Les Industriels: Métiers et professions en France

Emile de La Bédollière · Chapitre 32 sur 34

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Les Industriels: Métiers et professions en France

XXVIII. Le Charbonnier.

Planche à charbon à la porte d’un marchand de vins

 

XXVIII.

LE CHARBONNIER.

 

Hommes noirs, d’où sortez-vous?

B .

 

S : Allocution.—Effet de neige.—Ouvriers des bois.—Le Charbonnier

fabricant.—Chansons populaires.—Recettes médicales.—Vente de charbon à

Paris.—Garçons de pelle.—Porteurs de charbon.—Charbonniers détaillants.

 

Tout en soufflant le feu de vos fourneaux, Cuisinières parisiennes, vous êtes-vous jamais demandé par quels travaux vous était procuré le combustible dont vous faisiez usage? Vous n’avez songé sans doute, ô femmes économes! qu’à en brûler le moins possible, attendu qu’il coûte à Paris 7, 8 ou 9 francs la voie de deux hectolitres. Si l’idée de vous enquérir de son origine ne vous est pas venue, si vous êtes restées ignorantes sur ce point, vous qui savez tant d’excellentes choses, nous allons combler cette lacune de votre esprit; et puissions-nous, en vous dédiant le présent article, calmer la colère qu’ont excitée les traits satiriques précédemment dirigés contre vous.

Il faut d’abord nous transférer loin des villes, dans une clairière écartée. Quel triste voyage! une couche de glace revêt la terre; le vent soulève la neige en blanches volutes; les corbeaux croassent dans l’air; les oiseaux cherchent en piaillant les baies que l’hiver a laissées sur les arbustes. Rencontrerons-nous des hommes dans ces déserts? Oui: voici comme un camp de sauvages, comme une bâtisse de castors, des huttes de terre et de branches mortes. Là dorment sur la paille, là vivent de pain noir, de pommes de terre et d’eau, les sobres ouvriers des bois:

 

Les Bûcherons,

Les Fendeurs,

Les Leveurs,

Les Dresseurs,

Les Scieurs de long,

Les Équarrisseurs,

Les Charbonniers.

 

Nous n’avons à nous occuper ni des Bûcherons, qui abattent, coupent et mettent en corde le bois à brûler; ni des Fendeurs, qui dépècent avec le coutre et polissent avec la plane; ni des Équarrisseurs et des Scieurs de long qui préparent des planches pour les navires, et de la charpente pour les édifices. Mais notre sujet nous appelle à parler des autres travailleurs forestiers.

Les Leveurs mettent en corde le bois à charbon, dont les Dresseurs forment des monticules appelés fourneaux. Les Charbonniers recouvrent les fourneaux de feuillages et de terre, allument la mèche préparée par les précédents ouvriers, et veillent jour et nuit auprès du brasier. Pour que la carbonisation ait lieu, il faut éviter tout contact de l’air avec la matière en combustion; et que de peines coûte ce résultat! avec quelle attention on doit suivre, régler, maîtriser les progrès du feu! En raison de ces fatigues continues, n’est-ce pas un salaire bien insuffisant que 4 francs par banne de charbon de vingt hectolitres?

Cependant le Charbonnier n’a pas cette tristesse qu’on pourrait supposer inhérente à son isolement, à sa profession ingrate. Mieux

rétribué que les autres ouvriers des bois [44], malgré la modicité de ses bénéfices, il ajoute à son ordinaire quelques morceaux de lard, et un peu de vin ou d’eau-de-vie. Il possède un répertoire de chansons variées, et fredonne, pour tromper l’ennui de son rude labeur:

Par un samedi au soir,

Je m’en vais voir ma blonde;

Ouvrez-moi la porte si vous m’aimez;

Vous êtes à la chaleur et je suis à la fred.

ou bien:

J’ai fait une maîtresse,

Trois jours, n’y a pas longtemps;

Elle est jolie et belle,

Elle a beaucoup d’agréments;

Quand je vais voir la belle,

Mon cœur il est content.

 

[44] Le bûcheron, auquel la corde est payée de 1 fr. à 1 fr. 50, peut

faire, suivant son habileté, trois quarts de corde ou une corde et demie par jour. Le leveur a 30 ou 40 cent. par corde, et le dresseur 60. L’entrepreneur de l’équarrissage nourrit et paie à la journée les fendeurs, scieurs et équarrisseurs.

 

On ne doit point s’étonner de ce que, dans toutes ces chansons, composées sous les chênes, par des poëtes illettrés,

La rime et la raison ne sont pas trop exactes;

Mais quiconque a voyagé dans les grands bois, entre deux murailles d’arbres géants, par un temps brumeux et triste, se rappelle sans doute de quel frémissement de plaisir il a été saisi, quand des voix humaines ont troublé tout à coup le lugubre silence du désert. N’est-ce pas une douce jouissance, lorsqu’on a laissé derrière soi toute habitation, lorsqu’environné d’une nature désolée, on chemine seul à travers des sentiers à peine frayés, de se sentir brusquement ramené à la vie sociale, en entendant le refrain des Charbonniers?

Le dieu Apollon, le maître des Muses, était en outre père d’Esculape; les Charbonniers qui composent des vers sont aussi un peu médecins. La nécessité, bonne ou mauvaise conseillère suivant les cas, leur apprend à se guérir eux-mêmes de diverses indispositions; la superstition, toujours influente sur l’homme isolé, mêle des formules religieuses à leurs recettes de thérapeutique populaire. Veulent-ils panser une foulure, ils commencent par apostropher le nerf qu’ils supposent malade:

«Nerf, retourne à ton entier comme Dieu t’a mis la première fois, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.» Après avoir répété trois fois ces paroles, on applique une compresse d’huile d’olives, de trois blancs d’œufs et d’une poignée de filasse; et, si la douleur est violente, un cataplasme de vieux oing qu’on fait bouillir avec du vin. Un docteur ordonnerait-il mieux?

Quand le Charbonnier des bois a mal aux dents, il se garde bien d’avoir recours aux dentistes; il prend un clou neuf, le met en contact avec la dent malade, le plante dans du bois de chêne, et dit cinq Pater et cinq Ave en l’honneur de sainte Apolline. Cet homme, dont l’imagination travaille dans la solitude, partage toutes les croyances populaires relativement à l’infaillible puissance de certaines pratiques. Au mois de mai, un essaim d’abeilles, désertant son ancien domicile, est venu se poser sur un arbre; que faire pour l’y retenir? Asperger la terre d’eau bénite le jour de Pâques, avec un rameau de buis consacré le dimanche précédent.

La vie des Charbonniers des bois est plus solitaire encore que celle des bergers; si saint Antoine vivait, il pourrait prendre pour Thébaïde une fosse à charbon. Un Charbonnier diffère peu d’un ermite; il ne se rapproche des cités que rarement, pendant les mois d’été, ou pour conduire les bannes de charbon jusqu’au cours d’eau sur lequel on les embarquera pour Paris.

Les charbons sont divisés en onze classes, selon les pays d’où ils viennent; Paris est approvisionné par l’Allier, l’Aube, la Basse-Loire et les canaux, la Haute-Loire, la Marne, la Haute-Marne, la Haute-Seine, l’Ourcq, l’Yonne, l’Aisne, l’Oise et la Basse-Seine. Les bateaux, à mesure qu’ils arrivent, sont garés au-dessous de la grande estacade et du Pont-Marie. Le charbon est vendu par les marchands ou les facteurs sur les ports de la Tournelle, de l’ancienne place aux Veaux, de la Grève, de l’École des Quatre-Nations, et d’Orsay. Celui qu’on amène par terre ne peut entrer que par sept barrières désignées, et se débite aux places situées rue d’Aval (faubourg Saint-Antoine), et rue Cisalpine (faubourg du Roule).

Comme agents indispensables de la vente, nous apparaissent les Garçons de pelle, nommés par le Préfet de police, sur la présentation du commerce, et dont la tâche est de mesurer à l’hectolitre, sur bord et non comble, avec de longues pelles d’une forme déterminée. Puis, viennent les Porteurs aux larges épaules, au dos voûté, à la barbe noire et touffue; une médaille triangulaire décore leur poitrine; ils se courbent sous le poids des sacs énormes, et les portent chez les détaillants ou dans les maisons particulières qu’ils sont chargés d’approvisionner. La police a réglé leur marche, et appréhendant le regrat d’un combustible de première nécessité, elle leur dit: «Vous irez droit à votre destination sans vous arrêter en route. On vous présumerait coupable de fraude si l’on vous voyait sortir avec une charge, d’une maison particulière. Votre devoir est de prendre du charbon au marché et de le transporter aussitôt chez la pratique; mais vous ne pouvez tenir ni magasin, ni dépôt.» Les Porteurs de charbon ont donc à peine le temps de poser leur fardeau sur une planche, à la porte d’un cabaret, pour se rafraîchir d’un canon.

Les Porteurs de charbon sont divisés en séries de cent hommes, dont chacune se choisit un chef et un sous-chef. La fraternité est d’autant plus facile à maintenir entre les membres de cette république démocratique, que la plupart sont Auvergnats. La profession de Charbonnier est encore une de celles qu’accaparent les enfants du Puy-de-Dôme et du Cantal. Sur les bateaux comme dans les boutiques, on n’entend que le patois d’Auvergne, ce mélange barbare de latin, de langue romane et de français. Le Charbonnier détaillant, celui qui tient une boutique ouverte, est Auvergnat au premier chef, par les mœurs, par le dialecte, par l’avidité; de même que l’épicier, il revend très-cher en détail des denrées qui lui coûtent en gros bon marché: un sac de charbon de sept francs lui en rapporte quatorze. Il débite des cotrets, de la houille, des briquettes, du poussier, des fumerons, de la braise, et enfin de l’eau filtrée que contient un immense tonneau adossé à l’une des parois de la boutique.

On lit sur sa porte, en lettres majuscules:

 

BOIS BUCHES EAU CLARIFIÉE

Il est à croire qu’un commerce aussi étendu conduit le Charbonnier à la fortune, que nous lui souhaitons sincèrement...

Ainsi qu’à vous, cher lecteur.

Porteur de charbon

Le Maçon

Le Maçon.