Les jours sont c
Le téléphone de Francesco est resté éteint…
Le téléphone de Francesco est resté éteint tout l’après-midi mais il est réapparu, peu avant cinq heures. J’ai attendu un peu pour ne pas donner l’impression d’être aux abois, et j’ai envoyé un sms :
Cher Francesco,
Maman est partie chez ta grand-mère.
On peut parler ?
J’aimerais bien te voir.
Bisous, Papa
J’avais envisagé de finir avec « Ton Père », mais je me suis dit que cela aurait l’air pathétique et suffisant. La réponse est tombée un peu moins d’une demi-heure plus tard :
OK. Retrouve-moi à 18 h,
Via di S. Filippo Martire.
Suis le mur après le monument,
jusqu’à un trou. Attends là.
Que voulait-il dire par « un trou » ? Je n’étais jamais allé dans la Via di San Filippo Martire. J’ai longé le côté ouest de la Villa Ada, où un mur imposant délimite le parc. Le soleil de l’après-midi faisait ressortir nettement les irrégularités des pierres. Des propriétés chics, on avait vue sur le bois dense. C’était comme d’être en banlieue. Je suis arrivé au monument de Mafalda de Savoie, un relief religieux, niché dans le mur. Devant, un buste de la princesse qui est morte à Buchenwald.
J’ai continué. Au rez-de-chaussée d’une propriété, la porte du garage était ouverte, révélant un petit atelier. On entendait de la musique, mais il n’y avait personne. Un peu plus loin, en biais des garages, j’ai vu un grand trou vertical pratiqué dans le mur, par où on pouvait passer. C’était très sombre de l’autre côté. Un bout de tissu pendouillait du bord du trou. On aurait dit un foulard que quelqu’un aurait perdu dans la rue, et qu’une autre personne aurait ramassé et accroché pour que son propriétaire le retrouve plus facilement.
J’avais veillé à arriver en avance. Les minutes filaient vite. Il n’y avait toujours personne dans l’atelier et la musique résonnait encore, des vieux morceaux des années quatre-vingt. Visiblement, j’étais le seul à les entendre. À six heures pile, mon portable a sonné. J’ai bataillé sur l’écran qui, au début, refusait d’enregistrer mes gestes. C’était sûrement les nerfs.
« Tu es là ? a demandé Francesco.
— Je suis là.
— Tu vois le foulard accroché dans le trou ?
— Oui, je le vois.
— Attache-le sur tes yeux.
— C’est vraiment nécessaire ?
— Fais ce que je te dis. »
Il a coupé la communication avant que je ne puisse répondre. Il avait prononcé la dernière phrase d’un ton calme, avec cette patience éprouvée qui, dans le jargon d’une famille, exprime une forme indirecte de douceur. Combien de fois n’avions-nous pas dit la même chose à Francesco ? Fais ce qu’on te dit.
J’ai hésité un instant, craignant que le propriétaire de l’atelier ne surgisse pendant que j’étais en train de me bander les yeux avec le foulard. J’ai fait comme il me l’avait demandé. J’ai entendu un bruit assourdi à côté de moi, et j’ai senti que l’on me prenait doucement par le bras gauche.
« Suis-moi, a dit Francesco. Attention à ta tête, baisse-toi encore un peu. Lève la jambe, oui, comme ça. Et l’autre. »
Il s’est montré plein d’égards. L’instant suivant, j’étais de l’autre côté du mur. L’air était plus frais et plus humide sous les arbres. Le chemin était facile. Francesco m’a guidé. Je n’ai pas osé parler de crainte qu’il s’enfuie. Je ne devais pas gâcher cette chance. Il ne fallait surtout pas qu’il croie que je venais pour lui faire des reproches, parce qu’il était parti, ou parce qu’il avait traité sa mère du pire nom possible.
« On va quitter le chemin, a-t-il dit au bout d’un moment. Lève bien les pieds quand tu marches. »
J’ai levé les pieds. Des feuilles fanées et des branches sèches ont craqué sous mes semelles. Même si je me doutais qu’il faisait tout son possible pour écarter les obstacles devant moi, il arrivait parfois qu’une branche me fouette le visage. Nous avancions tantôt dans une direction, tantôt dans une autre, que ce soit pour contourner des obstacles, ou pour m’égarer, afin que je sois incapable de reconstituer mon chemin plus tard. Il a vu trop de films, me suis-je dit.
Il s’est arrêté soudain et m’a ôté le bandeau. Il faisait sombre au milieu des arbres. La première chose que j’ai notée, c’est que le camp ne ressemblait pas à ce que Silvia avait décrit. Il n’y avait pas deux grands pins ni de châtaignier, il n’y avait pas de bâche tendue pour former un auvent provisoire. À la place, le sol était recouvert de grandes bâches en plastique. Le sac à dos de Francesco et le sac de couchage roulé étaient posés dessus, avec deux caisses en plastique vertes que Silvia n’avait pas mentionnées.
Il en a redressé une sur le côté.
« Assieds-toi », a-t-il dit.
Je me suis assis. Il ressemblait déjà à une personne qui vit à la dure, dans la rue. Ses vêtements étaient sales, des bardanes s’étaient coincées dans ses cheveux mi-longs.
« Il y a quelqu’un qu’il faut que tu rencontres. »
Il a regardé au-dessus de ma tête et a fait un signe. J’ai sursauté en entendant un craquement derrière mon dos. Je me suis retourné. Un jeune Africain s’est placé à côté de moi. Il souriait. Il était grand, mince, et portait un survêtement bleu et orange.
« C’est Ahmed, a dit Francesco. Ahmed, c’est mon père. »
Le jeune homme m’a tendu la main. Quelque chose a cloché dans notre poignée de main, car je n’étais pas préparé à ce qu’elle soit répétée, et à ce qu’il faille aussi se serrer le pouce.
« C’est comme ça qu’ils font, a expliqué Francesco. T’inquiète, il est pas pédé. T’es pas pédé, hein ? » a-t-il demandé à Ahmed.
Ahmed a rigolé. Je n’étais pas certain qu’il comprenne tout ce que lui disait Francesco. La voix de mon fils était tranchante, avec une dureté nouvelle, et j’ai eu du mal à admettre que je trouvais cela désagréable.
« C’est son téléphone que j’ai utilisé quand maman a déboulé hier.
— OK.
— Ahmed me protège. Cela fait plus d’un an qu’il vit dans la rue. Tu comprends bien ce qui se passera si tu essaies de m’emmener par la force ?
— Francesco, tu ne crois tout de même pas que je pourrais avoir l’idée de… »
Pendant qu’il me guidait dans les broussailles, je m’étais demandé si j’aurais eu assez de forces pour lui faire une clef de bras. Il ne m’aurait peut-être jamais pardonné. Ou peut-être aurait-il fini par me pardonner, un jour. Mais c’était hors de question, c’était ma responsabilité en tant que père.
« Moi, je n’ai pas besoin de dormir dehors, a-t-il déclaré. J’ai le choix. Ahmed n’a pas le choix. C’est ça le problème.
— Je crois que je ne suis pas venu ici pour parler de politique migratoire, ai-je dit doucement.
— C’est toi qui décides de quoi on va parler ? »
Je l’avais déjà vu se montrer rebelle ou provocateur, mais il y avait chez lui une détermination nouvelle. Était-ce parce qu’il avait dormi à la belle étoile ? S’était-il déjà endurci au bout d’une journée ? Pendant que nous parlions, Ahmed s’était assis sur l’autre caisse en plastique, il nous écoutait. Francesco s’est tourné vers lui.
« Ahmed, tu veux bien parler un peu de toi à mon père ? »
Ahmed a arboré un sourire obligeant et s’est mis à raconter sa vie. Ils avaient dû se préparer avant que j’entende son histoire. On aurait dit un documentaire à la télé, où l’interviewer a déjà répété les questions posées avec les participants.
Ahmed venait du Mali. Il avait fui parce que des hommes d’un autre village avaient essayé de le tuer. Il n’a pas expliqué pourquoi, et je n’ai pas voulu l’interrompre. Il était allé d’un endroit à un autre, en bus, il avait passé la frontière avec l’Algérie, puis il était allé en Libye. Ils étaient une poignée d’hommes jeunes à avoir traversé le Sahara, en stop. Ils étaient restés à l’arrière des camions, avec les chargements, dans la chaleur torride, dormant la nuit dans les oasis. Arrivés à Tripoli, ils avaient travaillé comme journaliers jusqu’au moment où ils avaient été arrêtés par une milice. Il y avait plus de cent hommes dans la même pièce. Ils se battaient pour boire l’eau du réservoir des toilettes. Plusieurs avaient été torturés, certains étaient morts.
Pour finir, le parent d’un de ses camarades avait acheté leur liberté. Ils avaient à nouveau travaillé comme journaliers, en attendant de trouver un bateau. Ils étaient bien trop nombreux à bord de l’embarcation sans protection, et aucun d’eux ne savait naviguer. Le passeur leur avait donné un téléphone par satellite et le numéro des garde-côtes italiens. Ils ont découvert que le bateau, qui a rapidement commencé à prendre l’eau, avait juste assez d’essence pour les amener dans les eaux internationales. Ils ont dérivé en mer pendant un jour et demi avant d’être secourus et conduits à Lampedusa.
Dès l’arrivée au camp de transit sur la petite île, on a donné à Ahmed un document qu’il devait signer. Il faisait nuit, et il était sur le point de s’évanouir d’épuisement. Il ne savait pas ce qu’il signait. De toute façon, au début, il n’a rien compris à ce qui se passait autour de lui. Au bout de deux semaines à Lampedusa, on les a conduits en Sicile. On a dit à Ahmed et à ses camarades qu’ils devaient quitter l’Italie d’ici une semaine, car ils avaient indiqué par écrit qu’ils étaient venus pour chercher du travail, et non parce qu’ils étaient des réfugiés.
Il était difficile de suivre ce qu’il disait dans son mélange de français et de bribes d’italien. J’avais lu des articles sur le travail au noir que les migrants illégaux trouvaient en Sicile. Ahmed et ses camarades avaient commencé à travailler chez un producteur de tomates. Puis ils avaient été dispersés, et il s’était débrouillé seul pour venir à Rome. Il a raconté tout cela avec un grand sourire, comme s’il racontait l’histoire de quelqu’un d’autre. Mais qu’est-ce qu’il est jeune, me suis-je dit. Il n’avait que sa jeunesse. Chez lui, elle ressemblait à une ressource indomptable et inépuisable.
« Maintenant, il habite ici, a dit Francesco.
— Comment ça ?
— Ici, à la Villa Ada. Ici, la police ne l’embête pas.
— Mais en tant que migrant clandestin, il n’a aucun avenir en Italie, ai-je objecté.
— Clandestino, a répété Ahmed, en acquiesçant avec un grand sourire.
— Vous voulez faire quoi ? a demandé Francesco. La police a le temps d’arrêter le moindre Africain sans papier ? »
Il parlait à la deuxième personne du pluriel. Son jeune idéalisme était un point de vue de privilégié, sans responsabilité.
« Mais Francesco, nous n’avons pas la place pour toute l’Afrique.
— Et si le monde était en train de changer ? Et si vous ne l’aviez pas encore compris ? »
Ahmed nous regardait attentivement, l’un et l’autre, en suivant notre discussion. Je bouillais, parce que j’étais obligé de refréner mon agacement d’être traité comme un représentant des adultes. Comme si nous formions un bloc hostile et réactionnaire.
« Bien sûr que le monde change.
— Le pape a dit que le temps est supérieur à l’espace. »
Il y avait quelque chose d’insupportable dans le ton sentencieux de mon fils.
« Et qu’est-ce que le pape veut dire par là ?
— Il est allé à Lampedusa.
— Et il s’est fait photographier avec les gentils petits enfants africains. Je suis au courant.
— Mais pourquoi tu parles comme ça ?
— C’est toi qui m’as posé une question.
— Et tu ne comprends pas ? Si le temps est supérieur à l’espace, alors tout est histoire. Et si tout est histoire, tout peut également changer.
— Oui, oui, Francesco. »
Il m’étonnait. J’avais l’habitude qu’il puisse se montrer philosophe, mais c’était nouveau pour moi de me sentir largué.
« Ce n’est pas parce que nous sommes là depuis longtemps que ceux qui viennent maintenant n’ont pas le droit d’être là, eux aussi. Et peut-être en ont-ils plus le droit que nous, parce qu’ils sont pauvres.
— Moi aussi, j’ai été à gauche.
— Il ne s’agit pas de socialisme, a-t-il poursuivi. Virgile l’avait déjà compris. »
Il s’est penché et a sorti un livre relié de son sac à dos. Il ne venait pas de ma bibliothèque. Je me suis demandé si mon exemplaire de Walden se trouvait aussi dans le sac.
« Il vient d’où ?
— Je l’ai emprunté à un ami. Comme tu es allé à l’école au Danemark, tu ne connais pas Virgile. Mais écoute un peu ce qu’il écrit dans Les Bucoliques. »
Ce n’était pas la première fois que Francesco me coinçait avec ses classiques.
« C’est tout à fait politique, pour une pastorale, a-t-il déclaré de son ton aussi sentencieux que précédemment. Virgile fait référence au fait que ses compatriotes ont été expropriés de leurs terres sous l’empire. Elles ont été données aux soldats qui rentraient.
— OK. »
Il a lu la strophe que j’ai mise en exergue de ce récit, où une des voix se plaint qu’un autre a pris sa terre. Ahmed a fait oui de la tête, avec un large sourire.
« OK, ai-je répété quand Francesco a levé les yeux du livre. On dirait presque un discours de droite. Semé pour un barbare.
— Exactement, a-t-il dit en riant. Les Africains sont des soldats qui luttent pour une vie meilleure. Ils méritent notre terre. Le pape est le seul à l’avoir compris. S’il le pouvait, il ferait comme l’empereur, et il donnerait une partie de nos terres aux migrants !
— Quelles conneries ! me suis-je exclamé.
— Mais écoute un peu comme l’étranger est intelligent. »
Francesco a relevé le livre, et il a lu. J’ai été surpris par son assurance, et par la mélodie qu’il a mise dans sa diction du poème.
Reste encor cette nuit. Dors là tout près de moi
Sur ce feuillage frais. Nous aurons de bons fruits,
Fromage en abondance et de tendres châtaignes.
Vois : au lointain déjà les toits des fermes fument
Et les ombres des monts grandissent jusqu’à nous.
Ahmed souriait. C’était à lui que s’adressaient les vers de Virgile. La bienveillance de l’envahisseur à l’égard de l’envahi. C’était tellement exagéré que j’ai eu envie de me lever et de retrouver mon chemin jusqu’au trou dans le mur qui entourait la Villa Ada.
J’ai observé le livre à la reliure en toile que mon fils tenait dans ses mains. Qui le lui avait prêté ? Qui était cet ami auquel il avait fait allusion ? Cet ami devait être adulte. Il n’y avait pas beaucoup de garçons de quinze ans qui avaient les classiques dans leur chambre. Mais un adulte aurait-il eu l’idée de semer autant de sornettes dans l’esprit d’un adolescent ?
« C’est beau, ai-je dit. Mais, dis-moi, Francesco, est-ce que nous pourrions parler un peu de nous ? »
Il m’a scruté d’un regard vide.
« Oui, de l’avenir, ai-je hasardé. De nos grandes vacances. »
J’ai bien entendu moi-même à quel point ça sonnait creux. Ici, dans son campement, au milieu du bois, ça sonnait creux. Ailleurs, cela aurait été naturel.
« Tu n’as vraiment pas compris, a-t-il dit. Nous sommes en train de parler de quelque chose d’important. Tu es tout de même bien d’accord avec moi que les migrants, c’est plus important que nos grandes vacances ?
— Qu’est-ce que je vais dire à ta mère ? »
Son regard s’est posé sur moi un instant.
« Dis-lui bonjour de ma part, et que je vais bien. »
Il s’est levé. Ahmed m’a poliment tendu la main pour me dire au revoir. Cette fois-ci, j’ai réussi à lui serrer la main à la manière africaine. En marchant, je ne suis pas parvenu à deviner comment ça s’était passé. Au moins, je n’ai pas eu de bandeau sur les yeux. Francesco avait eu sur son visage la même expression d’exaltation et d’enthousiasme qu’à l’époque où nous parlions de Marco Polo et de Fridtjof Nansen.
J’ai été surpris qu’il ne faille pas plus de temps pour descendre au mur le long de la Via di San Filippo Martire. Nous nous sommes arrêtés devant le trou, embarrassés, pendant un instant. Je l’ai serré dans mes bras. Il m’a laissé faire.
« Francesco », ai-je murmuré en le serrant une fois de plus.
Nous sommes restés un instant à nous dévisager. Je ne me souvenais plus quand nous étions restés ainsi, tellement sérieux.
« Je crois que tu dois des excuses à ta mère, ai-je dit.
— Je le sais bien. »
Peu après, j’étais de l’autre côté du mur. À la porte de l’atelier ouvert, un homme était en train de réparer un scooter. Il n’a pas semblé me voir. J’ai hésité un peu avant de continuer en direction de la Piazza Ungheria.
Silvia a appelé plusieurs fois avant que je ne rentre à la maison. Je n’ai pas répondu. Je ne savais pas quoi lui dire. Une fois dans l’appartement, je me suis assis à la table de la salle à manger et j’ai contemplé la cime des pins dans la rue. Il y avait peu de circulation. La nuit était tombée quand elle a rappelé.
« Où es-tu ? a-t-elle demandé.
— Je viens de rentrer.
— Où est Francesco ? Je peux lui parler ?
— Il est encore à la Villa Ada.
— Il est où ?
— Tu as très bien entendu ce que j’ai dit.
— Tu ne l’as pas ramené à la maison ? Dis donc, mais tu es quoi, comme père ?
— Silvia, je ne veux pas me disputer.
— Mais t’es un pauvre type ou quoi ? Pendant encore combien de temps ce sale môme va nous mener par le bout du nez ?
— Ça va prendre du temps. Je suis en train de le raisonner. Tu vas devoir me faire confiance.
— Je compte le voir ici demain soir.
— Silvia, je vais raccrocher.
— Tu as entendu ce que je t’ai dit ? »
J’ai coupé la communication. Ce n’est pas une chose que je fais habituellement. Elle avait beaucoup à me reprocher, mais j’étais toujours là, même quand elle réagissait très vivement. C’était peut-être le Danois en moi, l’homme de devoir. En revanche, je n’avais pas l’habitude de mentir. J’ai repensé à ma discussion avec Francesco. Je n’avais aucunement été en mesure de le raisonner. Au contraire, je lui avais à peine résisté.
Le téléphone a sonné à nouveau alors que j’allais me coucher, cette fois-ci, c’était Letizia.
« Ta femme est complètement hors d’elle », a-t-elle dit doucement de sa voix fragile et un peu rauque.
Elle aimait bien parler de sa fille en ces termes. Elle parlait sûrement tout bas pour que Silvia ne l’entende pas. La maison de vacances n’était pas très grande. Je lui ai raconté ma rencontre avec Francesco et Ahmed.
« Vous pouvez être fier du gamin. Il tient de son arrière-grand-père. »
Le père de Letizia avait été partisan pendant la Guerre. Avec ses camarades, il s’était caché dans les montagnes entre Florence et Arezzo. Ensuite, il avait été responsable d’une section locale du Parti communiste.
« Je ne vois pas ce que la Résistance a à voir avec la question des migrants, ai-je commencé.
— Il s’agit de combattre le fascisme chaque fois qu’il montre sa sale gueule ! »
Letizia avait haussé le ton, là-bas, à Forte dei Marmi.
« Il est peut-être un peu jeune, ai-je objecté.
— Il est assez grand pour connaître la différence entre ce qui est juste et l’injustice. C’est vous qui êtes aveugles. Tout vous a été servi sur un plateau. Vous n’avez jamais compris que c’est la même maladie. Hier, comme aujourd’hui ! »
Elle a crié cette dernière phrase et sa voix s’est cassée. Je la voyais très bien. À cette heure-là, elle s’était déjà brossé les cheveux, et elle les avait tressés. Contrairement à de nombreuses femmes de son âge, Letizia avait gardé ses cheveux longs. Il y avait un décalage entre ses slogans et l’atmosphère assoupie de la ville de vacances, avec les rangées de parasols alignés au cordeau sur la plage, et les lumières des cafés du front de mer. Les bavardages insouciants de la classe moyenne qui flânait.
« C’est bien pour lui que tu sois là, a-t-elle repris d’un ton plus posé.
— Je ne sais pas trop, ai-je répondu.
— Courage. Bonne nuit ! »
Avant de m’endormir, je me suis souvenu d’écrire un mail à la secrétaire de mon chef. Je me suis accroché à cette histoire de migraine qui était revenue, et j’ai été obligé de broder un peu plus. J’ai dit que j’avais passé la journée au lit. Je voulais la préparer au fait que je ne viendrais sans doute pas travailler pendant plusieurs jours.
Pling, a fait le téléphone.
La matinée était déjà bien avancée. J’ai contemplé le reflet du soleil derrière les volets clos. C’était étrange de dormir aussi longtemps un jour de semaine.
Je n’avais pas non plus l’habitude de me réveiller sans Silvia à mes côtés. J’aimais regarder sa silhouette, dos tourné, alors qu’elle dormait encore. Le tourbillon de cheveux dans le creux entre le cou et les épaules. Malgré nos différends et tous ces mots chargés d’épines, j’avais toujours de l’affection pour elle. Je n’avais plus l’impression que c’était réciproque. Sa déception s’était cristallisée et, pour finir, son désir s’était éteint. Le mien n’en était devenu que plus découragé et pudique. Un peu comme les enchantements de la petite enfance.
Cela faisait un moment que Francesco avait commencé à regarder les filles et à les classer mentalement selon qu’il les trouvait plus ou moins séduisantes. J’ai lu son message :
Va sur YouTube
Cherche : BucolicaColoniaAperta
Je ne suis pas sur les réseaux sociaux. Comme d’autres personnes de ma génération, je me suis réveillé pour trouver une réalité changée et augmentée, mais contrairement à la plupart des gens de mon âge, je n’ai pas pensé à l’embrasser. Malgré mon manque de sens pratique et ma distraction, je note tous les jours que je suis enraciné dans la littéralité du monde physique. Je ne peux m’empêcher de voir Internet comme un spectacle effrayant. Tel un Spiderman vieillissant et endormi, je tâtonne en chancelant sur les mailles de l’énorme toile.
La vidéo sur YouTube avait l’air très professionnelle, même si elle avait vraisemblablement été tournée avec un téléphone identique au mien. Francesco se tenait devant une banderole qui disait en grosses lettres :
NOTRE BLÉ POUR LES BARBARES
Je me suis dit que c’était sûrement Ahmed qui avait filmé, jusqu’au moment où le nouvel ami de Francesco est apparu à l’image pour se placer derrière lui. Francesco lisait un texte à haute voix. Qui l’avait filmé ? Bien vite, la réponse a été superflue. Pendant qu’il faisait son discours, un deuxième, un troisième, un quatrième jeune Africain sont apparus, jusqu’au moment où mon fils a été entouré de visages noirs et graves.
Ils avaient dû répéter, car chaque participant semblait savoir précisément où il devait se mettre, et ils étaient placés selon leur taille, les plus grands derrière. Cela ne m’a pas surpris que mon fils soit capable de prononcer un discours bien articulé. Je n’ai pas été davantage étonné que, avec ses abstractions mal digérées et ses raccourcis, il vise plus que ce qu’un garçon de quinze ans est capable de comprendre. Cependant, j’ai senti un je-ne-sais-quoi d’étranger dans ses phrases, comme s’il les avait copiées.
Mais ce n’était qu’une légère imperfection. L’impression générale était presque stupéfiante. Avec des effets oratoires et des silences optimaux, regardant intensément la caméra, Francesco annonçait la fondation de la colonie libre Bucolica dans la Villa Ada. Tous les migrants clandestins et tous ceux qui voulaient se solidariser avec eux étaient les bienvenus. Les autorités italiennes se voyaient interdire l’accès sans l’accord préalable du conseil de la colonie, qui était constitué de ses habitants. Toutes les questions seraient décidées par un vote direct.
J’ai trouvé particulièrement raffinée l’astuce choisie par Francesco, ou par l’auteur du discours, en choisissant le mot « colonie ». Dans l’Empire romain, la colonie était l’unité administrative la plus élevée. Les habitants d’une colonie étaient les égaux des Romains.
À la fin de la vidéo, Francesco a répété le slogan écrit sur la banderole derrière lui. Puis lui et les migrants ont levé le poing droit, mais, comme s’ils étaient tous mus par la même inspiration, ils ont ouvert la main et se sont mis à faire un signe, à saluer, en même temps qu’un grand sourire s’affichait sur plusieurs visages. La chorégraphie était impeccable, tout était pensé mais semblait tellement spontané que l’on était obligé de s’incliner. J’étais certain que Letizia aurait été fière de son petit-fils. Je n’en étais pas aussi sûr en ce qui concernait Silvia.
Évidemment, Francesco n’a pas répondu au téléphone. J’ai essayé de l’appeler toute la matinée. J’avais bien conscience que je ne devais pas débarquer à l’improviste, surtout pas maintenant. J’espérais qu’il n’avait pas envoyé le même message à Silvia, mais c’était naïf de ma part, bien entendu. Elle m’a appelé quelques heures plus tard. Elle n’avait pas dormi de la nuit. J’ai eu mauvaise conscience de m’être endormi sans problème pendant que notre fils passait une nuit de plus à la belle étoile.
« Comme d’habitude, on ne peut pas te faire confiance ! a-t-elle crié, et ses paroles ont résonné entre les murs fins, là-bas, à Forte dei Marmi. Et c’est ça que tu appelles “le raisonner” !
— Je ne me doutais pas que…
— Tu ne te doutais pas ! Non, mon petit Carlo, tu ne te doutes de rien. Tu traverses la vie sans jamais te douter de rien. Avec la tête en l’air ! Tu es aussi désarmé qu’un enfant ! »
J’aurais pu relever l’expression, mais je me suis abstenu de faire un commentaire. Tête en l’air. Elle avait raison. Je ne comprenais rien. J’étais aussi désarmé qu’un enfant. Pour une fois, je n’ai même pas été blessé par ses propos dénigrants. Tout avait pris une tournure totalement différente de ce que j’aurais pu imaginer, même dans mes rêves les plus fous.
« Et comment il connaît tous ces Africains ? a-t-elle crié.
— Comment pourrais-je le savoir ?
— Tu as compris ce qui va se passer, là, maintenant ?
— Je dois avouer que ce qui va se passer me semble franchement imprévisible.
— Tu es tellement arrogant ! Mais même avec ta tête de lard, tu devrais pouvoir comprendre ce qui va se passer. Avant le coucher du soleil, ton fils sera en prison. Voilà ce qui va se passer, mon petit monsieur. Tu crois que la police va laisser Francesco et ses Hottentots occuper la Villa Ada ?
— Oh, oh, Silvia, arrêtons de…
— Tu peux les appeler comme ça te chante. Mon fils ne va pas tomber dans l’illégalité pour eux. Je savais bien que tu étais une poule mouillée, un naïf laxiste, mais je ne savais pas que tu étais un extrémiste de gauche comme ma mère ! »
Elle a raccroché avant que je ne réussisse à répondre. C’était peut-être mieux. Silvia avait de bonnes raisons d’être en colère. Il ne s’agissait pas du contenu du discours enflammé de Francesco sur YouTube. Nous étions bien plus loin que ce à quoi peuvent s’attendre les parents d’un adolescent.
J’ai essayé de joindre la psychologue que j’avais vue avant le début des grandes vacances. J’ai pensé qu’elle pourrait me fournir la vision d’ensemble qui me faisait défaut. Me dire ce que je devais faire, et encore plus ce que je ne devais pas faire. Bien entendu, je suis tombé sur son répondeur. Elle était partie, comme tout le monde. J’ai regardé à nouveau la vidéo. C’est au troisième visionnage que j’ai noté à quel point Francesco avait l’air différent. Ce n’était pas seulement ses mots qui étaient empruntés.
La veille, il avait eu l’air négligé. Il avait eu des bardanes dans ses boucles en bataille. Il avait eu de la terre sur ses vêtements. Sur YouTube, il était peigné. Il avait un tee-shirt d’un blanc éclatant et un pantalon en toile beige que Silvia avait acheté quelques jours plus tôt. Il avait pris un bain et s’était changé. On aurait dit qu’il venait juste de sortir de notre immeuble du Corso Trieste pour se présenter devant la banderole de la Villa Ada.
Je me suis préparé et je me suis dépêché après avoir vérifié que je n’oubliais pas mes clefs. Vingt minutes plus tard, je tournais dans la Via di San Filippo Martire. En approchant du trou dans le mur, je me suis dissimulé derrière des conteneurs à ordures. Ils débordaient, la puanteur était répugnante dans la chaleur de midi. Je me suis préparé à faire comme si je cherchais quelque chose, au cas où quelqu’un passerait. C’était épuisant de rester accroupi, et j’ai fini par m’asseoir sur le trottoir. Seule ma tenue relativement correcte m’empêchait de ressembler à un sdf.
Je ne pouvais pas me permettre de quitter des yeux le trou dans le mur mais, en même temps, j’avais conscience que je risquais que Francesco m’aperçoive aussitôt s’il se pointait. La faim a commencé à me tenailler, je n’avais rien mangé de la journée. Et soudain, il était là. Je n’aurais jamais imaginé que j’en viendrais à espionner mon fils. Il a suivi le mur, puis il a tourné au coin et s’est avancé dans une rue ombragée par les arbres, avec des villas en retrait derrière des murs et des grilles. Il s’est arrêté devant une porte, a sonné à l’interphone et s’est glissé à l’intérieur. On aurait dit que ce n’était pas la première fois.
Là encore, j’ai attendu. Francesco a fini par ressortir, accompagné d’un homme d’un certain âge. L’homme se tenait droit, même s’il devait avoir quatre-vingts ans, il était bien habillé, avec une barbe blanche soignée. Il avait un journal sous le bras. Francesco tenait un sac plastique à la main. J’étais certain qu’il ne l’avait pas en arrivant. Le tronc d’arbre derrière lequel je m’étais placé était si étroit qu’ils m’auraient découvert s’ils avaient regardé dans ma direction. Ils ont marché, plongés dans leur conversation. J’ai réussi à voir Francesco disparaître par le trou dans le mur. L’homme a poursuivi son chemin, je lui ai emboîté le pas.
Au bout de dix minutes, il a traversé la Piazza Ungheria et il est entré dans un restaurant. Il y avait déjà de nombreux clients, des gens venant des bureaux proches, des hommes en cravate, des dames en tailleur. Le monsieur âgé a salué quelqu’un dans le restaurant et s’est assis à une table qui, manifestement, lui était réservée. Il a ouvert son journal et s’est mis à lire. Peu après, un serveur lui a apporté son plat, alors que je ne l’avais pas vu passer commande. Un poisson, des feuilles de chicorée, un quart de citron.
Je me suis ressaisi et je suis entré dans le restaurant. Il a levé les yeux de son journal. Sans sa barbe, il aurait ressemblé à un empereur romain. S’il était surpris, il ne l’a pas montré.
« Je suis le père de Francesco.
— Asseyez-vous. »
Il a posé son journal. Je me suis dit que Francesco avait peut-être parlé à l’inconnu de ses parents et des disputes continuelles qui l’avaient poussé à quitter la maison. Si c’était cela la raison. Je n’en étais plus sûr. Il n’y avait peut-être qu’une coïncidence entre la crise des migrants et nos problèmes domestiques.
Le vieil homme m’a observé longuement d’un visage de marbre avant de finir par se présenter. Je vais choisir de l’appeler Professeur G. Je suis convaincu qu’il appréciera ma discrétion. Le serveur a apporté une bouteille d’eau et une petite carafe de vin blanc.
« Voulez-vous déjeuner ? » a demandé le Professeur G.
J’ai répondu que j’avais mangé. Le poisson avait l’air bon. Il s’est mis à enlever les arêtes.
« Vous avez un fils peu banal.
— Toute cette situation est peu banale. »
Il m’a regardé et, pour la première fois, il a souri. Le sourire a transformé son air distant. Soudain, il avait l’air d’un semblable. Je lui ai demandé comment il avait rencontré Francesco.
« Dans le quartier », s’est-il contenté de répondre.
J’ai deviné qu’il ne servirait à rien d’insister.
« Avez-vous quelque chose à voir avec – comment dire ? – son projet ?
— Nous l’avons évoqué. L’idée est de lui.
— Mais vous lui avez prêté Les Bucoliques de Virgile.
— C’est exact. »
Nous nous sommes dévisagés un moment. Puis il a semblé avoir pitié de moi.
« Vous êtes un père inquiet, et c’est compréhensible. Mais c’est inutile. Francesco est résistant. Même si vous êtes beaucoup plus jeune que moi, il faut vous habituer à l’idée que le monde appartient aux jeunes.
— Le monde ?
— Regardez un peu cette porcherie qu’est devenue la vie publique italienne, a déclaré le Professeur G. Et ce, en quelques années. Oui, en quelques années ! »
J’ai été surpris par la véhémence que contenaient ses propos en cet instant.
« Je ne sais pas pour vous, a-t-il poursuivi, mais je vais vous faire un aveu. J’ai toujours su que le fascisme était comme un chien qui dort, et qui n’attend que d’être réveillé, mais je n’aurais pas cru qu’il y avait autant de racistes parmi nous. Je croyais que le fait que des millions d’Italiens ont été obligés de quitter le pays il y a une centaine d’années avait changé quelque chose. Moins d’un siècle. Sinon, ils auraient crevé de faim. »
Il a fait comme s’il allait s’étrangler. On aurait cru entendre ma belle-mère. Sa tirade l’a fait penser au poisson devant lui. Je l’ai regardé manger tout en songeant à ce que Letizia avait dit. Il s’est essuyé les lèvres avec sa serviette et il a tapé sur la nappe avec un doigt replié.
« Je ne suis pas un imbécile. Votre fils ne fera pas changer d’un iota la politique fasciste de l’Italie à l’égard des étrangers. Mais il peut secouer les consciences.
— Et se retrouver avec plein de problèmes sur le dos, ai-je répliqué sans chercher à masquer mon indignation.
— Ah, si vous pensez à la police, vous n’avez pas à vous inquiéter. C’est ce qu’il y a de magique avec ces nouveaux médias. Dans cette société virale, le pouvoir devient auto-immun. Et dire que c’est un vieux comme moi qui doit vous l’expliquer ! »
Ça a sonné dans ma poche. J’ai sorti le téléphone et j’ai lu les sms qui étaient arrivés. Le Professeur s’est à nouveau concentré sur son poisson. Je sais bien que les choses vont vite sur le Net, mais j’avais oublié à quel point. Plusieurs de nos amis se manifestaient, certains pour exprimer leur inquiétude, d’autres leurs félicitations. J’étais certain que Silvia retirerait son amitié aux derniers s’ils lui avaient écrit la même chose.
Il y avait également des sms et des mails des médias, locaux et nationaux. C’était d’ailleurs inquiétant de voir avec quelle facilité ils m’avaient trouvé. J’espérais qu’ils n’avaient pas également trouvé le numéro de Silvia.
Je suis retourné sur YouTube. Francesco avait été imprudent – ou honnête, c’est selon – d’indiquer son nom sur la vidéo. Il porte mon nom de famille danois. Même le moteur de recherche le plus lamentable peut nous trouver parmi soixante millions d’Italiens.
Alors que je lisais les messages, il en est arrivé un de Silvia.
Allume la Rai Uno
FAIS QUELQUE CHOSE !
Je suis allé sur le site de la Rai. La journaliste qui s’adressait à la caméra se trouvait sur un chemin de la Villa Ada. Derrière elle, la police bloquait l’accès. Il y avait des rubans de signalisation et des voitures avec les gyrophares allumés. De l’autre côté du barrage, j’ai reconnu les bâtiments très délabrés avec des graffitis sur les murs et les fenêtres barricadées devant lesquels j’étais passé deux jours plus tôt, quand j’essayais de localiser Francesco.
Le Professeur G. s’est penché pour suivre. J’ai tenu mon téléphone entre nous. Francesco et les autres activistes avaient occupé les deux bâtiments pour y installer leur quartier général. Des grandes banderoles étaient accrochées aux fenêtres du rez-de-chaussée. D’après la journaliste, il y avait entre cent cinquante et deux cents migrants.
Des images de la zone occupée sont apparues. Des jeunes Africains coupaient des branches et les traînaient pendant que d’autres attachaient des planches. On était en train d’installer un village provisoire autour des deux bâtiments. Une séquence montrait Francesco en train de donner des instructions. Ils ont également repris des images de sa vidéo sur YouTube, mais la journaliste couvrait sa voix et l’on n’entendait pas ce qu’il disait.
« Bravo », a dit doucement le Professeur G.
La journaliste a dit que l’action avait été lancée par un lycéen. Une photo de Francesco est apparue dans un coin. Mais comment se l’étaient-ils procurée ?
Le programme est passé au Capitole, où un porte-parole de la mairie de Rome était prêt à être interviewé. Il a expliqué que, pour le moment, la police avait reçu l’ordre d’attendre. On n’avait pas l’intention de se laisser provoquer par ce happening.
« Vous voyez bien, a dit le Professeur G. en se tassant contre le dossier de sa chaise, le système est paralysé. Il n’en faut pas plus. Et à chaque heure qui passe, nous marquons les consciences.
— Nous ? »
C’était la première fois que je sentais un instant d’incertitude chez lui. Il a légèrement poussé l’assiette en contemplant les arêtes du poisson.
« Je n’ai aucun mérite dans cette affaire, a-t-il dit. Et nous en sommes désormais au stade où Francesco peut influer sur le cours des choses. » Il a gardé le silence un petit moment. « La dynamique est lancée, a-t-il ajouté en posant à nouveau sur moi son regard insondable.
— Mais comment vont-ils être ravitaillés ?
— Ah, a-t-il ajouté, comme si j’avais mentionné quelque chose de totalement périphérique. Il y a encore l’entrée des artistes. La police ne va pas la trouver tout de suite. D’ailleurs, je pense que cela ne l’intéresse pas de la trouver. »
Je me suis levé. J’en étais arrivé au moment le plus humiliant.
« Puis-je vous demander de me rendre un service ? »
Il a levé les yeux en écartant la paume des mains.
« Pourriez-vous demander à mon fils d’appeler la maison ?
— Je vais transmettre. »
Nous nous sommes serré la main et je suis parti. J’ai eu le vertige en me levant. Je suis entré dans le bar au coin de la place et j’ai commandé un café et un tramezzino. Mes sentiments envers le Professeur G. étaient glaciaux depuis sa réponse de lâche en disant qu’il allait transmettre. Transmettre que moi, le père de Francesco, je lui demandais de téléphoner. Quel communiste de salon. Quel pisse-froid.
Après avoir un peu récupéré, j’ai descendu la Via Panama et je suis passé devant le terrain de jeux où j’avais passé la nuit, deux jours avant, à vouloir être tout près de mon fils qui s’était enfui. J’ai entendu des sirènes un peu plus loin, en direction de la Via Salaria. Sûrement des renforts pour le barrage de police à l’intérieur du parc. Le Professeur avait bien raison. C’était une grande agitation qui masquait le fait que l’on préférait ne rien faire. En m’approchant de notre immeuble, j’ai vu une équipe de télé qui attendait devant l’entrée. J’ai hésité à faire demi-tour, mais je n’avais nulle part où aller. C’était chez moi.
Bien entendu, c’est moi qu’ils attendaient. Moi ou Silvia, mais ils n’avaient pas réussi à la retrouver, m’a dit obligeamment la journaliste. Une jolie fille, qui n’avait même pas dix ans de plus que Francesco. Cela a renforcé mon impression qu’il s’agissait d’un jeu absurde et complexe que l’on avait laissé durer trop longtemps, et qui demandait trop de moi. Je pouvais encore m’imaginer que, malgré toute l’inquiétude causée, il s’agissait de la lubie d’un adolescent.
La journaliste m’a demandé si je voulais m’exprimer. Ma première réaction a été de dire non. J’aurais dû dire non. Elle a demandé si Francesco avait grandi dans une famille d’extrême gauche. Je me suis rendu compte que la caméra était déjà allumée. J’ai vu la scène. Le père de l’activiste pro-réfugiés, mal rasé et distant, qui se dépêchait d’ignorer la représentante innocente de la presse libre et indépendante. Comme s’il avait quelque chose à cacher. Je me suis retourné et je lui ai demandé ce qu’elle voulait dire. J’ai dit que Francesco avait grandi avec nous, ses parents.
« Êtes-vous une famille très à gauche ? a-t-elle répété.
— Est-ce que nous devons rendre compte de nos opinions politiques ? »
J’ai bien entendu que mon ton agacé allait me desservir si l’interview était diffusé. En quelques secondes, je me suis retrouvé sous les projecteurs des médias. C’est là que j’ai compris le sens profond de l’expression. On est aveuglé. On court en tous sens, comme un fou, pendant que tout le monde regarde.
« Les spectateurs ont envie de comprendre les motifs de l’action de Francesco, a dit la journaliste avec un sourire d’encouragement. Étiez-vous au courant de ses projets ?
— Pas du tout. Mais j’aimerais souligner que nous ne sommes ni particulièrement de gauche, ni le contraire. Et mon fils aussi. Nous sommes une famille banale.
— La majorité des spectateurs va considérer que ce n’est pas banal de déclarer un État indépendant dans un coin de la Villa Ada.
— Ce n’est pas un État, mais une colonie. Comme dans l’Empire romain.
— Vous ne jouez pas sur les mots, là ?
— Je vais répéter : Francesco est un garçon banal, avec une qualité qui n’est plus si banale, dans le sens où il s’intéresse plus aux autres qu’à son iPhone et au nombre de likes que l’on reçoit. Mon fils a un horizon. Il a un cœur qui bat pour les faibles et les opprimés. Est-ce que c’est de gauche, ça ? Si tendre la main le fait passer pour un extrémiste, est-ce que cela n’en dit pas plus sur la société que sur lui ? C’est un extrémiste parce qu’il est solidaire avec les migrants persécutés ? Le fait d’avoir de la sympathie pour eux, c’est devenu illégal ?
— Beaucoup vont considérer que la sympathie doit s’exprimer dans le cadre de la loi.
— Oui, mais que faire si la loi va à l’encontre de toute dignité ? Les migrants ne savent pas ce qu’ils signent quand on les récupère en Méditerranée. On les manipule pour qu’ils renoncent au droit d’essayer de déposer une demande de droit d’asile. C’est être d’extrême gauche que de rappeler ça ? Ou bien est-ce qu’il y a eu un tremblement de terre ? Avons-nous tellement perdu le sens de l’histoire, au point de ne pas reconnaître le fascisme quand il montre sa sale gueule ?
— Merci ! » s’est exclamée la journaliste.
Elle m’a serré la main et elle s’est tournée vers l’équipe. Le cameraman m’a fait un signe de tête en levant le pouce. Était-il d’accord ou bien content d’avoir une déclaration aussi fracassante dans la boîte ? Je m’étonnais moi-même. À quoi cela allait-il servir ? Je craignais déjà la réaction de Silvia.