme mon grand-père, Elkana m'a dit que son père utilisait en souriant une formule rigolote, un peu absurde, en guise de réponse à ses enfants (et, plus tard, à ses petits-enfants) qui lui demandaient de l'argent pour s'acheter une glace ou un bonbon : Qui vous croyez que je suis, grafpototski Je n'avais pas la moindre idée de ce que pouvait vouloir dire grafpototski quand mon grand-père faisait cette réponse à la sonorité ridicule à mes requêtes de quelques pièces, mais ça me paraissait drôle. Bien entendu, à l'époque où j'ai étudié l'allemand, des années plus tard, et que j'ai appris que Graf est le mot correspondant au titre nobiliaire de « comte », j'avais complètement oublié cette phrase absurde de mon grand-père.
C'est donc une des choses que j'ai apprises au sujet d'Oncle Itzhak, longtemps après que lui et mon grand-père étaient morts. C'est de ma mère que j'ai obtenu l'autre vif éclairage de ce qu'avait pu être la personnalité d'Itzhak. Ma mère avait l'habitude de me dire que, comme son frère, mon grand-père, Oncle Itzhak avait un grand sens de l'humour. L'unique photo que j'ai de lui (à part la petite photo de lui prise dans les années 1920, portant deux tampons officiels apparemment, peut-être pour un passeport, photo sur laquelle il est mince et regarde un peu dans le vague et sur sa gauche, un peu rêveur, souriant pour lui-même, l'air préoccupé) montre un homme entre deux âges, replet, solide, et un air de bonne humeur permanent (je me dis maintenant : regarde quelle chance il a eue). Ma mère se souvenait d'avoir écrit régulièrement, quand elle était jeune fille, des lettres à cet oncle qu'elle n'avait jamais rencontré, et de recopier soigneusement l'adresse que lui avait donnée son père : ITZHAK YÄGER, telle rue à Kiryiat Hayim, ISRAËL.
Ma mère a ri en repensant à tout cela, récemment. Je me souviens, a-t-elle dit, qu'Oncle Itzhak me répondait, « Où est le respect ? Tu écris ITZHAK YÄGER sur l'enveloppe. Tu aurais dû écrire MONSIEUR ITZHAK YÄGER ! ! »
Nous avons ri tous les deux – mais je pensais à ceci en vérité : le sujet de la plaisanterie, l'humour en question, dépendait d'une certaine idée de soi, à la fois impérieuse et hautaine, une idée de qui il était dans le monde.
Ce qui est, comme nous le savons, quelque chose de très présent dans la famille de son père.
C'était donc le premier voyage en Israël d'un membre de la famille. Il y a un certain nombre de photos de ce voyage : pas simplement celles que mon grand-père a prises au moment où ils montaient à bord sur le West Side Piers, à New York, les photos de ma mère et de sa mère, et des tantes et des oncles debout dans la salle de réception avant que la sirène retentisse, mais aussi les photos de mes grands-parents en Israël. Les voici à bord du paquebot, bras dessus bras dessous, par une journée ensoleillée au milieu de l'océan, une photo prise par un inconnu sur laquelle ma grand-mère, qui porte une robe d'été blanche, a l'air heureuse et même rayonnante de santé, ce qui n'était pourtant pas le cas ; une autre photo d'elle, avec la même robe, assise, l'air pensif, sur une chaise longue ; là, ils sont en Israël, posant devant des ruines gréco-romaines avec le très jeune Elkana, ou bien dans une calèche-taxi dans une rue ombragée par les palmiers de Tel-Aviv, je crois. Une de mes préférées montre ma grand-mère, ma Nana, sur une route de terre à côté d'un Bédouin assis sur un âne et tirant un chameau : au dos de la photo, mon grand-père a écrit 1957 en Israël, Grandma avec un chameau et un ARABE. J'adore cette photo parce que je pense souvent, maintenant, à la difficulté de la vie de ma grand-mère, avec son diabète (tous les jours, elle devait faire bouillir ces horribles aiguilles dans un shissl, se rappelait récemment ma mère, utilisant – curieusement, m'a-t-il semblé – le mot yiddish pour casserole, un mot que j'avais appris dans les conversations à propos de kasha et de golaki) et la cohabitation avec mon grand-père ; et lorsque je vois cette photo d'elle avec le chameau, je suis heureux à l'idée qu'elle ait connu cette petite aventure, elle qui avait eu une éducation misérable, elle qui avait été si pauvre, petite fille. Comme je l'ai dit, il y a eu une époque où je n'aimais personne comme j'aimais ma grand-mère, peut-être parce qu'elle ne racontait pas d'histoires, qu'elle était simplement chaleureuse et souriante, qu'elle était silencieuse et peu exigeante quand elle me laissait jouer avec ses boucles d'oreilles, quand nous étions assis sur les marches du perron ; et le fait qu'elle est morte depuis quarante ans ne me rend pas moins protecteur à son égard.
Il y a encore une photo, une photo d'un petit groupe de gens qui se tiennent loin de l'objectif, peut-être sur un trottoir, une photo qu'il m'a fallu des années pour déchiffrer. C'était en partie parce qu'elle est un peu floue et que les visages sont difficiles à discerner, en partie à cause de l'angle étrange dans lequel elle a été prise : une curieuse ligne diagonale coupe le coin inférieur gauche de la photo. C'est récemment que j'ai compris que mon grand-père avait pris cette photo le jour où il a quitté Israël, en fait au moment même où il est monté sur la passerelle du navire qui le ramenait chez lui, lui et ma grand-mère, après leur année passée en Israël ; c'était, je l'ai vu, la rambarde de la passerelle qui coupait le coin gauche de la photo. C'est seulement après avoir compris ce qu'était cette barre oblique que j'ai pu voir que le petit groupe qui se trouvait en bas était Oncle Itzhak et sa famille, attendant sur le quai le départ de mes grands-parents
IL FAUDRAIT PRÈS de vingt ans avant que quiconque dans ma famille rende visite aux cousins israéliens, et encore trente ans de plus exactement, avant que je m'y rende moi-même, même si, comme je l'ai dit, ce qui m'intéressait n'était pas Israël mais Bolechow pendant ces vingt années, pourtant, Israël s'est fait sentir. De temps en temps, alors que ces années passaient, nous recevions des visites des Israéliens à la maison, des gens qui, pour mon jeune esprit étaient d'un exotisme intéressant et, pour cette raison essentielle, dignes de mon attention. Il y avait, par exemple, cette femme, un peu plus jeune que mes parents, du nom de Yona – un autre de ces noms israéliens mystérieusement brefs, réduits à deux syllabes, qui me donnaient l'impression, à l'époque, de représenter une qualité essentielle d'Israël : dépouillé, bref, nécessairement pratique, impatient avec une ornementation sentimentale. Cette Yona faisait de temps en temps son apparition, seule, chez nous, mais le plus souvent elle arrivait avec mon grand-père, qui avait été brièvement, vers le milieu des années 1960, «entre deux épouses», comme j'avais entendu quelqu'un le dire, avant de savoir ce que cela signifiait réellement – l'esprit des enfants étant tout à fait littéral, j'avais imaginé mon grand-père compressé entre Nana morte et une autre femme quelconque – et de pouvoir comprendre le dédain sous-jacent dans ce commentaire. C'était cette remarque entendue qui m'avait peut-être poussé à me demander, devant ma mère qui faisait chauffer une poêle remplie des petits pois minuscules qui étaient les seuls que mangeait mon grand-père, si Yona allait épouser Grandpa.
Yona ! avait dit ma mère en riant et en secouant la tête. Mais non, idiot, Yona est notre cousine !
Comme ma mère est fille unique, je savais déjà à ce moment-là que lorsqu'elle parlait de « cousins » – ou lorsqu'elle parlait de certaines « tantes » ou « oncles » – elle faisait référence à des parents dont le lien avec moi, mes frères et ma sœur, était en fait assez lointain – à supposer qu'il y eût même un lien véritable. J'avais donc admis de bonne foi que cette jeune femme, séduisante à certains égards, avec ses cheveux noirs bouffants autour d'un visage languide, était liée à la famille Jaeger d'une manière ou d'une autre, et que je devais être gentil avec elle. Je voulais être gentil avec elle de toute façon, parce que en dépit de ma jeunesse, je sentais que l'attention qu'elle m'accordait avait quelque chose de spécial. Il a des yeux d'un bleu ! disait-elle à ma mère, avec intensité. Et elle était en effet très sérieuse. Seul mon grand-père, pour autant qu'on ait pu le savoir, était en mesure de la faire rire, mon grand-père qui l'appelait, pour se moquer un peu d'elle, Yona geblonah ! et lui racontait des histoires scandaleuses dans des langues que je ne comprenais pas alors. Et puis mon grand-père avait épousé la première des trois femmes qui allaient succéder à ma grand-mère, et à la place de Yona, vinrent chez nous pendant l'été Rose tout d'abord, Alice ensuite, et enfin Ray, Raya, avec le tatouage sur l'avant-bras, Raya qui s'arrangeait toujours pour occuper la chaise de mon père à la tête de la table et feignait la surprise quand il restait debout près d'elle, la regardant de haut avec un air impatient, au début du repas, Raya qui, lorsqu'elle se mettait à manger, se penchait sur son assiette comme si elle avait craint, même alors, que quelqu'un lui prît sa nourriture ; et c'est peut-être à cause de toutes ces épouses que nous avons en quelque sorte perdu la trace de Yona, qui avait cessé de venir nous voir à Long Island vers la fin des années 1960 et que nous n'avons plus jamais revue.
Dans les années 1960, nous avons eu aussi la première visite d'Elkana. Il était alors jeune, sombre, assez fringant ; son habileté à obtenir de la police locale d'être transporté jusqu'à notre maison en hélicoptère m'avait fait l'effet d'être un reflet de son importance dans le monde, de son prestige. Elkana n'était pas très grand – aucun Jäger ne l'était, ou du moins l'ai-je cru jusqu'à ce que j'en sache plus – mais il avait une présence et une autorité comparables à celles de mon grand-père. C'était à la fois perturbant et satisfaisant pour moi de voir cette personnalité familière à présent assumée par quelqu'un d'autre, traduite sur ce visage plus jeune, subtil et rusé, avec ces yeux amusés et cette moustache superbe, en quelque chose de vaguement exotique. Lorsqu'il venait nous voir, parfois seul et parfois avec sa superbe épouse, Ruthie, qui, avions-nous appris, les yeux écarquillés, n'avait jamais coupé ses cheveux et me laissait la regarder, certains jours, quand elle relevait ses longues tresses blondes sur sa tête, chaque matin, dans notre salle de bains au carrelage bleu, Elkana nous promettait que si nous venions le voir en Israël, il nous faciliterait les choses et que tout serait merveilleux, première classe.
Avec moi, disait-il, vous (il prononçait fous) n'aurez rien à faire simplement descendre de l'avion – pas de douane, pas d'immigration, pas de contrôle des passeports, rien. Fous me laissez m'occuper de tout ! Sa voix était posée, amusée, autoritaire, pimentée par l'accent israélien quand il parlait l'anglais, les voyelles citronnées et les consonnes bourdonnantes. Dehniel, m'appelait-il. Tous mes fœux ! disait-il en partant ou en terminant une conversation téléphonique
En 1973, peu de temps après ma bar-mitsva, mes parents l'ont finalement pris au mot pour son invitation. J'étais heureux de les voir partir : mon grand-père et Raya allaient nous garder tous les cinq pendant que mon père et ma mère seraient absents. Qu'ils aient Israël. J'avais mon grand-père.
Mes parents avaient projeté ce voyage depuis longtemps, parce que mon grand-père voulait que ma mère rencontrât son frère, son frère adoré qu'il aimait plus que tout. A l'automne de 1972, quand l'organisation de ma bar-mitsva pour le mois d'avril suivant a commencé à prendre forme, mes parents ont aussi commencé à projeter le premier voyage à l'étranger, le voyage en Israël, tant attendu et tant repoussé. Mais en décembre de cette année-là, Oncle Itzhak est mort. Né avec le siècle, il avait soixante-douze ans. Ce fut un choc dévastateur pour ma mère d'avoir été si près de la rencontre avec un parent légendaire – quatre mois seulement aurait tout changé – et de se voir dénier à jamais la possibilité d'établir un contact avec lui. Deux mois après sa mort, des amis proches de la famille étaient partis pour Israël, et comme c'étaient des amis intimes ils avaient passé un peu de temps avec Elkana. Ils étaient revenus de ce voyage avec une précieuse cargaison : parmi les nombreuses diapositives qu'ils avaient prises pendant leur séjour, il y en avait quelques-unes de la tombe d'Itzhak. Un soir, peu de temps avant le départ de mes parents pour Israël, nous avions organisé une projection dans notre salle de séjour et là, sur les murs blancs immaculés de notre maison, était apparu ce qui avait été ma première perception du nom de « Jäger », tel qu'il était inscrit en hébreu sur une pierre tombale – perception que je n'aurais pas de nouveau avant trente ans ou presque, lorsque dans le cimetière en friches de Bolechow nous tomberions par hasard sur la tombe de la cousine éloignée de mon grand-père et d'Itzhak, Chaya Sima Jäger, née Kasczka.
Sur le mur de la salle de séjour de mes parents, s'affichaient, très agrandies, les lettres suivantes :
Très peu de temps après ma bar-mitsva, à l'occasion de laquelle ma voix s'était brisée de façon si humiliante sur les derniers mots de ma haftarah, mes parents s'étaient envolés pour Tel-Aviv. Sur ce voyage, il y a naturellement de nombreuses histoires. Ma mère aime raconter, par exemple, comment elle et mon père, tout comme l'avait promis Elkana des années auparavant, s'étaient vu épargner la queue à la douane et avaient été emmenés dans une voiture qui les attendait ; l'affection instantanée qu'avaient échangée mon père si cérébral et la vieille Tante Miriam, l'intellectuelle polyglotte dont le sionisme fervent, nous le savions, avait été la cause du salut de sa famille ; les visites secrètes de nuit dans les quartiers arabes où les restaurants étaient sans égal, les nuits sans fin avec les amis dans la cosmopolite Tel-Aviv (c'était choquant pour moi d'entendre ces histoires parce que, n'ayant pas vraiment eu la curiosité de lire quoi que ce fût sur le sujet, je croyais encore que le pays entier n'était qu'un océan d'immeubles d'habitation en béton). Et elle parlait de leur visite à Haïfa, où vivaient Tante Miriam et son autre enfant, Bruria, la sœur d'Elkana – Miriam à l'étage et Bruria et sa famille au rez-de-chaussée –, et de la façon dont, alors que différents groupes d'amis et de parents de Miriam et de Bruria venaient rendre visite aux cousins américains, elle (ma mère) montait et descendait les escaliers, comme le personnage d'une farce, montait et descendait toute la journée, pour s'assurer de passer le plus de temps possible avec chaque groupe de parents. Un détail en particulier avait capté mon intérêt. Oh, Daniel, avait dit ma mère, lorsqu'elle et mon père avaient appelé brièvement d'Israël pour voir comment nous allions, tu devrais voir l'album de photos de Tante Miriam ! Elle a la photo de mariage de Tante Jeanette, celle que j'ai perdue, elle porte une robe entièrement en dentelles que les Mittelmark lui avaient achetée. Elle est tellement belle ! Alors qu'elle disait ces mots, il m'avait semblé étrange et excitant à la fois que ces parents lointains aient en leur possession des photos de ma famille.
Et il y avait la plus célèbre de toutes les histoires, celle où ma mère tentait d'expliquer à un groupe de cousins éloignés ce qu'était le cholestérol dans la seule langue commune que tous parlaient (plus ou moins), le yiddish. Ma mère aime encore raconter cette histoire et même à présent je ne peux pas m'empêcher de sourire en l'entendant la répéter, comme elle l'a fait l'autre jour :
Et donc j'ai dit, Es iss azoy, di cholesterol iss di schmutz, und dass cholesterol luz di blit nisht arayngeyhen !
Et alors les cousins m'ont regardé tout à coup et ils ont dit, Ahhhh, DUSS iss di cholesterol !
Et cependant, même si j'aime cette histoire, ce qui m'a intéressé la dernière fois qu'elle l'a racontée, c'est un détail qu'elle n'avait jamais mentionné auparavant ou bien que j'avais laissé échapper parce que ça ne m'intéressait pas : le fait que les cousins pour qui elle s'était efforcée de décrire la dernière obsession des Américains en matière de santé étaient des « Jäger d'Allemagne ». Qui étaient-ils exactement ? J'ai demandé à ma mère à l'occasion de cette réminiscence du voyage en Israël. Je pensais savoir : mon grand-père, des années auparavant, m'avait dit qu'un des frères de son père s'était installé en Allemagne, un autre en Angleterre, mais qu'il ne savait rien de plus. Et maintenant, il semblait qu'il y ait eu en Israël, en 1973, des cousins Jäger d'Allemagne.
Qui étaient-ils ? ai-je répété. Mais, trente ans après, ma mère était incapable de s'en souvenir.
Cette apparition énigmatique mais frustrante de ces Jäger disparus me remet en mémoire la raison pour laquelle, pendant si longtemps, je n'ai jamais voulu aller en Israël. Quand j'étais petit, aux pieds de mon grand-père, à écouter ses histoires, et plus tard quand je les écrivais et que je notais des informations sur des fiches et (plus tard encore) sur des fichiers informatiques, il me semblait que ce que signifiait notre famille, là où résidait sa valeur, était inséparable de sa longue histoire en Europe, une histoire que mon grand-père s'était tellement efforcé, je m'en rends compte aujourd'hui, de me transmettre grâce aux nombreuses histoires qu'il m'avait racontées. Bien sûr, je savais abstraitement, intellectuellement, ce qu'Israël était censé signifier, historiquement, religieusement, politiquement, à la fois pour les Juifs en général et, naturellement, pour ma famille (Il est parti juste à temps!). Et je savais, de surcroît – moi qui, même enfant, m'intéressais à la Grèce et la Rome antiques, passais mon temps libre à construire des maquettes de temples antiques –, qu'Israël, le pays même, s'enorgueillissait d'une histoire qui, comme celle de la Grèce ou de Rome, remontait à des milliers d'années, et s'enorgueillissait aussi de ruines antiques qui provenaient de partout. Mais y aller ne m'intéressait toujours pas, comme si la nouveauté de la présence de mes parents là-bas était une considération qui pesait plus que l'antiquité de l'histoire de l'endroit – une histoire dans laquelle ma famille n'avait pris aucune part jusqu'à ces trente dernières années, alors que son histoire en Europe, en Autriche-Hongrie, en Pologne, à Bolechow, remontait, je le savais, à l'époque lointaine où les Jäger étaient arrivés à Bolechow, ce qui correspondait, je le savais aussi, à l'époque où les premiers Juifs étaient arrivés, il y a des siècles. Je n'avais pas plus d'intérêt à rendre visite à mes parents israéliens que quelqu'un qui s'intéresserait à la guerre de Sécession aurait à rendre visite à ma famille dans la maison sur deux niveaux de Long Island.
Et c'était donc parce que mon grand-père m'avait séduit avec ses histoires alléchantes qui portaient toujours sur un passé lointain, à une époque où j'étais encore assez jeune pour croire tout ce qu'il me racontait, que je n'avais aucun intérêt pour Israël, ce pays tout neuf. En effet, c'est à cause de mon grand-père, je le vois maintenant, que j'allais passer une si grande partie de ma vie à faire des recherches sur le passé lointain, pas seulement sur la vieille histoire de sa famille, la même famille qui avait vécu dans la même maison pendant quatre cents ans, une famille de marchands prospères et d'hommes d'affaires intelligents, une famille qui savait qui ils étaient dans le monde parce qu'ils avaient vécu si longtemps au même endroit, mais aussi sur d'autres histoires, plus anciennes encore, celles des Grecs et des Romains, qui, en apparence si différentes de celle de ces Juifs austro-hongrois, racontaient aussi leurs épisodes comiques et, le plus souvent, tragiques, leurs histoires de guerres et de ruine, de jeunes filles sacrifiées pour le bien de leur famille, de frères pris dans des luttes mortelles, de générations d'une famille donnée destinées, semblait-il, à répéter inlassablement les mêmes erreurs effroyables.
C'est de mon grand-père que je tenais mon goût pour ce qui était ancien et, à cause de cela, je n'avais jamais voulu aller en Israël jusqu'à ce que j'apprenne, aussi tardivement qu'en 2003, que vivaient en Israël une poignée d'anciens habitants de Bolechow.
JE suis ARRIVÉ en Israël le 26 juin, un jeudi.
Ou, devrais-je dire, nous sommes arrivés. Matt n'avait pas été en mesure de venir avec moi pour ce voyage, parce que en mai de cette année-là, il avait eu son premier enfant et ne pouvait pas partir ; nous parlions déjà d'un autre voyage, plus tard peut-être, quand je retournerais en Israël et qu'il viendrait avec moi poux photographier les survivants que j'allais y voir, les cinq anciens de Bolechow qui vivaient aujourd'hui en Israël et que Shlomo Adler s'était arrangé pour me faire rencontrer. En dehors de Shlomo Adler lui-même, il y avait Anna Heller Stern, qui était l'amie de Lorka ; elle vivait maintenant à Kfar Saba, une banlieue de Tel-Aviv, où vivait aussi Elkana, le cousin de ma mère (Tu devrais venir déjà en Israël, m'avait dit Elkana, des années auparavant, avec un air entendu et de sa voix gutturale, la voix de quelqu'un qui a l'habitude de donner des ordres et d'être obéi, de quelqu'un qui sait tout simplement, d'un Jäger. Et tu devrais venir déjà et rencontrer la famille, m'avait-il dit, bien des années avant que je rêve d'aller à Bolechow, que je rêve d'écrire un livre. Et sachant comment m'appâter, il avait ajouté, Il y a aussi une femme ici qui était l'amie de Lorka, tu lui parleras. C'était de la même voix qu'il avait dit au téléphone, environ un an avant que je me rende en Israël, après que je lui avais envoyé l'énorme copie de l'arbre généalogique des Jäger que j'avais reconstitué grâce au programme informatique de généalogie que j'avais acheté, l'arbre généalogique qui remontait maintenant jusqu'à la naissance, en 1746, de ma lointaine ancêtre, Scheindl Jäger, un document tellement grand que j'avais dû l'expédier dans un tube, puisqu'une fois déployé entièrement il couvrait une grande partie du sol de ma salle de séjour, c'était de la même voix qu'il m'avait dit, après que je l'avais appelé pour savoir s'il avait eu une occasion d'y jeter un coup d'œil, Oui, c'est très impressionnant, une très bonne recherche que tu as faite là. Mais il y a des erreurs — je te dirai quand tu viendras en Israël).
Il y avait donc Anna Heller Stern.
Et il y avait, bien sûr, Shlomo et son cousin, Josef Adler, qui lorsqu'ils n'étaient encore que des garçons, avaient été cachés par ce paysan ukrainien et les seuls de leurs familles à survivre. Et il y avait aussi le couple Reinharz, Solomon et Malcia, qui vivaient à présent à Beer Sheva, très au sud de Tel-Aviv, un couple qui était des jeunes mariés en 1941, m'avait écrit Shlomo dans un des nombreux e-mails que nous avions échangés avant que j'aille là-bas. Il m'avait raconté que pendant la terrible rafle de la seconde Aktion, le couple Reinharz s'était échappé et avait pu se cacher pendant longtemps dans un espace qui séparait le plafond du toit d'un bâtiment qui allait devenir une salle d'attractions pour les occupants allemands – un casino, l'avait appelé Shlomo.
Nous allions les interviewer, eux aussi, m'avait assuré Shlomo. Il avait tout arrangé, avait-il dit. Il allait me conduire lui-même. Je l'avais remercié, avec beaucoup de reconnaissance. Car, ni pour la première ni pour la dernière fois dans ce qui est devenu une amitié longue et compliquée avec ce gros ours d'homme, cet homme dont les gestes amples et incisifs, la voix chargée d'émotion, ont laissé leurs traces sur chacune des vidéos que j'ai faites pendant mon voyage en Israël, gestes et intonations que je vois et entends en lisant ses e-mails aujourd'hui, j'ai senti que derrière les offres d'assistance de Shlomo, derrière l'énorme énergie de ces communications téléphoniques, derrière son enthousiasme, se cachait quelque chose d'autre, quelque chose de très personnel : son propre besoin de rester en contact avec Bolechow, avec son enfance perdue et sa vie perdue.
C'était donc les gens, avais-je convenu avec Matt, que nous devrions revenir voir, à un autre moment dans l'avenir où Matt sentirait qu'il pouvait quitter son nouvel enfant, dernière addition à une famille qui avait commencé, du moins officiellement, en 1746 avec la naissance de Scheindl Jäger.
Pourtant, je n'étais pas seul pour ce voyage-ci. Je voyageais avec une amie ; une amie en dépit du fait, auquel je ne pense jamais vraiment, qu'elle est une femme de la génération de ma mère ; une amie qui, comme moi, a fait des études classiques – en fait, une spécialiste de la tragédie grecque surtout, un genre qui (même Rachi serait d'accord, j'en suis sûr) n'a jamais été dépassé pour ce qui est de la concision et de l'élégance avec lesquelles elle médite et décrit les désastreuses collisions de l'accident et du destin, de la volonté individuelle et des forces plus grandes, apparemment plus hasardeuses, de l'Histoire : ces points lumineux et brûlants du temps où les hommes sont confrontés à la volonté insondable du divin et doivent décider qui est responsable des énormités qui leur sont infligées. Quand j'avais vingt ans et des poussières, j'ai fait un doctorat d'humanités classiques et je suis allé pour cela dans l'université où Froma, cette femme qui est maintenant mon amie, enseignait, parce que j'avais été électrisé par ses articles que j'avais lus dans les revues savantes et dans lesquels le style de l'écriture sinueux, allusif, complexe, brillamment composé, presque tissé reflétait parfaitement les caractéristiques des textes qu'elle cherchait à illuminer, textes qui eux-mêmes faisaient sentir leur sens subtil et magnifique grâce à des intrications complexes, à des allusions délicates mais persistantes, à des petites choses qui culminaient dans des commentaires amples et émouvants de la façon dont les choses fonctionnent. J'ai lu ces articles quand j'avais vingt-deux et vingt-trois ans, et j'ai voulu la connaître ; je suis donc allé là où elle était. Aujourd'hui, elle est devenue une présence très familière pour moi, mais je me souviens encore de l'impression qu'elle a produite sur moi lorsque je suis entré dans son bureau, célèbre pour ses piles métastatiques de livres et de papiers ; plusieurs longues cigarettes brunes se consumaient, à des stades différents, dans de gros cendriers en verre, oubliées. Elle était étonnamment (pour moi) petite et alors que je m'attendais à quelqu'un à l'allure sévère – j'étais encore assez jeune pour confondre génie et sévérité –, elle était là, d'une accessibilité désarmante, avec son visage rond et alerte, les cheveux châtain clair un peu mousseux, coupés court, et bien sûr les célèbres vêtements, les velours et les cuirs dans des tonalités complexes, les sacs cubistes avec des serrures à des endroits inattendus. Nous n'avons parlé que quelques minutes ce jour-là quand je lui ai rendu visite pour la première fois, et à la fin de la conversation (qu'elle parsemait, comme elle aime le faire, d'expressions en français, langue qu'elle adore) elle m'a fixé d'un de ses regards soudains et intenses et elle a dit de sa voix basse et légèrement râpeuse» Mais bien sûr que vous devez venir ici, ce serait un embarras de richesses !
Cependant, il faut dire que son esprit est bien plus vaste que 1e mien, synthétise les matériaux de manière plus créative et audacieuse, voit des possibilités où je ne vois (moi qui ai grandi, après tout, dans une maison tenue selon la manie germanique de l'ordre des Mittelmark, comme aimait dire ma mère) que chaos et problèmes. Votre problème, m'avait dit Froma, une fois que j'étais à la moitié de ma thèse sur la tragédie grecque et que je pensais me trouver dans une impasse désespérée, jusqu'à ce qu'elle m'ait montré qu'il y avait un passage, votre problème, avait-elle dit – elle tenait une des longues cigarettes brunes d'une main, les yeux fixés sur moi, comme elle le fait quand elle a l'esprit occupé par un problème, la tête légèrement basculée sur le côté, oublieuse du fait que cinq centimètres de cendres sont sur le point de tomber sur ses genoux ; l'autre main, alourdie par les bagues, jouait avec les morceaux de métal et d'émail des bijoux artisanaux qu'elle aime –, votre problème, avait-elle répété, c'est que vous envisagez la complexité comme le problème et non comme la solution.
C'est seulement après être allé étudier avec elle que j'ai appris qu'elle avait, elle aussi, un intérêt profond pour le destin des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Évidemment, son intérêt était plus élevé, plus étendu, à la fois plus abstrait et plus pénétrant, que le mien. Petite-fille de deux rabbins, eux-mêmes produits de la haute culture intellectuelle de Vilnius (« la Jérusalem du Nord », comme on l'a appelée, même si je suis allé là-bas et que je peux vous dire qu'il en reste très peu), et fille de sérieux Juifs partisans de la reconstruction, elle, contrairement à moi, avait reçu une éducation juive rigoureuse : elle lisait et parlait l'hébreu couramment, connaissait la religion, la loi et la littérature juives et hébraïques, comme je ne m'étais jamais soucié de le faire jusqu'à aujourd'hui. En tant que personne profondément juive et, d'une certaine façon, en tant que personne qui a consacré sa vie professionnelle à la tragédie grecque, comment ne pouvait-elle pas, en fin de compte, devenir obsédée par l'Holocauste ?
Alors que c'était pour moi, comme nous le savons, une affaire de famille, quelque chose de bien plus petit. Je voulais savoir ce qui était arrivé à Oncle Shmiel et aux autres ; elle voulait savoir ce qui était arrivé à tout le monde. Et pas seulement ça. Même aujourd'hui, longtemps après qu'elle m'a signalé pour la première fois des volumes entiers de travaux sur les expérimentations médicales des nazis et des films documentaires sur les résistants de Vilnius, et des douzaines, des centaines d'autres documents, films et livres, toutes choses que je n'ai tout simplement pas le temps d'absorber et qui me laissent sidéré, encore aujourd'hui, devant l'énorme énergie mentale qui lui permet de lire, de voir et de digérer tout ça ; des années après ces commencements, elle est toujours affamée d'informations qui lui permettront de formuler des réponses à des questions toujours plus vastes : comment cela s'est passé et, question pour laquelle il ne peut y avoir une réponse saisissable par une personne, pourquoi cela s'est passé.
En tout cas, voilà pourquoi, des années après que j'ai cessé d'être son étudiant, au sens formel, des années après qu'elle m'a aidé à terminer ma thèse sur la tragédie grecque, j'ai encore à apprendre d'elle, à être poussé pour voir que le problème était la solution.
Et donc Froma, elle aussi, a pris part à la quête des disparus et, au cours de l'été 2003, nous voyagions ensemble. Nous nous étions retrouvés à Prague, où elle terminait une visite des sites liés à l'Holocauste. Qu'avons-nous vu à Prague ? Nous avons vu Josefov, l'ancien quartier juif, avec ses minuscules synagogues, presque souterraines, avec leurs murs frais qui suintaient dans la chaleur de l'été, la rue sinueuse remplie de touristes blonds consultant consciencieusement leurs guides et achetant frénétiquement des cartes postales (LA SYNAGOGUE PINCHUS DANS LE QUARTIER JUIF DE PRAGUE) ; nous avons vu l'opulente décoration intérieure, d'inspiration islamique, de la synagogue espagnole peinte en jaune et blanc, construite en 1868 sur le site de ce qui avait été la plus ancienne shul de Prague, et à présent restaurée pour les regards admiratifs des touristes dans tout son éclat polychrome et débridé ; nous avons vu, dans l'Ancien Cimetière juif, la tombe richement sculptée et ornementée du rabbin Judah ben Loew Bezabel, mort à l'âge de quatre-vingt-quatre ans en 1609 et censé avoir créé le Golem avec la boue de la rivière Vltava pour contrer les attaques antisémites à la cour de l'empereur des Habsbourg, Rudolf II. Curieuse coïncidence, le Golem s'appelait Yossel – « Joey » en yiddish –, le même surnom qui serait attribué, trois siècles plus tard, par les Juifs de villes comme Bolechow au descendant de Rudolf, François-Joseph I er, en reconnaissance affectueuse pour son attitude bienveillante à l'égard des Juifs. Au moment où l'on sort de ce cimetière, on peut acheter des petites statuettes du premier Yossel, réponse précoce et un peu primitive, certes, à la persécution des Juifs dans cette ville.