Les Industriels: Métiers et professions en France
XXII. Le Chiffonnier.
Chiffonnier à la veillée
XXII.
LE CHIFFONNIER.
Dans un cabaret, barrière du Maine,
Au temps où le vin se vendait six
sous,
Lorsque, pour six blancs, on avait
sans peine
Un plat de goujons et du lard aux
choux,
Un vieux Chiffonnier un jour se
présente,
Casquette levée et le croc au poing;
Il vient demander si sa douce amante
N’est pas, par hasard, restée en un
coin.
Chanson populaire.
S : Belle prosopopée.—Causes qui déterminent à embrasser la
profession de Chiffonnier.—Ce que c’est que les carons, le gros de Paris, le
gros de campagne, le bul, etc.—Emploi des chiffons, des verres cassés, des
os, etc.—Éloge de la chimie.—Le marchand de chiffons.—Description de son
intérieur.—Chiffonniers nocturnes.—Prix d’une course d’omnibus.—Garnis de
Chiffonniers.—Quos ego....—Relations avec les voleurs.—Le Chiffonnier
décapité.—La veuve Boursin.—Le père Moustache.—Rixes et combats.—
Chansons de guerre.—Expédition contre les chats et les chiens.—Gratteurs de
ruisseaux.—Chiffonniers en province.
Non, vous n’êtes pas morts tout entiers, étranges habitants de la Cour des Miracles, sujets du grand Coësre, belistres, cagoux, archi-suppôts de l’argot, piètres, malingreux, coquillards; peuplades bohémiennes qui viviez dans la rue; lézards-bipèdes amoureux du soleil, parias cuirassés contre la honte pour l’amour de la liberté, et qui vous courbiez si bas sous la verge des lois, qu’elle ne vous atteignait point; non, vous n’êtes pas morts ab intestat et sans successeurs. Dans la société moderne, moins tolérante pour les Truands, vous avez été remplacés par les Chiffonniers.
Lorsqu’un homme est sans ressources, et qu’il peut en trouver en fouillant dans les tas d’ordures, il faudrait qu’il n’eût pas sept francs dans sa poche pour se priver d’une hotte et d’un crochet. Dès qu’il est armé Chiffonnier, dès qu’il s’est familiarisé à l’ignominie de ce sale métier, après l’avoir adopté par nécessité, il le continue par inclination. Il se complaît dans sa vie nomade, dans ses promenades sans fin, dans son indépendance de lazarone. Il regarde avec un profond mépris les esclaves qui s’enferment du matin au soir dans un atelier, derrière un établi. Que d’autres, mécaniques vivantes, règlent l’emploi de leur temps sur la marche des horloges, lui, le Chiffonnier philosophe, travaille quand il veut, se repose quand il veut, sans souvenirs de la veille, sans soucis du lendemain. Si la brise le glace, il se réchauffe avec des verres de camphre; si la chaleur l’incommode, il ôte ses guenilles, s’allonge à l’ombre, et s’endort. A-t-il faim, il se hâte de gagner quelques sous, et fait un repas de Lucullus avec du pain et du fromage d’Italie. Est-il malade, que lui importe? «L’hôpital, dit-il, n’a pas été inventé pour les chiens.»
Soumis à toutes les privations, le Chiffonnier est fier parce qu’il se croit libre. Il traite avec hauteur le marchand de chiffons même, auquel il porte la récolte du jour, et dont il reçoit de temps en temps de légères avances sur celle du lendemain. «Si tu ne veux pas m’acheter, j’m’en fiche pas mal, j’irai ailleurs,» s’écrie-t-il; et il fait mine de s’éloigner. On aperçoit son orgueil à travers les trous multipliés de sa veste.
«Mais, demandent avec étonnement les gens du monde, comment le Chiffonnier peut-il subsister? qui peut vouloir de son ignoble marchandise?» Leur surprise augmentera quand nous leur affirmerons que certains marchands de chiffons sont riches; mais elle diminuera sensiblement lorsque nous leur aurons montré tous les trésors que renferme la hotte d’un Chiffonnier. Rien de ce qu’il ramasse au coin des bornes n’est perdu pour l’industrie; les vils débris qu’il retire de la boue sont comme de hideuses chrysalides auxquelles la science humaine donnera des formes élégantes et des ailes diaphanes.
Ainsi, les fabricants de carton et de papier achètent pour leur usage:
Prix de 100 kilog.
Les carons, vieux papiers sales 8 francs. Le gros de Paris, toiles d’emballages, restes de
sacs 8
Le gros de campagne, chiffons de couleur,
cotonnades 18
Le gros bul, toiles en fil grossières et sales 20 Le bul, même qualité, mais plus propre 26 Le blanc sale, chiffons, ordinairement de
cotonnades 34
Le blanc fin, chiffons propres et de toile de fil 44
Les chiffons d’une dimension raisonnable passent entre les mains des revendeuses à la toilette du Marché du Temple. Les fabricants de produits chimiques tirent du sel ammoniac des lambeaux de laine ou de draps. On fait de nouvelles vitres avec les morceaux de verre cassés, et de nouvelles ferrures avec les anciennes.
Un grand festin s’est donné; les convives étaient nombreux, les services variés, les mets exquis; les débris amoncelés près de la porte de l’hôtel attestent la magnificence de la fête; eh bien! tous ces restes sont utilisés. Les coquilles d’huîtres fument les champs, ou servent à la fabrication de la chaux; les bribes de pain engraissent les bestiaux, si elles ne sont pas assez présentables pour grossir les soupes consistantes des Maçons et des Limousins, ou pour être consommées par le Chiffonnier en personne. Et les os sont-ils négligés? les tabletiers, les tourneurs ne savent-ils pas les changer en bilboquets, en quilles, en dominos, en fiches d’échiquier, en cure-dents, en couteaux à papier? Les os calcinés et pulvérisés ne sont-ils pas la base du noir animal, cet engrais puissant, ce stomachique de la terre épuisée? Et les assiettes cassées? on en ôte précieusement la dorure; et la porcelaine entre dans la composition du ciment romain, ou, réduite en poudre impalpable, elle est mêlée au papier dont elle augmente le poids.
Voilà des manipulations dignes d’un siècle où la chimie dompte la matière et semble usurper une partie de la puissance créatrice. La chimie aujourd’hui se mêle à toutes les actions de la vie, et l’on a peine à concevoir comment les anciens s’en passaient. S’agit-il de teindre une robe, vite du chlore, des acides, des mordants, du prussiate de potasse. Vient-il une épidémie, c’est la chimie qui constate la quantité de substances délétères combinées avec l’air atmosphérique. Non-seulement on fait de la chimie dans les manufactures, mais nous en faisons nous-mêmes tous les jours, sans nous en douter. Quand, par exemple, vous vous procurez du feu avec un briquet Fumade, vous engendrez une série de phénomènes chimiques de la plus haute importance. Le chlorure de potassium de l’allumette se combine avec l’acide sulfurique imbibant l’amiante du flacon; il se forme du sulfate de potasse, avec un tel dégagement de chaleur que le soufre s’enflamme; le chlore se dégage, la goutte d’acide sulfurique devient de l’acide sulfureux en abandonnant au chlore une portion d’oxygène; et le sulfate de potasse, passant à l’état solide, reste attaché en globules jaunes sur le bois incandescent de l’allumette: que de science résumée dans un briquet!
Cette expérience quotidienne n’est pas plus miraculeuse que le changement des chiffons en papiers, des os en poudre fertilisante, des vieux draps en sel ammoniac, et de la porcelaine en ciment.
Habile alchimiste, le marchand de chiffons transmute en or les objets de rebut qu’on lui apporte. Avec le produit de la vente du caron et du bul il achète des rentes sur l’État. Il reçoit les Chiffonniers dans un bouge infect, et ses amis dans un salon élégant. Sa boutique est hideuse à voir; elle est encombrée d’immondices, de guenilles crottées, de bois pourris, d’ossements qui sentent l’amphithéâtre; le tout apporté par des êtres à peine humains, pesé dans des balances d’un aspect fantastique, trié par des mégères décrépites....... Mais si l’on pénètre au delà de cette première pièce, si l’on visite l’appartement particulier du Chiffonnier en gros, on y remarquera l’attirail ordinaire du luxe bourgeois, la pendule dorée, les scènes gravées de la vie de Napoléon, le cabaret en porcelaine.
Et l’on trouve un piano dans l’arrière-boutique.
Ce meuble est à l’usage de la fille du logis, héritière recherchée et digne de l’être. Nous pouvons citer un Chiffonnier en gros de la rue Jean-Tison, qui a donné à chacune de ses deux filles soixante mille francs de dot!
Si les marchands de chiffons gagnent tant, il est tout simple que les Chiffonniers ne gagnent presque rien; effectivement, les plus actifs n’arrivent à réaliser que trois ou quatre francs par jour. Ce sont ceux qui, malgré une ordonnance encore en vigueur, celle du 26 juillet 1777, vaguent dans les rues pendant la nuit. Les Chiffonniers, comme les papillons, se partagent en diurnes et en nocturnes; et ces derniers, commençant leurs pérégrinations au moment où les balayeurs reposent, ont chance de faire de bonnes trouvailles. Ils adoptent certains quartiers, et de préférence le faubourg Saint-Germain, la Chaussée-d’Antin, le faubourg Saint-Honoré, résidences de la classe opulente. Ils finissent par être connus des cuisinières, dont ils reçoivent du pain et de la viande, s’engageant en revanche à restituer tout objet perdu qu’ils pourraient découvrir dans les ordures. Une fois qu’ils sont acclimatés dans une certaine circonscription, ils ont des bénéfices en dehors de leur industrie. Les gens paresseux et condamnés par état à se lever matin se font réveiller par eux. Nous avons l’honneur de connaître un Chiffonnier qui va tous les matins de la montagne Sainte-Geneviève à l’Assomption, pour frapper à la porte d’un épicier, d’un pâtissier et d’un marchand de vin. Cette course lui vaut 30 centimes, et cet ouvrier économe calcule que cette faible somme paie les trois-quarts de son loyer quotidien.
Les Chiffonniers diurnes ne sont pas étrangers à tous plaisirs. Ils vont, le dimanche, boire à la barrière avec leurs épouses, et se permettent même d’aller voir un mélodrame en vogue, Lazare le Pâtre, ou la Grâce de Dieu, ou Paul et Virginie, ou tout autre, pourvu que le sujet soit intéressant et le traître puni à la fin de la pièce.
Quelle que soit sa prospérité, le Chiffonnier n’a jamais de meubles à lui, il loge toujours en garni, au prix fixe de 20 centimes, que les logeurs méfiants exigent communément d’avance: «Tes quatre sous, ou tu ne couches pas.» L’individu qui peut débourser, Chiffonnier ou Chiffonnière, se jette sans quitter ses haillons, sur une paillasse. Dans ces noires chambrées, où l’on couche pour deux sous, le lit commun est une longue planche en talus, et la couverture commune est un lambeau de tapisserie, cloué au mur d’un côté, et attaché de l’autre à un clou. Quand des querelles nocturnes surgissent en cette enceinte, le logeur paraît armé d’un merlin, et du nom de Neptune gourmandant les vents: «Qu’est-ce qui bronche ici? que j’ lui abatte un aileron!»
Dans ces repaires, les Chiffonniers se trouvent en contact avec des voleurs dont ils deviennent passivement les complices. Ils ne sont pas tenus de leur prêter un concours actif; mais dévoiler le mystère d’une criminelle entreprise serait se vouer à d’implacables vengeances. Soupçonné d’avoir trahi deux voleurs, un vieux Chiffonnier fut trouvé, un matin, assassiné au coin d’une borne. On l’avait surpris à la veillée, on lui avait tranché la tête, que, par un atroce raffinement de barbarie, on avait déposée dans sa hotte!
Tous les Chiffonniers savent et parlent l’argot, ce patois énergique qui appelle la langue la menteuse, l’amour le dardant, une montre une toquante, la lune la luisarde, un livre un babillard, et le supplice l’Abbaye de Monte-à-Regret. Un mot favori des Chiffonniers est rupin, vieille expression autrefois employée pour signifier un gentilhomme. Tout ce qu’ils trouvent beau, tout ce qui excite leur admiration, est rupin ou chenu; mais quoique possédant le langage des gens qui vivent de proie, quoique confondue avec eux, la majorité des Chiffonniers n’est pas pervertie par cette dangereuse fréquentation; il en existe même qui se recommandent par leur probité, et qui, s’ils trouvent de l’argent, un cachet, un porte-crayon, des cuillères, prennent des renseignements avant de s’approprier ce que leur a envoyé la fortune. Le 11 octobre 1841, la veuve Boursin, vieille Chiffonnière de la rue Mouffetard, habituée de la Chaussée-d’Antin, déterre dans un tas d’ordures un bouton de chemise en diamant. Elle ne quitte point la rue, va de maison en maison, exhibe sa trouvaille, découvre le propriétaire du bouton, et s’empresse de le lui restituer, ne demandant pour récompense que le prix de sa journée qu’elle avait perdue en recherches.
On doit signaler parmi les Chiffonniers honorables le père Moustache, ancien soldat de la garde impériale, chevalier de la Légion-d’Honneur. Ce brave homme, ayant deux filles, a longtemps renoncé à toucher sa pension pour leur faire donner une éducation convenable et les mettre à même de s’établir. Aussi est-il en honneur dans sa tribu, qui sait au moins apprécier les vertus qu’elle n’exerce pas.
Travailler le moins, boire le plus possible, telle est la volupté suprême des Chiffonniers. Dans les beaux jours, on en voit au milieu des rues montueuses du quartier Saint-Marcel, couchés au soleil, et jouant aux dés comme des lansquenets. S’ils se disputent, ils passent sans transition des injures aux voies de fait. Par une habitude traditionnelle, ils mettent bas leur chemise, avant d’en venir aux mains, et crient, en se montrant l’épaule: «Regarde-moi celle-là, elle n’a jamais été marquée; en pourrais-tu dire autant?» Puis une lutte acharnée s’engage; les haillons déchirés s’éparpillent; les deux adversaires, à moitié nus, roulent en hurlant sur le pavé ensanglanté.
Les Chiffonniers ont une vive inclination pour la rixe. Un amour irrésistible de désordre les pousse au combat toutes les fois que l’émeute se déchaîne. Ils ont même une chanson de guerre dont le refrain est:
En avant courage!
Marchons les premiers;
Du cœur à l’ouvrage,
Braves Chiffonniers!
En entendant leurs cris sauvages, en suivant des yeux dans sa chute cette avalanche de gueux déterminés, le commerçant dit avec terreur: «Voilà le faubourg Marceau qui descend!» Le plus stable gouvernement tremble sur sa base, quand, guidée par les Chiffonniers, la have population des faubourgs se rue sur les riches quartiers. On appréhende moins le pillage que le bouleversement de la société; on sent combien l’ordre public est faible contre tant de gens qui n’ont rien à perdre; et la protestation armée des misérables fait comprendre à tous la nécessité d’adopter comme règle de conduite ce grand axiome: «Amélioration du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre.»
En temps de calme, les Chiffonniers ne font la guerre qu’aux animaux domestiques: aux chiens et aux chats, qu’ils vendent à l’équarrisseur. Un dogue vaut de 30 à 40 sous; un chien de moyenne taille, de 5 à 10 sous; un chat, 4 sous en été et 8 sous en hiver. Les tondeurs emploient la graisse de chat, d’autres artisans l’huile de pieds de chien; et les fourreurs s’accommodent des peaux, qui deviennent entre leurs mains du renard noir ou de la marte zibeline. Un Chiffonnier déterminé, agile comme un chasseur de chamois, intrépide comme un tueur d’ours, ferait promptement sa fortune en poursuivant sa proie jusque sur les toits, en pénétrant audacieusement dans l’intérieur des maisons, en affrontant la fureur des portières et les poursuites de l’Autorité.
Il fut dans la famille des Chiffonniers une branche collatérale aujourd’hui proscrite, celle des Gratteurs de ruisseau. Après les pluies d’orage, ils se précipitaient dans les rues, et fouillaient la boue avec une persévérance souvent fructueuse: ils ramassaient de vieux clous, des ferrailles, de l’or même; mais la police les a suspendus de leurs fonctions, sous prétexte qu’ils déchaussaient les pavés.
La chiffonnerie s’étend actuellement dans les campagnes. Des Chiffonniers provinciaux parcourent les villages pour acheter les chiffons, les os, les vieux papiers; mais le véritable Chiffonnier, tel que nous l’avons dépeint, indépendant, insoucieux, ivrogne, abruti, indiscipliné, et toujours Frrrançais! est aussi essentiellement Parisien que la Colonne Vendôme ou l’Arc de l’Étoile.
Chiffonnier et Chiffonnière
L’Égouttier
L’Égouttier.