Les harengs de Ploucamor

François Troudic · Chapitre 21 sur 21

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Les harengs de Ploucamor

XIX Bas les masques

XIX

 

Bas les masques

En ce beau dimanche pluvieux du mois de juin, les cloches de la cathédrale Saint-Ignace sonnent à toute volée. On célèbre aujourd’hui le mariage de François Troudic et de Géraldine Ar-morbic-Geraldinit.

Tous les Ploucamoriens semblent s’être donné rendez-vous pour assister à l’événement. Aux premiers rangs, on retrouve Françoise Binic, la tenancière de l’Ami des Sports, assise à côté de Mme Caramotte tenant sur ses genoux Jean-Michel, son petit teckel ; un peu plus loin, engoncée dans sa minerve, Mme Lamoule fait la causette avec Mme Lamotte, la secrétaire nonagénaire du docteur Charles-Édouard Boujemaoui, lui même en grande conversation avec M. Penajouir, maire de Ploucamor. On aperçoit aussi M. Francis Loseille, le directeur du Champion, accompagné de son épouse Philiberte, M. et Mme Ploufalo, gérants de la piscine Saint-Ignace, M. Claude Lé-ger, conservateur du Musée de la Sardine, les pharmaciens M. et Mme Bomedoc…

Soudain la foule s’agite et les sonneurs de Trouvadec atta-quent la Marche des Berniques. Les mariés s’avancent jusqu’à l’autel, accompagnés de leurs garçons d’honneur, Pioupiou et Michou, très élégants dans leurs petits costumes de marins.

Le Père Labite, recteur de Saint-Ignace, reçoit les mariés aux pieds de l’autel.

— Géraldine Armorbic-Geraldinit, acceptez-vous de pren-dre pour époux François Troudic, ici présent ?

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Elle me regarde en souriant…

— Non.

Un murmure de stupéfaction parcourt l’assistance.

Alors Géraldine s’empoigne les cheveux et les retire d’un coup sec… une perruque !

Puis elle saisit son visage et tire dessus violemment, arra-chant un masque de latex… Stupeur ! Ce n’est pas Géraldine, mais Gwenaëlle Beaunichon, son amie d’enfance.

Riant aux larmes, Géraldine sort alors du confessionnal où elle s’était cachée. Ces deux coquines m’ont fait une blague.

— Ah mon chéri, tu aurais vu ta tête, c’était vraiment trop drôle…

Le Père Labite commence à s’impatienter.

— Ça y est, mademoiselle Géraldine, on peut y aller ?

— Oui, oui, excusez-moi, Monsieur le Recteur.

— Bien. Géraldine Armorbic-Geraldinit, acceptez-vous de prendre pour époux François Troudic, ici présent ?

— Oui !!

— François Troudic, acceptez-vous de prendre pour épouse Géraldine Armorbic-Geraldinit, ici présente ?

— Sans façon, merci.

Géraldine blêmit et ses yeux se remplissent de larmes, tan-dis que l’assistance murmure de plus belle.

Alors d’un geste sûr, je m’empoigne le visage et arrache d’un coup sec mon masque de latex… Stupeur !… Je ne suis pas moi-même, mais Pierrick Leveau, mon ami d’enfance. Rigolant

– 50 – comme une baleine, je m’extirpe de dessous l’autel où je m’étais caché.

— Hahaha, hohoho, tu aurais vu ta tête, ma chérie, c’était vraiment tordant…

Cramoisi, le Père Labite commence à étouffer sous sa sou-tane…

— C’est pas bientôt fini non !! Vous croyez que je n’ai qu’ça à faire !!

— Excusez-nous, mon Père, ça ne se reproduira plus.

— J’espère bien ! Bon… François Troudic, acceptez-vous de prendre pour épouse Géraldine Armorbic-Geraldinit, ici pré-sente ?

— Oui !!

— Eh bien en vertu des pouvoirs qui me sont conférés, et patati et patata… je ne vous déclare pas mari et femme, ça vous fera les pieds !

Nous en restons comme deux ronds de flan.

Alors d’un seul coup, le Père Labite arrache sa soutane et son masque de latex… Stupeur !! Ce n’était pas le Père Labite, mais M. Laquête, le bedeau.

Comme un diable hors de sa boîte, le Père Labite surgit hi-lare du haut de la chaire.

— Hahaha, lol et triple lol, avouez que je vous ais bien eus, hein, bande de petits chenapans !

Dans l’assistance c’est du délire, chacun empoigne les che-veux de sa voisine, tire sur le visage de son voisin et là… Stu-peur !! Françoise n’est pas Françoise mais Mme Lamoule, M. Penajouir n’est pas M. Penajouir mais M. Loseille, Mme Caramotte est Mme Lamotte, Mme Ploufalo est Françoise Bi-

– 51 – nic, Charles-Édouard Boujemaoui est Jean-Michel,

Mme Lamotte est Mme Bomedoc, et ainsi de suite…

C’est qu’on est des sacrés mariolles à Ploucamor.

Une fois le calme revenu, lorsque chacun a recouvré son identité, le Père Labite finit enfin par nous marier.

Nous sortons ensuite sur le parvis sous une pluie de bigor-neaux et de crevettes grises que la foule nous jette en poussant des vivats.

Puis nous montons dans une charrette à bœufs et partons en Moldavie apporter des pommes de terre au Prince Jean-Théodore Geraldinit.

FAIM

 

– 52 –

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François Troudic

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