Les harengs de Ploucamor

François Troudic · Chapitre 15 sur 21

Pages du PDF

Les harengs de Ploucamor

XIII Succulus Sanctuarium

XIII

 

Succulus Sanctuarium

Autant la première cave était toute pourrie, bordélique, crado, autant on a l’impression que celle-ci vient d’abriter les ébats de Monsieur Propre et de la Fée du Logis. Pas un pet de poussière, des murs immaculés, du carrelage étincelant…

Sur chaque mur, des étagères remplies de bocaux et de boîtes de conserves alignés au cordeau.

Émincé de Paon à la Cannelle, Mousse de Serpolet au Ré-glisse, Roupettes de Ragondins à la Gelée de Porto, Céleri Rave à la Mode de Gand, Profiteroles de Chou Chinois à l’Estragon, Méli-mélo de Limaces en Papillotes, Sauté de Kangourou aux Petits Pois du Mexique, Suprême de Salsifis au Ricard, Gigo-lette de Fennec, Langue de Bison aux Airelles Sauvages, Hams-ters Farcis à la Banane, Quenelles de Zèbre aux Ignames, Ma-gret d’Alpaga Sauce Braquemart… et c’est comme ça tout le long… des centaines de conserves, et que des grands crus… J’hallucine ! Y’en a pour une véritable fortune… Et tout à coup me revient à l’esprit ce fait divers qui avait défrayé la chronique il y a une dizaine d’années… le fameux casse du Musée Succulus de la Conserve et du Bocal… Déjouant tous les systèmes de sé-curité, quelqu’un était parvenu à s’introduire dans le musée pendant la nuit et avait fait main basse sur la collection privée du magnat russe Vladimir Gloutonov…

Et voilà qu’en venant chercher du vinaigre de pastèque, je découvre que le coupable, c’était Marcel Lanchois !! Non mais quelle histoire !!

 

– 37 –

Mais le plus extraordinaire, ce n’est pas cette incroyable collections de boîtes de conserves ; non, ce qui me fascine car-rément, c’est une superbe machine trônant au milieu de la pièce… l’Alambic à vinaigre ! Rutilant, d’une incroyable com-plexité et qui semble être encore en parfait état de marche…

Il se compose de deux semi-sphères en cuivre, l’une fixée sur un trépied en ronce de noyer et l’autre amovible, montée sur un axe rotatif à piston. J’imagine qu’on devait déposer la pas-tèque entière dans la semi-sphère inférieure, que l’autre semi-sphère venait s’emboîter par dessus, et qu’ensuite, grâce à un jeu de contrepoids, de vérins à bretelles et de clapets à bascule, elles se mettaient à exercer par un mouvement concentrique une terrible pression sur la pastèque, la comprimant à tel point qu’elles en exprimaient tout le jus jusqu’à la dernière goutte. Le jus circulait alors à travers un entrelacs de tubes et de tuyaux en laiton jusqu’à un cucurbite à éolienne où s’opérait la distillation proprement dite grâce à un processus d’irisation thermogénique au cours de laquelle les vapeurs s’élevaient le long d’un chapi-teau conique afin de rejoindre un serpentin hélicoïdal à axe ver-tical en passant par un col de cygne, jusqu’à l’obtention de vi-naigre par transmutation, lequel venait alors se déposer goutte à goutte dans une vasque d’où il était ensuite acheminé dans des fioles aseptisées au moyen de pipettes pneumatiques.

Y’a pas à dire, le génie humain, c’est quand même quelque chose.

Au pied de la machine, un coffre en bois de santal. Et dans le coffre… douze petites fioles, remplies… de vinaigre de pas-tèque ! J’en chiale d’émotion… Michou est sauvé !!

Vite je le sors de ma poche… mais c’est trop tard… Il est mort.

 

– 38 –