Les harengs de Ploucamor
XIV Le congélateur
XIV
Le congélateur
Michou, mon Michounet, mon petit cornichounet d’amour… Tu n’peux pas me faire ça… Non, pitié mon petit Mi-chouchou… Reviens, reviens !! Revieeeeeeeeeens !!!
Désespéré, je l’embrasse, l’inonde de mes larmes, le berce, le caresse, le regarde, le respire, le cajole, mais rien à faire, c’est trop tard, j’entends déjà… dans le lointain… sonner le glas… et puis aussi… comme un bruit sourd… j’entends… j’entends !… J’entends au loin… comme un tout petit battement… le tout pe-tit battement d’un tout petit cœur… Et s’il était seulement en ca-talepsie ? Et s’il restait encore en lui une infime parcelle de vie ?… Soudain un fol espoir m’envahit, j’ouvre fébrilement une des fioles de vinaigre et – au diable les bains de pieds ! – je l’y plonge entièrement.
D’abord, il ne se passe rien : Michou reste là, en suspen-sion, qui monte et qui descend tout doucement le long de la fiole ; mais au bout de quelques instants, il semble s’opérer comme un léger changement… On dirait que Michou… com-mence à reverdir ! Soudain, le voilà qui ouvre un œil, et puis l’autre, qui se met à bouger, d’abord imperceptiblement, et puis un peu plus vite, et puis de plus en plus rapidement… Le voilà qui s’agite, m’aperçoit, me sourit, se met à faire de folles ca-brioles au fond de sa fiole, et qui rigole, rigole… le voilà qui fonce vers le fond puis qui d’une poussée se propulse tout de go le long du goulot, en surgit tel un diablotin hilare et vient atter-rir sur ma tête, se laisse glisser le long de ma joue, me tire sur la moustache, me fait des bisous, des chatouilles… J’en tombe à genoux… Alléluia, youpi youpi ya ! Mon Michou, te revoilà !!
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Ah mon Michou, quelle joie !!… Rentrons vite à la maison annoncer à Pioupiou que tu es guéri, crions-le sur les toits ! Al-lez viens, saute vite dans ma poche et partons d’ici… Mais avant, attends juste… une toute petite seconde… le temps de jeter un œil sur cette énorme barrique en chêne posée contre le mur du fond… je me demande bien ce qu’elle peut contenir… Ah ben tiens, regarde, c’est écrit dessus : Harengs en Saumure… Ben dis donc, il doit carrément y en avoir pour un régiment… et là, ce grand congélateur tout blanc ? Qu’est-ce que Marcel peut bien garder dedans ?… Je soulève le couvercle pour regarder… Horreur !!! D’un seul coup, c’est comme si j’étais devenu fou… Mon cœur bondit, mes cheveux se dressent, mes genoux se dé-robent,… Dans ce congélateur, il y a une femme, toute bleue, pliée en deux, les yeux grand ouverts, figée pour l’éternité… Ro-berta Lanchois !
Roberta Lanchois qu’avant-hier soir j’ai vu partir sur un brancard, morte, carbonisée, en direction de la morgue, et que je retrouve aujourd’hui… dans le congélateur de Marcel.
— Alors le p’tit Trouduc, comment qu’y la trouve t’y donc la Roberta ??…
Et sans même attendre que je lui réponde, Marcel Lan-chois, qui en silence s’était glissé derrière moi, m’assomme avec une boite de confit d’oie.
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