Les Industriels: Métiers et professions en France
XXIV. Le Marchand de Peaux de Lapins.
Repos dans la campagne
XXIV.
LE MARCHAND DE PEAUX DE LAPINS.
Aux montagnes de la Savoie,
Je naquis de pauvres parents;
Voilà qu’à Paris l’on m’envoie,
Car nous étions beaucoup
d’enfants.
B , Fanchon la Vielleuse.
S : Description d’un nègre-blanc.—Esprit stationnaire.—Travaux d’hiver et
d’été.—Destruction des chats.—Il faut des époux assortis.—Aventure récente.
—Scène à la police correctionnelle.—Extension du commerce du Marchand de
Peaux de Lapins.
Les moralistes de notre époque s’élèvent souvent dans des diatribes plus ou moins éloquentes contre les progrès toujours croissants du luxe, soit dans les habitations, soit dans les vêtements; certains industriels viennent cependant chaque jour donner un démenti à ces déclamations, et parmi ceux qui ont conservé une physionomie particulière, en manifestant un profond dédain pour les recherches du bien-être, du luxe, et les ablutions quotidiennes, il suffit de montrer le Marchand de Peaux de Lapins.
Quel galbe original! Il a, pour la couleur, quelque chose de l’Éthiopien, quelquefois du Lapon pour la taille. De quel épais enduit son visage et ses mains sont-ils revêtus! Quel cosmétique serait assez puissant pour les restituer à la couleur normale! Ou plutôt, le noir ne serait-il pas leur véritable couleur?
En vain les vêtements se sont transformés de manière à égaliser les classes et les individus. C’est à peine si l’extérieur du Marchand de Peaux de Lapins a subi quelques changements: un pantalon, et quel pantalon! a bien remplacé l’épaisse culotte et le grossier haut-de-chausse dont ses devanciers étaient affublés; mais il porte toujours les cheveux longs et crépus; son bonnet de laine et ses lourds sabots ne sauraient l’abandonner.
Né dans le Cantal, il a quitté bien jeune encore ses montagnes et l’humble chaumine où il ressentit les premières atteintes de la misère, pour venir à Paris ramoner d’abord les cheminées, puis, obéissant à son instinct commercial, acheter et revendre des peaux de lapins. On le voit apparaître au moment où les hirondelles s’éloignent, où les brouillards et les frimas fondent sur la cité. Il est possible qu’il reste à Paris pendant la belle saison, mais c’est assurément pour lui une époque de chômage. C’est l’hiver qu’il triomphe! Bravant une pluie froide et pénétrante, portant sur l’épaule un grand sac, d’où le moindre choc fait sortir une poussière noire et suffocante, il parcourt les rues, faisant entendre son cri retentissant: «Ah! peaux de lapins!» Il est suivi d’un jeune enfant exilé comme lui, qui répète après lui, d’une voix argentine: «Ah! peaux de lapins!» à l’entrée des maisons, aux fenêtres des cuisines surtout; car c’est avec la cuisinière que les négociants auvergnats ont de mystérieux conciliabules, qu’ils concluent d’étranges et avantageux marchés! La calomnie a bien répété (elle ne respecte rien) que plus d’un chat bien aimé, commensal appétissant d’une cuisine bien fournie, mais redoutable au cordon bleu par ses adroits larcins, avait disparu peu de temps après la visite d’un Marchand de Peaux de Lapins!
Les journaux graves n’ont pas craint de rapporter que la police, dans une visite chez maint gargotier des quartiers populeux, où la gibelotte est en honneur, avait découvert les têtes trop reconnaissables de chats défunts, et les Marchands de Peaux de Lapins étaient accusés de les avoir enlevés,
Servant, sans le savoir, des haines domestiques,
puis livrés à la consommation en permettant ainsi d’en faire des ragoûts frauduleux!
Le Marchand de Peaux de Lapins est quelquefois marié à une femme de son pays, de son village, et qui, laborieuse comme lui, peu favorisée des grâces extérieures, prouve la sagesse et la logique incontestable du refrain:
Il faut des époux assortis
Dans les liens du mariage.
Employée dans un magasin de revendeur, elle y donne, au même degré que son mari, l’exemple du travail, de la sobriété, de l’économie, de toutes les vertus enfin, excepté de la propreté. Leur double industrie, les privations de toute espèce qu’ils s’imposent, leur permettent d’envoyer chaque année quelques épargnes au pays.
Une pièce de terre, une habitation misérable comme celle où ils sont nés pour le travail et la pauvreté, voilà le rêve de leur avenir! Tel est l’espoir de leurs vieux jours. Toutefois, le désir d’arriver au jour du repos ne leur fait jamais enfreindre les lois d’une probité scrupuleuse, et l’on en cite des traits bien dignes d’éloges. Le Marchand de Peaux de Lapins pourrait dire, comme l’un des héros de Shakspeare: «Sans doute, mon visage est noir; mais vois le visage d’Otello dans son âme.»
Le lendemain d’une grande soirée, dans une belle maison du faubourg Saint-Germain, la cuisinière fit venir un Marchand de Peaux de Lapins, pour lui vendre la dépouille d’un lièvre qui avait paru avec honneur sur la table d’un riche Amphitryon, dans un festin dont la superbe ordonnance avait de nouveau mis en lumière les talents du cordon bleu. Le marché fut conclu sur une table où gisaient encore des biscuits, des gâteaux ébréchés, et de riches plateaux, encore chargés de soucoupes dorées, de verres de cristal, de cuillers en vermeil.
Après quelques débats, le Marchand se retire avec son acquisition, dont le prix reste fixé à 50 centimes; la dépouille d’un lapin eût été payée 20 centimes seulement.
Les domestiques achèvent de ranger les cristaux, la somptueuse vaisselle; tout à coup, ô douleur! ô soupçon fâcheux! on s’aperçoit qu’une petite cuiller manque. Qu’est-elle devenue? La cuisinière interroge tous les domestiques; chacun s’excuse, elle seule reste en butte aux soupçons, si cruels pour une âme fière, si blessants pour une conscience irréprochable. Un sourire d’incrédulité accueille ses explications maladroites; la malheureuse au désespoir rêve déjà le suicide; une heure, deux heures se passent ainsi.
Qu’aperçoit-elle, accourant pesamment, ruisselant de sueur, quoique trempé par une pluie abondante!!! Notre Marchand de Peaux de Lapins, d’une main se débarrassant de son grand sac, et lui montrant de l’autre la cuiller, qui s’était collée aux humides replis de la peau vendue: «J’ai bien couru, lui dit notre honnête négociant, mais la pensée que vous ou moi nous étions soupçonnés, m’a donné du cœur aux jambes.»
Il allait se retirer sans vouloir accepter de récompense, quand les domestiques, lui barrant le passage, jurèrent que du moins il trinquerait avec eux. On versa à boire et l’on porta d’une voix unanime un toast bruyant en l’honneur du brave homme. Cependant les maîtres avaient été avertis; ils le firent monter, et le forcèrent de recevoir une somme ronde, qu’il refusait obstinément.
Le sort du Marchand de Peaux de Lapins n’est pas toujours heureux; s’il a l’insouciance et la liberté de locomotion du Juif errant, il est quelquefois soumis à de rudes épreuves; de graves maladies le retiennent sur son grabat, le forcent d’entrer à l’hôpital, et réduisent sa femme, ses enfants à demander l’aumône.
Dernièrement, à la police correctionnelle, les juges allaient condamner une pauvre femme pour mendicité. Son accent étrange lui permettait à peine de faire entendre que son mari, Marchand de Peaux de Lapins, était depuis peu convalescent d’une longue maladie, qui avait épuisé leurs faibles ressources et l’avait réduite à aller le soir avec ses deux enfants implorer la charité publique. Le délit était flagrant, les juges délibéraient lorsque le Marchand de Peaux de Lapins traversa la foule rassemblée dans la salle, et vint, roulant dans ses mains noires et amaigries son bonnet crasseux,
Tenir à peu près ce langage:
«Mechieurs les juges! ch’est que j’étais malade, et que les médechins dijaient comme chà que je devais me reposer; les petits mangeaient toujours pendant che temps-là, et che n’était plus moi que je pouvais leur gagner du pain. La femme a fait che qu’elle a pu pour les empêcher de mourir de faim. Si vous la mettez en prison, qu’est-che qui aura choin de moi encore malade et des petits?»
A ces mots il s’incline, et chacun, étonné,
Admire le bon sens et même l’éloquence
Du commerçant infortuné.
Les juges souriaient de son langage et de son accent; mais ils acquittèrent la pauvre femme.
Quand la fortune favorise les efforts du Marchand de Peaux de Lapins, il ne court plus les rues, loue un grand hangar, qu’il arrange en magasin, y entasse la ferraille, le vieux cuivre, les chiffons. A toutes les ventes qui ont lieu par cessation de commerce, pour cause de décès, ou par autorité de justice, on le voit arriver, concurremment avec une nuée de ses compatriotes, et enlever aux enchères les glaces, les casseroles, les tapis, les tuyaux de poêle, les assiettes, toute espèce d’objets mobiliers. Il répare, brosse, nettoie, polit, rafistole ses acquisitions; recolle la porcelaine; met des pieds aux tables brisées; passe les vieilles commodes à l’encaustique; recoud le linge déchiré, et revend avantageusement sa cargaison. Il réalise même parfois un bénéfice de cent pour cent, en cédant presque immédiatement ce qu’il vient d’acheter. Notre marchand fait alors un commerce considérable, et naît à la vie politique; propriétaire, il devient juré, électeur, officier de la garde nationale, homme influent dans son quartier; et ce qui met surtout le comble à son orgueil, c’est quand le gouvernement récompense le travail heureux et persévérant, la probité constante du riche industriel en le nommant chevalier de la Légion-d’Honneur.
Inutile de dire que ces hautes destinées sont le partage de quelques privilégiés. Le plus grand nombre des Marchands de Peaux de Lapins achète un petit quartier de terre, où ils vivent en paix, plantent des choux, sont aussi fièrement que l’empereur Dioclétien dans son jardin de Salone, et racontent à leurs petits-enfants les merveilles de la Grande Ville.
Conclusion du marché
Le Portier
Le Portier.