Les Industriels: Métiers et professions en France

Emile de La Bédollière · Chapitre 31 sur 34

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Les Industriels: Métiers et professions en France

XXVII. Le Rémouleur.

Rémouleur ambulant

 

XXVII.

LE RÉMOULEUR.

 

Petit à petit,

L’oiseau fait son nid.

Proverbe.

 

S : Questions grammaticales.—Exposé de motifs.—Rémouleurs de la

capitale.—Histoire d’Antoine Bonafoux.

 

«Repassir.... ciseaux!» Tels sont les mots consacrés par lesquels le Rémouleur nous avertit de son approche, et vous offre ses services. Mais pourquoi cette locution barbare? Pourquoi «repassir... ciseaux,» et non «repasser les ciseaux!» ou «repasseur de ciseaux!» ou «ciseaux à repasser!»

Nous ne pouvons résoudre ce problème, malgré les consciencieuses recherches que nous avons faites à ce sujet. Nous en sommes donc réduits à parcourir le vaste champ des suppositions. La plus juste, à notre avis, est celle-ci: La profession de Rémouleur, comme celle de Ramoneur et autres analogues, est exercée par des Auvergnats, des Savoyards, des Lorrains, des Piémontais, par ces enfants perdus qui, fuyant une contrée stérile, viennent à Paris gagner du pain. Il est donc probable que le barbarisme en usage a été commis par le créateur de l’industrie, pauvre paysan inculte, qui ne connaissait que le patois de son village.

L’état de Rémouleur n’est pas de ceux qu’on adopte par une irrésistible vocation. On le prend parce qu’il est facile, ne demande point d’apprentissage, et procure un salaire presque immédiat. Certaines gens se vouent par inclination à la Typographie, afin de contribuer à la propagation des lumières; à la fabrication des lampes, toujours pour propager les lumières, mais dans un autre sens; à l’Horlogerie, parce qu’ils ont la monomanie de savoir toujours l’heure qu’il est; à la Boulangerie, par amour pour le genre humain; à la Bijouterie, pour faire concurrence à la nature en embellissant la beauté; etc., etc., etc. Mais il est impossible de supposer dans un individu quelconque un vif penchant pour l’état de Rémouleur. La nécessité seule, le besoin de manger, décide le choix qu’on fait de ce métier peu fructueux, si l’on en croit l’ancienne désignation de Gagne-Petit; car tout tend à faire croire qu’on a nommé les Rémouleurs Gagne-Petits, parce qu’ils ne gagnaient pas beaucoup.

L’amour des voyages entre aussi dans les causes dominantes. Il est une race d’hommes inquiets, inconstants, possédés d’un véhément désir de locomotion, qui aiment à changer de place, à errer de ville en ville comme les Bohémiens, et répètent avec Béranger:

Voir, c’est avoir; allons courir;

La vie errante

Est chose enivrante;

Voir, c’est avoir; allons courir,

Car tout voir, c’est tout conquérir.

La passion de la vie nomade et indépendante fournit des recrues au rémoulage.

On n’entend presque plus aujourd’hui crier dans les rues de Paris: «Repassir.... ciseaux!» le métier a été tué par le repassage sur une échelle, qu’ont entrepris les couteliers. Ils mettent prétentieusement sur les panneaux de leurs boutiques cette inscription funeste aux Rémouleurs ambulants: ON REPASSE TOUS LES SAMEDIS, ou tous les lundis, ou tous les mercredis, etc. La plupart des Rémouleurs qui persistent à séjourner dans la capitale ont pris un établissement fixe, ils se tiennent d’ordinaire à l’entrée des marchés, et ont assez de clientèle pour vivre agréablement en gagnant cinquante sous par jour.

Le Rémoulage s’honore d’Antoine Bonafoux, auquel l’Académie-Française a décerné une médaille d’or dans sa séance du 25 août 1821. C’était un Gagne-Petit, natif du Cantal, et vivant modestement de son métier. Au même étage que lui, logeait une pauvre veuve, madame Drouillant. De douze enfants péniblement élevés, elle n’avait conservé qu’un fils, et la mort de son mari lui ôtait toutes ressources. Tant que madame Drouillant avait pu lutter contre la misère, ses relations avec Antoine Bonafoux s’étaient bornées à des causeries sur l’escalier, à des salutations échangées le matin et le soir; mais dès qu’il la vit dans le dénuement, il se rapprocha d’elle, lui rendit plusieurs visites, en accepta de légers services, moins parce qu’ils lui étaient utiles, qu’afin d’avoir un prétexte pour offrir en échange quelques secours à la pauvre vieille.

«Ma bonne dame, lui dit-il un soir, la couture ne vous est pas très-lucrative; vous avez beau travailler jour et nuit, vous épuisez inutilement vos forces; moi, je suis actif et vigoureux. Depuis quinze ans que j’habite Paris, je me suis fait de bonnes pratiques, j’ai des économies qui grossissent tous les jours; acceptez-en une partie; vous me rendrez ça un de ces quatre matins, quand vous pourrez.»

Le brave homme savait parfaitement qu’il plaçait son argent à fonds perdu; mais la voix de l’humanité faisait taire en son cœur celle de l’intérêt, qui parle ordinairement si haut chez les Auvergnats.

A partir de ce jour, la veuve Drouillant fut la pensionnaire d’Antoine Bonafoux; mais un nouveau malheur la menaçait; elle eut une violente attaque d’apoplexie. Cet accident mit la maison en émoi; toutes les commères accoururent auprès de la malade, et tinrent bruyamment conseil, pendant que le médecin la soignait; on avait résolu d’avertir le commissaire de police, et de la faire conduire à l’hôpital, quand Antoine Bonafoux arriva.

«Pas d’hôpital pour cette dame, dit-il; le chagrin d’y être achèverait de la tuer. Donnez-lui des soins ici, monsieur le Docteur; je me charge de payer vos honoraires; faites des ordonnances; j’irai moi-même chez le pharmacien acheter tous les médicaments nécessaires.»

La veuve Drouillant se rétablit lentement; et plus incapable que jamais de travailler, elle continua à recevoir les secours du bon Rémouleur. Il plaça l’enfant en apprentissage chez un poêlier-fumiste, et lorsqu’il remarquait quelque délabrement dans la toilette du jeune ouvrier, il disait à la mère: «Dans mon état, je n’ai besoin que d’une blouse; voici un vieil habit dont vous pourrez faire à Auguste une veste et un gilet; arrangez-vous-en.»

Une seconde attaque d’apoplexie ôta à la veuve Drouillant l’usage d’un bras, et la rendit boiteuse. Antoine Bonafoux redoubla de zèle, et pourvut jusqu’aux derniers moments à tous les besoins de la veuve et de son fils, qui put terminer heureusement son apprentissage.

Une pareille générosité méritait bien une médaille d’or de 400 fr.; elle mérite plus encore: l’estime et les éloges du public.

Rémouleur parisien

Le Charbonnier

 

Le Charbonnier.