Les harengs de Ploucamor
V Roberta Lanchois
V
Roberta Lanchois
Pas de réponse, juste la rengaine humide d’une chasse d’eau qui fuit, entrecoupée d’un bruit de succion genre vieille ventouse asthmatique.
— Bordel Géraldine, t’es là ? Mais réponds, quoi ! Pourquoi tu pleures, mon petit pinson bleu ?
— Snif… C’est pas… snif… Gé… ral… dine… snif… C’est… snif… Roberta… snif… Lanchois… snif…
— Madame Lanchois ! Mais heu… qu’est-ce qui me vaut l’honneur du plaisir d’avoir le privilège de pouvoir causer avec la génitrice en chef de ces putains d’enfoirés de salopards qui viennent de me péter mes deux plus belles incisives à coups de bocal de cornichons ?
— Snif… C’est hier… snif… m’sieur François… snif… y’a madame Lamoule… snif… la crémière… snif… qui en passant devant la maison… snif… vous a vu faire caca… snif… sur not’ paillasson… snif.. et qui l’a dit… snif… à mon mari… snif… Il était furieux… snif… alors il a décidé… snif… de vous donner une bonne leçon… snif… Aujourd’hui, mes fistons… snif… vous ont guetté… snif… et quand ils vous ont vu entrer à L’Ami des Sports… snif… ils m’ont obligée à vous appeler au téléphone… snif… en me faisant passer pour cette Géraldine… snif… dont que vous sembliez si entiché… snif snif snif… Mais ce que je n’savions point… ooouuuuiiinnn… c’est qu’ils avaient prévu de vous assommer avec… snif… mon bocal de cornichons… un bo-cal de cornichons millésimé !… Auquel je tenais… snif… comme à la truelle de mes vieux… snif !!… snif !!… Des cornichons qui
– 16 – m’avaient été légués par ma grand-mère Lucienne… sniiiiiiiiiiif !! Je vous en supplie m’sieur François, je ferai tout ce que vous voudrez, je repasserai vos salopettes, je lécherai vos enveloppes, je vous montrerai mon cubitus, je vous préparerai du gâteau de riz… tout c’que vous m’demanderez, mais par pi-tié… ramenez-moi les cornichons de ma mémé Lulu !!! ooouuuuiiinnn… snif… snif… snif…
— Mais ma pov’ Roberta, ils sont tous morts vos corni-chons ! tiens c’est bien simple, là, maintenant, tout de suite, à l’instant même où je vous parle, ils sont là qui gisent à mes pieds, inertes, zigouillés, kaput, out, dead, archi-rétamés, hy-per-canés, aussi clamsés que l’arrière grand-mère de Ramsès II, tellement morts qu’ça fait pitié… Ah… quoique… attendez… oui… là-bas dans le fond… il… m’semble que… ouais… j’crois bien qu’j’en vois un qui bouge encore…
— Mon Dieu, quelle misère… snif… un seul survivant !! Je suis sûre que c’est Michou, il a toujours été plus costaud que les autres… Ah, je vous en prie, Monsieur François, ramenez-moi mon petit Michou afin que je puisse le choyer, le dorloter, le bercer, le serrer contre mon sein…
— Dis donc, la Roberta, z’auriez pas la sensation de char-rier un peu, d’exagérer un chouilla, voir même d’abuser un poil de tantinet, non ? Alors vot’ Marcel et vos trois salopiots ourdis-sent sournoisement un complot visant à me péter les dents, et une fois leur forfait accompli, pour fêter ça, faudrait que je vous ramène gentiment votre cornichon ?
— Écoutez, m’sieur François… cette Géraldine que vous re-cherchez… snif… Marcel m’a interdit d’en parler à qui que ce soit… snif… mais… je sais qui elle est et où elle se trouve… Je vous dirai tout… mais en échange, por favoooor… ramenez-moi mon petit Michou, ooouuuiiin, mon petit cucurbitacé chéri !!!
— ……… bon… écoutez-moi bien, Roberta… vous me brisez le cœur – et un peu les roubignolles aussi, je dois bien l’dire –
– 17 – avec vos snifs et vos ooouuuiiin… C’est d’accord, rendez-vous ce soir à dix-huit heures devant le confessionnal de la chapelle Saint-Ignace… Je vous ramène votre cornichon, et, en échange, vous me dites tout ce que vous savez sur Géraldine… Mais atten-tion, je vous préviens, pas d’entourloupe, sinon vot’ cornichon… je le bouffe !!
— Aaaahhh ne soyez pas si cruel… snif… ooouuuiiin… snif… snif… ooouuuiiin… ooouuuiiin… C’est d’accord, Monsieur Fran-çois, j’y serai sans faute… Mon Dieu il faut vite que je raccroche, j’entends Marcel qui remonte de la cave…
– 18 –