Les Industriels: Métiers et professions en France
XXI. Le Cocher de Fiacre.
Cocher sur son siége
XXI.
LE COCHER DE FIACRE.
Il excelle à conduire un char dans la
carrière.
R , Britannicus.
S : Énumération des véhicules parisiens.—Statistique.—Quelques mots
sur les Cochers de bonne maison, les grooms, les Cochers d’omnibus, les
Cochers de coucou, de corbillard et de cabriolet.—Le Cocher de fiacre.—Son
costume.—Fiacres anciens et modernes.—Imprécation du Cocher contre
l’unique objet de son ressentiment.—Au Cocher fidèle.—Causerie politique.—A
l’heure ou à la course.—Frappez derrière!—Distraction d’un membre de
l’Institut.—O Jupiter, donne-moi de la pluie!—Le Cocher de fiacre après dîner.
—Beaucoup de bruit, peu de besogne.—L’échoppe du savetier.—Le dimanche
du Cocher de fiacre.—Noces et festins.—Carnaval.—Conscrits.—Duels.—Trait
de probité.—Caisse de secours et pensions.
«Une voiture, mon maître!—Un cabriolet, milord, mon prince!» crient, à la sortie des spectacles, ces hommes à tout faire, dont le métier est en général de n’en pas avoir, et en particulier d’ouvrir les portières des carrosses de louage, et d’en abaisser complaisamment le marchepied.
C’est devant la façade d’un théâtre, entre onze heures et minuit, qu’on peut voir réunis des échantillons de tous les genres de véhicules à l’usage des Parisiens. Fiacres, cabriolets milords ou compteurs, Carolines, Citadines, Zéphyrines, Atalantes, carrosses du Delta, courent, passent, repassent, se pressent, se succèdent, se croisent, comme des fusées volantes dans le ciel. C’est le rendez-vous, l’assemblée générale, la convention nationale des voitures publiques; il ne manque que le corbillard....
Dont puisse le ciel vous préserver longtemps, cher lecteur!
On compte à Paris, d’après une statistique officielle[36], 53,000 voitures:
Voitures de remise ou de place 800 Cabriolets, id. id. 1,200 Voitures de maître 10,000 Cabriolets bourgeois 11,000 Charrettes, tombereaux, baquets 30,000
Total 53,000
[36] Moniteur du 29 octobre 1841.
Il y a donc, par conséquent, près de cinquante-trois mille Cochers; desquels devons-nous vous entretenir?
Est-ce du Cocher de bonne maison, personnage qui, hérissé de fourrures et coiffé d’un tricorne, a la rotondité d’un député du centre, la pesanteur d’un éléphant, et l’insolence d’un chef de bureau?
Est-ce du groom, ce Bébé des Cochers, être chétif et rabougri, serré dans une élégante redingote, et jaune comme les revers de ses bottes?
Est-ce du Cocher d’omnibus, automate qui, suivant toujours la même ligne, prend le parti de se laisser conduire par ses chevaux?
Est-ce du Cocher de coucou, victime innocente, malheureuse et persécutée des chemins de fer?
Est-ce du Cocher de corbillard, qui, malgré les crêpes et son lugubre costume, aime à rire, aime à boire, aime à chanter comme nous?
Est-ce enfin du Cocher de cabriolet, fier du privilége de s’asseoir à côté du bourgeois, avec lequel il cause intrépidement de la réforme, des fortifications, du Théâtre-Français, des procès faits à la presse, de l’Opéra, du tombeau de Napoléon, des banqueroutes, et du cours de la rente?
Pour faire passer sous vos yeux tous ces individus d’allure différente, il faudrait écrire un volume in-8 o, et nous ne pouvons accorder qu’un nombre limité de pages à la physiologie des automédons modernes; bornons-nous donc à la monographie du Cocher de Fiacre.
Celui que nous vous présenterons compte maintes années de bons et loyaux services; il a reçu son livret et sa médaille bien avant la Révolution de 1830. La compagnie de loueurs de voitures à laquelle il appartient a souvent récompensé par des gratifications la bonne conduite et la probité du père Gigomard.
Le père Gigomard a quarante-neuf ans; il est robuste, quoique légèrement voûté. La teinte rosée de son nez est l’indice d’une prédilection assez prononcée pour le jus de la treille; il pourrait jouer, tout aussi bien que Mascarille, cette scène de déshabillement qui, dans les Précieuses Ridicules, provoque un rire universel; car il porte un gilet de flanelle, un ou deux gilets, un vieil habit, une redingote et un carrick à triple collet. Aussi, quand ses confrères ont avec lui,—ce qui arrive parfois,—quelque discussion à coups de fouet, ils ne visent jamais qu’à la figure, seule partie vulnérable de son individu.
Le père Gigomard est matinal:
Aussitôt que la lumière
A redoré nos coteaux,
Il commence sa carrière
Par visiter ses chevaux.
Il les panse, les bouchonne, les harnache, nettoie son fiacre, en dégage les panneaux de toute souillure.... Admirez l’élégance et la richesse de ce carrosse de louage! Où sont les voitures de nos ancêtres, lourdes et périlleuses machines, auxquelles ils préféraient avec raison la chaise à porteur et la vinaigrette? Bien des fiacres actuels sont assurément plus commodes que le pesant équipage où montait Henri IV pour aller visiter Sully. Le luxe s’est fait roturier; les progrès du confortable ont été si rapides, que les vieux fiacres, construits sous la Restauration, n’osent plus apparaître au grand jour. Ils ne sortent que le soir, comme des mendiants honteux, tandis que leurs jeunes rivaux étalent en plein soleil de brillantes couleurs.
Le fiacre que conduit le père Gigomard peut entrer en concurrence avec les plus somptueux, surtout après avoir été suffisamment débarbouillé par le soigneux Cocher. Ses chevaux, non plus, ne sont point d’une maigreur trop osseuse; leur vigueur et leur santé ont été constatées, en présence d’un commissaire de police, par l’expert vétérinaire de la Préfecture, et si on les conduisait au marché, on trouverait assez aisément des amateurs qui en offriraient jusqu’à cinquante francs.
Quand le père Gigomard a récuré sa maison roulante, il s’achemine vers la station, où, moyennant 75 francs par an, il lui est
accordé de se mettre chaque jour à la file [37]. En attendant la pratique, il tire de son gousset une pipe de terre ultrà culottée, la bourre lentement et avec méthode, et s’enveloppe d’une auréole de fumée. Ne voyant venir aucuns voyageurs, il attribue leur absence à l’omnibus, et l’accable de malédictions: «Gueux d’omnibus, murmure-t-il; méchant bateau à vapeur, canaille de voiture! Regardez-moi un peu quelle tournure ça vous a! dirait-on pas une boîte d’eau d’cologne? et dire qu’on aime mieux s’empiler là d’dans, que d’s’asseoir sur mes coussins, pour épargner une trentaine de sous? comme c’est mesquin! Et c’conducteur, fait-il d’la poussière, en fait-il!... Ça n’empêche pas qu’l’autre jour il a mené à la Madeleine un monsieur qui voulait aller à la Bastille; il n’s’en vante pas, le sans-cœur, mais j’connais l’anecdote. Fouette donc tes rosses, méchant propre à rien, casse-toi le cou; n’y aura pas grand mal!»
[37] Les droits de station rapportent annuellement 426,000 francs à
la ville de Paris.
Cette véhémente apostrophe lui ayant desséché le gosier, le père Gigomard entre dans un cabaret voisin. La devanture est surmontée d’une enseigne, où l’on voit un Cocher présenter à un bourgeois un sac qui est censé contenir une prodigieuse quantité de napoléons. Une inscription explique le tableau:
AU COCHER FIDÈLE.
Tout en mangeant de la ratatouille, précédée et suivie de plusieurs verres de vin, le père Gigomard s’entretient avec ses collègues du rembrunissement de l’horizon politique, et s’approchant de celui qui tient le journal:
«Eh bien, dit-il, a-t-on des nouvelles de la Pologne? elle aura bien d’la peine à s’en tirer... Ah! si j’étais cocher de l’Autocrate, j’voudrais le verser dans une fondrière, au risque de me casser l’cou à moi-même.... Que fait-on du prince Louis? on assure que c’est un jeune homme qu’a des moyens, mais il n’vaudra jamais son oncle; on n’en fabriquera plus comme celui-là; le moule est brisé!... Ah! çà, il paraît que les Anglais sont en train de prendre la Chine, i veulent donc tout avoir, ces insulaires? Dieu de Dieu!... j’n’aime pas les Chinois; j’en ai vu sur des paravents, et ça m’paraît un bien vilain peuple; mais j’leur paierais bien bouteille, à condition qu’ils donneraient une volée aux habits rouges! Y a pas à dire, les Anglais et nous, nous n’serons jamais compère et compagnon; et si l’ministère n’veut pas s’décider à leur chercher querelle, je m’révolutionne, et j’donne mon coucou aux premiers émeutiers qui me l’demanderont. Mais, tenez, ne parlons pas politique; ça m’échauffe le sang; faisons plutôt une partie de piquet; huit sous en deux cents liés, ça t’va-t-il, Jérôme?
La partie est à peine commencée, lorsqu’une voix du dehors s’écrie:
«O hé! père Gigomard! v’là trois bourgeois qui d’mandent à se faire trimballer; c’est à votre tour à marcher.
—Sacristi! dit Gigomard en étalant son jeu sur la table, ces bourgeois auraient bien fait d’arriver cinq minutes plus tard. Sacristi! c’est-i dommage! j’avais gagné en main! six carreaux, seizième majeure et 14 d’as, 96; tierce majeure en trèfle, 99, trois rois, 102, avoir joué, 103! j’te faisais capot sur table encore! 115, la dernière 116, et 40, 156! enfin, j’te repincerai un autre jour; ce qui est différé n’est pas perdu.... Voilà, not’ bourgeois!»
Notez que lorsque vous prenez un fiacre, vous êtes toujours un bourgeois pour le Cocher; dès que vous n’avez plus besoin de ses services, vous n’êtes plus à ses yeux qu’un monsieur, un simple particulier.
«Par ici, Cocher; arrivez donc! voilà un quart-d’heure au moins que nous attendons!
—Voilà! est-ce à l’heure ou la course?»
Contractez autant que possible à la course; autrement vous soumettez le Cocher à une tentation terrible. Il se trouvera partagé entre le désir de vous conduire promptement à votre destination, et celui d’accroître son salaire en prenant le chemin des écoliers; des remords tardifs saisissent le malheureux voyageur, lentement promené dans les rues les plus tortueuses, les plus encombrées. Il peste contre les fiacres, et
Honteux et confus,
Jure, mais un peu tard, qu’il ne les prendra plus....
qu’à la course; d’autant plus mécontent, qu’à toutes ses observations, l’imperturbable Cocher répond flegmatiquement: «Dam’! Monsieur, il fallait prendre le chemin de fer!»
Le crocodile a, dit-on, pour ennemi, un petit animal appelé l’ichneumon. L’ichneumon du Cocher de Fiacre, c’est le gamin de Paris. Pendant que le père Gigomard poursuit tranquillement sa route, un gamin, déterminé également à ne pas aller à pied, et à ne rien débourser, s’installe sur le marchepied de derrière. Heureusement qu’un passant avertit le Cocher, en lui criant: «Tapez derrière!» Et de vigoureux coups de fouet font instantanément déguerpir le bourgeois de contrebande.
Un mathématicien, membre de l’Institut, connu par sa science et ses distractions profondes, errait un jour dans la rue, poursuivi par un problème; tout à coup il s’arrête devant une sorte de tableau noir, qui n’était autre chose que la face postérieure d’un fiacre, et, ramassant un plâtras, il commence à tracer des triangles et des circonférences. Le fiacre se met en marche; le savant, sur le point de trouver la solution qu’il cherchait, monte sur le marchepied, et il continuait à dessiner des figures de géométrie, quand de rudes coups de fouet, le tirant de son extase, lui firent sentir qu’il n’était pas à son cours du Collége de France.
Les occupations du Cocher de Fiacre varient suivant l’état de l’atmosphère. Durant la semaine, quand le temps est beau, le père Gigomard se croise les bras, et fume dans les deux acceptions du mot. Il est comme les canards, il aime la pluie, dût-elle transpercer son carrick, sa redingote et ses trois gilets.
«Comment! dit-il avec humeur en contemplant le ciel sans nuages, il ne tombera pas une goutte d’eau! ça m’arrangerait pourtant bien; y a tant de monde dehors aujourd’hui! Coquin d’soleil! Y a donc que’que chose de détraqué dans le firmament? Bah! ne perdons pas l’espérance; nous aurons de l’orage ce soir; j’m’en vais toujours casser une croûte.»
Et il retourne à l’enseigne du Cocher Fidèle, où l’attendent une nourriture saine et abondante, et une boisson plus abondante encore, quoique beaucoup moins salutaire. Il est souvent dangereux d’employer le père Gigomard après son dîner. Exposé depuis le matin au froid, à la pluie, il a senti trop impérieusement le besoin de se réconforter, et, communiquant à ses chevaux l’excitation qu’il éprouve lui-même, il prend sa course avec une hardiesse inaccoutumée, dépasse les voitures de maître, entame les bornes, monte à l’assaut des trottoirs.
«Cocher, Cocher! arrêtez donc! où allez-vous? nous versons!»
—Soyez tranquilles, ayez pas peur.
—Cocher! ouvrez-nous; nous voulons descendre.
—Nous arriverons, n’craignez rien,» répète le Cocher flegmatique, croyant fermement qu’il y a un Dieu pour lui; mais ses actions sont moins rassurantes que ses paroles; et les voyageurs dont il compromet la sécurité, sont obligés de se précipiter hors du fiacre, et d’achever la route à pied, après avoir menacé l’imprudent d’attaquer en dommages et intérêts son loueur, civilement responsable.
Deux farces dont le père Gigomard a été victime lui ont toutefois appris la tempérance à ses dépens. Il était un soir à la barrière de la Villette, et, ayant bu plus que de coutume à son dîner, il dormait paisiblement sur son siége, quand des cris, mêlés d’éclats de rire, le réveillèrent en sursaut.
«Ohé, Cocher! êtes-vous pris?
—Où allez-vous?
—Au boulevard Saint-Denis.
—Combien qu’vous êtes?
—Nous sommes plusieurs (ils étaient cinq); mais nous vous paierons bien. N’vous donnez pas la peine de descendre, nous allons nous arranger.»
Gigomard ne demandait pas mieux que de rester assoupi dans son hamac de bois et de cuir; il laisse donc aux jeunes gens qui l’avaient apostrophé le soin de s’installer dans la voiture. L’un d’eux y entre, ouvre immédiatement la portière opposée, et descend sans bruit; ses camarades l’imitent, traversent successivement le fiacre, en font le tour, et reviennent à la portière qu’ils avaient ouverte d’abord. Ils se succèdent ainsi processionnellement pendant quelques minutes, entrant d’un côté, sortant de l’autre, et laissant toujours la voiture vide.
«Ah! çà, s’écrie Gigomard, dont la vue et les idées sont confuses, vous voulez donc assassiner mes chevaux? comment diable tiendrez-vous tous dans mon bahut? Voilà une heure qu’il y monte du monde! j’peux pas conduire un régiment.
—C’est fait, répond l’inventeur de la plaisanterie, en fermant la portière avec fracas. «Allons, adieu, les amis; bien des choses chez vous.... En route, Cocher, et dépêchons; il y aura un pour boire soigné.»
Quelle fut la surprise de Gigomard, quand, arrivé au boulevard Saint-Denis, il trouva son fiacre, qu’il croyait surchargé, complétement dépourvu d’habitants!
Un autre soir, tandis que le père Gigomard faisait sa sieste sur son siége, des rapins, campés à la porte d’un atelier, l’appellent impérativement:
«Ohé! Cocher! arrivez vite! venez nous prendre!»
Le père Gigomard se met en marche; mais aussitôt un fracas épouvantable, un bruit de planches brisées se fait entendre derrière lui, et de perçantes clameurs partent du milieu des décombres. Les rapins avaient amarré au fiacre l’échoppe roulante d’un savetier, qui, emporté soudain avec tout son établissement, s’imaginait être victime d’un tremblement de terre.
Le dimanche, loin d’être le jour du repos pour le Cocher de Fiacre, lui apporte un surcroît de travaux et de bénéfices. Des familles entières, père, mère, enfants, domestiques, s’entassent dans sa voiture, pour être transportés dans les bois de Boulogne, de Vincennes ou de Romainville; il pousse même ses excursions jusqu’à Versailles, d’où il ramène, en les rançonnant, des voyageurs qui n’ont pu trouver de place au chemin de fer.
Le fiacre est l’accessoire obligé de toutes les actions importantes de la vie de l’ouvrier ou même du commerçant parisien. C’est en fiacre que le nouveau-né est porté à la mairie et à l’église; c’est un fiacre qui reçoit les fiancés et leurs familles, et, au sortir du temple, conduit la noce au Capucin ou au Cadran Bleu. Durant les saturnales du Carnaval, les masques s’installent dans des fiacres pour se donner en spectacle le long des boulevards, pour se rendre au bal, pour aller, le Mercredi des Cendres, se faire jeter de la farine à la tête, sur la route de la Courtille. Les conscrits que le sort a favorisés, ceux qu’il a condamnés au service, s’accumulent sur un fiacre, tant en dedans qu’en dehors, et du haut de l’impériale où ils sont juchés, lancent aux passants de joyeuses apostrophes. Deux jeunes gens ont-ils résolu de se battre, malgré les arrêts de la Cour de Cassation, c’est un fiacre qui les conduit sur le terrain. Le père Gigomard se soucie médiocrement de cette corvée, et sa figure s’allonge, lorsque, au point du jour, il voit s’avancer vers lui six individus, dont l’un porte une boîte de pistolets, et qu’on lui dit mystérieusement:
«Au bois de Vincennes!
—Tant pis,» répond-il, et il ralentit le pas de ses chevaux, comme pour donner aux deux adversaires le temps de réfléchir et de se réconcilier. Quand ils se sont éloignés, quand il les a vus s’enfoncer dans le bois, il demeure triste et morne, et la saveur du caporal dont il charge sa vieille pipe, n’a point le pouvoir de le distraire. Il attend avec anxiété le bruit des deux détonations; il fait des vœux pour que l’issue du combat ne soit point funeste. Mais son attente a été trompée; les témoins rapportent un blessé; le Cocher retourne les coussins de sa voiture, pour éviter qu’ils soient tachés par le sang, aide les témoins à placer commodément la victime, et s’il peut prendre l’un d’eux à part, il lui demande à voix basse: «En réchappera-t-il? y a-t-il du danger?» En ramenant le blessé à son domicile, il évite avec soin les cahots, et poursuit le cours de ses réflexions:
«Le pauvre diable! c’est p’t-être pour que’que mauvaise femme, —ou bien une querelle de café,... j’suis sûr que ça n’en valait pas la peine... Un beau garçon, ma foi!... Qu’est-ce que va dire sa mère?... et puis, si ça s’découvre, on est capable de les poursuivre... Les hommes sont que’quefois pires que des loups... s’il allait mourir dans ma voiture!... mais, non; il crie... c’est bon signe; il a encore les poumons solides... Dieu de Dieu! j’aurais bien donné vingt francs pour être arrivé à la station un quart-d’heure plus tard!... Jérôme les aurait conduits, et lui, c’est un vieux dur-à-cuire, qu’est sensible comme un manche de fouet. Mais, moi, ça m’fait d’l’effet; c’est plus fort que moi, et s’il fallait recommencer souvent, j’aimerais mieux renoncer au métier.»
La conduite du père Gigomard en cette circonstance montre que l’humanité est une de ses vertus; son honnêteté ne mérite pas moins d’éloges. Vingt fois on a oublié dans son fiacre des valeurs, des objets précieux, qu’il aurait pu s’approprier; il a toujours été au-devant des réclamations. On a parlé de fiacres perfides, qui ont entraîné des voyageurs, et principalement des voyageuses dans des quartiers lointains et déserts de concert avec des voleurs. Ces allégations ont été imaginées par des hommes dont la lecture des romans d’Anne Radcliffe avait sans doute dérangé le cerveau. Le Cocher de Fiacre est aussi fidèle en réalité que sur l’enseigne des cabarets, et en voici un exemple historique:
Un commis-voyageur d’une maison de Bruxelles prend un fiacre à la station de l’Hôtel-de-Ville, et le congédie quelques heures après, pour aller rejoindre un ami qui lui avait donné rendez-vous à onze heures au café Colbert. A peine y est-il entré, qu’une émotion violente se peint sur ses traits.
«Qu’as-tu donc? lui demande son ami, te sens-tu indisposé?
—Mon Dieu! j’ai perdu mon portefeuille!
Il se fouille, retourne ses poches, et demeure convaincu de la réalité de sa perte.
—Qu’est-ce qu’il y avait dedans?
—La procuration de ma maison, deux billets de banque de mille francs, des effets au porteur... On me l’aura volé.
—Ne l’as-tu pas oublié quelque part?
—Je crois l’avoir ouvert dans le fiacre que j’ai pris ce matin.
—Sais-tu le numéro?
—C’est 197, 297 ou 397, autant que je puis me le rappeler.
—Où l’as-tu laissé?
—A la place des Victoires.
—Allons-y.»
Les deux amis courent à la station, et y cherchent inutilement le fiacre; ils vont à la place de l’Hôtel-de-Ville, interrogent le gardien et les Cochers, donnent le signalement de celui qu’ils soupçonnent d’infidélité, mais sans pouvoir le rencontrer. L’anxiété du commis-voyageur redoublait à chaque instant: «Ce coquin de cocher se sera sauvé avec mon portefeuille, s’écriait-il, je suis ruiné, déshonoré, mon patron ne croira jamais au malheur qui m’est arrivé; il s’imaginera que j’ai détourné à mon profit les valeurs qui m’étaient confiées! Ma femme dira que j’ai dépensé mon argent en débauches. Je passerai pour un mandataire infidèle, pour un joueur, pour un libertin!
—Calme-toi, lui dit son ami; allons à la Préfecture de police, et faisons-y notre déclaration.»
Cette formalité accomplie, le commis-voyageur, harassé de fatigue, épuisé d’angoisses, rentre à son hôtel, et trouve à la porte son Cocher de Fiacre, qui l’attendait patiemment.
«Arrivez donc, lui crie l’honnête homme; je suis là depuis onze heures du matin.
—Vous avez mon portefeuille?
—Le voici.»
Le commis-voyageur poussa un cri de joie, et faillit embrasser le cocher. Lorsqu’enfin, remis de son émotion, il lui eut fait accepter une récompense, il lui demanda: «Comment avez-vous découvert mon adresse?
—Vous veniez de descendre de ma voiture quand j’ai trouvé le portefeuille; j’ai naturellement pensé qu’il était à vous. Je vous avais vu entrer rue du Mail; j’ai été d’hôtel en hôtel, en vous décrivant tant bien que mal aux portiers: un homme grand, cinq pieds six pouces, nez aquilin, gros favoris noirs, pantalon de nankin et redingote marron. Le portier du numéro 29 vous ayant reconnu, j’ai pris le parti de vous attendre; j’étais à votre porte, pendant que vous couriez peut-être après moi.»
Le père Gigomard serait capable d’un pareil trait; mais il n’accepterait point de récompense; il dirait à l’étranger reconnaissant: «Gardez votre argent, je m’suis fait une loi d’n’empocher que celui que j’gagne dans mon état. Seulement, si vous êtes dans la nouveauté, et que vous ayez quelque pièce d’étoffe qui vous gêne, j’vous prierai d’vous en débarrasser en faveur de ma femme; ça lui f’ra plaisir à c’te pauvre vieille, qui n’a rien à s’mettre les dimanches sur le casaquin.»
Ce désintéressement est d’autant plus méritoire, que le père Gigomard n’a guère de fonds à la Caisse-d’Épargne. Le loueur qui l’exploite s’est enrichi. Mais le Cocher qui ne reçoit chaque jour qu’une modique somme et de faibles pour-boire, a mis excessivement peu de foin dans ses bottes:
«Ainsi va le monde, dit-il philosophiquement, les grands poissons mangeront toujours les petits. Les propriétaires de voitures sont de beaux messieurs, amis du Préfet de police. Ils sont en corporation, et se font représenter par des délégués. Nous autres, pauvres Cochers, personne ne nous représente; personne ne plaide nos intérêts. Aussi, c’est les maîtres qu’ont tout le fricot, et nous n’avons que du pain sec. Mais enfin il y a une caisse de pension et de secours pour les Cochers vieux et infirmes, c’est une ressource; ça vaut toujours mieux que rien.»
Station
Le Chiffonnier
Le Chiffonnier.