Les Industriels: Métiers et professions en France

Emile de La Bédollière · Chapitre 30 sur 34

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Les Industriels: Métiers et professions en France

XXVI. L’allumeur.

Allumeur préparant un réverbère

 

XXVI.

L’ALLUMEUR.

 

On raconte que le général des

Capucins, arrivant un soir à Paris du côté

du pont Royal, et voyant l’illumination

des quais du Louvre et des Théatins,

crut fermement qu’on avait éclairé la ville

pour célébrer son entrée.

Aventures parisiennes, 1808.

 

S : Description de l’Allumeur de réverbères.—Sa disparition prochaine.—

Sa supériorité sur l’Allumeur de gaz.—Souvenirs historiques.—Journée de

l’Allumeur.

 

Regardez bien cet homme à la blouse tachée d’huile, et qui, avec l’adresse d’un équilibriste, porte sur sa tête une grande boîte de fer-blanc carrée, où il range ses mèches vieilles et nouvelles; examinez attentivement cette bonne et paisible physionomie... Demain, peut-être, vous ne le verrez plus.

Si l’Allumeur lisait les journaux (Dieu l’en préserve, et vous aussi!), s’il s’engageait dans le labyrinthe des faits divers, il y trouverait sa sentence écrite en ces mots souvent répétés:

«Plusieurs rues nouvelles viennent d’être éclairées au gaz.»

Il se sentirait frissonner du froid de la mort ou gémirait à l’idée de changer de drapeaux, de prendre en main une gaule surmontée d’une lanterne sourde, et de faire voltiger la flamme de bec en bec.

Quel troc désavantageux! L’Allumeur de réverbères a besoin d’une certaine dose d’adresse manuelle pour descendre chacune de ses lampes aériennes, enlever les mèches consumées, nettoyer la coquille, étaler le coton afin qu’il s’imprègne d’huile, allumer au milieu de la rue, encombrée de voitures, au risque d’être écrasé par un cocher maladroit, et lancer dans l’espace un phare éblouissant. Voilà une opération compliquée, qui exige du savoir-faire et peut occuper l’intelligence; mais quel mérite y a-t-il à ouvrir et fermer un conduit, à soulever le couvercle d’un lampadaire et à enflammer du gaz qui ne demande qu’à brûler?... En se consacrant au gaz, l’Allumeur de réverbères se considérera comme déchu, comme réduit à l’état de machine, comme rayé du nombre des travailleurs actifs et experts.

Quant à nous, qui n’avons point les mêmes raisons pour déprécier le gaz, nous nous félicitons de le voir succéder aux réverbères, comme ceux-ci avaient succédé aux lanternes. Nous sommes bien loin du temps où les rues de Paris n’étaient pas éclairées, où les voleurs de nuit assommaient impunément les passants attardés, où les laquais de bonne maison, l’épée à la main, insultaient et frappaient les roturiers. Et quand ces désordres avaient-ils lieu? est-ce dans le Paris fangeux du moyen-âge? Point: c’est au milieu d’un siècle voisin du nôtre, car l’établissement fixe des lanternes ne date que de 1667. Auparavant on se contentait de recommander aux bourgeois de placer une chandelle sur la fenêtre du premier étage, quand des bandes de brigands exploitaient la ville; par exemple en 1524, 1526 et 1553, lorsque la capitale était mise à contribution par les mauvais garçons. La Reynie, nommé lieutenant du prévôt de Paris pour la police en 1667, songea le premier à placer au milieu et aux deux extrémités de chaque rue des lanternes garnies de chandelles; innovation si importante, que, pour en perpétuer le souvenir, on frappa une médaille avec cette légende: Urbis securitas et nitor. Un édit de juin 1697 étendit l’éclairage à toutes les villes du royaume. «Dans toutes les villes où il n’existe pas de lanternes, dit cette ordonnance, il sera procédé à leur établissement. Les intendants ordonneront aux maires et échevins desdites villes de s’assembler et de leur rapporter un état de la quantité de lanternes qu’il sera nécessaire d’établir, et des sommes dont il faudra faire les fonds annuellement pour leur entretien. Les maires et échevins nommeront annuellement, ainsi qu’il se pratique en la ville de Paris, le nombre d’habitants qu’ils trouveront convenable pour allumer les lanternes, chacun dans son quartier, aux heures réglées, et un commis surnuméraire dans chaque quartier pour avertir de l’heure.»

L’histoire de la naissance des réverbères est obscure. Dulaure, dans le septième volume de son Histoire de Paris, p. 188, attribue d’abord l’invention de ce système d’éclairage à l’abbé Matherot de Preigney et au sieur Bourgeois de Chateaublanc, qui obtinrent le privilége de l’entreprise par lettres-patentes enregistrées le 28 décembre 1745; mais, dans le même ouvrage, t. VIII, p. 109, on lit:

«Les lanternes avaient existé jusqu’en 1766. A cette époque, le sieur Bailly entreprit d’y substituer des réverbères. Déjà, au mois d’avril de cette année, près de la moitié des rues étaient éclairées par des réverbères de sa façon, lorsque le bureau de la ville préféra les modèles du sieur Bourgeois de Chateaublanc, qui, avec plus d’économie, rendaient plus de lumière. Ce dernier entrepreneur se chargea de pourvoir la capitale de trois mille cinq cents réverbères, alimentant sept mille becs de lumière. Le 30 juin 1769, le sieur Bourgeois fut chargé de l’entreprise de l’illumination de Paris pendant vingt ans.»

M. Maurice Alhoy, auteur d’un article sur les réverbères, prétend qu’il faut en attribuer l’établissement à un sieur Tourtil-Saugrain, qui substitua l’usage de l’huile à celui des chandelles à double mèche. Nous ne saurions comment concilier ces assertions contradictoires, et jeter du jour sur ce sujet lumineux, si nous n’avions sous les yeux un poëme intitulé les Nouvelles Lanternes, publié en 1746 par M. de Valois d’Orville. Le permis d’imprimer de cet opuscule de treize pages est précisément du 28 décembre, jour où fut enregistré le privilége de l’éclairage. Après avoir peint la lutte de Phébus et de la Nuit, le poëte fait parler en ces termes Jupiter, supplié par le dieu du jour:

Le règne de la Nuit désormais va finir;

Des mortels[41] renommés par leur sage industrie,

De leur climat sont prêts à la bannir:

Vois les effets de leur génie:

Pour placer la lumière en un corps transparent,

Avec un verre épais une lampe est fermée.

Dans son centre une mèche, avec art enfermée,

Frappe un réverbère éclatant,

Qui, d’abord la réfléchissant,

Porte contre la nuit sa splendeur enflammée.

Globes brillants, astres nouveaux,

Que tout Paris admire au milieu des ténèbres[42],

Dissipez leurs horreurs funèbres

Par la clarté de vos flambeaux.

Déjà, pour lever tous obstacles,

Du monarque français on implore l’appui.

Nous ne favorisons les humains que par lui.

Des dieux les rois sont les oracles.

Pour ne rien hasarder, enfin,

Il charge de Thémis les ministres fidèles [43]

D’examiner les machines nouvelles;

Quel avantage on leur trouve soudain!

Chacun y reconnaît l’utilité publique.

L’auteur fait valoir les avantages de l’invention pour la sécurité générale, et termine par une apostrophe à l’abbé de Preigney:

Tes ingénieuses lumières,

Abbé, vont désormais rassurer les esprits,

Elles serviront dans Paris

D’armes, de gardes, de barrières.

Déjà nos citoyens sincères

De ces heureux travaux ont admiré le prix

.

 

[41] MM. de Preigney et Bourgeois, auteurs de nouvelles lanternes.

(Note de Valois d’Orville.)

[42] Les lanternes qui sont au Louvre. (Id.)

[43] Le privilége enregistré au Parlement le 28 de décembre 1745.

(Id.)

Les réverbères eurent, comme on le voit, un succès d’enthousiasme. En 1767, sous l’administration de M. de Sartines, une compagnie proposa de fournir Paris de réverbères, de les entretenir d’huile et de tout ce qui était nécessaire à leur service, à l’exception des boîtes et potences en fer: le tout moyennant quarante-trois livres douze sous par an pour chaque bec de lampe, à condition qu’il leur serait passé un bail de vingt ans, au bout desquels les réverbères appartiendraient à la ville. Cette soumission fut acceptée par un arrêt du conseil du 30 juin 1769.

Aujourd’hui, après une longue et honorable existence, les réverbères sont à l’agonie. Leur nombre, après s’être élevé de trois mille cinq cents à plus de cinq mille, diminue de jour en jour, et la race des Allumeurs, née avec l’administration de l’éclairage, s’éteindra dans le courant du dix-neuvième siècle.

Le service d’éclairage se fait par entreprise au rabais, détestable méthode qui, en rognant les bénéfices de l’adjudicataire, le met dans la nécessité de s’acquitter le plus mal possible de ses devoirs. L’administration a quatre bureaux, et un entrepôt-général sur la place de la Bastille. Un inspecteur-général de l’illumination surveille la qualité des huiles, dont un échantillon, mis sous le scellé, est déposé à la Préfecture de police.

L’Allumeur commence sa journée par éteindre. Il est tenu d’être à son bureau à six heures, et malheur à lui s’il est inexact! Les fonctions d’Allumeur sont briguées par une foule de surnuméraires, toujours prêts à gagner cinquante centimes en remplaçant les absents. Pareille somme est accordée à celui qu’une maladie retient loin de son poste, et c’est alors le surnuméraire qui touche le prix de la journée du malade: trois francs. Les heures d’allumage et d’extinction sont réglées par le préfet de police.

L’Allumeur se met en campagne, nettoie les réverbères, les chapiteaux, les plaques des réverbères, les porte-mèches, et s’en retourne dans ses foyers. Là, d’autres occupations l’attendent: il fabrique des chaussons ou des souliers, ou va en ville faire des commissions. Il rentre en fonctions, le soir, pour allumer; tâche pénible en hiver, quand le froid engourdit les doigts, quand le vent éteint les lumières naissantes. Il faut que l’allumage soit terminé sur tous les points en quarante minutes, vingt minutes au plus après l’heure déterminée par le préfet. On distinguait autrefois l’allumage en permanent et variable: une partie des becs se reposait dès que la lune blanchissait les rues de ses pâles rayons. Aujourd’hui l’illumination doit être générale. Les réverbères, ayant peu de temps à vivre, veulent jouir de leur reste, et laisser à la postérité le souvenir de leurs bienfaits.

L’Allumeur ne connaît ni dimanches ni morte saison: rien ne le détourne de sa promenade quotidienne, car ce n’est pas lui qui, dans les fêtes publiques, allume les lampions de l’allégresse et les verres de couleur de l’enthousiasme unanime. Il est voué exclusivement aux réverbères, et marche en tout temps, à moins que des perturbateurs n’aient brisé ses quinquets aériens. Alors, tout en feignant de partager le mécontentement de ses chefs, il rit sous cape, se frotte les mains, applaudit à l’œuvre de destruction. Sa satisfaction est d’autant plus logique, que ses appointements courent durant cette suspension forcée de service.

Gardez-vous d’assimiler l’Allumeur aux parias des autres administrations, au pauvre Cureur d’égouts, au Balayeur, plus misérable encore! L’Allumeur, outre sa paie, reçoit de bonnes étrennes des propriétaires dont l’administration se charge d’éclairer les maisons; et, s’il est frugal, s’il possède une femme laborieuse, il peut éluder l’hôpital, cette antichambre de la tombe pour la majorité des vieux ouvriers.

Allumeur de réverbères et Allumeur de gaz

Le Rémouleur

Le Rémouleur.