Les Industriels: Métiers et professions en France

Emile de La Bédollière · Chapitre 24 sur 34

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Les Industriels: Métiers et professions en France

XX. La Marchande de la Halle.

Voyage de la Marchande de la Halle à Paris

 

XX.

LA MARCHANDE DE LA HALLE.

 

Les laitages nouveaux du matin ou du

jour,

On les fait épaissir quand l’ombre est de

retour;

Ceux du soir, dans des joncs tressés

pour cet usage,

La ville au point du jour les reçoit du

village,

Ou le sel les sauvant des atteintes de

l’air,

Dans un repas frugal on s’en nourrit

l’hiver.

V , Géorgiques, traduction de

D .

 

S : Vente du beurre.—Ferme de Basse-Normandie.—Voyage à Paris.—

Richesse et simplicité.—Caractère.—La fille de la fermière.—Esprit religieux.

 

De quelle marchande s’agit-il?

Ce n’est point de la Poissarde, dont nous avons déjà dépeint la physionomie.

Ce n’est point de la Marchande des Quatre Saisons, que nous vous avons montrée piétinant dans la boue et la tête exposée à la pluie.

C’est de la Fermière-Marchande, qui vient de dix ou vingt lieues vendre son beurre et ses fromages à la halle de Paris.

La vente du beurre, comme celle du poisson, est effectuée dans une halle spéciale, par l’intermédiaire des facteurs. Des entrepreneurs font des rafles générales de beurre et d’œufs dans les campagnes, et amènent sur le carreau de la halle d’énormes cargaisons de ces comestibles. Le beurre destiné aux marchands en boutique peut être conduit aux adresses indiquées par les factures une heure après l’ouverture de la vente en gros.

Madame Javotte, la marchande de la halle, habite un village de la Basse-Normandie. Elle est la directrice suprême d’une vaste ferme dont dépendent de riches pâturages justement admirés du Parisien qui se rend en bateau à vapeur de Paris à Rouen. Les travaux des champs, la vente de blé et de fourrages, occupent le mari de la fermière. Celle-ci s’est réservé la direction des étables et de la laiterie. Elle est toujours levée la première; elle gourmande les servantes, leur distribue leur tâche, se met elle-même à l’œuvre, trait les vaches, baratte le lait, entretient la propreté de la laiterie et des ustensiles qu’on y emploie. Elle sait que la moindre partie de lait ancien adhérente à une terrine, deviendrait, en se décomposant, un principe de fermentation, un véritable levain qui pourrait influer désavantageusement sur la qualité du beurre et du fromage.

Deux fois par semaine, presque régulièrement, le lundi et le vendredi, veilles des jours de marché, madame Javotte emballe tant le beurre de sa maison que celui qu’elle a acheté à ses voisins, ordonne d’atteler la jument à la carriole, et, munie de lettres de voiture, elle part pour Paris. Ne la priez pas de se charger de commissions, de lettres à remettre, de paquets à rapporter: «Ça m’est impossible, se dirait-elle; ma carriole est comble, et d’ailleurs j’ons ben d’autres choses en tête.» Madame Javotte est légèrement égoïste; on prétend que nous le sommes tous.

Madame Javotte vient directement à Paris, sans s’arrêter en route, sans rien distraire de ses marchandises. Elle voyage indifféremment la nuit ou le jour, sous un ciel ardent ou pluvieux, protégée contre le froid par un ample manteau. Sa jument est tellement accoutumée à la route, que la fermière peut dormir paisiblement au fond de la carriole sans craindre de verser dans un fossé, de heurter une diligence, ou de se détourner de son vrai chemin.

Elle entre à Paris, et si les habitants de cette bonne ville méritaient leur réputation de badauds, ils ouvriraient assurément de grands yeux à l’aspect de ce gothique véhicule, et de la paysanne qui y est incluse. Madame Javotte est douée d’une grosse tête, d’un gros torse et de grosses jambes. Son costume, reproduit de visu par H. Monnier, est propre, mais d’une simplicité excessive. Ce n’est qu’aux fêtes patronales, ou dans les occasions solennelles, qu’elle déploie un luxe qui n’étonne point les gens initiés à ses ressources. Elle attache alors à ses oreilles des anneaux d’or d’un poids respectable; elle entoure son cou d’une pesante chaîne d’or, à laquelle pend une croix à la Jeannette. Mais, dans ses excursions hebdomadaires, la Marchande de la Halle ne songe point à se parer. Elle est tout entière aux affaires, et ne désire pas attirer les regards par le faste de sa toilette: c’est à la bourse qu’elle vise, et non au cœur.

Cette femme, du reste, n’a jamais connu les sentiments tendres. Elle a été élevée dans une ferme, habituée dès l’enfance à travailler rudement, et à n’avoir qu’un but, celui de gagner de l’argent aux dépens des Parisiens. Elle s’est mariée sans la moindre inclination, uniquement pour atteindre plus facilement le but proposé, pour se donner un collaborateur. Produire et vendre, voilà sa vie; connaître le cours du beurre, des œufs et des fromages, voilà sa science;

calculer combien rapporte une vache ou un dellage [34], voilà sa seule pensée.

 

[34] Mot normand, qui signifie un certain nombre de sillons.

 

Les denrées de madame Javotte sont de la meilleure qualité; jamais elle ne mêle de vieux beurre au nouveau; jamais elle n’emploie de safran, d’herbes ou de décoction pour colorer les produits de ses barattes. On peut mirer ses œufs sans y rencontrer un poulet naissant, sans y constater le moindre principe de décomposition. Aussi toutes ses marchandises sont-elles vendues au taux le plus élevé. Elle emporte toujours de Paris une somme rondelette, et il n’est point surprenant qu’elle ait de l’argenterie sur sa table, des fonds placés chez le notaire, et quantité de linge et de vêtements dans ses grandes armoires de chêne.

Malgré son aisance notoire, madame Javotte se plaint de la dureté des temps: «Ah! mon Dieu, répond-elle à ceux qui l’interrogent sur son état financier, j’crai qu’ces Parisiens i voulont avoir tout pour ren. Ma vente de la s’maine darniaire n’paie pas tant seulement les frais d’la course. Et pis, les propriétaires sont si durs; c’est pas assez qu’i nous prenions la laine; i voudraient core nous avoir la peau. Crairiez-vous que l’nôtre songe core à nous augmenter? Allais, marchais, si ça continue, j’irons tout dret à l’hôpital.»

Dans son village, madame Javotte est respectée et regardée comme une femme du plus haut mérite, quoiqu’elle sache lire et écrire tout juste assez pour correspondre avec les marchands de beurre qu’elle fournit. «La mère Javotte n’est pas malheureuse, disent les paysans; c’ti-là qui lèvera son oreiller est ben sûr d’y

trouver queuqu’chose [35]. Sa fille est un bon parti, dame! all’est d’débit, et y a ben des hommes de loi qui n’demanderaient pas mieux que d’l’épouser, quoiqu’ses parents n’soient qu’des laboureux.»

 

[35] C’est-à-dire qu’elle laissera une succession importante.

Expression normande, qui vient de ce qu’on plaçait autrefois sa bourse sous son oreiller.

 

Cette jeune personne, qu’on appelle mademoiselle Ernestine, ne suivra point la profession de sa mère. Elle a été placée tout enfant dans un pensionnat de Mantes, et a reçu l’éducation ordinaire des jeunes filles de la bourgeoisie. Comme le prévoient les paysans, elle trouvera sans peine un notaire ou un avoué, pressé de payer sa charge avec une dot, et consentant volontiers à prendre pour belle-mère une paysanne ignorante; mais cette paysanne, dont on fait fi, communique l’impulsion à une grande machine agricole, livre à la consommation d’excellents produits, augmente son pécule en approvisionnant nos marchés; sa fille danse, joue des quadrilles, parle et écrit passablement; mais jamais, par des œuvres utiles, elle n’accroîtra sa fortune particulière, ou la richesse générale: madame Javotte appartient à la généreuse race des producteurs; mademoiselle Ernestine n’est bonne à rien.

Cependant la vieille fermière idolâtre son unique enfant, dont elle se propose de solenniser la noce par une fête extraordinaire, avec profusion de cidre, de vin blanc, de volailles, de tartines, de rubans et de coups de fusil. On se rendra sans éclat à la mairie, car le mariage civil n’est qu’une simple formalité, mais la bénédiction nuptiale sera donnée aux époux avec toutes les pompes de la liturgie. Quoique la fermière ait de fréquentes relations avec les incrédules de la Halle au beurre, et les voltairiens du marché des Prouvaires, elle est encore attachée aux pratiques de la religion catholique. On l’a vue autrefois descendre la Seine jusqu’à Elbeuf, pour assister aux belles processions de la Fête-Dieu. Elle ne manque ni grand’messe, ni vêpres, et se rend invariablement au pèlerinage de sainte Clotilde, le dimanche le plus proche du 2 juin de chaque année. Elle croit à l’efficacité des eaux de la fontaine des Andelys, et à la vertu curative des bagues qui ont touché l’image de la femme de Clovis.

Comme on le voit, notre fermière n’est pas exempte de superstition. Elle s’imagine que, le vendredi saint, les œufs contiennent des crapauds; qu’il y a des raparats dans les vieilles démolitions; qu’une bûche de Noël arrosée d’eau bénite préserve du tonnerre; et de peur de se porter malheur, elle ne coupe pas un pain sans tracer une croix sur le côté plat.

Ainsi, à des intervalles rapprochés, notre Marchande de la Halle se montre à Paris, d’où elle sort le jour de son arrivée. Elle passe vingt-quatre heures au milieu de la population de la capitale, et dans un monde tout différent de celui qu’elle habite; mais toutes les impressions qui l’assiégent glissent sur elle. Elle ne se dépouille point des idées villageoises pour prendre celles de la grande ville. Elle a des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne pas entendre, à moins qu’on ne lui présente des pièces d’argent; à moins qu’on ne lui parle d’une certaine quantité de beurre à livrer sous quinze jours. Paris n’est point pour elle le séjour des beaux-arts, le siége du gouvernement, le centre du mouvement intellectuel, la ville sur laquelle tous les peuples fixent les yeux pour en parodier les allures, pour en emprunter les mœurs, pour en imiter la torpeur ou l’agitation; c’est tout bonnement un lieu où l’on vend assez avantageusement le beurre, les œufs et les fromages. La Marchande de la Halle, dont la carriole suit des quais magnifiques, ou côtoie des palais et des colonnades, n’a jamais eu l’envie de ralentir sa course pour admirer un monument public. Que lui font le Louvre et les Tuileries? elle s’imagine qu’on n’y vend rien. Le seul édifice qui attire son attention, c’est la Banque de France, parce qu’on lui a dit qu’il y avait des millions dans les caves de ce chef-lieu du monde commerçant.

Malgré son amour pour le lucre, la Marchande de la Halle est compatissante pour les pauvres. Elle donne au mendiant qui passe, et lui permet même quelquefois de passer la nuit dans un coin de la grange.

Lorsque, suivant l’usage antique et solennel,

elle tire avec sa famille le gâteau des Rois, elle n’oublie point de mettre en réserve la première part pour le bon Dieu, c’est-à-dire pour les pauvres qui, connaissant l’usage, chantent à la porte d’une voix chevrotante:

Aguignette, aguignon,

Coupez-moi un p’tit cagnon;

Si vous n’voulez pas l’couper,

Donnez-moi l’pain tout entier.

Elle fait des présents en monnaie et en œufs aux musiciens ambulants qui, pendant la semaine preneuse (la semaine Sainte), viennent demander la paschré en chantant la Passion de Notre-Seigneur.

Grâce à ces actes de bienveillance, pendant que d’avides héritiers se consoleront, en palpant des écus, du trépas de la Marchande de la Halle, elle sera pleurée sincèrement par les malheureux.

 

Paysage; Vue prise en Normandie

Le Cocher de Fiacre

Le Cocher de Fiacre.