Les Disparus
2 Création........................................................................... 44
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
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Création
C’EST LE JOUR de ma bar-mitsva que la quête a commencé. Comme n'importe quel autre enfant juif que je connaissais, j'avais reçu une vague éducation religieuse. C'était en grande partie pour apaiser mon grand-père, toutefois, puisque l'éducation juive réformée qui m'était dispensée était tellement diluée, tellement dénaturée, en comparaison de la formation héder, rigoureusement orthodoxe, qu'il avait reçue, des décennies plus tôt, que mes trois frères et moi aurions pu être, selon lui, tout aussi bien éduqués par des prêtres catholiques. Cette éducation, qui avait pour but de nous préparer pour le jour de notre bar-mitsva, ce que nous faisions aussi essentiellement pour faire plaisir au père de notre mère, était divisée en deux phases.
A l'âge de neuf ou dix ans environ, nous avions dû aller à l'école du dimanche, un cours hebdomadaire qui avait lieu dans la cave d'un motel local, devenu tristement célèbre par la suite puisque c'était là que la fameuse chanteuse pop italo-américaine, Connie Francis, avait été violée en 1974, après un tour de chant dans une salle de concerts du coin. Dans la cave de ce bâtiment peu attrayant, M. Weiss, un homme très grand et très aimé, nous apprenait l'histoire juive et les histoires de la Bible, le nom et la signification des fêtes.
Un grand nombre de ces fêtes, je m'en étais alors rendu compte, étaient des commémorations du fait d'avoir, chaque fois, échappé de justesse aux oppressions de différents peuples païens, des peuples que je trouvais, même à ce moment-là, plus intéressants, plus engageants et plus forts, et plus sexy, je suppose, que mes antiques ancêtres hébreux. Quand j'étais enfant, à l'école du dimanche, j'étais secrètement déçu et vaguement gêné par le fait que les Juifs de l'Antiquité étaient toujours opprimés, perdaient toujours les batailles contre les autres nations, plus puissantes et plus grandes ; et lorsque la situation internationale était relativement ordinaire, ils étaient transformés en victimes et châtiés par leur dieu sombre et impossible à apaiser. Quand vous avez un certain âge ou que vous êtes un enfant d'un certain genre – bizarre, peut-être ; peut-être le genre d'enfant que les autres enfants, plus grands, tourmentent –, vous n'avez pas envie de passer vos loisirs à lire des histoires de victimes, de perdants. Ce qui me paraissait bien plus attirant, quand j'étais enfant, puis adolescent, c'était les civilisations de ces autres peuples de l'Antiquité, qui avaient l'air de beaucoup s'amuser et qui, apparemment, étaient les oppresseurs des Hébreux. Quand nous avons lu l'histoire de Pâque et la fuite d'eretz Mitzrayim, la Terre d'Egypte, j'ai rêvé des Egyptiens, avec leurs poèmes d'amour séduisants et leurs vêtements de lin transparents, leurs dieux de la mort à tête de chacal et leurs cercueils en or massif; quand nous avons lu l'histoire de Pourim, du triomphe d'Esther sur le méchant vizir persan Haman, j'ai fermé les yeux et pensé aux splendides raffinements des Mèdes, aux bas-reliefs de Persépolis, avec leurs descriptions répétitives hypnotiques d'innombrables vassaux portant de belles robes et des barbes frisées et parfumées. Quand j'ai lu l'histoire du miracle qui est commémoré chaque année à la fête de Hannoukah, l'huile sainte du Temple miraculeusement préservée, dont le volume est augmenté au cours des huit jours qui suivent la profanation du lieu saint par un tyran grec de la période hellénistique, j'ai pensé à la sagesse et aux bénéfices potentiels de la politique d'hellénisation d'Antioche IV, à la façon dont ils auraient pu apporter la stabilité dans cette région constamment agitée.
C'était ce que je pensais à l'époque. Mais aujourd'hui je peux voir que la véritable raison pour laquelle je préférais les Grecs, pardessus tous les autres, aux Hébreux, c'était que les Grecs racontaient les histoires comme les racontait mon grand-père. Lorsque mon grand-père racontait une histoire — par exemple, celle qui se terminait par Mais elle est morte une semaine avant de se marier — il ne recourait pas au procédé évident de commencer par le commencement et de finir par la fin ; il préférait la raconter en faisant de vastes boucles, de telle sorte que chaque incident, chaque personnage, mentionné pendant qu'il était assis là, sa voix de baryton déchirante oscillant sans cesse, avait droit à sa mini-histoire, à une histoire à l'intérieur de l'histoire, un récit à l'intérieur du récit, de telle sorte que l'histoire ne se déployait pas (comme il me l'a expliqué un jour) comme des dominos, une chose se produisant après une autre, mais plutôt comme des boîtes chinoises ou des poupées russes, chaque événement en contenant un autre, qui à son tour en contenait un autre, et ainsi de suite. D'où le fait, par exemple, que l'histoire qui expliquait pourquoi sa sœur superbe avait été obligée d'épouser son cousin laid et bossu commençait, nécessairement du point de vue de mon grand-père, par l'histoire de son père mourant brutalement, un matin, dans le spa de Jaremcze, puisque c'était après tout le début de la période difficile pour la famille de mon grand-père, des années terribles qui allaient en définitive forcer sa mère à prendre la décision tragique de marier sa fille au fils bossu de son frère, en paiement du prix du passage en Amérique pour commencer une nouvelle vie, mais tout aussi tragique au bout du compte. Bien entendu, pour raconter l'histoire de la façon dont son père était mort brutalement, un matin, à Jaremcze, mon grand-père devait s'interrompre pour raconter une autre histoire, l'histoire de lui et de sa famille, à la période faste, passant des vacances dans certains spas magnifiques à la fin de chaque été, par exemple à Jaremcze, sur les contreforts des Carpates, quand ils n'allaient pas au sud mais à l'ouest, dans les spas de Baden ou de Zakopane, un nom que j'adorais. Ensuite, pour donner une meilleure perception de ce qu'était la vie à l'époque, pendant cette période dorée d'avant 1912 et la mort de son père, il repartait plus loin dans le temps pour expliquer ce qu'avait été son père dans leur petite ville, quel respect il avait inspiré et quelle influence il avait exercée ; et cette histoire, à son tour, l'emmenait au tout début, à l'histoire de sa famille à Bolechow depuis que les premiers Juifs y étaient arrivés, depuis la période où Bolechow n'existait pas encore.
L’une après l'autre, les boîtes chinoises s'ouvraient, et je restais assis à contempler chacune d'elles, hypnotisé.
Il se trouve que c'est précisément la façon dont les Grecs racontent leurs histoires. Homère, par exemple, interrompt souvent la marche en avant de l’Iliade, son grand poème épique, pour remonter dans le temps et parfois dans l'espace, afin de rendre toute la richesse psychologique et la profondeur émotionnelle des débats, ou afin de suggérer, comme il le fait parfois, que le fait de ne pas connaître certaines histoires, le fait d'ignorer l'intrication des histoires qui, à notre insu, forment le présent, peut être une grave erreur. L'exemple le plus célèbre est peut-être celui de l'épisode du début du poème qui oppose les deux guerriers, Glaucos et Diomède : alors que le Grec et le Troyen s'apprêtent à combattre, chacun d'eux se lance dans une longue histoire destinée à souligner ses prouesses militaires et le prestige de sa famille, et les généalogies qu'ils racontent sont si longues et si détaillées qu'on découvre bientôt qu'il existe des liens familiaux entre les deux, et en poussant des cris de joie, les deux hommes qui, quelques minutes auparavant, étaient prêts à s'entretuer, se serrent les mains et se jurent une amitié éternelle. De la même façon (pour se déplacer de la poésie à la prose), lorsque l'historien Hérodote, des siècles après Homère, a composé sa grande histoire de la victoire à la fois totale et improbable des Grecs sur le vaste Empire perse, au début du V e siècle avant J.-C., lui aussi a eu recours à cette vieille technique fascinante. Il lui paraît donc naturel, pour raconter l'histoire du conflit de la Grèce et de la Perse, de faire le récit de l'histoire de la Perse, ce qui implique des digressions à la fois importantes et mineures, depuis l'histoire fameuse du souhait qu'un certain potentat oriental avait de voir un autre homme contempler sa femme nue (le péché d'arrogance, sommes-nous censés comprendre, qui a déclenché la chute d'une grande dynastie) jusqu'au chapitre entier consacré à l'histoire, aux coutumes, aux mœurs, à l'art et à l'architecture d'Egypte, puisque l'Egypte faisait partie, après tout, de l'Empire perse. Et ainsi de suite.
Par conséquent, chaque culture, chaque auteur, raconte des histoires de manière différente, et chaque style narratif ouvre, pour les autres narrateurs d'histoires, des possibilités dont il n'aurait, sinon, pas même rêvé. D'un certain romancier français, par exemple, vous pourriez apprendre qu'il est en théorie possible de consacrer l'essentiel d'un roman substantiel à l'unique conversation qui eut lieu au cours d'un seul repas ; d'un certain écrivain américain (né en Pologne, toutefois), que le dialogue peut être conçu, de manière à la fois intéressante et dangereuse, de telle sorte qu'il soit impossible à distinguer du point de vue du narrateur ; chez un écrivain allemand que vous admirez, vous pourriez découvrir, à votre grande surprise, que, dans certaines circonstances, des dessins et des photos, que vous auriez jugés inappropriés à, ou en concurrence avec, des textes sérieux, peuvent apporter de la dignité à des histoires tristes. Et, naturellement, ces Grecs, Homère et Hérodote, ont démontré qu'une histoire n'a pas à être racontée dans l'ordre chronologique, il s'est passé ceci puis cela – comme c'est le cas dans la Genèse, par exemple, dont on peut dire au bout d'un moment que c'est un récit qui peut paraître ennuyeux et plat. Et en effet, même si je n'en étais pas conscient à l'époque, je vois maintenant qu'une certaine technique de récit en boucles, dont j'ai cru pendant longtemps que mon grand-père était l'inventeur, était la véritable raison – plus que la beauté et le plaisir païens, plus que la nudité païenne, plus que la puissance, l'autorité et la victoire païennes – pour laquelle les Grecs, plus que les Hébreux, avaient captivé mon imagination depuis la plus tendre enfance, depuis le commencement.
C'est ce qui explique comment mon grand-père, qui était à mes yeux la judéité en soi, a fait naître en moi un goût indéfectible pour les païens.
L'histoire que nous apprenions à l'école du dimanche, l'histoire des Juifs et des fêtes juives, était donc une histoire qui me mettait mal à l'aise vis-à-vis de moi-même, dans la mesure où j'étais un Juif qui admirait les Grecs. Cette ambivalence est peut-être à l'origine de mon incapacité déplorable à satisfaire aux exigences de la seconde phase de mon éducation juive, qui s'appelait l'école hébraïque et commençait à l'âge de douze ans. Les cours de l'école hébraïque avaient lieu le mercredi après-midi dans la synagogue aux bancs et aux poutres sombres où se rendait ma famille, et ils étaient entièrement consacrés à la préparation de la bar-mitsva. Menées par un petit homme rond, qui faisait précéder son nom du titre de « docteur », exactement comme l'auraient fait certains en Europe centrale (même si cet homme était originaire de Boston), ces séances de deux heures étaient essentiellement vouées à l'étude de l'hébreu. Mais, à l'âge de douze ans, j'étudiais déjà le grec ancien et j'étais assez avancé pour pouvoir lire des passages simplifiés : l'histoire assez osée d'un dieu et d'une nymphe, un passage d'Hérodote sur les crocodiles du Nil, deux sujets qui étaient pour moi bien plus excitants que les vitupérations monotones des prophètes déversées dans les textes de haftarah que nous devions, le jour de la bar-mitsva, psalmodier après avoir lu la Torah, ou encore les bizarres prohibitions alimentaires et sexuelles que l'on trouve dans le Lévitique. Pour cette raison, j'étudiais le grec et pas l'hébreu, et donc, même si j'avais appris l'alphabet hébreu assez bien pour lire de longs passages couramment, comme il me faudrait le faire le jour de ma bar-mitsva, je n'avais aucune connaissance de la langue elle-même, si ce n'est de quoi lire et écrire la phrase aba babayit, « Père est à la maison ».
CE N’EST QUE bien plus tard, longtemps après m'être consacré à l'étude des classiques grecs et latins, que je me suis préoccupé de revenir à l'hébreu et de l'étudier avec un plus grand sérieux. Ce n'était pas en raison du fait que je me serais senti plus religieux à l'âge de vingt-cinq ans qu'à l'âge de treize. Je voulais étudier l'hébreu de nouveau parce que, à cet âge-là, juste avant de commencer des études de troisième cycle, j'avais une envie irrésistible d'apprendre des langues, tout comme mon grand-père qui en avait connu tant, et que cela m'ennuyait d'avoir gâché cette opportunité précoce d'en apprendre une. Et j'ai donc acheté un épais volume intitulé Introduction to Biblical Hebrew et, pendant un an environ, je l'ai lentement parcouru de bout en bout. Après un certain temps, au cours de ces mois de l'année 1985, j'ai commencé à pouvoir lire des passages de la Bible et j'ai fini par retourner dans la librairie pour acheter d'autres livres, pas des manuels de langue, mais des livres qui m'expliquaient ce que j'aurais dû apprendre une décennie plus tôt ; qui expliquaient, maintenant que j'avais une expertise et un intérêt certains pour les littératures antiques et les textes sacrés, ce que j'étais impatient de lire, non parce que j'aurais cru ce qu'ils disaient, mais parce que j'étais capable à présent de les comprendre comme des produits des cultures de la Méditerranée antique.
Pendant quelques mois, je me suis immergé dans mon éducation juive et j'ai appris des choses sur la composition de la Tanakh, la Bible hébraïque, les noms et les thèmes de ses différents livres et des différentes parashot, les lectures hebdomadaires de la Torah, le Pentateuque de Moïse, comment et quand chaque parashah devait être lue, et ce qu'elle signifiait.
J'ai appris, par exemple, comment parashat Bereishit, la première section, formellement, du livre de la Genèse, concernait les commencements des choses, comment, à partir d'une opacité indifférenciée, les formes des choses s'éclaircissent progressivement : les océans, les cieux, le Ciel, la terre, et ensuite les animaux, les plantes, les poissons, les oiseaux et, enfin, les êtres humains. J'ai appris comment certaines de ses histoires étaient des allégories sur le cours du monde : par exemple, comment l'histoire d'Adam et Eve expliquait, parmi d'autres choses, pourquoi les femmes doivent endurer des souffrances pour mettre des enfants au monde ; comment l'histoire de Caïn et Abel, qui me troublait tellement quand j'étais un petit garçon que je ne m'étais jamais soucié de l'apprendre correctement à l'école du dimanche et que pendant longtemps je n'avais pas su si Caïn ou Abel était le « méchant », expliquait l'existence de la violence, du meurtre et de la guerre dans le monde. J'ai appris avec parashat Noach, la section de la Genèse qui inclut l'épisode de l'Arche de Noé, de ses effroyables errances sur la Terre – elle allait redevenir une masse d'eau indifférenciée, puisque Dieu avait décidé de noyer sa propre Création dans un accès de rage dévastatrice qui ne serait pas la dernière –, mais qui inclut aussi une généalogie des descendants de Noé, se concentrant avec une intensité croissante, à mesure que le récit progresse, sur une famille en particulier et ensuite sur un seul homme, Abraham. J'ai appris comment la marche d'Abraham à travers le monde connu à la recherche de la terre que Dieu lui avait promise, une errance épique qui est racontée dans la parashah intitulée Lech Lecha (« Avance ! »), l'oblige, à la fin, à passer par d'étranges géographies nouvelles, mais aussi à affronter les extrêmes du bien et du mal humains, comme il est écrit dans parashat Vayeira, « Et II Est Apparu » : car c'est là que nous voyons comment, à Sodome et Gomorrhe, il découvre le rejet total de la loi morale de Dieu, et sur le mont Moriah il est lui-même appelé à accepter sans réserve la loi de Dieu, même si cette loi doit lui coûter son propre fils.
Je dois admettre que je ne suis jamais allé au-delà de parashat Vayeira dans mon programme d'auto-éducation hébraïque. Mais, naturellement, je sais comment finissent les cinq livres que j'avais commencé à lire, il y a vingt ans : comment Joseph, le descendant préféré d'Abraham, a été rejeté par ses frères, abandonné et en définitive chassé vers l'Egypte, où sa tribu a fini par prospérer – même si l'Egypte serait, au bout du compte, le pays d'où cette ramille, cette tribu, entamerait son long, ardu, inimaginable voyage vers un « foyer » qui, dans la mesure où aucun ne le connaissait en réalité, ne devait pas du tout donner l'impression d'être un loyer.
Comme je l'ai dit, la première chose qui se passe dans parashat Bereishit n’est pas, comme beaucoup le pensent, le fait que Dieu a créé le ciel et la terre, mais plutôt qu'au début de sa création du ciel et de la terre, quand tout n'avait été qu'un vide stupéfiant, il ait dit, « Que la lumière soit ». C'est là, en réalité, le premier acte de création dont nous entendions parler dans Bereishit. Mais, pour moi, ce qui est intéressant, c'est le fait que chaque acte de création qui suit — la lumière et les ténèbres, la nuit et le jour, la terre ferme et les océans, les plantes et les animaux, et finalement l'homme à partir de la poussière – est décrit comme une action de séparation. Qu’a fait Dieu quand il a vu que la lumière était « bonne » ? Il l'a séparée des ténèbres, et il a continué à séparer jusqu'à ce que les éléments qui composent les parties du cosmos aient trouvé leur place adéquate et satisfaisante.
Rachi consacre relativement peu d'espace à ce fait, et il se préoccupe essentiellement des ramifications morales de cette séparation initiale de la lumière des ténèbres : « Selon sa signification simple, écrit-il de la séparation par Dieu de la lumière et des ténèbres, explique-le comme suit : Il vit que c'était bien et qu'il n'était pas convenable que la lumière et l'obscurité fonctionnent dans ce fatras, et II a donc assigné sa sphère à l'une pendant le jour, et à l'autre sa sphère pendant la nuit. » Et pourquoi Dieu a-t-il fait ça ? Parce que la lumière, comme dit Rachi, « ne mérite pas que les méchants s'en servent, et Il l'a réservée aux justes pour qu'ils s'en servent dans l'avenir». Les implications morales de la capacité de « séparer » de cette manière conduisent, bien entendu, à une conclusion d'un point de vue narratif, à la fin de la Genèse, chapitre 3, qui est le point culminant de l'histoire de la Création : l'histoire d'Adam et Eve mangeant le fruit défendu de l'Arbre de la Connaissance. L'histoire commence avec la Création, qui est, comme nous l'avons vu, l'histoire des actes de distinction d'une chose par rapport à une autre ; elle s'achève en faisant allusion à la plus cruciale de toutes les distinctions, la distinction du Bien et du Mal, une distinction qui devient compréhensible pour les êtres humains uniquement en mangeant à l'Arbre de la Connaissance, un arbre dont la Torah nous dit qu'il était (comme la lumière) « bon », qu'il était un « délice pour les yeux » d'Eve et qu’il était « désirable pour la compréhension », et que c'était en raison de cette bonté, de cette délectation, de cette désirabilité qu’Eve y avait mangé.
Je veux m'attarder un instant auprès de cet Arbre étrange, dont le fruit, aussi bon fût-il, s'est révélé, comme nous le savons, empoisonné pour l'humanité ; puisque c'est le fait de le manger, selon Bereishit, qui a entraîné l'expulsion des êtres humains hors du Paradis, qui les a contraints finalement à faire l'expérience de la mort. Mais c'est le plaisir et le délice de l'Arbre de la Connaissance que je veux explorer brièvement, parce que les liens établis, dans Bereishit, entre créativité, distinction, connaissance et plaisir sont, pour moi, absolument naturels. Enfant, j'avais déjà un curieux penchant intellectuel : le désir à la fois de connaître et de mettre en ordre ce que je connaissais. C'était, je n'en doute pas, le résultat, ou peut-être devrais-je dire le fruit, des dons intellectuels de mon père — c'est un scientifique – et de la passion de ma mère pour l'ordre, le goût d'une propreté et d'une organisation rigoureuse, qu'elle attribuait en ne plaisantant qu'à moitié à son "sang allemand ». C'est mon sang allemand, disait-elle, le produit autrefois blond des familles qui avaient des noms tout à fait allemands — pas juifs allemands —, des noms comme Jäger et Mittelmark (ce dernier, je l'ai appris, étant le nom d'un comté en Prusse) ; elle disait cela, parfois avec un rire, parfois sans, lorsqu'elle refaisait un lit mal fait ou réorganisait une étagère de nos livres de classe, ou essayait d'imposer un ordre aux choses qui appartenaient véritablement à la sphère d'influence plus négligée de mon père, avec des résultats parfois comiques, comme le jour où elle avait finalement rassemblé toutes sortes d'objets cassés, jouets, lampes, petits gadgets, qu'il avait laconiquement promis de réparer, sans jamais se résoudre à le faire, et elle avait entassé tous ces objets orphelins dans une boîte qu'elle avait baptisée, à l'aide d'un Magic Marker bleu marine, de son écriture ample et arrondie, CHOSES À RÉPARER alevay – « alevay » étant le mot juif qui exprime une sorte d'optimisme sans espoir, meurtri : « ça devrait arriver (mais ça n'arrivera pas) ».
Mon père aimait donc connaître les choses et ma mère aimait organiser les choses, et c'est peut-être pourquoi j'ai découvert en moi, à un âge précoce, un plaisir intense à organiser la connaissance. Ce n'était pas simplement les lectures sur, disons, l'Egypte ancienne et, plus tard, sur les Grecs et les Romains, sur l'archéologie et sur les Romanov et les œufs de Fabergé qui me procuraient du plaisir ; le plaisir naissait, plus spécifiquement, de l'organisation de la connaissance que j'accumulais lentement, de l'établissement et de la mémorisation de listes de dynasties numérotées et de tableaux de vocabulaire et de tables hiéroglyphiques et des chronologies des différents Alexandre, Nicolas et Catherine. C'était, je m'en aperçois aujourd'hui, la première expression d'une impulsion qui, en définitive, est la même que celle qui pousse quelqu'un à écrire — imposer un ordre au chaos des faits en les assemblant dans une histoire qui a un commencement, un milieu et une fin.
Si un plaisir précoce et, il fallait bien l'admettre, excentrique naissait de ma capacité à organiser des masses informes d'informations — grâce à une combinaison des natures de mon père et de ma mère — il était aussi vrai que je ressentais une certaine douleur, une forme d'angoisse même, lorsque j'étais confronté à des masses d'information qui semblaient réfractaires à toute forme d'organisation.
C'EST MA BAR-MITSVA, en tout cas, ma bar-mitsva, ce samedi après-midi-là, quand ma voix a déraillé si atrocement, la bar-mitsva qui était le point culminant de l'éducation juive un peu avortée que j'avais reçue, c'est elle qui m'a rendu curieux au sujet de ma famille juive, m'a fait commencer à poser des questions. Naturellement, j'avais toujours été curieux : comment aurais-je pu ne pas l'être, moi dont le visage rappelait à certaines personnes quelqu'un qui était mort depuis longtemps ? Mais l'intérêt fervent pour la généalogie juive, qui est devenu un hobby et, par la suite, presque une obsession, est né ce jour d'avril. Cela n'avait rien à voir, je dois l'ajouter, avec la cérémonie en soi, avec le rituel pour lequel j'avais dû me préparer pendant si longtemps ; c'était plutôt la réception dans la maison de mes parents qui avait été le commencement de tout. Car, alors que j'étais passé d'un parent à l'autre pour être embrassé, tapé dans le dos et congratulé, la masse confuse des visages qui se ressemblaient tous m'avait gêné, et j'avais commencé à me demander comment il se faisait que j'étais lié à tous ces gens, aux Ida et Trudy et Julius et Sylvia et Hilda, aux noms des Sobel et des Rechtschaffen et des Feit et des Stark et des Birnbaum et des Hench. J'ai commencé à me demander qui ils pouvaient bien être, quel pouvait être le lien qui les unissait à moi, et c'était parce que je n'aimais pas être confronté à cette masse indifférenciée de relations, que j'étais agacé par ce chaos, que j'ai par la suite consacré des heures et des semaines et des années à faire des recherches sur mon arbre généalogique, pour clarifier les relations et ordonner les branches et les sous-branches des liens génétiques, pour organiser l'information que j'avais fini par accumuler sur des fiches et des tableaux, et dans des dossiers. C'est idiot, bien sûr, de penser qu'on « devient » un homme à l'âge de treize ans, mais il est sans doute juste de dire que, même par inadvertance, ma bar-mitsva m'a rendu bien plus conscient de ce que c'était que d'être juif que n'importe quelle compréhension des mots que je prononçais, ce jour d'avril 1973, n'aurait pu le faire.
Et donc les questions que j'ai commencé à poser, immédiatement après ma bar-mitsva, ne concernaient pas seulement le mystérieux Shmiel, mais tous les autres. Ces questions m'ont conduit, tout d'abord, à écrire des lettres aux parents qui étaient, en 1973, encore vivants – un nombre qui était déjà bien inférieur à ce qu'il avait été, six, sept ou huit ans auparavant, lorsque j'allais avec ma famille à Miami Beach. J'écrivais à ces vieux parents dans le Queens, à Miami Beach, à Chicago et à Haïfa, et parfois les réponses provoquaient chez moi de la frustration et de la confusion (Je ne te dis pas la date exacte de ma naissance, m'avait dit au téléphone, un après-midi de 1974, Sylvia, la sœur malheureuse de mon grand-père, parce qu'il aurait mieux valu que je ne sois jamais née). Mais, plus souvent, ces personnes âgées se sentaient gratifiées par le fait que quelqu'un d'aussi jeune s'intéresse à quelque chose d’aussi vieux, et ils répondaient avec enthousiasme à mes questions et me racontaient tout ce qu'ils savaient. Par exemple, la tante de mon père, Pauline (toujours « Tante Pauly »), m'a balancé une centaine de lettres, tapées sur une Underwood déglinguée, entre le mois de juin 1973, lorsque je lui ai écrit timidement pour la première fois, et juin 1985, date à laquelle son formidable cerveau, qui m'avait fourni tant de détails infimes et précieux sur ma famille du côté paternel (Je crois aussi me souvenir de quelqu'un prononçant le nom d'une petite ville appelée...), s'est effondré. A la fin, les a, les e et les o de son antique machine à écrire mécanique étaient parfaitement impossibles à distinguer, en parallèle, peut-être, de ce qui se produisait dans les tissus durcis et confus auxquels je devais tant.
Ou bien il y avait ma grand-tante Miriam, à Haïfa, l'épouse du frère de mon grand-père, Itzhak, la femme qui, en raison de son sionisme véhément, avait convaincu son mari que, en dépit de la grande prospérité de leur commerce de boucherie, l'avenir de la communauté juive se situait en Palestine, raison pour laquelle elle et lui, et leurs deux enfants, avaient échappé au sort qui avait englouti Shmiel et les autres. Je me suis mis à lui écrire souvent et elle avait beaucoup à dire sur le sujet de Bolechow, tel que c'était avant qu'elle en parte. Ses minces aérogrammes avec leurs timbres israéliens exotiques étaient toujours les bienvenus, avec cette écriture européenne d'autrefois, si singulière, à la pointe bille bleue qui couvrait chaque centimètre carré, recto verso, du papier bleu, si mince, si léger. D'un anglais à la syntaxe et à l'orthographe aussi difficiles à déchiffrer pour moi que son écriture en pattes de mouche, j'ai appris beaucoup : la vie plaisante de la ville autrefois, les choses flatteuses que lui disait son père à propos de mon arrière-grand-père, Elkune Jäger ; les deux hommes, écrivait-elle, avaient appartenu au même club à Bolechow, détail (un club ?) qui m'avait obligé à réviser ce que je croyais savoir de la vie dans les petites villes de la Galicie au tournant du siècle. Connaître mon arrière-grand-père était d'un intérêt tout particulier pour moi, dans la mesure où, dès cette époque, j'ai été assez mûr pour comprendre que l'histoire de la famille pouvait être bien plus que des tableaux et des listes, pouvait en fait expliquer la façon dont les gens – disons, mon grand-père – étaient devenus ce qu'ils étaient. A propos d'Elkune, elle m'avait écrit :
Le Elkana Juger je ne m'en souviens pas mais mon père dit qu'ils était un membre dans la même synagogue et aussi dans le club et il dit à moi qu'il était un type très bien et très bon il aime dépenser l'argent pour les familles pauvres, et il a une très bonne opinion et sympathie de la part des citoiliens chrétiens et c'était très important pour lui et pour toute la ville. Mais il est mort très jeune dans le siècle il était avec Rachel pour prendre un repos et il est devenu une crise cardiaque c'était un tragédie pour toute la ville et famille.
Il m'a fallu un peu de temps pour comprendre que citoiliens, c'était citoyens. Rachel, ai-je réalisé avec un frisson, était la sœur aînée de mon grand-père, celle qui était morte une semaine avant de se marier, était morte parce qu'elle aussi, je l'ai appris par la suite, avait le cœur en mauvais état.
Parce que je savais que Miriam et son mari étaient restés à Bolechow jusque dans les années 1930, j'ai eu l'audace de lui poser des questions sur Shmiel aussi. Je me souviens de l'obscure émotion ressentie quand j'ai écrit la lettre dans laquelle je lui demandais ce qui leur était arrivé exactement, une lettre dont je n'ai rien dit à mon grand-père. Mais sur ce sujet, Tante Miriam était plus hésitante et n'a pu me dire que la chose suivante, dans un aérogramme daté du 20 janvier 1975 :
La date de Onkel Schmil et de sa famille quand ils sont morts personne
ne peut me dire, 1942 les Allemands tuaient tante Ester avec 2 filles. La
fille aînée était avec les partisans dans les montagnes et elle est morte
avec eux. Onkel Schmil et 1 fille Fridka les Allemande les ont tués 1944 à
Bolechow, dit à moi un homme de Bolechow personne sait ce qui est vrai.
S'il s'est avéré que ce n'était pas tout à fait comme elle m'en avait averti (comme je peux le voir à présent), ce n'était vraiment pas de sa faute. Elle ne faisait que répéter ce qu'elle avait entendu dire.
Un peu plus tard, quand j'ai appris qu'il ne fallait pas trop attendre de ces réponses, et que j'ai commencé à tirer fierté de mon efficacité en tant que chercheur, fierté d'avoir mis au point une certaine méthode, j'ai commencé à écrire aussi aux institutions et aux agences gouvernementales, le genre de lettres auxquelles on vous recommandait de joindre « une enveloppe pré-affranchie », des lettres aux archives de New York City contenant des mandats postaux pour le règlement des photocopies officielles de certificats de naissance et de décès (cinq dollars pièce, à l'époque), des lettres aux cimetières (mes préférées) avec des noms du genre Mount Zion ou Mount Judah (« la tombe réservée à Mina Spieler reste non réclamée à ce jour »), des lettres à des endroits portant des noms comme The Hebrew Orphan Asylum, des lettres à des archives aux acronymes à la sonorité sinistre, comme AGAD, dans des pays qui étaient alors fermés par le Rideau de Fer, et dont vous n'entendiez plus jamais parler en dépit du fait que vous aviez joint le mandat postal international. Problèmes qui m'ont conduit, deux décennies plus tard, vers des outils plus sophistiqués. Il y avait désormais les recherches sur Internet et les sites de généalogie, sur le Social Security
Death Index et sur genealogy.com et jewishgen.org, sur la banque de données d'Ellis Island, où j'ai appris la date précise de l'arrivée de Shmiel à New York en 1913, un endroit qui ne lui portait pas chance, avait-il décidé. Il y avait désormais les comités de Family Finder. J'avais désormais des correspondances sans fin avec des inconnus parfaits, incroyablement différentes de ces laborieux échanges par aérogrammes que j'avais eus au cours de mon adolescence, des requêtes par e-mail auprès de gens en Californie, dans le Colorado, au pays de Galles et au Danemark qui promettaient une instantanéité complète et une aisance linguistique totale. Ce qui, finalement, m'a conduit à voyager, au cours d'une année, dans une douzaine de villes, de Sydney à Copenhague et Beer Sheva, à m'embarquer sur des avions et des ferries, à monter dans des trains bondés de filles et de garçons juifs en uniforme, avec des armes en bandoulière sur leurs corps minces. A aller, pour finir, jusqu'à Bolechow pour parler avec les quelques survivants qui avaient vu ce qui avait été fait.
LE TEMPS PASSANT, quand je suis devenu un jeune homme d'une vingtaine d'années, je me plongeais de temps en temps dans les dossiers que j'avais constitués, poussais ma recherche un peu plus loin, écrivais quelques lettres de plus à telles ou telles archives, apprenais quelques faits supplémentaires. A l'époque où j'ai passé la trentaine, puis la quarantaine, il me paraissait évident que je savais tout ce qu'il y avait à savoir sur l'histoire de ma famille : sur les Jäger essentiellement, dans la mesure où, en plus des preuves documentaires, du matériel obtenu auprès des archives et des bibliothèques, il y avait toutes ces histoires ; et, avec les années, sur la famille de mon père aussi, les taciturnes Mendelsohn. Le seul trou, la seule lacune agaçante, c'était Shmiel et sa famille, les disparus sur lesquels il n'y avait pas un fait à inscrire sur les fiches, pas de dates à entrer sur les programmes informatiques de généalogie, pas d'anecdotes ou d'histoires à raconter. Mais ce temps se prolongeant, il était de moins en moins douloureux de penser que nous ne saurions jamais rien de plus à leur sujet, puisque, avec chaque nouvelle décennie qui passait, l'événement dans son ensemble reculait et, avec lui, eux aussi s'effaçaient, pas seulement les six, mais eux tous. Et décennie après décennie, ils paraissaient de plus en plus entrer dans l'Histoire et ne plus nous appartenir. Paradoxalement, cela rendait plus acceptable le fait de ne pas y penser, puisqu'il y avait, après tout, tant de gens qui pensaient à eux – sinon à eux spécifiquement, du moins à un eux générique, ceux qui avaient été tués par les nazis. Pour cette raison, c'était comme si on avait pris soin d'eux.
Pourtant, de temps à autre, il arrivait que quelque chose remontât à la surface et me fît me demander s'il n'y avait tout de même pas encore quelque chose à apprendre.
Par exemple :
Mon grand-père préférait raconter des histoires qui étaient drôles, dans la mesure où il était lui-même si drôle et où les gens vous apprécient plus quand vous les faites rire. Je me souviens – ou plutôt, ma mère m'a raconté – comment il avait fait faire pipi dans sa culotte à ma grand-tante Ida, à la table de Thanksgiving, une année, il y a longtemps, tant l'histoire qu'il racontait était drôle. Nous ne savons pas de quelle histoire drôle il s'agissait, puisque l'histoire de la façon dont elle s'est fait pipi dessus a éclipsé l'histoire en question – elle est devenue une histoire drôle à part entière, une histoire qui est régulièrement racontée pour éclairer ou peut-être préserver un certain aspect de la personnalité de mon grand-père décédé. Pour moi en particulier, il adorait raconter ses histoires de la ville où il était né et là où sa famille, cette famille de bouchers prospères et, ensuite, de négociants en viande, avait vécu « depuis », disait-il, s'éclaircissant la gorge bruyamment comme il avait l'habitude de le faire, les yeux immenses et fixes, comme ceux d'un bébé, derrière les verres de ses lunettes en plastique démodées, « qu'il y avait un Bolechow. » BUH-leh-khuhv, prononçait-il, en maintenant le l très bas dans la gorge, à l'endroit même où il caressait le kh, comme le font les gens du coin. BUHlehkhuhv, la prononciation qui est, comme je l'ai découvert bien plus tard, la plus ancienne, la prononciation yiddish. L'orthographe aussi a changé : Bolechow sous les Autrichiens de langue allemande, Bolechów sous les Polonais, Bolekhov pendant les années soviétiques et, à présent, enfin, Bolekhiv, sous les Ukrainiens, qui ont toujours convoité la ville et l'ont désormais. Il y a une plaisanterie que les gens de cette partie de l'Europe de l'Est aiment raconter, qui explique un peu pourquoi les prononciations et l'orthographe ne cessent de changer : c'est l'histoire d'un type qui est né en Autriche, qui est allé à l'école en Pologne, qui s'est marié en Allemagne, qui a eu des enfants en Union soviétique, et qui meurt en Ukraine. Pendant tout ce temps, dit la plaisanterie, il n'a jamais quitté son village !
Je n'ai jamais su que je prononçais mal le nom de la ville dans laquelle la famille de ma mère avait vécu pendant plus de trois cents ans jusqu'à ce que je rencontre une vieille femme à la fin des années 1990, la mère d'un homme dont j'étais récemment devenu l'ami. J'avais fait sa connaissance depuis un certain temps quand j'ai appris qu'il était né – il est de la génération de mes parents – dans la ville voisine de Bolechow – une toute petite ville, en vérité, appelée autrefois Stryj, aujourd'hui orthographié Striy, que j'ai visitée depuis, un endroit où poussent aujourd'hui de grands arbres luxuriants au milieu d'une ruine sans toit qui était autrefois la synagogue principale de la ville. Quand j'ai découvert l'étrange coïncidence géographique qui liait nos familles, j'en ai fait part à mon ami, qui est, comme moi, un écrivain et qui, connaissant mon intérêt pour l'histoire de cette petite partie du monde aujourd'hui oubliée, m'a proposé de me présenter à sa mère, une femme qui avait alors près de quatre-vingt-dix ans. Peut-être partagerait-elle ses souvenirs avec moi. Sa mère. Mme Begley. Begley : un autre nom qui, comme ceux des villes où les gens comme elle ont vécu autrefois, a été subtilement altéré. Car son nom avait été en fait Begleiter, ce qui signifie en allemand « compagnon » ou « escorte ». Bien évidemment, j'ai accepté avec enthousiasme l'invitation de mon ami : j'allais avoir quarante ans, il y avait eu une petite série d'étranges coïncidences, de curieux événements qui m'avaient remis en mémoire Bolechow, Shmiel et le passé singulier de notre famille avaient fait surface dans le présent, agitant devant nous cette séduisante possibilité que les morts n'étaient pas tant disparus que dans l'expectative...
IL y A quelques années, pour prendre un exemple, j'ai lu quelque part que, soixante ans après l'événement, il était encore possible de soumettre à la Croix-Rouge internationale les noms de victimes de l'Holocauste à retrouver. Et donc, un jour, je suis entré dans le bureau de la Croix-Rouge local, qui se trouve dans un grand bâtiment rectangulaire, plutôt banal, pas très loin de mon appartement. Sur la façade du bâtiment, il y a une grande croix rouge. A l'intérieur, j'ai dûment rempli six formulaires pour des personnes disparues, je l'ai fait avec un vague tremblement d'optimisme, sachant quelles étaient les chances. Mais on ne sait jamais, me suis-je dit.
Et l'on ne sait vraiment jamais. Il y a peut-être quinze ans, mon plus jeune frère, qui était alors assistant pour les costumes pour les films de Woody Allen, cherchait des tissus dans une boutique mal éclairée, un endroit rempli de rouleaux de tissus, dans le quartier de la confection à New York. Il a remarqué que le vieil homme au comptoir portait un tatouage sur l'avant-bras et il a engagé la conversation avec lui. Mon frère a mentionné, au cours de cette conversation, le fait que des parents à nous qui avaient péri dans le désastre étaient de Bolechow, ce qui a provoqué chez le vieux Juif de ce magasin de confection une sorte d'exclamation extasiée, en même temps qu'il tapait dans ses mains : Ach, Bolechow ! Ils avaient les plus beaux cuirs !
II y avait eu la fois où, après que j'eus placé une annonce sur un site Internet de généalogie, un vieil homme m'avait appelé pour me dire qu'il avait connu autrefois une personne du nom de Shmiel Jäger. Avant même que je puisse répondre, il avait ajouté que ce Shmiel Jäger était originaire de Dolina, une petite ville proche de Bolechow, et avait fui vers l'est, lorsque les Allemands étaient arrivés pendant l'été 1941 – fui, semblait-il, au cœur de ce qui était alors l'Union soviétique. J'ai entendu dire qu'il avait épousé une femme ouzbek, qu'il avait même eu des enfants avec elle ! avait hurlé dans le téléphone le vieil homme qui était dur d'oreille. Amusé à la pensée d'un Juif de shtetl allant rôder aussi loin que l'Ouzbékistan, je l'avais remercié de son appel et raccroché en me disant, Il n'y a pas de quoi s'exciter.
Et pourtant c'était bizarre : comme le contact inattendu d'une main glacée.
Il y avait eu aussi la fois où un autre de mes frères – Matt, celui qui est né juste après moi, avec qui je n'ai eu, pendant longtemps, aucune intimité véritable (à la différence du plus jeune, qui était censé, comme moi, avoir des inclinations artistiques et dont je m'étais toujours senti très proche) ; Matt, vis-à-vis de qui, en grandissant, j'éprouvais un sentiment obscur mais féroce de compétition et à qui, dans un moment de fureur, j'avais fait quelque chose de très cruel physiquement – Matt m'avait appelé pour me dire qu'il était passé dans une grande réunion internationale de survivants de l'Holocauste à Washington, D.C., où il vit. Matt est photographe, il faisait peut-être un reportage sur la réunion. Je ne sais pas, je ne m'en souviens plus. En tout cas, il m'appelait pour me dire qu'il était tombé sur quelqu'un qui lui avait dit connaître Shmiel Jäger.
Quoi ? avais-je dit.
Pas Oncle Shmiel, avait répondu précipitamment Matt. Il m'avait ensuite raconté ce que lui avait dit cet homme à la réunion des survivants de l'Holocauste : le Shmiel Jäger qu'il avait connu était né sous un autre nom, mais pendant la guerre, lorsqu'il avait rejoint un groupe de résistants près de Lwów, il avait pris le nom de Shmiel Jäger puisque, pour des raisons de sécurité, ces résistants prenaient parfois les noms de types morts qu'ils avaient connus.
J'avais écouté et pensé, La fille aînée était avec les partisans dans les montagnes et elle est morte avec eux. Onkel Schmil et 1 fille Fridka les Allemands les ont tués 1944 à Bolechow.
Alors on ne sait vraiment jamais. C'est pour ça que j'ai rempli les formulaires de la Croix-Rouge, sans beaucoup d'espoir, et que je les ai donnés à la personne de la réception, avant de rentrer chez moi, ce jour-là. Environ quatre mois plus tard, j'ai reçu une épaisse enveloppe de la Croix-Rouge au courrier. Mes mains tremblaient quand j'ai déchiré l'enveloppe. Toutefois, j'ai vu immédiatement que le plus gros du contenu était constitué des six formulaires que j'avais remplis. Le septième document, une lettre, déclarait qu'il n'existait pas d'information connue sur les sorts respectifs d'Ester Jäger, Lorka Jäger, Frydka Jäger, Ruchatz (comme je le croyais encore) Jäger, et Bronia Jäger, habitantes de la ville polonaise de Bolechow.
Concernant Shmiel Jäger, la lettre concluait que son dossier était considéré comme « encore ouvert »...
C'EST, PAR CONSÉQUENT, pour cette raison que j'étais impatient de rencontrer la mère de mon ami, cette Mme Begley qui avait vécu si près de mon oncle, de ma tante et de mes cousines décédés. Je ne pensais pas vraiment pouvoir apprendre quoi que ce fût d'elle. Je voulais simplement faire l'expérience d'une conversation avec quelqu'un de sa génération et de sa provenance, dans la mesure où il me paraissait incroyable qu'il y eût encore quelqu'un de vivant qui avait marché dans les mêmes rues qu'eux. C'est dire à quel point je m'étais accoutumé à l'idée qu'eux six et tous ceux de cette époque appartenaient désormais, absolument et irrémédiablement, au monde gris, noir et blanc du passé.