Les jours sont c
Je me suis préparé à passer la…
Je me suis préparé à passer la nuit sur le banc à côté de l’entrée donnant dans la Via Panama. Juste à portée au cas où Francesco déciderait d’abandonner sa bravade. Peu avant le coucher du soleil, Silvia est revenue avec un panier. Il y avait du prosciutto, une boîte d’aubergines grillées, un bout de fromage, un demi-pain et de l’eau. Elle avait également pensé à un thermos de café. Elle m’a demandé si elle devait rester. Je lui ai dit qu’elle avait l’air toute pâle.
« Je regrette tellement tout ça, a-t-elle dit.
— Je ferai ce qu’il faut, ai-je dit.
— Tu penses ?
— Oui, ce qu’il faut », ai-je répété.
Elle s’est assise à côté de moi. Nous nous sommes mis d’accord pour ne pas écrire à Francesco, ni chercher à l’appeler. Je n’étais pas certain qu’elle s’y tiendrait.
Nous avons vu les derniers rayons jaunes mourir entre les troncs et les feuilles fatiguées vert foncé. La brève transition entre le jour et la nuit n’a jamais cessé de surprendre le Scandinave en moi. L’air doré a pris une lueur verdâtre à mesure que les rayons se retiraient pour disparaître. L’obscurité était déjà dense sur la Villa Ada avant que les dernières lueurs ne s’estompent dans le ciel.
« Tu crois qu’il sait que nous sommes là ? a-t-elle demandé.
— Si proche, et pourtant si loin. »
Alors que le jour cédait le pas au soir naissant, nous nous sommes souvenus de petits détails du temps où Francesco était petit. Des moments cocasses, des formulations originales. Les étés que nous avions passés à Odsherred, quand ma mère était encore en vie.
J’espérais que Silvia songeait elle aussi à tout ce qui, chez chacun de nous, nous avait amenés à penser que, oui, cela pourrait être possible avec cette autre personne – pourquoi pas ? Un ton commun qui étonne, au début, on est surpris de constater que c’est si facile de saisir des choses que l’autre a à peine suggérées. Ce sentiment d’intimité avant d’être intimes. Elle m’a embrassé en partant. Je ne me souvenais pas à quand remontait la dernière fois qu’elle m’avait manifesté une marque de tendresse.
Francesco avait dû éteindre son téléphone, sûrement pour économiser la batterie. J’ai essayé de deviner ce que j’aurais pensé et comment j’aurais réagi à la nuit tombée, quand les bruits et les mystères de la forêt se refermaient.
On sombre dans une sorte de transe quand on reste assis à attendre sans rien faire. La réalité des salles d’attente et des quais paraît plus tangible dans sa gravité. C’est de cela que les téléphones portables nous ont libérés. J’ai laissé le mien dans ma poche. J’aurais besoin de toute la batterie que l’appareil aurait à offrir. Il n’y avait personne, quelle que soit la direction dans laquelle je regardais. Une rue anonyme avec des immeubles d’habitation de l’après-guerre. À un moment, j’ai perçu du coin de l’œil le clignotement bleu du gyrophare d’une voiture de police qui est passée derrière moi. Quand je me suis retourné, elle s’était arrêtée sur le trottoir, en face du terrain de jeux.
J’ai pris mon mobile, comme si je lisais un sms ou que je cherchais quelque chose sur le Net. La voiture de police est repartie. Le téléphone, c’est la preuve que l’on peut nous faire confiance. Si tu le sors, tu n’es pas seul, tu n’es pas suspect. J’ai vérifié à intervalles réguliers si Francesco avait rallumé le sien. Vers minuit, il l’a fait.
Bien entendu, il n’arrivait pas à dormir, quand bien même il s’était assuré de son confort avec un tapis de sol, un sac de couchage et tout ce qu’il avait pu prendre avec lui pour son campement. Mon fils avait également besoin de se distraire, de lire ou d’autre chose encore. De faire en sorte que le téléphone puisse l’extraire de l’emprise de l’ici et maintenant des coordonnées. Lisait-il les informations, regardait-il un film ? Communiquait-il avec quelqu’un ? Y avait-il d’autres personnes, en plus de Silvia et moi, à savoir qu’il passait la nuit à la Villa Ada ?
Il s’intéressait à la zoologie, mais cela devait être nouveau pour lui d’être exposé ainsi à toutes sortes de petites bêtes. Peut-être s’était-il procuré un hamac, sans que nous le sachions. J’ai essayé de me faire une idée de toutes les bêtes qui pourraient ainsi l’embêter par une nuit d’été, en plein air, mais ce n’étaient pas les bêtes qui m’inquiétaient le plus, c’étaient les gens. Il ne devait pas manquer de racailles, de drogués et de psychopathes qui venaient chercher refuge et un terrain de chasse dans le parc énorme.
Je me suis reproché de n’avoir pas contacté le brigadier dans la voiture de police. N’importe quel père responsable n’aurait pas manqué de demander de l’aide dans une situation qui dépassait si manifestement ses compétences. Silvia m’avait exhorté à ne pas le faire. Je m’étais toujours accommodé de sa méfiance instinctive à l’égard des hommes en uniforme. Elle avait toujours secoué la tête face à ma confiance danoise à l’égard des autorités de tous genres.
En raison de la situation extraordinaire, elle avait essayé de s’expliquer. Si la police était appelée, elle était obligée d’ouvrir une instruction, et c’était la dernière chose dont nous avions besoin. Je ne l’ai toujours pas comprise, mais j’ai saisi le sérieux dans le regard qu’elle m’a adressé quand elle a répété :
« Tu n’appelles pas ! »
Vers deux heures du matin, j’ai vu une silhouette voûtée marcher le long du terrain de jeux, un vieil homme en haillons. Quand il m’a aperçu, il est venu vers moi et s’est assis sur mon banc. Il puait. Les dents manquantes brouillaient son élocution, pour le reste, il avait l’air normal.
« Mis à la porte ? a-t-il demandé comme s’il faisait un constat, sans agressivité.
— Je n’arrivais pas à dormir, ai-je expliqué. Vous avez faim ?
— Oui, merci, si vous avez quelque chose. » Il a pris les restes dans le panier que j’ai placé entre nous, surtout pour l’occuper et éviter qu’il pose des questions.
« Il y a des Sarrasins par ici ? » a-t-il demandé, la bouche pleine.
Je lui ai demandé ce qu’il voulait dire.
« Les Sarrasins arrivent ! » Il m’a regardé dans les yeux. « Ce qu’on voit aujourd’hui, ce ne sont que des éclaireurs. N’oubliez pas Constantinople. Merci de votre gentillesse. »
Il s’est levé brusquement et il est reparti en trottant en direction de la Piazza Ungheria. C’est à ce moment que j’ai vu le graffiti sur le mur en face de là où j’étais assis. Le motif avait été peint à la bombe au pochoir, le contour stylisé d’une main, avec une sorte de bulle de bande dessinée à l’intérieur :
NOT SALVINI’S BOAT
Le ressentiment envers les migrants s’était répandu comme un bacille dans la population tolérante et ouverte que j’avais commencé à percevoir comme mes compatriotes au fil des ans, et que je croyais immunisée contre la haine et la mesquinerie. Silvia et moi avions parlé avec Francesco de la tragédie sans fin en Méditerranée, et nous étions fiers de la droiture morale de notre fils.
Je ne peux pas dire quand je me suis endormi. Évidemment, c’est impossible, le moment où l’on s’abandonne varie. Je me souviens que je me suis réveillé au matin. Il faisait encore nuit. J’ai tout de suite su où je me trouvais, et j’ai consulté mon téléphone. Francesco n’avait pas appelé. Silvia avait envoyé un sms. J’ai répondu, je me suis rallongé, la tête posée sur un bras, et me suis rendormi. J’ai été réveillé en sursaut par un pigeon qui s’est posé à mes pieds, très désireux d’attraper les ultimes restes dans le panier. Je l’ai chassé et me suis redressé. Je ne voyais pas le téléphone de Francesco. Lui aussi, il avait dû finir par s’endormir.
Silvia est arrivée peu après le lever du soleil. J’ai été content d’avoir été réveillé par le pigeon. Je me suis dit qu’elle aurait perçu cela comme une démonstration de ma négligence si elle m’avait surpris en train de dormir pendant mon tour de garde. Mais je suis peut-être injuste.
« Tu as besoin de te reposer, a-t-elle dit d’un ton gentil. Rentre, je prends la suite. »
J’ai pris le panier et je me suis dit qu’il ne fallait pas oublier de le désinfecter, comme le pigeon s’était posé dessus. Je l’ai posé devant notre porte, je suis entré et je me suis laissé tomber sur le lit. Les draps propres, le bon matelas et la certitude d’être entouré de murs solides m’ont permis de prendre de la distance.
Dans quelques heures, dans l’après-midi, Francesco serait avec nous dans le salon. Nous parlerions calmement de ce qu’il s’était passé. Silvia et moi lui ferions bon accueil, comme les parents compréhensifs et attentifs que nous étions. Nous assumerions la responsabilité de sa réaction à notre égard. Peut-être irions-nous jusqu’à promettre d’accepter la proposition de la psychologue de commencer une thérapie de couple, juste après les grandes vacances.
La psychologue avait parlé de gestion de la colère et des fausses conclusions. Peut-être pourrions-nous attirer Francesco avec nous ? Puisque je prenais les devants et montrais de la bonne volonté à travailler avec ces lettres et cette abréviation, cela lui serait moins compliqué de faire pareil.
Nous serions au salon, nous nous ferions un câlin à trois avant d’essuyer nos larmes et de faire les derniers bagages avant les grandes vacances. Je descendrais nos valises et nos sacs. Comme d’habitude, je remontrais l’escalier en courant pour vérifier une dernière fois que j’avais bien fermé la serrure et le verrou de la porte.
Même si elle disait que je conduisais comme un Napolitain, Silvia insisterait pour que je prenne le volant. Je serais déjà nerveux avant que nous arrivions sur le périphérique, et elle m’aurait déjà crié dessus avant que nous roulions sur la E80. Je lui faisais toujours remarquer que c’étaient ses compatriotes qui conduisaient comme des cinglés. Peut-être, disait-elle, mais au moins, ils se regardaient, tandis que, moi, je conduisais avec des œillères.
Cependant, même ses protestations sur ma conduite calamiteuse ne gâcheraient pas l’ambiance de réconciliation et d’espoir. Nous prendrions le café au bar, sur une aire d’autoroute, nous verrions le soleil éblouissant sur les carrosseries des voitures et le ciel d’un bleu éclatant. Nous aurions la certitude que la mer est là, quelque part. Nous saurions que nous attendent des journées et des semaines où tout ce que nous aurions à faire, ce serait de nous montrer mutuellement que nous faisions un tout, malgré tout.
Quand je me suis réveillé, je n’avais aucune notion du temps. Le jour s’était-il écoulé sans moi ? Même après toutes ces années où j’ai dormi dans des chambres obscures, derrière les volets clos ou les stores baissés, il m’arrive de me réveiller avec ce soupçon désespérant que la planète a déraillé de sa course dans le ciel.
J’ai regardé ma montre, il était presque dix heures. J’aurais dû être au travail depuis longtemps. Je me suis assis brusquement sur le lit et j’ai cherché dans mon téléphone le numéro de la secrétaire de mon chef. Elle avait l’air soucieuse. On avait été obligé de commencer la réunion de service du lundi sans moi. J’ai dit que mes migraines étaient revenues. Depuis des années, j’avais eu des arrêts maladie à répétition à cause de crises fréquentes. Elles s’étaient estompées avec le temps, et elles avaient totalement disparu l’année précédente. J’ai donc réutilisé la vieille maladie. La secrétaire n’a guère montré de compassion. J’aurais dû appeler avant le début de la réunion.
En me levant, j’ai cru pendant un instant que j’allais trouver un bout de papier sur la table de la cuisine indiquant que Silvia et Francesco étaient partis. Elle était assise sur le canapé du salon, son visage était dans l’ombre. Elle regardait droit devant elle. En m’entendant, elle s’est penchée en avant, la tête entre les mains. Je me suis assis à côté d’elle et je lui ai caressé le dos.
« J’ai tout fait foirer, a-t-elle dit. Tout. Tout.
— Mais que s’est-il passé ? » ai-je demandé.
Elle s’est redressée en gémissant. Un gémissement profond après l’effort des sanglots. Elle ne m’a pas regardé en me parlant, elle fixait un point au loin, entre la cime des pins, devant la fenêtre ouverte. C’est à ce moment-là que j’ai remarqué les égratignures et le sang sur ses bras. J’ai ôté des brindilles de ses cheveux en bataille sans qu’elle y prête attention.
Elle avait attendu une demi-heure après avoir pris ma place sur le banc. Mais, pour finir, il lui avait été impossible de rester assise comme ça, sans rien faire. Elle a regardé sur l’écran de son téléphone, l’appareil de Francesco était réapparu. Il s’était donc réveillé et l’avait allumé. Soudain, la situation lui a paru tellement absurde. Elle restait là de crainte de blesser le prince capricieux. En tant que mère, elle avait le droit et le devoir de savoir où il se trouvait. Il n’était pas acceptable qu’elle s’associe avec lui dans sa révolte infantile. Nous n’étions pas la seule famille au monde à avoir des problèmes. Si tous les enfants dont les parents se disputaient allaient se cacher dans la forêt…
Elle s’était levée pour trouver le chemin que nous avions emprunté la veille. Elle s’est enfoncée dans le bois et elle a vu sur son téléphone qu’elle s’approchait de la position de Francesco. Elle s’est frayé un chemin à travers les broussailles avec la détermination d’une cheffe de meute. Il a dû l’entendre arriver. Elle ne se rendait pas compte qu’elle se griffait aux branches et aux épines, elle pensait uniquement à ne pas perdre le téléphone qui lui montrait le chemin.
Francesco avait installé son campement entre deux pins qui se trouvaient dans une petite clairière cernée de jeunes feuillus, de coudriers et de broussailles. Le sol recouvert d’aiguilles de pins jaunies formait une base stable pour le tapis de sol sous son sac de couchage. Au-dessus, il avait tendu une bâche garnie de corde en l’attachant aux troncs des pins et d’un châtaignier un peu plus en retrait. Cela avait l’air très bien organisé. Un sac plastique était accroché à une branche, avec les restes du repas. Son sac à dos était appuyé contre un pin.
« Mais qu’est-ce qu’il a dit en te voyant ?
— Il n’était pas là, a-t-elle dit en me regardant dans les yeux pour la première fois.
— Mais tu as bien suivi son téléphone.
— Son téléphone était sur le sac de couchage. »
Elle avait regardé autour d’elle avec désespoir. Elle l’avait appelé, elle avait crié son nom, sans obtenir de réponse. Là, dans le campement abandonné par son fils, elle a été incapable de se souvenir par où elle était venue. Elle a cherché à déterminer où était le soleil, mais le feuillage était trop dense. La lumière semblait couler de partout à la fois. Sur le coup, elle a cru que c’était son propre téléphone qui sonnait. Mais c’était celui de Francesco. Elle l’a ramassé sur le sac de couchage et a répondu.
« Allô, vous êtes sur le téléphone de Francesco. C’est sa mère à l’appareil.
— Maman, a dit Francesco d’une voix sérieuse.
— Francesco, où es-tu ?
— Je vous ai dit de me laisser tranquille.
— Mon petit chéri, où es-tu ? D’où appelles-tu ? Comment sais-tu que je suis là ?
— Va-t’en maintenant, a-t-il dit brusquement. Si tu veux me revoir, tu t’en vas maintenant.
— Francesco, arrête ça ! Je n’en peux plus. Je n’en peux plus de te voir traîner dans le coin. Là, tu vas rentrer à la maison.
— Ce n’est pas toi qui décides.
— Bien sûr que si, je te le dis. Je suis ta mère, et tu vas rentrer tout de suite.
— Fuck you ! »
Elle en a eu le souffle coupé.
« Francesco, je t’interdis de me parler comme ça.
— Fuck you, espèce de pute !
— Francesco !
— Tu laisses le téléphone où tu l’as trouvé. »
Le ton de sa voix était plus posé. Elle a fait appel à ce qui lui restait de présence d’esprit pour se maîtriser.
« Francesco, tu dépasses les bornes.
— C’est toi qui dépasses les bornes.
— Si je m’en vais maintenant, tu promets d’appeler ?
— Je ne promets rien.
— Mais Francesco…
— Tu t’en vas maintenant. Tout de suite ! »
La communication a été coupée.
Elle a fait ce qu’il lui a demandé et a reposé le téléphone sur la couchette en duvet.
Elle s’est retournée et a entendu les ailes d’un oiseau battre contre le feuillage en s’envolant. Peut-être s’était-il allié avec les oiseaux, a-t-elle pensé, au comble du désespoir. Tout comme saint François, à qui il devait son prénom. Peut-être que l’oiseau se posait sur son épaule et lui murmurait, dans une langue qu’il était le seul à comprendre, que sa mère avait laissé le téléphone et qu’elle repartait vers le chemin. Ou bien, il était peut-être quelque part dans cette jungle impénétrable, à la suivre d’un regard impitoyable ?
« Peut-être qu’il ne veut plus du tout nous parler, a-t-elle dit.
— Peut-être pas maintenant, ai-je répondu en lui prenant la main. Peut-être a-t-il besoin d’un peu de temps.
— C’est ce que tu disais déjà hier. Il lui faut combien de temps ?
— En tout cas, tu as vu de tes propres yeux qu’il est capable de se débrouiller.
— Tu as l’intention d’accepter qu’il vive indéfiniment à la Villa Ada ?
— Pas indéfiniment. »
Je me suis efforcé de parler avec retenue. Je voulais éviter à tout prix de la provoquer.
« Il a sûrement emprunté un téléphone à quelqu’un, a-t-elle dit.
— Tu vois bien. Il n’est pas dans un désert. Il aura emprunté son téléphone à un joggeur. Il n’est pas hors de portée, si seulement on le laisse seul. Mais j’ai parfaitement conscience que c’est contradictoire.
— Le laisser seul pour ne pas perdre le lien, a-t-elle répété. Carlo, je ne crois pas que ça va être possible pour moi.
— C’est la seule solution pour avancer. Tu ne veux pas non plus que l’on appelle la police.
— Il ne nous le pardonnerait jamais.
— Non. »
Elle s’est remise à pleurer.
« Mais qu’est-ce que je vais faire ? a-t-elle dit en gémissant. J’en tremble rien que d’y penser. »
Cela m’a affecté qu’elle dise « je » et pas « nous ». Je l’ai serrée contre moi pour qu’elle cesse de trembler.
Elle avait pensé à ces romans d’Indiens que je lisais à Francesco quand il était petit, dans lesquels on racontait comment on pouvait s’en sortir en regardant les branches brisées et les traces dans la forêt. Elle avait réussi à retrouver le chemin, mais elle ne se souvenait plus comment elle était rentrée à la maison.
Ce n’était pas la première fois que Francesco nous criait des insultes quand il se sentait stressé, mais il n’avait jamais traité Silvia de pute.
« Je crois que tu devrais essayer de trouver un peu d’apaisement et d’aller chez ta mère à Forte dei Marmi, ai-je dit. Pendant ce temps-là, je vais essayer de faire en sorte qu’il nous parle.
— Tu vas faire comment ?
— Je vais commencer par attendre.
— Attendre », a-t-elle fait en se moquant.
Nous sommes restés sans rien dire. Mon bras a commencé à s’ankyloser, mais je ne voulais pas le retirer, je ne voulais pas rompre l’enchantement d’être si proche d’elle. Comme si notre ancienne complicité n’avait pas été rompue depuis longtemps par des sentiments contradictoires. Déception, dépendance, colère, regret.
« Tu te souviens quand tu lui lisais Robin des Bois ? C’est de ta faute ! »
Il y avait un sous-entendu chaleureux dans sa voix, quelque chose de joueur et de taquin qui, autrefois, avait été un des premiers éléments qui m’avaient attiré chez elle.
« Encore heureux que je ne lui aie pas lu Walden », ai-je répondu.
Elle s’est levée et elle est passée dans la cuisine. Mon intuition m’a dit de regarder dans la bibliothèque. Le classique de Thoreau n’était pas à sa place. C’était peut-être un hasard.
Silvia a fini par accepter ma proposition, à ma grande surprise. Quand je lui avais fait cette suggestion, j’avais pensé qu’elle n’accepterait jamais de quitter la ville tant que Francesco serait à la Villa Ada. Je crois qu’elle a compris qu’elle ne pouvait rien faire. Elle avait essayé d’agir, et son action n’avait fait que resserrer le sac de nœuds davantage.
Elle me fait confiance, me suis-je dit. Cette idée invraisemblable s’est répandue en moi, comme une vague de chaleur. Une heure plus tard, je descendais son sac à la voiture. Elle m’a laissé la serrer dans mes bras.
« Sois prudente au volant, ai-je dit, rien que pour meubler.
— Prends soin de toi », a-t-elle répondu.
Je suis resté sur le trottoir jusqu’à ce qu’elle disparaisse.