Les Disparus

Daniel Mendelsohn · Chapitre 14 sur 21 · partie 1/3

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Les Disparus

2 SUEDE/ISRAEL DE NOUVEAU (automne).............. 512

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

2

SUEDE/ISRAEL DE NOUVEAU

(automne)

 

ACCCHH, C'EST MESHUGA, non ?

C'était en début d'après-midi, un dimanche de décembre, et Mme Begley me faisait part de son inquiétude concernant mes projets de voyages à venir qu'elle trouvait fous. A la fin du mois, elle allait fêter son anniversaire et je serais de retour d'un voyage en zigzag de New York à Londres, puis Stockholm, Londres, Tel-Aviv, Londres et New York. Pendant qu'elle secouait la tête, mi-amusée mi-dédaigneuse, j'essayais d'expliquer que notre itinéraire erratique, cette épuisante voltige entre les continents et les climats, était la faute de Dyzia Lew. Tout en défendant ma cause un peu vaine, je ne me faisais qu'une petite idée de la tournure meshuga qu'allait prendre ce voyage, avec l'horrible blizzard, les demi-journées d'attente, les vols annulés, les connexions manquées dans des aéroports étranges ; et puis, pire que tout, les séries de malentendus presque comiques à propos de la dame de Minsk, les vols transatlantiques faits en vain vers des endroits qu'elle venait de quitter.

Tout avait commencé avec un coup de téléphone que j'avais reçu en novembre, quatre mois après mon retour d'Israël.

Jusque-là, j'avais pensé que nous avions encore deux voyages à faire : tout d'abord, un voyage nordique pendant la première semaine de décembre – Matt ne pouvait pas se libérer plus tôt -qui devait inclure Stockholm, où vivait Klara Freilich, puis Minsk, où vivait Dyzia Lew ; ensuite, nous rentrerions à la maison et, peut-être un mois plus tard, nous nous envolerions pour Israël où, pendant une semaine, Matt pourrait faire les portraits des habitants de Bolechow que j'avais rencontrés pendant l'été, quand il n'avait pas été en mesure de venir avec moi.

Et puis, me disais-je, nous en aurions fini.

Mais au début du mois de novembre, Shlomo m'a appelé pour me donner de mauvaises nouvelles. Dyzia était très mal, une maladie de la circulation, assez malade pour avoir été transportée de Biélorussie en Israël afin d'y recevoir un traitement. Il n'y avait donc aucune raison d'aller en Biélorussie, avait dit Shlomo. Nous ferions bien de venir en Israël et le plus tôt serait le mieux, car franchement il n'y avait aucun moyen de savoir combien de temps... Sa voix s'était tue. Pendant que Shlomo m'annonçait ces nouvelles, je m'étais dit : voilà, finalement le temps nous rattrape. J'avais su, bien entendu, dès la nuit où Jack Greene m'avait appelé de nulle part et que j'avais décidé, tout en lui parlant, que je devrais rencontrer les quelques habitants de Bolechow qui étaient encore vivants dans le monde, que les gens en question étaient très âgés ; j'avais toujours envisagé la possibilité que l'un d'eux puisse mourir avant même que nous arrivions à le rencontrer. Mais c'était une chose que d'envisager cette possibilité théorique et une autre que d'être confronté à la réalité glaçante d'une femme si malade que je ne pourrais plus désormais la rencontrer et sonder sa mémoire.

J'avais dit à Shlomo, Si elle est à ce point malade, peut-être que je devrais l'interviewer au téléphone dès maintenant ?

Matt et moi ne pouvions pas nous rendre en Israël avant la première semaine de décembre. Je pensais que nous pouvions retarder notre voyage à Stockholm et aller directement à Tel-Aviv pour rencontrer Dyzia, mais à présent, à la lumière des nouvelles alarmantes de Shlomo, les trois semaines qui nous séparaient de décembre paraissaient un long temps à attendre. Shlomo était du même avis et m'avait dit qu'il parlerait à Dyzia pour organiser un rendez-vous téléphonique, à un moment où il serait à ses côtés à l'hôpital pour pouvoir assurer la traduction. Quelques jours plus tard, il m'avait envoyé un e-mail pour me prévenir que tout était prêt, qu'il serait aux côtés de Dyzia à quatre heures et demie, heure de Tel-Aviv, dans l'après-midi du dimanche suivant, et que ce serait le moment idéal pour appeler Dyzia Lew et lui parler.

Dimanche, le 9 ? avais-je demandé.

Oui, avait-il répondu, dimanche, le 9.

Il se trouvait que le dimanche 9 novembre de cette année-là allait être une journée très remplie pour moi, une journée riche en émotions d'ordre familial et riche aussi en pensées du passé puisque c'était le jour que mes frères, ma sœur et moi avions choisi pour la grande célébration des noces d'or de nos parents, leur cinquantième anniversaire de mariage. C'était une date d'une signification à la fois locale et réduite pour une famille de sept personnes, à moins de prendre en considération le fait que le 9 novembre marque un autre anniversaire, non pas d'or mais de cristal, un anniversaire qui, je le suppose, a une signification également importante, même si elle est quelque peu oblique, pour ma famille, dans la mesure où en 2003 le 9 novembre était le soixante-cinquième anniversaire de la Kristallnacht. Au cours de cette nuit de 1938 a commencé un immense pogrom à l'échelle nationale, aussi bien en Allemagne qu'en Autriche, organisé par le parti nazi : deux journées de terreur pendant lesquelles des bandes de nazis, jeunes et adultes, ont envahi les rues des quartiers juifs, pillant les magasins et les maisons des Juifs, frappant et assassinant parfois les Juifs, et brisant, bien sûr, les vitrines d'innombrables magasins et maisons. Je dis « bien sûr » parce que c'est aux milliards d'éclats des millions de vitres brises que le terme Kristallnacht, « Nuit de cristal » – expression forgée au cours d'une réunion du haut commandement nazi, quelques jours après l'événement, durant laquelle Hitler avait exigé « que la question juive fût désormais, une fois pour toutes, coordonnée et résolue d'une façon ou d'une autre » –, doit son clinquant grotesque. Même si les dommages provoqués par la Nuit de cristal ont été énormes (bien que, au regard des chiffres ultérieurs, les pertes en vies humaines aient été négligeables) – une centaine de Juifs ont été tués, sept mille cinq cents magasins juifs détruits, plus de cent synagogues et lieux saints détruits, notamment, comme nous le savons, tous les édifices religieux construits par l'architecte hongrois Ignaz Reiser, créateur de la Zeremonienhalle de la Nouvelle Section juive du grandiose Zentralfriedhof de Vienne –, la véritable signification de ce 9 novembre particulier, la raison pour laquelle c'est une date qui, cette année-là, avait une double signification pour ma famille, c'est que la Kristallnacht est aujourd'hui considérée comme l'événement qui marque le début de l'Holocauste proprement dit. Et en effet, bien que les villes d'Allemagne et d'Autriche aient été très éloignées, à tous égards, des shtetls de ce qui était alors la Pologne orientale, il est possible de voir une ressemblance, ce qu'on pourrait appeler un air de famille, entre ce qui s'est passé, lors de la Kristallnacht, dans des endroits célèbres comme Worms, Lubeck, Ulm, Kiel, Munich, Coblence, Berlin et Stettin (cette dernière ville étant celle dont mon arrière-grand-père et sa famille, incluant des frères jumeaux âgés de deux ans, sont partis pour New York en 1892), dans des endroits comme Vienne, Linz, Innsbruck, Klagenfurt, Graz, Salzbourg, « la ville de Mozart », et ce qui s'est passé un peu plus tard dans des endroits minuscules comme Bolechow. Par exemple, en novembre 1938, les Juifs d'Allemagne ont dû payer une amende d'un milliard de marks pour réparer les dégâts causés au cours de la Nuit de cristal, ce qui veut dire que les Juifs ont dû rembourser aux nazis les dégâts qu'avaient subis les Juifs (et même les six millions de marks – un chiffre modeste par rapport à un milliard – que les compagnies d'assurances ont payés au titre des bris de glace ont été reversés au Trésor du Reich). Ces pratiques comptables grotesques de novembre 1938 n'étaient pas très différentes de celles qui ont été appliquées en novembre 1941, lorsque les Juifs de Bolechow ont été contraints de rembourser aux Allemands le prix des balles qu'ils avaient utilisées pour tuer des Juifs.

Le 9 novembre, donc, une date de 2003 qui était un jour de réjouissance dans ma famille, j'ai appelé le numéro que m'avait donné Shlomo et j'ai parlé à une Dyzia Lew mal-en-point.

Hello, a dit Shlomo sur son portable. Il était assis à côté de Dyzia, m'a-t-il dit. Elle était prête. Un léger écho enveloppait sa voix.

Vous voulez lui parler ? a-t-il demandé.

Euh, je ne peux pas, ai-je répondu, elle ne parle pas ma langue. Mais vous ne voulez pas enregistrer sa voix ? a-t-il dit. Shlomo comprenait désormais ma passion pour les choses concrètes.

Euh, je ne peux pas le faire maintenant, ai-je dit, peut-être le mois prochain quand je viendrai.

J'ai demandé à Shlomo de dire à Dyzia, en guise d'introduction, qu'une des raisons pour lesquelles je voulais lui parler de façon aussi urgente était ce que m'avait dit Meg Grossbard : Dyzia faisait partie du groupe des filles qui avaient connu les sœurs Jäger.

Oui, a répliqué Shlomo, je lui ai dit tout ça et elle a commencé à me raconter qu'elle connaissait toutes les filles, les filles Jäger, et elle sait que Lorka était l'aînée, et Frydka la cadette, et elle connaît l'autre – Fania ? Elle dit qu'elle ne se souvient que de trois sœurs.

J'ai fait une grimace et j'ai dit, Elles étaient quatre. Lorka, Frydka, Ruchele et Bronia. Bronia, ai-je répété – même si, ai-je pensé, qui suis-je pour corriger ce dont se souvient cette femme, moi qui ai toujours un morceau de papier sur lequel j'avais inscrit, dans les années 1970, une liste de prénoms qui étaient : LORCA FRIEDKA RUCHATZ BRONIA ?

Bronia, niye Fania, entendais-je Shlomo dire à Dyzia, dont j'essayais d'imaginer le visage pendant que j'attendais que chaque chose que je disais et d'autres que je n'avais pas dites fussent traduites en polonais, à un continent entier de là.

Elle dit peut-être, peut-être que oui, disait Shlomo sur son portable.

J'ai ri bruyamment. Shlomo savait désormais pourquoi.

Et demandez-lui qui elle connaissait le mieux, ai-je dit.

Un murmure en polonais et puis, Frydka.

Je lui ai demandé de demander si elle avait des souvenirs des parents, si elle se souvenait d'une façon ou d'une autre.

Non, a dit Shlomo après avoir parlé un moment en polonais. Elle ne se souvient pas du tout d'eux.

J'ai dit, si c'est Frydka qu'elle connaissait le mieux, quel souvenir en particulier garde-t-elle de sa personnalité ? Comment était-elle ?

Nous avons entendu dire que c'était une fille très vivante, qu'elle aimait les garçons... c'est vrai ?

Il a échangé quelques mots avec Dyzia.

Elle était très belle, a-t-il dit. De très beaux yeux. Elle a dit que Meg Grossbard connaît ses yeux, les yeux de Frydka, qu'elle avait des yeux magnifiques. Elle a dit que Frydka n'était pas, comment dire, une fille facile. Elle était belle, jeune, tous les jeunes gens étaient fous d'elle.

Encore du polonais.

Elle a dit qu'en März 42, Frydka travaillait à la fabrique de barrils.

Mars 1942.

Je travaillais dans la même fabrique, a continué Shlomo, je travaillais dans la même fabrique, mais je ne me souviens pas si c'est vrai.

Cela m'a surpris. Mais il devrait s'en souvenir, ai-je pensé : c'était lui qui, dans la salle de séjour d'Anna Heller Stem, m'avait raconté cette histoire, l'histoire des deux filles que tout le monde trouvait très jolies à la Fassfabrik, et l'une d'elles était Frydka Jäger.

Peut-être, me suis-je dit, que son « mais je ne me souviens pas si c'est vrai » se référait à März 42.

Shlomo a continué. Dyzia travaillait alors dans le bureau qui gérait la main-d'œuvre, l'Arbeitsamt, comme ils l'appelaient en allemand. Elle a dit se souvenir qu'en 1942, par une belle journée, Frydka était venue à l'Arbeitsamt. C'était l'heure du déjeuner et elle était venue lui rendre visite à l'Arbeitsamt. Elle a dit se souvenir qu'un type nommé Altmann avait parlé à Frydka dans ce bureau. Elle a dit de nouveau qu'elle avait beaucoup d'amis, mais que ce n'était pas quelqu'un...

Pas une personne facile ? ai-je coupé, peut-être un peu trop vite. Ma curiosité avait été piquée à la pensée que j'allais apprendre quelque chose de nouveau sur sa personnalité, quelque chose de plus que : il y avait trois filles, elle était la plus jeune, elle avait des yeux magnifiques. J'ai dit à Shlomo, Demandez-lui ce qu'elle entend quand elle dit que c'était une personne difficile.

Shlomo a marqué un temps de silence et s'est rendu compte du malentendu.

Non, pas ça, pas une personne difficile. Non, elle parle des garçons, du fait qu'elle n'était pas une fille facile à avoir.

J'ai dit, Oh, je vois – tout en me demandant ce que signifiait, dans ce cas, le qualificatif de picaflor. En essayant de trouver la cohérence de cette histoire, j'ai poussé un peu ma question. Mais elle aimait les garçons, n'est-ce pas ?

Un bref échange en polonais, puis : Oui, elle aimait les garçons, les garçons l'aimaient, mais ce n'était pas facile de l'avoir.

Je me sentis soulagé. J'ai dit, Demandez-lui, si elle devait comparer Lorka et Frydka, quelle était la grande différence entre leurs personnalités ?

Ils ont parlé en polonais, puis Shlomo a dit, Elle ne connaissait pas très bien Lorka, mais les gens avaient l'habitude de dire que Lorka, vous savez, était plus facile que Frydka.

Plus facile que Frydka ? Je me souvenais à quel point Anna avait été catégorique à propos de la fidélité de Lorka pour son unique petit ami, Halpern – même si, de nouveau, le fait même qu'Anna avait pensé que l'unique petit ami de Lorka était ce Halpern, tandis que Meg m'avait dit que c'était sans le moindre doute Yulek Zimmerman, laissait planer un certain doute sur la solidité de ces perceptions et de ces histoires.

Elle était plus facile que Frydka. J'ai dit, Vous voulez dire avec les garçons ?

Avec les garçons, oui. Elle dit qu'avant la guerre, elle et ses amies de son âge étaient trop jeunes pour commencer à flirter avec les garçons. Mais elles prenaient exemple sur Lorka.

Ah, ai-je dit, je vois. Même si je ne voyais rien, évidemment. Je lui ai dit, Dites-lui qu'Anna Heller a dit que Frydka était comme un papillon avec les garçons...

Ils ont recommencé à parler et Shlomo a dit, Comme elle était tellement belle, ce n'était pas un problème pour elle de flirter avec tous les garçons. Elle dit que, en ce qui concernait les garçons, elle était égoïste, Frydka. Elle les voulait tous pour elle seule !

Elle était égoïste avec les garçons, elle les voulait tous pour elle seule, mais elle n'était pas « facile ». A dix mille kilomètres du lit d'hôpital de Dyzia Lew, j'ai soupiré et je me suis-je dit, Hé bien, pourquoi pas ? J'avais connu des filles comme ça au lycée, des filles qui s'amusaient avec les garçons jusqu'au jour où elles tombaient sérieusement amoureuses d'un type en particulier, et c'était fini. Je me suis dit, On ne saura jamais rien de la relation entre Frydka et Ciszko : ce qui les avait attirés l'un vers l'autre, ce qu'étaient la substance et le caractère de cette relation, ce qu'ils faisaient ensemble et ce dont ils parlaient. Rien. Mais il ne semble pas déraisonnable de supposer que, au moins pour lui, c'était assez sérieux pour risquer sa vie et, pour elle, sans doute assez sérieux pour s'être donnée à lui, pour être enceinte de son enfant. En écoutant le rapport de Shlomo sur les impressions de Dyzia, elle n'était pas facile, elle les voulait tous pour elle seule, je me suis rendu compte que ces deux détails, apparemment contradictoires, étaient en fait l'ossature d'une certaine histoire : l'histoire d'une adolescente belle et déterminée, assez grande, sans doute un peu gâtée, une fille dont la personnalité volatile et égoïste, soumise à la pression formidable et écrasante de la guerre, aux forces inimaginables de la détresse, de la souffrance et du chagrin pendant l'Occupation, s'était métamorphosée en quelque chose de brillant et d'héroïque, de la même manière qu'un morceau de charbon ordinaire, soumis à la pression qui convient, peut se transformer en diamant. Mais, bien entendu, nous ne pourrons jamais le savoir avec certitude.

J'ai dit, Je voudrais parler maintenant un peu plus de la période de la guerre. De quoi se souvient-elle spécifiquement à propos de Frydka pendant la guerre ? Comment et quand la voyait-elle ? Quand se souvient-elle de l'avoir vue pour la dernière fois ?

Ils ont parlé un moment et Shlomo a fini par dire, OK, c'était la dernière fois – quand Frydka est venue la voir pour déjeuner quand elle était à l'Arbeitsamt. C'est la dernière fois qu'elle a vu Frydka.

Je lui ai demandé de nouveau quelle année c'était. Elle ne se souvient pas, elle pense que c'était en 42. Elle pense que c'était avant la deuxième Aktion. Frydka était libre à l'heure du déjeuner et elle était donc venue la voir, ainsi que ce type, Altmann.

Je me souvenais de l'histoire d'Anna Stern sur la façon dont elle et ses amies étaient allées voir un jour un jeune homme qui avait pris une chambre à Bolechow et comment, lorsqu'elles avaient frappé à sa porte, Frydka leur avait ouvert. J'ai souri tout seul et j'ai dit, Elle est venue avec ce Altmann ?

Non, a dit Shlomo, elle venue voir Altmann.

J'ai souri de nouveau et j'ai dit, Maintenant, demandez-lui si elle sait quelque chose à propos de Ciszko Szymanski et de Frydka.

Ils ont parlé un petit moment en polonais. Elle a dit que Frydka leur avait parlé ce jour-là de Ciszko Szymanski et qu'elle savait que Ciszko Szymanski était amoureux de Frydka. Elle a dit qu'elle a appris par la rumeur que lorsqu'on a dit qu'elle avait été arrêtée, il avait été arrêté aussi.

C'est seulement à ce moment-là que le fait que tout ce que nous avions pensé savoir de l'histoire d'amour de Frydka et de Ciszko était fondé sur des rumeurs, des histoires, des conversations qui avaient eu lieu après la fin de la guerre m'est véritablement apparu. Le 9 novembre 2003, cette phrase brève, elle a dit que Frydka leur avait parlé ce jour-là de Ciszko Szymanski, est devenue pour moi un de ces « trous de ver » qui, nous apprennent les scientifiques, pénètrent dans le tissu de l'univers, permettant des sauts brusques et miraculeux dans l'espace et le temps. Frydka lui avait parlé ce jour-là de Ciszko me faisait la même impression que le Il ne s'est jamais remis de l'affaire Dreyfus ! de M. Grossbard, huit mois plus tôt, à Sydney : l'impression qu'un simple souvenir humain peut vous catapulter jusqu'à un point spécifique et désormais irrémédiable de l'espace et du temps, et qu'une fois que cet être humain singulier, ce souvenir, disparaît, le point vers lequel il pouvait vous projeter disparaît lui aussi, d'une certaine façon. Naturellement, Frydka avait dû se confier à ses amies au sujet de cette liaison lorsqu'elle avait commencé ; mais à présent il y avait l'amie et, soixante ans plus tard, il y avait la confidence qui avait été faite, arrachée au passé et soumise à ma contemplation, la chose en elle-même, et non une rumeur de troisième main, érodée et déformée par des années de manipulation. A cet instant précis, j'ai imaginé Frydka, tout excitée, murmurant à l'oreille de Dyzia, peut-être le jour où elle était venue à l'Arbeitsamt – même si, bien entendu, il n'est pas nécessaire que ce fût ce jour-là qu'elle eût été excitée, elle aurait pu être d'humeur rêveuse, cela aurait pu être n'importe quoi, puisque Dyzia ne se souvenait pas de ses mots exacts.

Elle a dit qu'elle a appris par la rumeur que lorsqu'on a dit qu'elle avait été arrêtée, il avait été arrêté aussi. J'ai pensé à ce dont s'était souvenue Anna Heller Stern : Si vous la tuez, alors vous devrez me tuer aussi.

De quoi se souvient-elle au sujet de Ciszko Szymanski ? ai-je demandé.

Elle se souvient un peu de lui. Il était de taille moyenne. Il aimait boire, il aimait s'amuser ! Shlomo a ri et, dans ma tête, j'ai dessiné le portrait d'un balèze, bien bâti, d'un farceur, le genre d'adolescent blond que j'aurais moi-même évité au lycée, sans jamais pouvoir deviner s'il pourrait devenir tendre, sentimental, avec une fille, à quel point il pourrait devenir incroyablement héroïque, au bout du compte, bien après que je l'avais rangé parmi les crétins.

Par l'intermédiaire du portable de Shlomo, j'ai pu entendre tout à coup des bruits : des gens étaient entrés dans la chambre et parlaient. Shlomo a dit, Je crois qu'il va falloir abréger maintenant, parce qu'ils viennent faire le lit et tout, et nous devons bouger. Vous avez une question à poser rapidement ?

Une question rapide ? Doux Jésus, ai-je pensé. J'ai dit, Euh, Shlomo, vous savez puisque vous étiez là quand nous l'avons entendu, quelqu'un a dit que Frydka était enceinte de Szymanski...

Shlomo savait dans quelle direction je voulais aller avec ça.

Attendez, attendez, une seconde, a-t-il dit. Je vais lui demander.

Ils ont parlé un moment et puis il a dit, Elle était enceinte, c'est ce qu'elle dit.

J'ai légèrement sursauté – pas tout à fait de satisfaction, mais du plaisir obscur de constater que cette histoire-là semblait être vraie, après tout. Une partie du plaisir venait de ce que Mme Begley appelait mon imagination sentimentale ; une autre, au contraire, venait de la confirmation de la rumeur sur la grossesse de Frydka qui allait agacer Meg Grossbard qui m'avait dit à Sydney, sur un ton impérieux, Rien, je ne sais rien !

Je pensais à cela quand Shlomo a ajouté :

Elle dit qu'elle était enceinte, mais pas de Ciszko Szymanski.

Au BOUT D'UN MOMENT, j'ai cligné les yeux et j'ai dit, Quoi ?

Shlomo a émis un bruit qui n'était pas loin du gloussement. Les gens parlent de ça, a-t-il expliqué, mais elle ne sait plus par qui elle 1'a entendu dire. Et elle n'est pas sûre que ce soit vrai. Elle pense qu'ils l'ont changé, qu'ils ont changé de nom avec Pepci Diamant — vous savez, c'était ma cousine —, et peut-être qu'ils parlaient en fait de Pepci Diamant et qu'ils ont tout mélangé après tant d'années, et on ne sait plus quelle est la vérité, qui est qui. Vous comprenez ?

Non, je ne comprenais pas ; en fait, je n'avais pas la moindre idée de ce qu'il pouvait vouloir dire. Ce n'est que quatre semaines plus tard, assis de nouveau dans l'appartement plongé dans l'obscurité d'Anna Heller Stem, à Kfar Saba, qu'il m'a raconté toute l'histoire : Pepci Diamant, qui était une cousine à lui, avait été violée par un membre de la police ukrainienne et, bien que visiblement enceinte, elle avait été tuée au cours de la « petite » Aktion de 1943, celle au cours de laquelle sa sœur Miriam avait été tuée, elle aussi – l'Aktion au cimetière de Bolechow dont Olga et Pyotr avaient été les témoins, celle au cours de laquelle les derniers Juifs survivants de la ville avaient été emmenés le long de Schustergasse où ils avaient lancé en direction de leurs voisins d'autrefois, Adieu, nous ne vous reverrons plus jamais. C'était après avoir raconté cette histoire de Pepci Diamant que Shlomo a ajouté, C'est peut-être le policier qui l'avait violée qui l'a abattue, ce jour-là.

Alors que Shlomo me parlait précipitamment, ce matin du 9 novembre, j'étais en mesure, plus ou moins, de recoller les morceaux de l'histoire qu'il me racontait : seule Pepci Diamant avait été enceinte et, curieusement, avec le temps, le détail de la grossesse s'était déplacé dans l'histoire d'une autre fille juive, dans l'histoire de Frydka Jäger. Ce qui était clair, au moment où je parlais avec Shlomo et Dyzia Lew – ce que Dyzia et lui s'efforçaient, de toute évidence, de rendre parfaitement clair au cours de cette conversation –, c'était à quel point il est facile de transmettre de façon confuse ce genre de choses.

Vous savez, a dit Shlomo, dans une petite ville... quelqu'un était enceinte. La question était de savoir qui. Est-ce que c'était Frydka ou est-ce que c'était Pepci Diamant ? Vous savez, c'était la fumée, mais qui ? Où ? Il y avait la fumée, peut-être qu'il y avait le feu, mais personne ne sait.

Je savais à quel proverbe il faisait maladroitement allusion : Il n'y a pas de fumée sans feu. Mais je voulais savoir où était le feu et qui l'avait allumé ; et tout ce que j'obtenais, c'était de la fumée.

Quelques minutes plus tard, nous nous sommes fait nos adieux. Shlomo m'a judicieusement demandé si je voulais qu'il prît une photo de Dyzia à l'hôpital. Il voulait dire par là qu'il n'y aurait peut-être plus de portrait à faire quand Matt et moi arriverions en Israël. J'ai dit oui. Mais cette transaction sotto voce m'a rempli de culpabilité. Et donc, juste avant de raccrocher, j'ai dit sur un ton emphatique, Dites-lui que je la verrai le mois prochain et que nous pourrons parler plus longtemps.

Nous nous sommes envolés pour Israël exactement un mois plus tard, le 9 décembre. Quand nous sommes arrivés, le matin du 10, Dyzia n'était plus là.

 

MAIS CEST ARRIVÉ plus tard. Avant cela, nous sommes allés à Stockholm où, à cause de l'hiver, la lumière était rare et les journées étrangement courtes, comme si le temps même était déformé.

Nous avons atterri en Suède à une heure du matin environ au cours d'une nuit dont la pureté cristalline absolue – l'air était tellement glacé que nous pouvions sentir les minuscules aiguilles gelées de la condensation sur nos joues – était d'autant plus éblouissante que nous avions quitté New York au milieu d'un des pires blizzards qu'ait connus la ville au cours de la dernière décennie : une furieuse tempête de neige qui nous avait obligé à attendre neuf heures sur la piste de décollage à JFK, observant avec une certaine anxiété les dégivreurs arrosant les ailes de notre avion, et cette anxiété n'avait pas décru même après le décollage pour Heathrow, puisque nous savions à ce moment-là que nous avions manqué notre connexion pour Stockholm et que nous commencions à nous demander s'il y aurait encore des vols au moment où nous allions atterrir. Pendant tout ce temps, je me suis fait du souci pour Matt, qui avait une peur bleue des avions, je le savais, et qui pensait que je ne le regardais pas quand, au moment de notre décollage chaotique et déplaisant, il a sorti de sa poche une photo de sa fille âgée de six mois et l'a embrassée furtivement, comme s'il s'était agi d'une icône. Le caractère furtif de son geste m'a affecté autant que la vénération de la petite icône : la vénération, parce que c'était une pure expression d'amour paternel, émotion à laquelle j'avais beaucoup réfléchi depuis mon voyage en Israël, et la furtivité, parce qu'elle me rappelait que notre improbable association dans la quête d'Oncle Shmiel commençait à peine à effacer les années de brouille entre Matt et moi, des années passées sans avoir grand-chose à se dire et sans savoir comment se le dire. Il y a bien des façons de perdre des parents, ai-je pensé : la guerre n'en est qu'une parmi d'autres. Sur la photo que Matt a embrassée quand il croyait que je ne regardais pas (et qu'il allait embrasser à chaque décollage, par la suite), sa fille, ma nièce, est déguisée pour une fête de Halloween dans un costume en feutrine verte qui était censé la faire ressembler à un pois dans sa cosse.

Nous sommes donc arrivés très tard pour la première étape de notre voyage d'automne, épuisés, frigorifiés, trempés et vaguement déprimés. La journée que nous avions complètement perdue puisque nous arrivions avec seize heures de retard – le vendredi 5 décembre – était heureusement celle que nous avions prévu de consacrer à une marche dans la ville et à la découverte des sites touristiques. Notre première interview avec Klara était prévue pour le samedi. C'est parce que nous avons manqué le vendredi que nous n'avons pas pu voir les sites touristiques et que ce que nous avons vu de la ville est limité à ce que nous avons pu observer depuis les vitres de notre taxi, pendant que nous foncions chez Klara Freilich, le samedi, et à ce que nous avons pu découvrir lorsque nous l'avons revue, le dimanche et le lundi. Du bleu, du gris, du blanc, avec des touches de brique rouge ; des tourelles et des flèches, et des immeubles massifs ; de l'eau partout. Nous avons jeté des coups d'œil dans tous les sens et bavardé avec l'interprète polonaise que j'avais engagée à l'avance, grâce au concierge de l'hôtel : une femme née en Pologne qui devait avoir, j'ai pensé, près de cinquante ans et vivait à Stockholm depuis de nombreuses années. Ewa était belle, avec un profil marqué, un air intelligent, et des cheveux noirs très courts, une tête qui faisait penser à une pièce de monnaie romaine. Alors que le taxi s'enfonçait dans la banlieue de Stockholm par cette matinée couverte du samedi, nous avons expliqué à Ewa ce qu'était notre projet, qui était Klara et ce que nous espérions apprendre.

La cloche d'un tramway a retenti quelque part, plus fort que d'habitude, sans doute à cause de la température de l'air. Ewa nous a regardés et a souri. C'était un projet très intéressant pour elle, a-t-elle dit, parce qu'elle-même était juive. Quelle coïncidence ! avons-nous dit, même si je n'étais plus du tout surpris désormais par les coïncidences. Ewa nous a un peu parlé d'elle. Elle a dit que c'était seulement lorsqu'elle avait laissé la Pologne et épousé le fils d'un rabbin orthodoxe qu'elle avait appris ce que c'était que d'être juive.

Mon père était communiste et ma mère ne l'était pas, a-t-elle expliqué. Je n'ai donc rien su de la religion ou de la judéité avant que nous allions en Israël. Je suis entrée dans une synagogue pour la première fois de ma vie lorsque je me suis mariée à Goteborg, en Suède.

Le chauffeur a consulté la feuille de papier sur laquelle nous avions écrit l'adresse que nous avait donnée Meg. Bandhagen semblait être constitué d'énormes blocs d'immeubles modernistes inoffensifs ; à moins d'y vivre, ai-je pensé, il devait être impossible de trouver le domicile de qui que ce fût. Alors que le taxi explorait lentement une rue après l'autre, Matt et moi avons souri et dit, presque simultanément, que nous comprenions ce que ressentait Ewa : nous n'avions pas beaucoup pensé à notre judéité, ni lui ni moi, avant de nous lancer dans ce projet.

La voiture s'est arrêtée. Nous étions arrivés.

Klara Freilich nous attendait dans le petit hall de son appartement qui était, Matt et moi l'avons immédiatement remarqué, rempli de chaussures soigneusement alignées le long d'un mur. Ce truc des chaussures à Bolechow ! m'a-t-il dit avec ce grand sourire rapide, avec ses petites fossettes. J'ai regardé Klara qui me tendait la main. Elle était habillée avec le soin et l'élégance un peu apprêtée des femmes qui ont été très jolies dans leur jeunesse. Bien que ce fût l'heure du déjeuner, elle était habillée comme si elle allait sortir pour dîner : un élégant tailleur à pantalon en laine noire, un double rang de perles. Ses cheveux étaient noir foncé et son rouge à lèvres, rouge électrique. Elle était assez menue. Pendant qu'elle nous regardait attentivement, Matt et moi, ses yeux brillaient derrière d'énormes montures dorées, dont les verres étaient légèrement teintés, je n'ai pas pu m'empêcher de le remarquer, en rose. Elle avait un visage rond, dont la séduction était accrue plutôt que diminuée par un petit nez spirituel, un peu épaté. Son fils Marek, un homme de grande taille à la poigne solide et à la physionomie slave, s'est avancé pour faire les présentations en anglais, et nous nous sommes tous serrés la main, en hochant la tête et en souriant exagérément, comme c'est toujours le cas lorsque le langage fait défaut. Klara a dit quelque chose à Marek et, avec un petit rire comme pour s'excuser, il nous a demandé si cela nous embêtait de retirer nos chaussures. Toute cette neige et cette gadoue ! a-t-il dit en guise d'explication. Matt et moi nous sommes souri, et Matt a dit, Pas de problème ! Notre mère nous fait faire la même chose ! Marek a ri et a dit qu'il était intéressé d'entendre ce que sa mère allait dire, puisque son défunt mari et elle avaient rarement parlé de leurs vies d'avant-guerre à lui ou à ses frères et sœurs. Il a ajouté qu'il avait essayé de faire venir ses enfants, tous adolescents, aujourd'hui, parce qu'il pensait que ce serait important qu'ils connaissent leur héritage. Mais ils n'avaient pas voulu.

Nous avons traversé un petit couloir fermé par un rideau et nous sommes entrés dans la salle de séjour ou la salle à manger. Contre un mur, une crédence vitrée à trois étagères était soigneusement garnie de tout un bric-à-brac qui renforçait l'impression que je commençais à me faire de Klara : c'était une personne qui aimait les choses délicates et jolies. Sur l'étage supérieur, scintillait une foule de figurines en verre et en porcelaine : à part un grand Cupidon, presque toutes ces figurines étaient des ballerines pirouettant, faisant des arabesques, étendant les bras, levant la jambe, se penchant, se redressant, dans des attitudes à la fois charmantes et détendues. Sur la deuxième étagère, il y avait pas mal d'argenterie : une petite carafe, une aiguière assez grande, des coupes à Champagne. Sur l'étagère du bas, j'ai aperçu un groupe de figurines en porcelaine assez mignonnes : un couple XVIIIe assez élégamment vêtu en train de flirter, penché à jamais au-dessus d'une table à jouer ; une laitière assise ; des figurines qui n'étaient pas sans rappeler celles qui autrefois avaient orné les crédences et les tables des appartements de mes grand-mères, où apparaissaient aussi régulièrement des reproductions du Blue Boy de Gainsborough ; des figurines dont la séduction, pour ces vieilles dames juives new-yorkaises de la classe moyenne, ai-je conjecturé, repose dans le fantasme d'une noblesse oisive qu'elles y projetaient, et qui était l'antithèse des vies que ces dames avaient elles-mêmes vécues. Dans l'appartement de Klara, quelques gravures encadrées étaient suspendues au-dessus d'un sofa et une table basse soutenait une plante luxuriante et un candélabre en argent armé de cinq bougies rouges. A l'extrémité de la pièce, il y avait une petite salle à manger avec une table et quelques chaises, et c'est vers ce coin que Klara nous a fait signe d'aller nous asseoir, pour manger et parler.

Il était évident qu'elle était très nerveuse. Pour la mettre à l'aise, j'ai dit que je voulais commencer avec quelques questions élémentaires : par exemple, en quelle année elle était née. Mille neuf cent vingt-trois, a-t-elle répondu, et elle m'a alors demandé pourquoi je voulais le savoir. Pendant que nous parlions, j'ai remarqué qu'elle faisait tourner ses bagues sur ses doigts et que son regard se déplaçait constamment de Matt et moi à Ewa.

Elle était l'aînée de quatre enfants, a-t-elle poursuivi, une sœur et deux frères. Elle a vaguement souri en les nommant. Jozek, Wladek, Amalia Rosalia. Son nom de jeune fille était Schoenfeld, son père était ingénieur dans l'une des tanneries locales. Dans un débit accéléré, comme une étudiante qui passe un examen dont elle espère se débarrasser, elle a dit, Vous voulez savoir en quelle année mes parents sont morts ? Ils étaient très jeunes quand ils sont morts. Tués par les Allemands. Léon et Rachel.

Elle s'est interrompue, puis s'est adressée à Ewa seulement pendant une minute. Ewa s'est tournée vers moi et a dit que Klara avait préparé une déclaration et qu'elle aurait préféré la lire plutôt que de continuer à parler comme ça. Afin que vous sachiez tout, a-t-elle ajouté.

J'ai dit, Je préférerais avoir simplement une conversation. Je ne veux pas qu'elle s'étudie. Dites-lui que c'est seulement une conversation autour d'une table entre deux habitants de Bolechow.

Ewa a transmis et Klara a esquissé un sourire.

Je lui ai demandé si elle se souvenait des filles Jäger. Après tout, Meg nous avait envoyés ici parce que Klara avait fait partie de leur groupe. De combien de sœurs se souvenait-elle ? ai-je demandé.

Ewa a parlé à Klara et m'a dit, Elles étaient deux.

J'ai souri et je n'ai rien dit.

Ewa a continué. Elle ne connaissait que Frydka et elle avait connaissance de la famille uniquement parce qu'elle achetait de la viande à la boucherie. Mais en dehors de ça, elles n'avaient aucun contact, vraiment. Elle était jeune et elles avaient des amies différentes. Elle peut vous dire ce dont elle a entendu parler. Elle peut vous dire que Frydka était éprise de Ciszko Szymanski et qu'il voulait la sauver. Evidemment, quelqu'un a dit aux Allemands qu'il essayait de la cacher, et les Allemands sont évidemment venus et les ont assassinés, lui et elle. Mais quand et où, elle ne le sait pas.

J'ai noté les deux évidemment et j'ai demandé un peu après, Il était comment, Ciszko Szymanski ?

Ewa a dit, Elle ne le connaissait que de vue. Il était assez costaud, tout le monde avait peur de lui. Parce qu'il était grand, fort, bien bâti. Il était le fils d'un boucher, lui aussi.

Matt a souri et dit, Ils étaient d'accord sur la viande ! et tout le monde a ri. Une fois encore, je me suis demandé ce qui avait bien pu les rapprocher. Impossible de le savoir.

Klara a dit, Je ne sais pas pourquoi et comment ils se sont rencontrés. Enfin, il l'aimait bien. C'était une très belle fille.

J'ai dit à Ewa, Dites-lui que nous avons entendu deux histoires et que j'aimerais savoir laquelle des deux elle a entendue. La première, c'est qu'il l'a emmenée dans la forêt pour essayer de la confier aux partisans, et l'autre, c'est qu'il l'a cachée chez lui.

Ewa a traduit la question et Klara a haussé nettement les épaules, avant de sourire plus largement qu'auparavant, un sourire résigné. C'est possible, a dit Ewa après qu'elles ont échangé quelques mots. Enfin, elle pense que la seconde – avec le grenier et quelqu'un qui a prévenu les Allemands – est plus proche de la vérité. La première, celle des partisans, elle n'en a jamais entendu parler. Mais elle ne veut rien dire dans un sens ou dans l'autre.

Elle ne veut rien dire dans un sens ou dans l'autre s'est révélé être le leitmotiv de cette première journée avec Klara, qui semblait, sur tous les sujets dont nous parlions, redouter de s'engager sur une déclaration définitive. Bien que ce fût frustrant pour nous, c'était, je m'en rendais compte, admirable d'une certaine façon. Plus que n'importe quelle personne avec qui nous avions parlé, Klara soulignait, cet après-midi-là, que tout ce que quiconque prétendait savoir sur les destins de Shmiel et des membres de sa famille était, au mieux, du ouï-dire. J'étais frappé de voir combien elle paraissait anxieuse à l'idée que quelque chose d'éventuellement inexact pût lui être attribué. À un moment donné, j'ai dit, Expliquez-lui que nous n'allons pas la confronter à ses déclarations, que je veux simplement parvenir à ce... nuage d'informations.

Euh, je ne me souviens pas de grand-chose, a dit Klara à Ewa. C'est très, très dur.

Ce n'est pas grave, ai-je dit, en essayant d'avoir un regard rassurant pour Klara. J'ai alors décidé de ne plus parler, pour le reste de cette interview, que de choses insignifiantes. J'ai dit, Alors vous avez dit que vous la connaissiez de vue, c'était donc une fille connue dans la ville ?

Les deux Polonaises se sont parlé, puis Ewa s'est tournée de nouveau vers moi. Elle était grande, elle avait très belle allure, une belle femme.

Klara a dit dans ma langue, Très jolie ! Très jolie ! Elle a souri, à Matt et à moi. Nous avons souri à notre tour.

Ensuite, elle a dit quelque chose à Ewa qui a eu l'air intriguée tout à coup.

Elle a dit que c'était un bon camouflage.

J'ai dit, Qu'est-ce que vous voulez dire ?

Ewa a échangé quelques mots avec Klara et puis elle a dit, Avant tout, le nez.

Klara a posé sa main sur son nez pour décrire un petit nez en trompette.

Ewa a dit, Le nez, un peu comme ça. Et elle avait le teint clair, et elle avait des traits slaves – pas mat comme moi, pas mat comme Klara. Euh, en Pologne, on pouvait dire qu'elle était polonaise.

Camouflage, avait-elle dit. Je pensais à ce que m'avait dit Meg dans les premières minutes de notre rencontre à Sydney. Vous avez l'air très aryen. Quelqu'un qui avait cette apparence avait une chance de vivre.

Ewa écoutait Klara et elle a dit, Elle n'était pas... elle ne ressemblait pas à une Juive.

Puis elle m'a regardé et elle a demandé si c'était ce que Meg Grossbard avait dit, elle aussi.

 

PARVENU À CE POINT, j'ai voulu mettre Klara un peu plus à l'aise. Je lui avais assuré que nous n'aurions pas à parler de l'Occupation, mais elle semblait impatiente de lire la déclaration qu'elle avait préparée. Je me suis dit que les mots qu'elle avait écrits étaient un réconfort pour elle, sentiment que je connaissais bien, moi qui avais commandé à tant de services d'archives tant de documents que j'attendais, plein d'espoir. J'ai dit, Nous n'y voyons pas d'inconvénient. Klara a tendu la main pour s'emparer d'une feuille de papier qui était posée sur la table et l'a fixée un moment à travers ses verres teintés. Elle a commencé à lire, phrase après phrase, Ewa traduisant au fur et à mesure. Klara Freilich a dit :

Je suis née à Bolechow le 23 août 1923 et je suis allée à Stryj, au lycée, à la Handelschule.

Elle a dit, En 1939, la situation s'est durcie pour les Juifs, quand les Allemands sont arrivés dans notre ville. Quand ils ont commencé à tirer et à bombarder notre ville, j'ai couru me réfugier dans les bois avec mes parents et ma famille.

Elle a dit, En 1940, les Russes sont arrivés et les Allemands sont partis. Les Russes sont restés dans notre ville jusqu'en 1941.

Elle a dit, Je me suis mariée en mai 1941, à l'époque où les Russes étaient dans notre ville.

Elle a dit, En juin 1941, les Allemands sont revenus et c'est alors que le véritable Holocauste des Juifs a commencé dans notre ville. Compte tenu de l'industrie de notre ville, la tannerie, ils ont emmené les Juifs les plus jeunes et les ont mis dans un endroit spécial...

(elle a dit barak, ce qui était le mot polonais, j'ai supposé, pour Lager)

... et les plus vieux ont été conduits à Stryj.

Elle a dit, C'est pour cette raison que mon mari et moi sommes restés dans cet endroit pour les jeunes et que nous avons commencé à travailler dans la tannerie, à fabriquer de la colle.

Elle a dit, Chaque jour, nous nous rendions à notre travail, accompagnés par la police allemande et par la police ukrainienne, et chaque jour ils nous harcelaient et nous frappaient.

Klara a repris son souffle à cet instant précis et elle a continué sa lecture. En décembre 1943, nous nous sommes enfuis dans les bois, mais il était impossible d'y rester parce que les Allemands et la police ukrainienne savaient tout et faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour reprendre les gens.

Elle a dit, Par hasard, nous sommes tombés sur un type d'un village voisin et il a été assez bon pour nous emmener avec lui dans son village. Mais je dois souligner que ce type était moitié polonais, moitié ukrainien.

Elle a dit, Il s'appelait Nikolaï Krekhovyetsky et il était de Gerynia.

Elle a dit, Ce type a construit pour nous un refuge sous le plancher, une sorte de bunker. C'était dans sa grange, là où il gardait ses vaches.

Elle a dit, Nos conditions de vie dans ce bunker sont tout simplement impossibles à décrire.

Klara a levé les yeux de sa feuille de papier et a dit, Pourquoi est-ce que je dois vous dire toutes ces choses ? Vous voulez que je vous les raconte ?

Nous lui avons dit de nous raconter tout ce qu'elle voulait.

Klara a lâché sa feuille de papier et a parlé avec Ewa pendant quelques minutes, et ensuite Ewa nous a dit : Elle dit que chaque jour, presque tous les jours, les Allemands et les Ukrainiens venaient chercher les Juifs parce qu'ils savaient qu'il cachait des Juifs. Et ils ont trouvé d'autres Juifs, mais pas Klara et son mari. Il y avait Klara et son mari, le frère de son mari et un autre garçon du village.

Sans doute parce que j'écoutais tout cela avec Matt à mes côtés, j'ai été particulièrement ému à l'idée que les deux frères avaient trouvé un moyen de rester ensemble pendant tout ce temps (un troisième frère n'avait pas survécu, devions-nous apprendre par la suite) : tout d'abord, à Bolechow où ils avaient pu rester dans les équipes de travaux forcés jusqu'au dernier moment possible ; et ensuite dans cette cachette. J'avais envie de poser des questions à Klara sur ce frère de Yankel Freilich – elle ne m'avait même pas donné son nom –, mais elle était trop impatiente de parvenir à la fin de son récit.

Elle ne veut pas tout vous raconter parce que ce serait une trop longue histoire, a dit Ewa.

Klara a repris sa feuille de papier. Elle a lu :

Et en plus de ces gens dans le bunker, nous avions la compagnie des souris, des rats et d'autres choses encore.

Elle a dit, Nous avons survécu dans cette situation horrible jusqu'à ce que la guerre soit terminée.

Elle a dit, Je dois vous dire qu'en 1942 les Allemands ont tué mes parents, ma sœur et mes frères.

J'ai dit à Ewa après un silence, Demandez-lui si c'était au cours de la deuxième Aktion.

Elles ont parlé et Ewa a dit, C'était la dernière Aktion. Son père avait survécu aussi longtemps parce qu'il était un spécialiste dont les Allemands avaient besoin. Et elle dit que plus tard, ça ne servait plus à rien, ça n'avait plus aucune importance.

Juste après, alors que j'étais en train de parler avec Ewa, Klara nous a brusquement interrompus et lui a parlé très vite en polonais. Ewa l'a écoutée et a traduit. Klara vient de se souvenir de quelque chose qui s'est passé au cours de la première Aktion, lorsque sa famille et elle essayaient de se cacher pendant la rafle. Ils étaient chez des Polonais, chez un homme qui s'appelait Szymanski, il avait une tannerie.

Szymanski ? Mais cet homme avait une tannerie et le père de Ciszko était boucher, je l'avais toujours entendu dire, avec un petit magasin de delicatessen à côté de sa maison. Bon, me suis-je dit, Szymanski était un nom très répandu.

Et elle était sortie pour secouer un tapis, a poursuivi Ewa, mais ce type, peut-être que c'était Szymanski, a crié : Klara, les Allemands arrivent, va te cacher ! Elle est donc allée dans cet endroit de la maison où ils entreposaient le bois. La cloison n'était pas serrée et on pouvait voir à travers. Et elle vient de se souvenir, à l'instant, qu'un Allemand se tenait devant elle, regardait dans sa direction, mais ne l'avait pas vue. Et il avait un berger allemand avec lui, les nazis en avaient toujours avec eux – et elle était assise sur un morceau de bois et ils la regardaient, l'Allemand et le berger allemand, et elle les regardait, mais ils ne l'ont pas vue.

Continuer : partie 2 sur 3