Les harengs de Ploucamor

François Troudic · Chapitre 17 sur 21

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Les harengs de Ploucamor

XV L’épluche-légumes

XV

 

L’épluche-légumes

Je me réveille nu comme un ver, bâillonné, pieds et poings liés, étroitement ligoté sur un tabouret de cuisine. En face de moi, Marcel Lanchois, qui me sourit gentiment, en aiguisant bien consciencieusement un gros épluche-légumes…

— Alors le Trouduc… Comment c’est y don’ qu’il a t’y bien dormi ?

— Hmmm… hmmmm…

— Quoi ? Qu’est ce qui dit don’ ? J’l’entendions pas très bien…

— Hmmm… hmmmm…

— Mais articule donc bougre d’andouille !

— Hmmm… hmmmm…

— Quoi donc ? Ça ? Ma foué oui, c’t’un épluche-légume qu’j’avions acheté au Champion la semaine dernière. L’est beau hein ?

— Hmmm… hmmmm…

— À quoi donc que j’vais t’y ben m’en servir ? Ben c’est ben simple, mon gamin… J’aimions point trop les p’tits trouducs dans son genre qui viennent pointer leurs nez là où qu’ils de-vraient pas… Faut qu’y s’mette à ma place… j’pouvions point l’laisser r’partir maint’nant qu’y sait qu’j’étions l’gaillard qu’avions fait le casse du Musée d’la Bouète de Conserve… Alors

– 41 – ma foué, il m’laisse point trop l’choix. Il voit tous ces bocaux vides là-bas, près de la porte ? Eh ben j’m’en vais l’éplucher bien proprement en p’tites lamelles, et après, ma foué, j’m’en va en remplir tous ces bocaux qu’j’emmènerons la s’maine prochaine à la fouère de Saint-Glinglin pour les vendre à des parigots en leurs disant qu’c’est de l’émincé d’veau…

— Hmmm… hmmmm…

hmmmmmmmmmmmmmmmm…

— Voyons mon p’tit Trouduc, fais don’ point ta chochotte… tu verras, c’est rien du tout… Tu sentiras rien… Avec cet épluche-légumes bien aiguisé, en même pas une heure, ce s’ra terminé…

— Hmmm… hmmmm…

hmmmmmmmmmmmmmmmm…

— Bah v’la t’y pas qu’y d’vient tout vert, mon gamin… Avec la Roberta qu’est tout’ bleue, y’a pas à dire, vous faites la paire… Ben oui mon gars, t’as point rêvé… Dans l’congélo, c’est bien elle que t’as vu, la mère Roberta, la vraie, l’unique… L’autre, celle que j’ai zigouillée avant-hier avec la moulinette à légumes, c’était sa sœur jumelle, la Gabrielle… Quand j’les ai connues à la Fouère à la Saucisse de Krevindiou, j’avais mes trois gamins qu’étaient ben tristes pasque leur mère était morte après que j’l’avions poussée du haut d’l’échelle par inadvertance… Comme j’étions plutôt bel homme, la Roberta et la Gabrielle sont tom-bées toutes deux fort éprises de moué, mais l’a ben fallu choisir : alors j’ai pris la Roberta, qu’avait une gamine ben mignonne et une poitrine ben plus appétissante que celle de sa frangine… De s’voir rejetée comme ça, la Gabrielle en a été bien fâchée, et s’est mise à détester sa sœur qu’c’en était une horreur… Avec la Ro-berta tout allait bien, jusqu’à c’fameux jour qu’ j’avions fait l’casse du Musée d’la Bouète de Conserve… D’un coup, sous pré-texte qu’j’étions dev’nu un richard, vlà t’y pas qu’elle se met en tête d’avoir de nouveaux sabots… J’lui ai dit non ma fille, pas question… les tiens, d’sabots, sont encore ben loin d’être usés…

– 42 – alors t’attendras pour en changer… Mais rien à faire, elle en démordait pas la garce… « J’veux des sabots, j’veux des sa-bots ! »… Un soir, v’la t’y pas qu’elle me dit comme ça : Marcel, soit tu m’payes de nouveaux sabots, soit j’m’en allions dire aux gendarmes que c’est toué qu’avions fait l’casse du musée… Ça a fait ni une ni deux, j’lai zigouillée et j’l’ai rangée dans l’congelo. Le lend’main j’ai appelé la Gabrielle et j’lui ai dit : écoute ma fille, t’avais raison, ta sœur n’valait rien du tout, en fait c’est toi qu’j’aimions… viens donc vivre à la maison, comme tu lui res-sembles comme deux gouttes d’eau, on t’appellera par son pré-nom pour point qu’ça jase dans le quartier, et le tour sera joué… Et ça aurait pu durer comme ça encore un bon moment, pasqu’elle était ben chaudasse la Gabrielle, et faut r’connaitre qu’elle me mitonnait de bon p’tits plats… Mais voilà, il a fallu qu’elle fasse aussi une grosse bêtise, à prétendre aller te racon-ter des trucs que j’voulions pas… Alors, j’ai pas eu l’choix et je lui ai fait le coup de la soupe au lard…… Bon ben c’est pas l’tout mon gars, on va pas non plus y passer la nuit et j’aimerions au-tant terminer c’t’affaire avant le retour de mes trois couillons… Allez, mon p’tit Trouduc, fais donc une prière à Notre Dame de Guiliguily si ça t’chante, pasque va falloir que j’me mette au tra-vail…

Et Marcel Lanchois pose son économe sur ma cuisse.

— Eh oui mon gamin, faut ben commencer par quequ’ chose…

Je ferme les yeux…

AAAAAaaaaaaaaaaaaaaaaah-

hhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh !!!!!!!!!!

 

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