Les jours sont c
Lars Hvid est né ici, à Skagen.…
Lars Hvid est né ici, à Skagen. Il avait quinze ans lors du premier été après la Libération. La ville commençait lentement à revenir à la normale. Avec les années, Lars avait oublié à quoi ressemblait Havnevej sans le barrage avec les chevaux de frise. Il y avait eu presque autant d’Allemands que d’habitants.
L’accès à la pointe de Grenen et à la zone située entre le phare et Nordstrand est longtemps resté interdit avant que la dernière mine ne soit neutralisée. Pendant l’Occupation, il fallait un Ausweis pour pouvoir passer. Ceux qui pouvaient y aller disaient que l’endroit était méconnaissable. Les Allemands avaient aménagé une voie ferrée pour les wagonnets et modifié les dunes pour camoufler leurs points d’appui. Le phare avait été éteint. Un des camarades de Lars racontait que les Allemands avaient installé un bordel avec quelques Polonaises dans le logement du gardien du phare.
Le même camarade était impliqué quand la protection civile avait effectué des exercices liés au grand plan d’évacuation. Il jouait de la grosse caisse dans la fanfare des éclaireurs. Si jamais les Alliés attaquaient, lui et son compère devaient arpenter la ville et battre le tambour pour que les gens aillent lire les affiches qui seraient placardées. Les affiches indiqueraient qu’il fallait éteindre l’électricité et le gaz, et ce que l’on avait le droit d’emporter : pas plus que ce qui pouvait tenir sur un vélo ou dans une poussette.
Selon le plan, tous les habitants de la ville devaient être déplacés de l’autre côté de Hulsig Hede. Quand il ne parvenait pas à s’endormir, Lars imaginait la scène : des cortèges d’hommes, de femmes et d’enfants qui marchaient sur la Hovedvej 10. On emprunterait également les chemins à travers la lande, où ce serait possible. S’il y avait des attaques aériennes, on se réfugierait dans la plantation au sud de la route nationale. Le chemin de fer n’était pas intégré dans le plan, sans doute parce que l’on supposait que la voie serait bombardée. Seuls les pompiers, les personnels de la défense civile et quelques rares personnes auraient le droit de rester sur place. Jamais la ville n’aurait été aussi déserte. Lars a pensait au livre illustré qu’il avait lu à sa petite cousine, Palle seul au monde.
Après l’école, il avait commencé à embarquer sur le bateau de pêche de son oncle. Ils sortaient du port la nuit, tous feux éteints. Lars avait obtenu son propre livret maritime qu’il fallait sortir de la poche chaque fois qu’ils passaient le poste de contrôle du port. Il était parvenu à naviguer quelques semaines jusqu’au moment où le bateau avait été arraisonné et conduit dans un port anglais. Il ne participait pas à cette sortie en mer, une angine l’en avait empêché, même si c’était à la mi-juillet. Il s’en était voulu d’être un tel gringalet.
Les fois où Lars avait embarqué, son oncle s’était aventuré bien plus au sud-ouest qu’il n’était permis. C’était à croire que les poissons aussi étaient rationnés, avait grogné l’oncle. Quand les membres de l’équipage ont eu la permission de rentrer à la fin de l’été 1945, ils ont raconté des histoires de Hull et de Londres. Pendant une période, ils avaient dû travailler dans une usine de saucisses, où ils avaient retrouvé l’équipage du Helle West. Tout le monde croyait qu’il avait coulé lorsqu’il n’était pas rentré à Noël. Le Helle West avait repêché l’équipage d’un avion anglais abattu.
Le port grouillait d’histoires et de rumeurs. Certains bateaux ne faisaient presque plus que transporter des gens qui allaient en Suède, et rapportaient des armes pour la Résistance. Un pêcheur avait été contrôlé par les Allemands au moment précis où il descendait à terre avec son chargement illégal et dangereux. Calmement, avec sang-froid, il avait demandé à l’un des Allemands de tenir le paquet pendant que l’autre le fouillait.
Les pêcheurs traitaient Lars avec une forme délicate de respect qu’il lui fallait chasser, c’était ce qu’il ressentait. Comme une toile d’araignée qui se colle au visage quand on entre dans une remise. Le bateau de son père avait sauté sur une mine à antennes au cours du troisième hiver de la guerre. Il avait coulé en un instant. Personne n’avait survécu dans l’eau glacée. Un bateau de pêche de Hirtshals avait accouru et repêché les morts.
À treize ans, Lars avait dû aider pour les formalités pratiques de l’enterrement. Sa mère et sa grande sœur Edel étaient restées pétrifiées avec leur bible. Elles n’avaient même pas voulu parler avec le pasteur Birch. Lars avait toujours eu l’impression qu’elles étaient indifférentes à l’égard du pasteur.
Il espérait que son père ne s’était pas mis à chanter des cantiques pendant qu’il attendait la mort, porté par son gilet de sauvetage. C’était une histoire que sa mère avait racontée. Elle venait de Fur, ses parents avaient été convaincus par le mouvement du réveil religieux en 1917. Un pêcheur qui venait du même pays qu’elle avait fait naufrage dans le Limfjord, et il avait ainsi chanté dans l’eau, avant de rendre l’âme :
Il retira le voile de mes yeux, et me montra Sa gloire,
Est-ce donc un miracle, si le monde sembla pâlir ?
Sa mère ne cessait jamais de raconter ses histoires de marins endurcis qui avaient juré et bu leur café-goutte toute leur vie et qui, un beau jour, étaient tombés à genoux. Elle insistait surtout sur le moment où le père de Lars était rentré à la maison et, installé dans son fauteuil, lisait les journaux des trois derniers jours. Tout était dirigé contre le père, mais il se contentait de grommeler quand elle parlait du salut par Jésus. Quand ils s’étaient retrouvés seuls, Lars et son père, ce dernier lui avait dit qu’il n’en pouvait plus de ses sempiternelles histoires.
Quand Lars avait été assez grand pour se poser ce genre de questions, il s’était demandé comment ses parents avaient donc pu se trouver. Il ne pouvait poser la question à personne. Quand son père ricanait des histoires de sa mère, celle-ci devenait blême et muette. « Être l’ami du monde, c’est être l’ennemi de Dieu », disait-elle doucement. Cela n’aidait même pas quand son père faisait un geste conciliant en posant le bras sur ses épaules et en lui disant qu’il irait à l’église. « Il n’y a rien en nous qui peut servir à payer notre salut », répondait-elle toujours. Edel ajoutait : « La seule chose que nous pouvons offrir, c’est un cœur brisé. »
Lars est allé trouver le pasteur quelques jours avant l’enterrement de son père. Kruse Birch était un homme de grande taille, aux épaules larges et aux yeux bleu clair derrière ses lunettes à monture d’acier. Sur le port, on disait qu’il était impliqué dans un truc. Il a demandé à Lars des nouvelles de sa mère et d’Edel. Lars a haussé les épaules.
« Tu es le seul homme de la maison, a dit Birch. Et l’année prochaine, tu feras ta confirmation. »
Il a parlé du père de Lars comme s’ils se connaissaient bien, alors que Lars n’avait jamais entendu son père parler de Kruse Birch. Lars s’est éclairci la gorge.
« Si on a envie de contribuer à quelque chose… », a-t-il dit en s’interrompant de lui-même.
Le pasteur l’a dévisagé.
« Que veux-tu dire ? a-t-il demandé d’un ton mesuré, comme s’il savait déjà ce que Lars allait dire.
— Contre les Allemands, a ajouté Lars, doucement, et il était mécontent d’être obligé de toussoter ainsi.
— Crois-moi, nous serons tous soumis à des épreuves, a dit Birch en se levant. Tôt ou tard », a-t-il ajouté en posant la main sur l’épaule de Lars, tout en l’accompagnant à la porte.
Sa mère et Edel remplissaient la maison par leur silence et leurs prières. Leur chagrin prenait toute la place, si bien que Lars ne savait que faire du sien. Il s’est souvenu de ce qu’il aurait aimé demander à Kruse Birch. Il avait songé à ce que son grand-père leur avait dit la dernière fois qu’ils lui avaient rendu visite à Engelst. « Mes amis, ce sera bien de rentrer à la maison, au Ciel. »
Ce n’était pas la première fois que Lars était étonné par la famille de sa mère, où l’on parlait de la mort comme d’une chose presque désirable. Mais alors, pourquoi pleurait-elle la mort de son père ? Était-ce parce qu’elle pensait qu’il n’était pas assez religieux pour franchir les portes du Paradis ? Pourquoi avoir du chagrin si l’on était tellement sûr du salut, et que la vie éternelle était bien meilleure que celle ici-bas ?
Lars ne savait que croire. Il en avait parlé avec son père un jour où il l’aidait à ramender les filets. C’était avant la guerre, il venait juste d’avoir neuf ans. Ils étaient assis devant la remise dans le soleil de l’après-midi. Lars lui avait tendu un épissoir. Son père avait souri en entendant sa question.
« Nous sommes bien trop petits, avait-il répondu. Comparés au Seigneur, nous sommes aussi bêtes que les poissons, voire encore plus bêtes. Nous ne savons pas à quoi nous croyons. Nous ne savons même pas si nous croyons. Et ce n’est pas à nous de décider.
— Maman et Edel savent à quoi elles croient.
— Oui, elles savent », avait-il dit en clignant les yeux face aux reflets du soleil sur la baie d’Aalbæk.
C’était une image que Lars conservait en son for intérieur. Le visage de son père au soleil, clignant les yeux. Sur les rares photos de lui, son père regardait droit dans l’objectif, comme s’il fixait les gens. On ne le voyait pas en paix. L’image intérieure et invisible dont disposait Lars lui permettait de l’observer aussi longtemps qu’il le souhaitait.
Il connaissait par cœur la vue que son père avait eue de sa place, contre la remise rouge. D’abord la villa du roi, puis Damsted Klit, et enfin la plage qui formait une courbe. Par temps clair, derrière l’horizon, on devinait parfois le phare des îles Hirsholmene. Après la mort de son père, quand sa mère et Edel ont pris possession de toute la maison avec leur ferveur, il est allé courir dans les dunes. Il s’imaginait que son père, clignant les yeux, l’apercevait là-bas comme un point noir au milieu des oyats. Aussi petit qu’une mouche et plus bête qu’un poisson.
Il a couru jusqu’à la dune de Sandmilen. Le professeur de géographie les y avait emmenés pour qu’ils voient l’endroit couvert de saule rampant et de bruyère, où, à la préhistoire, c’était la mer. Il s’est jeté dans les oyats coupants, et il est presque parvenu à s’oublier, à tout oublier en observant un faucon crécerelle presque immobile dans un courant d’air avec ses ailes vibrantes et rousses.
En continuant d’avancer entre les dunes, la mer est apparue tel un rideau bleu, et peut-être a-t-il vu un cargo allemand chargé de minerai en provenance de Göteborg. En troisième, quand ils avaient eu la salle de classe à l’étage, il avait pu voir l’horizon par la fenêtre, derrière les jetées et les bateaux qui rentraient avec les prises. On disait que les Allemands avaient placé sous les jetées des charges qui pouvaient être déclenchées du poste de contrôle, pourtant, les gens y allaient comme si de rien n’était. Non, il ne savait pas ce qu’il croyait lui-même. Tout ce qu’il savait, c’était que son père n’était pas à bord d’un des navires qui regagnaient le port.
La période la plus tourmentée avait commencé l’été après la mort de son père. Plus personne ne lui parlait de son père et, à la maison, les femmes restaient là, mains jointes, avec leur chignon austère. Cela avait commencé après un parachutage, un jeune gars avait été abattu à la forêt de Rold Skov. On disait que son camarade avait été arrêté et exécuté peu après.
Un matin de la fin août, on a entendu une grande détonation. Un cargo allemand était entré au port avec du sel pour l’entreprise de salaison finlandaise, avant de repartir pour la Suède. La bombe à retardement avait ouvert un trou énorme dans la coque. Quelqu’un a affirmé qu’il savait qui avait fait le coup, mais il a refusé de donner leurs noms. Ils auraient opéré d’un canot, deux gars, d’un courage incroyable. Ils avaient fait croire à la sentinelle de nuit postée sur le pont qu’ils pêchaient l’anguille.
Ensuite, il y a eu une réunion des ouvriers à la salle des ventes. Et même si le syndicat était contre, les gens ont décidé de faire grève. La mère de Lars refusait qu’il sorte le soir. Le lendemain, il a entendu des coups de feu. Des devantures de boutiques de collaborateurs ont été brisées, des hommes étaient munis de fusils de chasse. Tout est resté fermé plusieurs jours, mais Edel a réussi à rapporter telle ou telle denrée. Elle les avait achetées au marché noir, et elle a dit que beaucoup de gens le faisaient.
Quelques jours après la destitution du gouvernement, la flotte s’est sabordée à Copenhague. Le bateau-pilote du port s’est sabordé également, et quelqu’un a dit que c’était l’officier de la Marine à Skagen qui était le responsable. Mais un autre a objecté qu’il était déjà enfermé à l’Hotel Royal par les Allemands. C’était exact, mais son rang d’officier lui permettait de sortir, a-t-on répliqué. Après avoir retiré le bouchon de nable du bateau-pilote, il était allé mettre le feu au garage à côté de la gare, où l’on entreposait les véhicules de la Marine. Les autocars étaient partis en fumée en même temps. On disait qu’il risquait la peine de mort.
L’argent s’était fait rare mais, en même temps, il n’y avait pas grand-chose à acheter. Lars avait trouvé un travail à la fabrique de filets, et sa grande sœur était serveuse au Karsten Hotel que les occupants avaient réquisitionné. Edel rêvait de suivre une formation d’employée de bureau. Comme elle travaillait pour les Allemands, elle avait peur de ce que les gens pouvaient bien penser, même si tout le monde allait comprendre que c’était par nécessité. « Laissons le monde penser ce qu’il veut, a dit la mère. Dieu connaît ton âme. » Elle passait beaucoup de temps au jardin, qui produisait des pommes de terre et des choux. Elle soupirait quand elle se redressait tout en sarclant.
Un soir, à son retour, Edel a dit que l’on avait tiré devant l’hôtel où habitaient des officiers allemands. Des garçons avaient jeté des pierres dans la vitrine du restaurant. Des Allemands étaient sortis à toute allure. Il y avait beaucoup de monde devant le cinéma, la séance venait juste de se terminer. Les Allemands avaient ouvert le feu, un jeune homme avait été touché. La mère de Lars lui a interdit de sortir, mais il s’est éclipsé pendant qu’elle faisait la vaisselle. Arrivé au Karsten Hotel, il n’y avait presque personne, si ce n’est deux hommes dans le coin opposé de la place de la gare, et deux Allemands s’étaient postés devant l’entrée de l’hôtel avec leurs mitraillettes braquées devant eux.
En s’approchant des hommes, il a vu une grande tache rouge foncé sur le trottoir. Il leur a demandé s’ils savaient de qui il s’agissait. « On nous a dit qu’il était mort », a déclaré un des hommes. Lars a reconnu le nom, et il se rappelait bien l’allure de la personne. Le jeune homme tué avait quitté l’école quelques années plus tôt. Cela faisait bizarre. Qu’il s’agisse de son père ou d’une personne que l’on avait connue, de loin, cela resterait toujours aussi difficile à comprendre. Plein de vie le matin, et plus en vie quand le soleil était couché. Comment aurait-on pu imaginer que l’on sortait du lit et que l’on enfilait ses chaussettes pour la dernière fois ? Mais le gars de Rold que les Allemands avaient exécuté, il avait dû savoir.
Sur le chemin du retour, il a aperçu devant lui une silhouette blanche qui venait à sa rencontre. Était-ce un fantôme ? Il s’en est voulu en s’approchant et en découvrant qu’il s’agissait de sa cousine. « Mais qu’est-ce que c’est que cet accoutrement, et pourquoi es-tu dehors si tard ? » a-t-il dit d’un ton plus brusque qu’il n’en avait envie. Elle lui a pris la main et il l’a raccompagnée chez elle. Elle n’arrivait pas à dormir. Sa mère lui avait confectionné un manteau avec un de ces parachutes que les marins rapportaient parfois. Ils dérivaient sur l’eau, quand un pilote allié avait été abattu.
La tante de Lars lui a offert un ersatz de café, ils sont restés au salon, la cousine avait été envoyée au lit. Cela faisait longtemps qu’il n’était pas venu chez eux, à ce moment-là, son oncle et ses cousins étaient en Angleterre. C’est ce que l’on disait. Ce n’est que bien plus tard, avec un grand retard, que sa tante allait recevoir une carte de la Croix-Rouge qui lui apporterait une certitude. Elle avait de grosses joues rondes, sans rides ; ses cheveux frisaient et ils formaient comme un nuage dans la lueur de l’abat-jour rouge à côté d’elle. Le salon avait une atmosphère agréable qu’il n’aurait su expliquer. Il y avait toujours des fleurs à la fenêtre, ou une friandise à toute heure, mais il y avait autre chose, comme si l’air était différent, mais ce n’était pas possible.
Sa tante lui a demandé comment ça allait chez eux. Tout d’abord, il a cru qu’il allait vomir, tellement son ventre était pris de spasmes et, pendant une seconde, il a cru étouffer. Elle s’est assise à côté de lui sur le canapé pendant qu’il pleurait, mais sans le toucher. Il avait été incapable de pleurer, même quand on avait annoncé la nouvelle, ce jour d’hiver. Cela avait été bien de pouvoir faire bonne figure à l’église, puis quand on avait porté le cercueil, mais la nuit, quand il restait éveillé, il se demandait s’il avait suffisamment aimé son père, puisqu’il ne le pleurait pas.
Une fois les sanglots finis, elle lui a pris la main. Ils sont restés sans rien dire, mais il s’est apaisé. Il ne se rappelait pas que sa tante lui avait jamais tenu la main. Il a parlé de son ancien camarade d’école tué par une balle qui avait ricoché sur les pavés devant le Karsten Hotel. Elle lui a demandé s’il le connaissait. Il a haussé les épaules.
« J’espère que tout ça sera bientôt terminé, et je prie pour ça », a-t-elle dit.
Il l’a dévisagée. Il a eu l’impression que son sourire ne collait pas à ce qu’elle venait de dire. Pour elle, c’était une phrase toute faite, mais il savait aussi à quel point elle espérait vraiment. Elle ne pouvait pas savoir de manière irréfutable si son mari et ses enfants étaient en bonne santé.
Quand il est rentré, Edel était à la fenêtre donnant sur la rue, une silhouette sombre se détachant sur la lumière faible. Elle avait remonté le rideau occultant pour le guetter. Il y aurait eu des histoires si un Allemand ou un agent de police auxiliaire était passé par là. Elle l’a baissé quand il a été à l’intérieur de la maison. Sa mère était assise sur une chaise, raide dans sa robe noire démodée. Elle avait les mains posées sur le ventre, elle contemplait le plancher, ses lèvres n’étaient qu’un trait.
Je ne peux pas rester ici, a-t-il pensé. Ils n’avaient pas échangé un mot quand il est allé se coucher.
Le Karsten Hotel se trouvait à l’emplacement du supermarché SuperBrugsen d’aujourd’hui. Sur les vieilles photos, on voit un hôtel balnéaire typique du début du siècle, avec des stores, un frontispice cintré et un balcon tout en longueur, plus surchargé qu’élégant. Si je clique pour passer des photos d’autrefois à celles de la ville où je me déplace, ce sont deux endroits différents. Aujourd’hui, Skagen est plus proche de tout, grâce à Internet et à la mondialisation, cependant, elle apparaît plus provinciale que la petite ville active occupée par les Allemands.
Il est frappant de constater que le regard de Lars a dû voir autre chose que le mien. Il a tout perçu à travers les images fanées d’un autre Skagen, « un Skagen meilleur, si l’on veut », comme le dit la chanson. Mais je ne crois pas que cela soit son point de vue. Comme bien des gens de sa génération, il a passé sa vie à regarder de l’avant, confiant que la nouveauté serait toujours meilleure que le passé. Aujourd’hui, il est âgé, et il ne sort quasiment plus. Il ne lui reste que les images qui défilent à rebours dans sa mémoire qui le trahit.
Il faisait partie des patients du cabinet que j’ai repris. J’avais divorcé l’année précédant ma venue en ville. J’allais commencer une nouvelle vie, on dira que c’était un peu tard, et il était presque impossible de fuir l’ancienne davantage. On parle tellement des racines, mais il est tout à fait possible de se transplanter. Quand je suis à Copenhague, rarement, pour que mes petits-enfants ne m’oublient pas totalement, cela ne paraît plus bizarre quand je dis que je rentre à Skagen.
Plusieurs fois par semaine, j’effectue une longue promenade dans la lande où Lars Hvid se réfugiait. C’est la même solitude couverte de bruyère. La fuite des nuages et les oyats battus par le vent sont les seuls mouvements, ils rendent ma joie encore plus profonde, et je suis incapable d’expliquer pourquoi le vide, là-bas, m’apaise et me rassure autant.
Lars connaissait les mêmes défis que tant d’autres personnes âgées. Quand je l’ai vu pour la première fois, il venait d’être hospitalisé à Hjørring après un infarctus, et il était déjà sous Marevan. Il a fallu un peu de temps pour le stabiliser, et il a subi les complications habituelles qui peuvent se produire quand on prend des anticoagulants. Le moindre saignement dans les tissus peut faire gonfler les pieds et les jambes et, généralement, cela a l’air pire que ce ne l’est en réalité.
Je ne me souviens plus quand nous avons parlé pour la première fois d’autre chose que de son traitement et de ses pieds gonflés. Puis j’ai commencé à passer au foyer-logement que la commune lui avait attribué en face des terrains de foot, à la périphérie ouest de la ville. Au début, il s’agissait de visites du médecin, puis je suis passé à l’improviste. Cela n’a pas été exprimé par des mots, mais au bout d’un moment, j’ai compris que nous étions en train de devenir amis.
Il était veuf depuis une dizaine d’années et ses enfants habitaient avec leur famille à Aarhus ou dans les environs. Il s’écoulait parfois six mois sans qu’il ne les voie. Avec le temps, il ne connaissait plus personne à Skagen, c’était devenu une autre ville. Il n’était pas du genre à parler de lui, et j’ai découvert que ce n’était pas du chiqué quand il a été étonné par l’intérêt que je lui portais. Le passé était comme une vipère morte, ça ne valait pas la peine de le conserver. Il n’avait presque rien emporté de son logement précédent. Aux murs, il avait des reproductions d’art abstrait de l’après-guerre, et je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer la photo jaunie sous la photo de mariage dans un cadre argenté.
Les deux photos en noir et blanc constituaient le seul signe de souvenir dans un coin à côté de la porte vitrée qui donnait sur la terrasse où il prenait volontiers le soleil dans l’après-midi. J’ai été surpris en observant avec attention le plus petit des deux clichés. Au début, je n’ai pas saisi ce qu’il représentait, puis j’ai reconnu le toit crénelé d’un clocher blanchi à la chaux, mais il manquait quelque chose, et j’ai remarqué que le côté droit de la photo était plié ou déchiré. C’était une vieille carte postale qui avait été déchirée au milieu. Den Tilsandede Kirke, était-il écrit en caractères fins, dans le coin gauche, pour identifier l’église ensablée.
Il était sur la terrasse et regardait des garçons qui jouaient au foot. De temps en temps, on entendait un cri qui venait de là-bas, affaibli par la distance, ou un coup de sifflet strident de l’arbitre. Il n’a pas répondu tout de suite quand je l’ai interrogé sur la carte postale.
« Je te raconterai peut-être, un de ces jours », a-t-il fini par dire.
Je ne restitue pas les événements de la manière dont il me les a présentés, petit à petit. Il ne pouvait pas toujours les placer chronologiquement, et il pensait que c’était lors du dernier automne de la guerre que le corps d’un pilote canadien avait été rejeté à terre. Selon les réglementations allemandes, les pilotes alliés devaient être enterrés sans cercueil ni cérémonie, mais le Canadien a été enterré à l’église. Des centaines de personnes sont venues. On a dit que tous les fleuristes de la ville ont été dévalisés, et il y avait même une couronne avec un ruban « Frit Danmark ».
Je les rapporte tels que je les ai visualisés quand Lars me les a racontés. Une partie de ce que j’écris n’est sans doute que ma propre représentation d’événements qui remontent à tellement longtemps que, de toute façon, ils ont glissé hors de portée du monde de la certitude.
Lars était assis dans un coin de l’église sous la tribune et il ne pouvait pas voir Kruse Birch quand celui-ci s’est exprimé. L’église était pleine à craquer. Il n’y avait pas eu autant de monde lors de l’enterrement du père de Lars, alors qu’il était de la ville. Personne ne connaissait le Canadien, et Kruse Birch l’a également signalé : « Nous ne savons rien de son caractère, de sa moralité ni de son rapport au Dieu vivant, et nous n’allons pas le considérer comme un saint. Mais nous ne pouvons pas nous empêcher de… » Cela a laissé un goût amer à Lars. Son père n’avait pas été un saint, lui non plus, assurément.
Il avait parfaitement compris pourquoi les gens s’étaient attroupés à l’église. Depuis l’été, tout était de plus en plus insupportable. Les actions de sabotage toujours plus nombreuses avaient amené les Allemands à durcir l’état d’urgence, et tous les lieux de loisir devaient fermer à huit heures. De neuf heures du soir à cinq heures du matin, c’était le couvre-feu. On n’avait même pas le droit de rester sur le seuil de sa porte ou de se pencher par la fenêtre.
Le pasteur s’est servi du discours de Paul à l’Aréopage. Rentré à la maison, Lars a regardé dans les Actes des Apôtres, mais la deuxième phrase l’a déjà arrêté : « Hommes athéniens, je vous trouve à tous égards extrêmement religieux. Car, en parcourant votre ville et en considérant les objets de votre dévotion, j’ai même découvert un autel avec cette inscription : À un dieu inconnu. » Lars utilisait son index pour différencier les lignes aux caractères serrés de la bible de sa mère, et son doigt était arrivé à « dieu inconnu » quand il a senti une main sur son épaule. Il a refermé le livre et a levé les yeux vers Edel.
« Ce que vous révérez sans le connaître, c’est ce que je vous annonce.
— Tu connais le texte par cœur, » a-t-il dit.
Edel a essayé de réprimer un sourire. Il a deviné qu’elle devait résister à la tentation de se montrer fière de sa connaissance de la Bible.
« Le Dieu qui a fait le monde et tout ce qui s’y trouve, étant le Seigneur du ciel et de la terre, n’habite point dans des temples faits de la main de l’homme, a-t-elle poursuivi.
— Mais Edel, a dit Lars, pourquoi aller à l’église dans ce cas ? »
Elle lui a caressé les cheveux en les tirant doucement, comme elle faisait quand il était petit, quand elle voulait être gentille.
« C’est toi, mon petit, qui es allé à l’église aujourd’hui. »
C’est sans doute peu après l’enterrement du pilote canadien que les premiers réfugiés allemands sont arrivés à Skagen. On disait qu’ils avaient fui la Prusse-Orientale quand les Russes avaient avancé. Lars et des camarades à lui en avaient vu quelques-uns former une troupe déboussolée après leur arrivée sur la place de la gare. Ils étaient maigres et pâles, avec leurs frusques misérables, escortés par leurs compatriotes en uniforme. Lars se disait que les habitants de la ville leur ressembleraient peut-être bientôt, s’ils étaient obligés de fuir à travers Hulsig Hede, une fois le plan d’évacuation activé.
On pouvait lire des choses sur les réfugiés dans les journaux clandestins. Des exemplaires froissés passaient de main en main. Il y avait là un geste de révolte quand on passait le poste de contrôle allemand sur le port avec Information ou Folkets Kamp caché entre le maillot de corps et la chemise. Sa mère et Edel lui lançaient des regards désapprobateurs quand il les lisait à la table de la cuisine.
« Tu mettras ça dans le poêle quand tu auras terminé », a dit Edel.
Une grande partie n’était que des rumeurs, ou des ragots que l’on pouvait également entendre sur le port. Qui pratiquait le marché noir, ou qui s’engraissait à travailler pour les Allemands. Qui ne se privait pas de faire des mamours aux officiers allemands du Karsten Hotel. Des paysans vendaient des plaques de gazon qui servaient à la construction des fortifications allemandes à Grenen. Peut-être faudrait-il les étayer à cause du déplacement des sables, une fois la guerre terminée ?
Mais une partie de ce qui était écrit était vraie, on ne pouvait le nier. Lorsque Lars était penché sur Folkets Kamp, il entendait presque la voix qui se livrait à des confidences. Était-ce la voix du peuple ? Elle racontait tout le mal fait aux Danois, mais elle avait un accent sarcastique, et presque méchant.
Information déconseillait de se lier aux réfugiés allemands et rappelait aux lecteurs que de nombreux Danois avaient été envoyés dans les camps allemands. « Les réfugiés n’ont aucun droit d’être là – ni de “droit de la guerre”… Nous n’avons rien à faire avec eux, c’est-à-dire que nos maisons doivent leur rester fermées, nous ne voulons aucun contact ni aucune relation avec eux… Ils ne doivent pas ressentir la moindre pitié, et ils doivent bien comprendre que, comme on fait son lit, on se couche. »
Certains étaient logés dans les hôtels réquisitionnés par les Allemands, d’autres rassemblés dans un camp situé dans la forêt, ou près du phare gris. Un camarade a fait remarquer que les hommes pourraient ainsi aller voir les putes polonaises. Ils venaient du même coin, et tous ces cons polonais leur sembleraient bien familiers. Qui ne préférerait pas y aller plutôt que de dépérir pendant le couvre-feu ? Les autres ont ricané, mais doucement, comme s’ils savaient qu’il dépassait une limite qui n’avait rien à voir avec les filles.
La haine des Allemands a grandi à mesure qu’il était manifeste que la guerre serait bientôt terminée. Il y avait aussi de bonnes raisons de les détester. Tous les jours, on entendait de nouvelles histoires d’assassinats commis par la Gestapo. On disait que la Résistance avait établi des listes de miliciens et de collabos à arrêter quand les Allemands capituleraient.
Comme tant d’autres, Lars, Edel et leur mère écoutaient la radio le soir du 4 mai. Peu après l’annonce de la Libération, ils ont entendu les gens rire et crier dans la rue. Leur mère était assise, comme d’habitude. Edel a éteint le poste, leur mère s’est levée, et elles se sont enlacées. Elles sont restées comme figées dans leur étreinte jusqu’au moment où Edel s’est souvenue de Lars et lui a fait un signe. La mère et la sœur lui ont pris une main chacune, et il a dû refréner une envie spontanée de se dégager.
« Je pense que nous devrions prier pour notre père », a déclaré la mère. Lars a cru tout d’abord qu’elle parlait du Père céleste, mais on ne priait pas pour lui, on Le priait, Lui. « Notre Père qui es aux cieux… » Le Notre Père a coulé entre ses lèvres sans qu’il ne réfléchisse au sens des mots.
Il a saisi qu’elles avaient converti son père après sa mort et qu’elles avaient remporté sur lui une victoire qu’elles n’avaient pu gagner lorsqu’il était en vie. Elles n’avaient pas la moindre idée de ce qu’il avait vu entre ses paupières, dehors, entre ciel et mer. Nul ne le savait.
Le lendemain matin, les cloches de l’église ont sonné et les drapeaux ont été hissés dans tous les jardins. Lars a été surpris de croiser autant de brassards. Plus tard, dans la journée, Lars et deux camarades ont vu passer un camion avec une poignée de personnes arrêtées sur le plateau. Elles étaient complètement figées, livides sous l’effet de la honte. Son camarade avait entendu dire que les collabos étaient internés à l’Hotel Brøndum. En compagnie des autres, Lars a senti que, sous leur joie exaltée, il manquait quelque chose. On disait que l’on avait arrêté une vingtaine de personnes. Comment se faisait-il qu’il n’y en ait pas plus ?
Quelques jours plus tard, après le dîner, il est sorti retrouver les autres, et il y avait du vacarme dans Kong Eriks Vej. Deux hommes avaient tiré une jeune fille de sa maison et l’avaient tondue. La foule a continué dans Sankt Laurentii Vej, pour passer devant le magasin de savons Schou. On tirait et on poussait les filles tondues, l’une d’elles a perdu une chaussure. Lars et un camarade ont regardé la scène. Le camarade s’est moqué de la fille qui boitait avec son bas tandis qu’un homme lui tirait le bras sans ménagement.
« Elle n’était pas très belle avant d’aller chez le coiffeur mais, là, je crois que même un Boche la laisserait filer », a dit le camarade en crachant.
L’attroupement a grossi près de la pharmacie, puis les sirènes de la défense passive ont résonné et, soudain, cela a grouillé de brassards dans Havnevej. Lars s’est dépêché de rentrer.
Sa mère et Edel étaient devant la buanderie, elles avaient fait bouillir le linge et elles étaient en train de l’accrocher sur la corde. Il a raconté ce qu’il avait vu. Les jointures des mains d’Edel ont blanchi quand elle a essoré une taie d’oreiller, éclaboussant les carreaux. Sa mère a étendu un drap sur la corde.
« C’est la punition pour la fornication et la débauche, a déclaré Edel.
— Dieu merci, tu n’avais pas dix-sept ans en 1940, a dit doucement la mère en mettant des pinces à linge sur le drap.
— Maman, qu’est-ce que tu dis ! », s’est exclamée Edel.
Lars ne pouvait pas voir son visage dans le crépuscule, au milieu des draps. Sa mère s’est essuyé les mains sur son tablier, et elle est rentrée. Lars l’a suivie.
« Enlève tes chaussures, Lars, tu salis le tapis », a grogné Edel dans son dos.
Sa mère s’est assise à la table de la cuisine, et elle s’est mise à lire. Il lui a souhaité bonne nuit et il est monté. Après cinq ans de rideaux occultants, c’était étrange de pouvoir se coucher avec la fenêtre ouverte et de contempler les premières étoiles se détacher dans la faible lumière, après le coucher du soleil.
Edel avait prononcé le mot « débauche » d’une façon tellement curieuse, comme si elle craignait d’être contaminée par lui rien qu’en le disant. Lars a songé à la fille à Boches tondue qui avait perdu une chaussure quand on l’avait tirée dans tous les sens, et à ce que son camarade avait dit. Il avait raison, elle avait l’air terrible, presque chauve. Le bas était troué et son talon dépassait. Un talon de jeune fille, tout banal, rose et joli. L’homme qui la tenait par le bras tirait si fort qu’elle menaçait de tomber à tout instant. La punition pour la débauche. Il a pensé au ricanement de son camarade quand il avait dit « coiffeur ». N’était-ce pas aussi une débauche de punition ?
À la pause-déjeuner, à la fabrique de filets, quand la discussion roulait sur le sujet inévitable, on donnait parfois un petit coup de coude rigolard à Lars. Il rougissait facilement, et cela ne faisait qu’encourager les autres gars un peu plus âgés. Il y en avait un, en particulier, qui se vantait de ses exploits, mais cela résonnait d’un écho tellement curieux, se disait Lars. C’était presque comme une sorte de punition quand les femmes écartaient leurs cuisses, comme s’il était nécessaire de les punir pour leur débauche.
L’image de la fille à soldats qui avait perdu sa chaussure ne cessait de lui revenir à l’esprit. Lars avait presque l’impression que les hommes en colère voulaient la punir parce qu’elle n’avait pas couché avec eux.
Un dimanche d’été, Kruse Birch avait fait un sermon sur les réfugiés allemands. C’est un silence différent qui s’était installé quand il avait rappelé à ses ouailles la figure du bon Samaritain et déclaré qu’il s’agissait de simples civils comme nous, qui n’avaient pas participé à des actes de guerre. Ils avaient droit à notre compassion chrétienne tout comme n’importe quelle autre créature en souffrance. Il avait ajouté que nous n’avions pas combattu les nazis et leur vision implacable de l’homme pour nous endurcir à notre tour à l’heure de la liberté.
Comme d’habitude, il s’était tenu à la porte de l’église pour serrer la main des paroissiens qui avançaient dans l’allée centrale après le morceau joué à la fin de l’office, mais beaucoup l’avaient ignoré. Certains s’étaient contentés de lui donner une poignée de main rapide et sans chaleur. Lars l’avait expressément regardé dans les yeux en lui serrant la main, sans pouvoir se l’expliquer. La mère de Lars et sa sœur avaient serré la main de Kruse Birch, comme il se doit, mais sur le chemin du retour, Edel s’était éclairci la gorge et avait déclaré que le pasteur était allé trop loin.
« Et l’amour de son prochain, alors ? avait demandé Lars en s’efforçant de ne pas ciller quand il avait croisé le regard de sa sœur.
— Le prochain, c’est l’étranger qui frappe à ma porte, avait dit Edel de ce ton placide qu’elle prenait quand elle savait que l’on ne pouvait pas la contredire. Le prochain n’a pas à être multiplié et transporté jusqu’ici pour profiter de nous.
— Comment peut-on être tellement absorbé par le salut de son âme quand des gens meurent de malnutrition juste sous notre nez ? »
Lars avait haussé le ton, sa mère avait posé la main sur son bras. Quelqu’un marchait juste devant eux.
« Les voies du Seigneur sont impénétrables », comme si cette phrase toute faite et mécanique changeait quoi que ce soit.
Ses camarades de la fabrique de filets savaient très bien quoi penser. Ils n’étaient pas allés à l’église ce dimanche-là, mais on causait. Certes, Kruse Birch avait caché des armes après un parachutage, ou d’autres choses encore, mais le reste du temps, il avait la tête dans les nuages, un nuage de religion. Ces salauds d’Allemands ne méritaient pas le ravitaillement dont ils bénéficiaient, et ce, à un moment où l’on manquait de tout. Il était donc raisonnable de la part des autorités de punir tout contact avec cette racaille.
Quelqu’un a demandé s’ils avaient entendu parler du Belge que Kruse Birch aurait caché dans le grenier de l’église. Le type aurait été enrôlé de force dans l’armée allemande – mais, il y avait forcé et forcé, pas vrai ? Qui pouvait le prouver ? Au lieu d’être envoyé dans le sud par la voiture des capucins, le Belge avait eu un énorme coup de pot de se retrouver sous les ailes protectrices de Birch. Le pasteur lui avait trouvé des vêtements civils et allait lui chercher à manger au foyer des marins, dont il présidait le comité directeur. Le Belge avait été expédié à Krusaa par des chemins détournés, et récupéré par les Anglais. Bien étrange, le pasteur. On pouvait dire que l’on ne savait pas du tout où le placer.
À la fin août, l’oncle de Lars a fini par rentrer d’Angleterre avec le bateau, et l’équipage au complet. La tante est venue en courant pour les inviter le soir même. Elle avait accroché des lampions dans le prunier et sur la corde à linge devant la buanderie, c’était le genre de choses qu’elle pouvait inventer. Lars ne connaissait personne d’autre qui accrochait des lampions au jardin. Un des membres de l’équipage avait apporté son accordéon. Tous les voisins étaient là, on a dansé et on a servi de la Guinness, l’oncle en avait plein la soute. Lars a eu le droit de la goûter sous les regards réprobateurs de sa mère et d’Edel, toutes les deux désarçonnées par les retrouvailles joyeuses et bruyantes.
Les deux femmes en noir sont restées dans un coin, telles des ombres de dignité et de bonne conscience. Être l’ami du monde, c’est être l’ennemi de Dieu. La tante s’est approchée de Lars avec un grand sourire et l’a tiré au milieu des danseurs. Elle portait une robe à fleurs, ses mains étaient chaudes. « Accroche-toi bien », a-t-elle dit, et il a été obligé de la tenir fermement par la taille. Son oncle avait rapporté du parfum de Londres, et il était presque plus enivrant que la bière forte et noire.