Les harengs de Ploucamor

François Troudic · Chapitre 13 sur 21

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Les harengs de Ploucamor

XI Le bouilleur de vinaigre

XI

 

Le bouilleur de vinaigre

J’arrive en trombe à la clinique Saint-Ignace. Il n’y a que 27 personnes devant moi, mais comme le Docteur Charles-Édouard Boujemaoui est un vieux copain d’enfance, lorsqu’il m’aperçoit derrière la vitre sans tain, il pose son Pif Poche et me fait discrètement signe de passer.

— Salut François, quel bon vent t’amène ?

— Salut Charles-Édouard, c’est pour Michou, mon petit cornichon… Il vient de faire un malaise juste après avoir mangé du gâteau de riz.

— Eh bien on va regarder ça… hmm… voyons voyons… oui… d’accord… je vois… oui… hmmm… ha ! hou ! houlala mon Dieu mon Dieu… aïe aïe aïe… Bien bien bien… François, mon ami, ton cornichon fait une cataroxizamitose aiguë, en d’autres termes, un empoisonnement crypto-fibrulaire provoqué par une sévère allergie à l’amidon. C’est extrêmement grave car, à l’heure actuelle, le seul antidote connu pour traiter cette patho-logie consiste à faire prendre rapidement au malade un bain de pieds au vinaigre de pastèque. Le problème, c’est que le vinaigre de pastèque, ça fait belle lurette qu’on n’en trouve plus ! Fran-çois, tu vas devoir être courageux, mais j’ai bien peur que ton cornichon ne passe pas la nuit. Oui, Madame Lamotte… ? Vous vouliez me parler ? François, je te présente Madame Lamotte, ma secrétaire nonagénaire…

— Excusez-moi, Docteur, vous êtes bien sûr trop jeune pour vous en souvenir, mais de mon temps, il y avait justement à Ploucamor un bouilleur de vinaigre de pastèque fort réputé ;

– 32 – on venait même de très loin pour lui en acheter. Jusqu’au jour où sa femme le quitta pour un gros cornichon normand. Il voua dès lors une telle haine aux cucurbitacées qu’il suspendit sa production, refusant catégoriquement de vendre ses stocks même durant la terrible épidémie de 1961, condamnant ainsi à une mort affreuse des centaines de petits cornichons innocents. De ce jour, on ne revit plus jamais la moindre fiole de vinaigre de pastèque à Ploucamor, mais peut-être ses descendants en conservent-ils encore quelques-unes chez eux ? Il vivait, me semble-t-il, rue Émile Varech, et s’appelait, voyons voir, laissez-moi réfléchir, attendez que je me souvienne, je l’ai sur le bout de la langue, ne bougez pas ça va me revenir…… Lamproie… Lan-glois… Lancia… Lanchois !! Oui c’est ça, Firmin Lanchois !

 

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