Les jours sont c

Jens Christian Grondahl · Chapitre 27 sur 33

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Les jours sont c

Je suis arrivée à Berlin la veille…

Je suis arrivée à Berlin la veille du jour où il devait passer son scanner. Le temps était plus doux qu’au Danemark. Nous sommes allés à nos adresses habituelles à Prenzlauer Berg, bien d’accord pour nous comporter normalement. Il n’avait pas eu de maux de tête depuis une semaine, peut-être que c’était passé tout seul.

Il a parlé de son exposition, le galeriste était quasiment extatique. Il avait déjà vendu la moitié des œuvres et un critique d’art connu était passé deux fois. Cela signifiait qu’un compte-rendu était en préparation. Je me suis moquée de Jóanes et de sa manière si sérieuse de dire le mot « œuvres ». Il m’a regardée d’un air déconcerté.

Nous avons passé le temps dans la salle d’attente de l’hôpital à lire les journaux et à parler de tout, sauf des raisons qui nous amenaient là. J’ai senti que nous avions un accord tacite pour défendre notre volonté d’être des citoyens du monde, inaffectés par cet endroit anonyme et aseptisé.

Quand on l’a appelé, je me suis retrouvée dans une sorte de bulle, pas en verre, mais dans une sorte de masse collante. Les autres patients et les personnes qui les accompagnaient étaient eux aussi dans leur bulle silencieuse et molle. Nous nous voyions à travers notre pellicule étouffante de peur et d’impatience. Il n’y avait pas de solidarité entre nous, pas de communauté, car nous nous sentions précisément exclus de la communauté avec cette perspective de mourir ou de se retrouver abandonnés.

Il lui fallait attendre deux jours avant d’obtenir une réponse. J’ai suggéré que l’on prenne un taxi. Il a dit que le métro était plus rapide. Il a posé le bras sur mes épaules et a incliné la tête contre la mienne pendant que la rame filait devant les immeubles, les chantiers et un terrain vague envahi par les arbres.

« Presque tout est comme il en a toujours été, a-t-il déclaré quand nous sommes entrés dans le tunnel. Même si je suis malade, tout le reste sera comme d’habitude. Promets-moi que ça va continuer comme ça le plus longtemps possible. »

Nous nous sommes couchés tôt, il s’est endormi rapidement. Je suis restée éveillée longtemps, puis je me suis dégagée et extraite de la mezzanine. L’air était frais, mais ça m’a fait du bien d’avoir froid, car le froid m’a aidée à me concentrer. Le reflet de la lumière de la cour tombait doucement sur la table et les sièges. Sans même y penser, je suis tombée à genoux. Le plancher était dur, les miettes de pain piquantes se sont enfoncées dans la peau de mes genoux.

J’ai baissé la tête, j’ai joint les mains devant ma poitrine. J’ai murmuré afin de ne pas réveiller Jóanes. Notre Père qui es aux cieux, ne le laisse pas mourir, que Ton règne vienne. Laisse-moi le garder, que Ta volonté soit faite, j’ai été tellement seule. Pardonne-nous nos offenses. J’ai entendu les barreaux de l’échelle grincer sous son poids. Je l’aime comme je n’ai jamais aimé personne, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. Ne le laisse pas mourir, mais délivre-nous du mal. J’ai entendu ses pas sur le plancher.

« Si tu dois prier pour moi, fais-le ailleurs. »

Je ne me suis pas retournée. J’ai fermé les yeux, toujours à genoux. Quelques secondes plus tard, j’ai entendu l’échelle grincer quand il est monté, puis le silence.

Quand je me suis réveillée au matin, il était dans la cuisine. Il n’a rien dit quand je suis descendue. Je n’ai pas pu dire si c’était la fatigue ou le sentiment d’avoir reçu un coup qui m’a coupé le souffle. Nous avons pris un brunch dans un restaurant où nous étions déjà venus pendant l’été. Il avait beaucoup d’appétit, il l’a dévoré. Je lui ai demandé s’il avait encore mal à la tête. Il a haussé les épaules. Peut-être que cela avait été une fausse alerte. Je lui ai dit que j’aimerais bien rencontrer sa sœur.

« Tu la verras. D’une façon ou d’une autre. » Il a évité mon regard.

Il a passé l’après-midi à dessiner. J’ai essayé de me concentrer sur un livre. Il avait un rendez-vous le lendemain aux consultations de l’hôpital.

Nous n’avons rien dit pendant le trajet. Je ne me souvenais pas depuis quand le monde qui m’environnait m’apparaissait de manière aussi nette. Les graffitis sur les rames du métro et les murs. Le panneau publicitaire sur une auberge au coin d’un immeuble anonyme. Un junker à la mâchoire proéminente sur ce panneau, avec des chaînes sur les épaules et qui tendait devant lui une énorme chope de bière, le tout vu dans une perspective déformée.

On nous a appelés presque tout de suite. J’aurais préféré avoir un peu plus de temps dans la salle d’attente. J’ai pris la main de Jóanes, il l’a retirée. On nous a fait entrer dans un petit bureau sans fenêtre. Un médecin aux lunettes sans monture nous a serré la main et nous a dit de nous asseoir. Il a ouvert le dossier devant lui, a parcouru plusieurs documents, puis il a refermé le tout. C’est comme à retardement que j’ai compris ce qu’il disait.

Jóanes avait un méningiome du cervelet. Le médecin a répété le terme médical. Une tumeur bénigne au cervelet, mais assez grosse malgré tout pour causer des problèmes sur la durée. Il n’y avait pas de quoi s’inquiéter. Il était situé à l’extérieur du cerveau, l’opération serait relativement simple. On pourrait peut-être le traiter par radiothérapie.

J’ai fermé les yeux et j’ai remercié Dieu. Ensuite, je me souviens du corps chaud de Jóanes, une bouteille de champagne à côté du lit et une fatigue profonde, comme après un effort physique. Nous avons dormi tout l’après-midi. Au réveil, le ciel était jaune et la lumière dans la cour crasseuse semblait bleue. Il a dit qu’il était invité au vernissage d’un ami. J’avais cru que nous irions dîner ensemble pour fêter l’acquittement.

Il y avait déjà beaucoup de monde dans la galerie haute de plafond et l’on ne pouvait presque pas voir les tableaux. Des couleurs vives, des têtes de BD, des icônes de dangers et d’idéologies mortes. Le tout était couvert d’exclamations ironiques en anglais écrites avec des caractères issus de la pub. Jóanes m’a présentée à l’artiste, un gros Américain à la barbe de hipster. Il avait les cheveux mi-longs sous sa casquette de base-ball.

L’Américain a soudain affiché une mine grave, comme s’il se rappelait quelque chose. Il a demandé à Jóanes s’il avait eu une réponse. Jóanes a écarté les bras en rigolant. Il allait bien, grâce à moi ! Il a posé un bras sur mes hanches tout en expliquant à son ami qu’il m’avait trouvée en pleine nuit, à genoux, les mains jointes. L’Américain m’a regardée d’un air madré. Jóanes a ajouté que c’était quand même malin d’avoir une copine pasteure.

Je ne voulais pas me dégager du bras de Jóanes et ainsi lui faire sentir quelque chose. En outre, le vertige du matin était revenu, encore plus violent. Je me suis dit que c’était sûrement le vin blanc. Je n’avais pas mangé. J’avais l’impression d’être sous l’eau, et je me suis excusée en disant que j’avais soif. Je me suis approchée de la table où l’on servait à boire.

Après avoir eu un verre d’eau, je me suis retournée et je n’ai vu Jóanes nulle part. L’Américain était en train de parler à une fille qui avait une frange courte et du rouge à lèvres coquelicot. Elle m’a jeté un coup d’œil à travers la foule pendant qu’il inclinait la tête vers elle. Lui s’est à moitié agenouillé tout en secouant ses mains jointes devant lui. Elle a éclaté de rire et s’est empressée de me tourner le dos quand elle a vu que je les observais.

Je n’ai rien dit. Nous avions quitté la galerie et remontions la rue sombre. Il m’a demandé ce qui n’allait pas. Je lui ai demandé en retour ce qui pourrait bien ne pas aller. C’était nouveau de marcher ainsi dans un silence gêné. Il y avait des trous importants dans le revêtement du trottoir. C’était encore une rue de Berlin-Est, l’avenir n’était pas encore arrivé jusqu’ici. J’ai failli trébucher, il a réussi à me retenir par le bras, je me suis dégagée.

Nous sommes arrivés dans une grande rue fréquentée sans rien nous dire. J’ai senti qu’il était sur ses gardes, mais peut-être était-ce moi qui surinterprétais notre silence. Alors que nous étions à côté du flot de voitures et attendions un taxi libre, je me suis dit qu’il fallait que je le supporte.

Il avait peut-être voulu tenir la situation à distance, sa peur, son soulagement. Ce n’était sans doute que l’expression autant de sa perplexité que des traumatismes de son enfance puritaine. Une fois sur la banquette arrière du taxi, j’ai posé la tête sur son épaule. J’ai contemplé les vitrines éclairées des magasins et des restaurants de döner. Je devais rentrer tôt le lendemain. Il n’était pas condamné à mort, je ne pouvais pas me permettre de rester.

Quelques semaines plus tard, il est venu chez moi. Mes doutes se sont dissipés quand il est descendu de la voiture avec un grand sourire, comme si c’était en soi une prouesse d’avoir trouvé le chemin de ma petite route de campagne. Cette fois-ci, notre vie commune semblait ouverte. Il a même parlé de passer Noël ensemble. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui demander s’il fêtait vraiment Noël. Nous sommes allés dans la forêt, il a inspiré profondément par le nez. Il était là, présent. La peur n’était pas là.

Le buste de moi avait trouvé sa place sur une table à côté du poêle à bois. La première fois qu’il l’a revu, il a caressé une des joues. Un jour, il est revenu de l’atelier au bout d’une heure. Il s’est plaint d’un mal de tête et il est allé se coucher. Alors que je ratissais des feuilles mortes, j’ai pensé à la tumeur qui exerçait une pression entre le crâne et le cerveau. On allait lui ouvrir le crâne, la retirer et refermer. Les maux de tête seraient un souvenir indolore. J’ai rangé le râteau dans l’abri, pris un rouleau de sacs en plastique et je me suis mise à les remplir de feuilles. Je me suis rendu compte que j’avais confondu sa peur de mourir avec ma peur de le perdre.

Nous n’avons jamais parlé de ce qui s’était passé au vernissage de son ami. Mon pardon bloquait, si c’est le bon mot. Pendant longtemps, j’ai pensé que c’était exagéré de dire ça. J’ai cherché à me convaincre que ce serait me prendre trop au sérieux que de me sentir trahie. Il avait fait un pas de côté et, ce faisant, c’était moi qu’il avait écrasée. Mais n’était-il pas infiniment plus important qu’il se rétablisse ?

Mais après avoir joué avec cette pensée, quoi que l’on puisse en dire, l’idée même de la remettre sur le tapis m’a paru déplacée et mesquine. Comme si j’éprouvais de la rancœur, alors que ce n’était pas du tout ça. En revanche, je n’ai pas pu m’empêcher de penser que j’avais réussi à lui pardonner avant même qu’il ne me le demande. Je n’étais même pas certaine qu’il sache qu’il m’avait blessée.

Un soir, nous étions assis devant le poêle ouvert. Il avait trouvé une bouteille de whisky dans le placard de la cuisine. J’avais oublié qu’elle était là. Nous avons bu au goulot tout en contemplant les flammes. C’est peut-être le feu qui l’a fait penser à une excursion qu’il avait effectuée avec son père dans les montagnes, quand il avait sept ou huit ans. Ils avaient monté la tente près d’une cascade, le père avait ramassé du bois et allumé un feu. Ils avaient parlé dans la nuit claire tandis que le père sculptait une branche. C’était la première fois qu’ils faisaient tous les deux quelque chose qui n’était pas utile.

« Il jouait avec son poignard, a dit Jóanes. Et soudain, il m’a dit avec un petit sourire en coin que, là, nous étions comme Abraham et Isaac. Il a dû voir à ma tête qu’il avait fait une bêtise, et ça n’a rien changé quand il a remis le poignard dans son fourreau en essayant de me faire la bise. »

Des années avant que je le rencontre, Jóanes était rentré chez lui, en visite. Il était attendu, mais il n’avait pas indiqué l’heure précise de son arrivée. Son père était désormais veuf, sa sœur habitait à côté et allait le voir tous les jours. En descendant du bus, la première chose que Jóanes a faite a été de se rendre chez elle, mais il n’y avait personne à la maison.

Il a fait le tour du village. Il n’y avait personne. Personne ne savait qu’il était rentré. Il a remonté le chemin jusqu’à la maison de son enfance, comme toujours, la porte n’était pas fermée à clef. Son père était en train de regarder la télé. Comme d’habitude, cela a été tendu entre eux, et silencieux. Jóanes a fait le café. Ils étaient assis à la table de la salle à manger. Soudain, son père est tombé en avant.

« Il était là, la joue contre la toile cirée, et il me regardait, le regard perdu. »

Jóanes s’est levé, mais il est resté debout jusqu’à ce que ce soit fini. Il a laissé son père, là, il a rapporté les tasses dans la cuisine, il les a lavées et rangées. Il a pensé à jeter le filtre à café.

« Je suis content que ce n’était pas ma sœur qui était avec lui quand c’est arrivé, a-t-il dit. Elle, elle aurait appelé de l’aide. »

Il a attendu que le corps de son père soit froid avant de téléphoner. Il a raconté aux gars de l’ambulance qu’il avait trouvé son père comme ça. Les jours suivants, il n’a pas cessé de se demander si quelqu’un ne l’avait pas vu traverser le village, et si quelqu’un n’allait pas comparer l’heure de l’arrivée de l’ambulance avec celle du bus venant de Tórshavn. Il y avait trois bus par jour, mais personne n’a questionné ses explications.

Je l’ai longuement serré dans mes bras, jusqu’au moment où j’ai senti qu’il était tout tendu et crispé, et qu’il attendait que je le lâche.

« Tu ne comprends pas, a-t-il marmonné. Tu n’as pas à me pardonner à sa place, ni au nom de Dieu, ni de personne. Votre pardon ne m’intéresse pas. »

Il s’est levé et il est sorti. Je suis restée assise et j’ai attendu un quart d’heure, puis je suis allée me coucher. Il m’a réveillée en s’allongeant à côté de moi. Il respirait fort dans mon cou en m’enlevant ma culotte. Je n’étais pas prête, ça m’a fait mal. Je me suis dit qu’il me baisait pour me chasser de sa vie.