Les Industriels: Métiers et professions en France
XVIII. La Femme de Ménage.
Femme de Ménage faisant un lit
XVIII.
LA FEMME DE MÉNAGE.
Cet appel, répété deux ou trois fois à
haute voix, fit apparaître dans la
chambre une vieille aux yeux chassieux,
courte, mince et hideuse, qui, essuyant
sa face ridée avec son sale tablier,
demanda du ton dont parlent les sourds:
«Est-ce vous qui m’avez appelée, ou est-
ce l’horloge qui a sonné?»
C . D , Nicolas Nickleby.
S : Comparaison de la Femme de Ménage avec le chat et le perroquet.—
Description d’un physique qui n’a rien d’attrayant.—Comment on devient
Femme de Ménage.—Occupations quotidiennes.—Les tourterelles et les
Femmes de Ménage.
Si la Femme de Ménage n’existait pas, il ne faudrait pas l’inventer; car c’est le plus désagréable de tous les animaux domestiques, après le chat et le perroquet.
A tout prendre, elle les vaut bien. Le chat est notoirement égoïste et perfide; la Femme de Ménage ne l’est pas moins. Le perroquet jase à tort et à travers; la Femme de Ménage bavarde avec autant de ténacité, mais comme, outre le don de la parole, elle possède celui de la médisance, elle compromet par ses commérages et ses calomnies les individus qui ont le malheur de l’employer.
Encore si elle était jeune et belle! si elle avait le front élevé, le sourire gracieux, les yeux vifs, la main blanche, la taille svelte ou majestueuse! si elle se présentait à nous comme une apparition féerique, descendue du ciel sur un rayon de l’aurore! Parmi les femmes de chambre, les bonnes d’enfants, les cuisinières même, on rencontre, de loin en loin, des femmes jetées par le hasard dans une condition infime, mais dignes de figurer, aussi bien que la reine Victoria, sur quatre planches de sapin recouvertes de velours. Quant aux Femmes de Ménage, elles semblent n’avoir jamais eu de jeunesse, n’avoir jamais inspiré de tendres sentiments, être nées à soixante ans, avec un nez bourgeonné, des mains calleuses, un asthme, des rhumatismes, et le visage d’une pomme de reinette conservée six mois dans un fruitier. On épuiserait en vain toute l’eau de la fontaine de Jouvence pour leur rendre quelque fraîcheur. Elles résument tous les types de vieilles créées par l’imagination des romanciers, Elspeth, Megs Merrilies, la Sachette, Peg Sliderskew, et autres héroïnes de Walter Scott, Hugo, Hoffman et Dickens. Ces vers de l’énergique Régnier leur sont applicables:
L’une, comme un phantosme, affreusement hardie, Semble faire l’entrée en quelque tragédie;
L’autre, une Égyptienne en qui les rides font
Contre-escarpes, remparts et fossés sur le front.
Lorsqu’une femme a servi tour à tour dans vingt maisons, et s’est fait chasser de tous côtés; lorsque son ignorance et son incapacité l’ont empêchée de prendre un état; lorsque, courbée par l’âge, elle se voit près de l’hôpital, elle se constitue Femme de Ménage.
Les Femmes de Ménage se louent à l’heure, comme les fiacres. Leurs émoluments sont en raison du temps pendant lequel on les utilise, et des services qu’on exige d’elles. Elles se chargent, au plus juste prix, de tous les travaux domestiques, font les lits, balaient, frottent, servent à table, vont en commission, lavent la vaisselle; on pourrait les assimiler à des servantes ordinaires, si elles étaient logées et nourries; mais le propre de la Femme de Ménage est d’arriver chez vous à une heure fixe, d’y être occupée pendant un espace de temps déterminé, et de se retirer ensuite pour aller répéter ailleurs le même exercice, ou se reposer dans ses foyers.
Il y avait un roi, c’était, je crois, Charles-Quint, qui s’amusait à jeter du grain à des tourterelles, et, remarquant qu’elles s’envolaient aussitôt après avoir pris leur becquée, s’écria: «Voilà l’image des courtisans.» Voilà aussi l’image des Femmes de Ménage. Elles emportent du domicile de leurs pratiques tout ce qu’il leur est possible de détourner, et disparaissent immédiatement. N’étant unies à vous par aucun lien de reconnaissance, elles vous pillent sans scrupule et sans remords. La somme de huit, dix ou quinze francs que vous leur accordez mensuellement ne satisfait pas leur avidité. Elles ont toujours au bras un large cabas ou un immense panier, et, quand vous tournez le dos, quand elles croient n’être pas observées, elles engloutissent dans ce lieu de recel tous les objets qui leur tombent sous la main, depuis le sucre jusqu’aux serviettes, depuis les pots de confitures jusqu’aux bouteilles de liqueur. Ces rapines les préoccupent plus que les soins de vos meubles ou de votre appartement; elles laissent la poussière sur les armoires, cassent les porcelaines dont elles cachent les débris sous les commodes, et semblent n’avoir qu’un but, celui de s’approprier n’importe quoi. La laveuse de vaisselle, spécialité de la Femme de Ménage, pousse la hardiesse jusqu’à visiter les casseroles, et en enlever des morceaux de viande, qu’elle dissimule dans la vaste capacité de ses poches.
O malheureux jeunes gens, employés, avocats, hommes de lettres, qui, loin de votre famille, isolés dans Paris, êtes condamnés à avoir recours aux Femmes de Ménage, à quelles déprédations vous êtes exposés! Que vous seriez à plaindre si le ciel ne vous avait donné l’insouciance pour plastron contre l’adversité! Comme la Femme de Ménage vous rançonne! ce que vous laissez traîner, vous êtes sûr de ne le revoir jamais. Envoyez-vous chercher, pour votre repas du matin, des côtelettes, du porc frais, ou les ingrédients indispensables à la préparation d’une tasse de café, vous pouvez être convaincus que la Femme de Ménage reverra, corrigera et augmentera considérablement la note des fournitures prises chez l’épicier, la fruitière ou le charcutier. Vous dites à des amis: «Venez ce soir chez moi; nous ferons un punch; j’ai du sucre, et,—ajoutez-vous facétieusement,—le premier rhum du monde.» Le soir, une bande joyeuse se rassemble autour de votre foyer. On fume, on rit, on fait des calembours, on traite les questions politiques, et cependant les gosiers se dessèchent, et l’on demande à grands cris le punch annoncé. Mais, ô douleur! où donc est le sucre?
Quoi! du plus grand des pains voilà tout ce qui reste!
Et la bouteille de rhum? elle est vide comme le cerveau d’un compositeur de romances. Les conquérants laissent après eux des ruines et des débris fumants; les Femmes de Ménage ne laissent rien.
Nous en avons connu qui cachaient sous leurs vêtements une petite fiole, qu’elles remplissaient d’eau-de-vie ou de rhum avant de déguerpir.
Un négociant de la rue de Grenelle-Saint-Honoré avait acheté d’excellent vin de Bourgogne, qu’il offrait avec satisfaction à ses convives. Un jour de grand festin, après avoir distribué à la ronde le précieux liquide, il est étonné de voir tous ses hôtes faire simultanément la grimace. Il est constaté que le prétendu vin de Bourgogne, première qualité, n’est que de la détestable piquette.
«C’est une erreur, dit l’amphitryon; Marguerite, descendez à la cave chercher une autre bouteille!»
Marguerite rapporte une autre bouteille dont le contenu obtient le suffrage unanime des gourmets.
Cependant, un pareil accident s’étant renouvelé, le négociant crut devoir en conférer avec son fournisseur. «Ah! çà, lui dit-il, expliquez-moi donc comment il se fait que parmi vos bouteilles de vin de Bourgogne, il s’en trouve un certain nombre de vin de Surène. Vous me permettrez de vous dire que vous auriez pu vous dispenser....
—Comment! s’écria le marchand de vin; sur quelle herbe avez-vous marché? Je vous ai livré la quintessence de mon cru, et vous m’accusez de vous avoir trompé! Je vous défie de prouver ce que vous avancez.
—Je vous le prouverai quand vous voudrez.
—A l’instant même.
On se rendit à la cave, et la dégustation successive de plusieurs bouteilles démontra combien les reproches de l’acheteur étaient fondés. Le vendeur protesta de son innocence; l’acheteur persista dans ses conclusions; la querelle s’échauffa; des injures furent échangées; une provocation s’ensuivit, et les adversaires, avant de se séparer, faillirent se jeter les bouteilles à la tête.
Heureusement les révélations de la portière de la maison vinrent éclaircir l’affaire. La Femme de Ménage du négociant importait régulièrement à la maison une bouteille de vin à 40 centimes le litre, et la substituait adroitement à une bouteille de bourgogne, qu’elle exportait à son profit.
Voilà les tours des Femmes de Ménage. Elles sont absolument de la nature de Babonette, l’épouse de Dandin, qui disait d’elle avec l’accent du regret et de l’admiration:
Elle eût du buvetier emporté les serviettes,
Plutôt que de rentrer au logis les mains nettes.
Ainsi donc, ô jeunes gens! si vous rendez hommage à notre véracité, si vous reconnaissez la justesse de nos observations, évitez les Femmes de Ménage, et plutôt que de les appeler à vous servir, ne craignez pas de faire votre lit vous-même, de descendre trois étages pour aller chercher des vivres, de cirer vos bottes, d’allumer votre feu.... ou bien mariez-vous, et, malgré votre amour pour l’indépendance, gardez-vous de croire que ce remède soit pire que le mal.
Pour un célibataire faible et cassé, une Femme de Ménage, quels que soient ses défauts, est moins dangereuse qu’une jeune gouvernante. Celle-ci le flatte, le séduit, le captive, et à force de cajoleries félines, acquiert un empire qui, sous la forme de legs, se perpétue au delà du tombeau. La Femme de Ménage, du moins, vole sans tyranniser.
Devons-nous envelopper toute la race dans une même prescription, ou admettre des exceptions en faveur de quelques personnes d’élite? Avec de la patience et un bon microscope, on découvrirait sans doute des Femmes de Ménage soigneuses, attentives et fidèles, qui pourraient porter sans usurpation le nom sous lequel on les désigne; mais elles sont rares, presque introuvables, et si l’on parvient à s’en procurer, nous demandons qu’elles soient empaillées... après leur mort, et conservées comme des curiosités dans le Cabinet d’Histoire naturelle.
Peut-être y aurait-il moyen de régénérer les Femmes de Ménage. Il suffirait de les enrégimenter, de les organiser en corporation, comme les Forts de la halle, d’exiger d’elles les conditions d’admission les plus sévères, de les tenir constamment sous la surveillance de la police; le public et elles-mêmes y gagneraient.
Intérieur de la salle à manger
Le Balayeur
Le Balayeur.