Les harengs de Ploucamor
VII Lettre et le néant
VII
Lettre et le néant
Non mais tu parles d’une mouise ! Roberta Lanchois qui cane juste le jour où elle allait me rencarder sur Géraldine…
De dépit, je repousse la mère Lamoule alors qu’elle profite sournoisement de mon désarroi pour me peloter les fesses. Elle perd l’équilibre et va s’étaler de tout son long sur le brancard que deux infirmiers sortent au même moment de chez les Lan-chois avec le corps carbonisé de cette pauvre Roberta, pudi-quement recouvert d’un couvre-lit en dentelle.
Coincée dans le caniveau entre le cadavre de Roberta et la roue arrière du tracteur de Marcel, la mère Lamoule se met à beugler comme une boîte à meuh dans un concours de karaoké. Tout le monde se démène pour essayer de la dégager, mais rien à faire, les deux corps sont inextricablement emmêlés… jusqu’à ce que Loulou Lanchois arrive avec un seau d’eau et le balance dans le tas. Bingo, ça les décolle illico.
— Ça va Madame Lamoule ? Rien de cassé ?
Elle me foudroie du regard. J’ai comme l’impression que c’est pas demain la veille qu’elle me refera une ristourne sur le saint-nectaire.
Bon, allez, ça va comme ça, fini les conneries, j’ai eu ma dose pour la journée. Je fais demi-tour et je rentre chez moi. Je pousse le portillon, je monte le perron, je sors mes clés, j’ouvre, j’allume… Tiens… que vois-je… une lettre que quelqu’un est ve-nu glisser sous la porte pendant mon absence. Pas de timbre,
– 21 – juste une vieille enveloppe froissée exhalant une légère odeur de fenouil :
Pour Monsieur François.
Monsieur François, je ne pourrai malheureusement pas venir vous retrouver à la Basilique Saint-Ignace à dix-huit heures, car ce midi, juste au moment où je raccrochais, Marcel est sorti de la cave en me regardant avec un drôle d’air. Il n’a pas dit un mot et s’est rendu directement à la cuisine – lui qui d’habitude n’y met jamais les pieds. Il y est resté enfermé un bon moment, à bricoler je ne sais quoi en sifflotant des chan-sons de Claude François – lui qui d’habitude ne siffle que du Pernod. En ressortant, il m’a fait un grand sourire et il m’a dit : « Tiens ma chérie, ce soir je mangerais bien une de ces bonnes soupes au lard dont tu as le secret… »
Vous savez quoi, Monsieur François… j’ignore comment il a fait son compte, mais j’ai l’impression qu’il a entendu notre conversation et qu’il a inventé cette histoire de soupe au lard exprès pour m’empêcher de venir à notre rendez-vous. Car le temps que j’aille au Champion acheter 3 poireaux, 5 carottes, 5 pommes de terre, la moitié d’un chou de milan, 5 navets, 1 céle-ri rave, 2 oignons, 1 fenouil, des clous de girofle, 500 grammes de haricots lingots, 1 beau jarret de lard fumé, 1 morceau de poitrine de yak, 6 saucisses de Bamako, que j’épluche les lé-gumes, que je les lave, que je les coupe en petits dés, que je sale, que je poivre, que j’ajoute un rubik’s cube, 1/2 verre de vin blanc, une cuillère à soupe de maïzena, que je fasse cuire le tout, que je laisse mijoter, que je réserve la viande et que je mixe les légumes, il sera largement dix-huit heures, voire même dix-huit heures trente.
Aussi, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je vous pro-pose de remettre notre rendez-vous à demain dix-sept heures trente deux, devant la cabine téléphonique sous le vieux pla-tane à l’entrée du parking du presbytère de la cathédrale Saint-Ignace.
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Bien cordialement, votre dévouée
Roberta Lanchois
PS : Pour me faire pardonner, je vous ai préparé un gâ-teau de riz que je déposerai chez Mme Caramotte en allant au Champion.
PS : Prenez bien soin de Michou et ne le laissez pas se cou-cher trop tard !
PS : Crotte, je n’ai plus d’enveloppe.
PS : Ah si finalement je viens d’en retrouver une vieille qui fera l’affaire.
Pauvre Roberta, encore un rendez-vous qu’elle ne risque guère de pouvoir honorer. Quelle idée aussi de mettre des clous de girofle dans une soupe au lard…
Je me demande vraiment comment je vais faire maintenant pour retrouver Géraldine, mais bon, on verra ça demain, ce soir je suis vraiment trop claqué… J’avale vite fait une part de quiche ananas-poulet et une Danette au caramel, je me lave les dents, dépose un bisou sur le front de Michou qui ronfle comme un bienheureux dans la poche de ma robe de chambre puis je me glisse sous la couette avec un Johan et Pirlouit.
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