Les jours sont c

Jens Christian Grondahl · Chapitre 19 sur 33

Pages du PDF

Les jours sont c

Six mois après la disparition de Michael…

Six mois après la disparition de Michael Arnum, la justice rendit un jugement déclaratif de décès, et l’affaire fut classée. Un an et demi plus tard, Thomas Gram reçut un courriel de la Guardia Civil à Málaga. Ce fut un choc quand il vit le nom de Michael Arnum dans l’objet du message.

Le courriel était rédigé dans un anglais maladroit. Il disait à peu près que, en lien avec l’avis de recherche concernant la personne susmentionnée, on pouvait notifier les éléments suivants : le nom de cette personne était apparu fortuitement en lien avec une autre enquête – où, dans le cadre d’une enquête sur des faits de terrorisme, on avait épluché les factures d’une agence de location de voitures locale. Un permis de conduire au nom de la personne recherchée avait été utilisé comme pièce d’identité le mois suivant sa disparition. On avait payé avec une carte de crédit internationale émise par une banque suisse.

Thomas n’avait pas prêté attention au fait que, par erreur, l’avis de recherche de Michael Arnum n’avait jamais été annulé. Il essaya plusieurs fois d’appeler Susanne Arnum, sans succès. La journée était chargée, et c’était seulement pendant les pauses, et lorsqu’il était en voiture, qu’il avait le temps de réfléchir à ce que pouvait bien signifier l’information reçue. Il était possible que quelqu’un se soit emparé du portefeuille de Michael Arnum, avec son permis de conduire et ses différentes cartes de crédit, mais était-ce plausible ?

Une autre possibilité, plus imprévisible, se fit insistante. Une possibilité qui collait avec le fait central de cette affaire classée. On n’avait pas retrouvé le corps d’Arnum. Peut-être n’était-il pas mort. C’était peut-être pour cela qu’il manquait la première page des résultats d’analyses, avec les informations générales sur le patient. Ce n’était peut-être pas Michael Arnum qui avait été testé pour un cancer du pancréas. Il allait souvent en Allemagne, son travail l’amenait naturellement à rencontrer du monde dans des hôpitaux, dans des réunions avec leur direction, et peut-être avec des médecins. Pouvait-on imaginer qu’il avait eu la possibilité de dérober le dossier d’un inconnu ?

En fin d’après-midi, il prit l’autoroute de Helsingør. On était à la mi-décembre. Des guirlandes électriques étaient accrochées sur de nombreuses portes de villas et dans les arbres des jardins. Chez les Arnum aussi, les deux arbres à feuilles persistantes qui flanquaient l’entrée étaient illuminés par des petits points électriques. Thomas ne se rappelait pas que ces deux arbres étaient là quand il était venu la première fois, mais c’était peut-être parce qu’ils n’étaient pas éclairés.

La porte fut ouverte par une jeune fille en chemisier blanc et jupe noire. Elle lui sourit et lui souhaita la bienvenue, comme s’il était attendu. Susanne Arnum apparut derrière elle dans une robe moulante rouge corail. Elle avait une coupe de champagne à la main. Les fois précédentes où Thomas l’avait rencontrée, elle portait des couleurs sombres. Du reste, elle avait l’air différente. Ses cheveux étaient plus longs, assez pour faire un chignon lâche qui rehaussait ses pommettes saillantes. Cette fois-ci, elle souriait vraiment.

« Quelle surprise !

— J’ai essayé d’appeler, dit-il.

— Mais ne reste pas là comme ça, enlève ton manteau ! »

Elle rit et le prit par le bras quand la jeune fille se chargea de son manteau.

« J’ai organisé une petite fête, dit-elle. Mais toi aussi, tu as sûrement besoin d’une petite coupe de champagne. »

Thomas se rendit compte qu’elle était légèrement éméchée. Elle le présenta à ses invités qui formaient des groupes éparpillés dans le grand salon, mais elle ne dit que son nom. Il pouvait être une nouvelle connaissance, sans plus. Certains invités le saluèrent avec des grands sourires, comme s’il était plus qu’une simple connaissance. Thomas se dit qu’ils pensaient peut-être qu’il était la véritable raison de cette fête.

Peut-être avait-elle la même impression. Peut-être jouait-il involontairement un petit jeu qu’elle avait inventé sur le coup, parce qu’il était soudain apparu dans l’entrée. Il l’observa quand elle le laissa à l’une des portes vitrées qui donnaient sur le Sund, on l’avait appelée ailleurs.

Jørgen Arnum avait raison, elle pouvait faire penser à Stéphane Audran. Après la conversation dans la boutique de Ravnsborggade, Thomas avait vu plusieurs films des années soixante et soixante-dix avec la star française, quand il ne savait pas quoi faire certains soirs. L’actrice sensuelle était raffinée d’une façon qui était passée de mode. Sa séduction reposait sur autre chose, quelque chose de plus complexe et plus subtil que le désir.

Un homme rubicond en blazer et chemise à rayures s’approcha et trinqua avec lui. Il avait l’air un peu plus âgé que Thomas, il était dégarni, avec des boucles sur la nuque et un foulard.

« Je ne t’ai jamais vu ici, comment connais-tu Susanne ?

— J’ai réglé quelques problèmes pour elle.

— Très bien. Production ou marketing ?

— Marketing, dit Thomas en acquiesçant.

— Formidable, dit l’homme. C’est une fille formidable, je dois le dire. Elle s’est retrouvée à devoir se débrouiller toute seule.

— Tu connaissais Michael ?

— Tu sais quoi ? Je crois que, au fond, personne ne le connaissait. Et si tu demandes à Susanne, elle ne pourra pas dire non plus qu’elle le connaissait. OK, il était malade, mais faire une chose pareille, comme ça. Si c’était moi, j’aurais pris mon fusil de chasse et je me le serais mis dans la gueule. Dehors, bien sûr. On ne va pas saloper les tapis ! »

Il rit et vida sa coupe. Susanne s’approcha d’eux.

« Vous vous amusez bien ? Erik, ta femme s’ennuie sans toi !

— Ça sera bien la première fois en vingt-cinq ans ! »

Ils pouffèrent de rire. Le nommé Erik s’éloigna. Susanne prit Thomas par le bras.

« On va passer à côté », dit-elle.

Ils entrèrent dans ce qui avait été le bureau de Michael Arnum. Elle referma la porte derrière eux. Au mur, derrière le bureau, là où il y avait eu des livres du sol au plafond, on avait désormais accroché un grand tableau abstrait aux couleurs criardes.

« Oui, dit-elle, c’est bien un Jorn. Je ne te dirai pas combien ça m’a coûté. Mon comptable a eu une attaque. »

Thomas nota qu’elle employait le pronom possessif au singulier. Mon comptable. Mais quoi de surprenant ? Son ami Erik avait raison, elle avait dû se débrouiller toute seule.

« Tu dois te demander pourquoi je suis venu. »

Elle le regarda un instant avant de sourire.

« Maintenant que tu le dis. »

À retardement, juste avant son sourire, c’était comme si une faille s’était ouverte.

« C’est vrai, dit-il. Tu ressembles vraiment à Stéphane Audran.

— Oh, merci. »

Elle sirota sa coupe tout en soutenant le regard de Thomas.

« Ce n’est pas de moi. »

Elle cilla, comme si elle était sur le point de perdre le contrôle de la situation.

« Pourtant, c’était une bonne phrase de drague. »

Elle était redevenue elle-même, la femme sûre d’elle.

« C’est Jørgen qui l’a dit. Le frère de Michael.

— Mon Dieu, tu lui as parlé, à lui aussi. »

Elle posa son verre sur le bureau impeccable et s’appuya sur le rebord, en croisant les bras.

« Alors dis-moi, qu’est-ce qui me vaut l’honneur de ta visite ? »

Thomas laissa passer quelques secondes avant de répondre. C’était comme s’il se regardait de loin, face à Susanne Arnum, tout en contrôle et, il fallait l’avouer, bien séduisante.

« Cela m’a toujours travaillé que Michael ait été déclaré mort sans que l’on ait retrouvé son corps. Cela m’a également travaillé que son nom n’apparaisse pas sur les résultats d’analyses qui ont été trouvés dans sa voiture, parce qu’il manquait la première page. »

Il se tut à nouveau.

« Ce n’est pas seulement pour ça que tu es venu. »

Le ton de Susanne Arnum était plus feutré.

« Le permis de conduire de Michael et sa Mastercard suisse ont été utilisés pour louer une voiture à Málaga trois semaines après sa disparition. »

Elle se leva du bord du bureau et alla à la fenêtre. Une bande de petits points lumineux au cœur de la nuit d’hiver marquaient la côte suédoise. Il s’avança d’un pas vers la silhouette qui lui tournait le dos.

« Il y a une chose que je ne comprends pas, dit-il. Si ton mari souhaitait vivre une autre vie, pourquoi n’a-t-il pas simplement demandé le divorce ? »

Il ne pouvait pas voir le visage de Susanne Arnum dans la vitre, juste le contour obscur de sa tête.

« Je vais essayer de t’expliquer, dit-elle sans se retourner. Il y a une raison si nous avons décidé de ne pas être cotés en Bourse. Nous n’avions pas envie d’enrichir un troupeau d’actionnaires. Nous voulions tout réinvestir dans l’entreprise.

— Tu dis “nous”.

— Je sais bien ce que t’a raconté Jørgen. Je connais sa version. Le fait est que Michael était bien capable de voir la nécessité de se développer. C’est un marché extrêmement compétitif. Sois tu te développes, soit tu meurs. Le problème avec un divorce, c’était que l’entreprise vaille autant d’argent. Je n’aurais pas eu les moyens de racheter sa part. Comme je l’ai dit, tout est investi dans la production. Réaliser l’ensemble, vendre les parts, cela aurait été synonyme de fermeture. De tirer un trait sur tout ce pour quoi nous nous étions battus. »

Elle se retourna et croisa le regard de Thomas.

« De tirer un trait sur ce à quoi il avait consacré sa vie, que ça lui ait plu ou non.

— Il aurait pu choisir de te confier l’entreprise. Tu l’aurais indemnisé.

— Tu veux dire qu’il m’aurait permis de l’entretenir ? » Elle secoua la tête. « Tu ne connais vraiment pas Michael. Il se peut qu’il en ait eu marre de tout ça, mais il a toujours fait attention à sa réputation. »

Elle fit un mouvement de tête en direction de la porte du salon qui était close. Une boucle de ses cheveux s’était détachée du chignon. Thomas pensa à ce que Jørgen Arnum avait dit sur Susanne : ressentir son pouvoir de séduction impliquait une manière plus vaste de se sentir concentré.

« Et vos enfants ?

— Ils sont grands. Il a dû se dire que c’était désormais à son tour de vivre. Frederik ne voulait pas de lui. Signe le vénère. On peut dire qu’elle est le prix qu’il a dû payer.

— Je lui ai demandé si ses parents s’aimaient.

— Tu n’as peur de rien.

— Elle a répondu qu’elle ne savait pas. »

Susanne se détourna à moitié. Elle appuya une épaule contre le bord de la fenêtre et croisa à nouveau les bras.

« Parfois, c’était difficile de le savoir. Si, Michael était fou de moi, au début. Le déséquilibre vient de là.

— Alors tu as épousé un homme que tu n’aimais pas pour pouvoir reprendre l’entreprise de son père ? »

Elle se tourna à nouveau vers Thomas.

« J’avais une idée. Mon beau-père m’adorait également. Ce n’est pas si simple. Michael était passionnant, quand je l’ai rencontré. Il avait voyagé. Il avait fait le tour de l’Amérique latine et il était parti pendant plus d’un an. Il y avait un rebelle en lui…

— Et tu as sauté sur l’occasion…

— D’où je viens, on sait saisir une chance quand elle se présente. Nous n’avons pas les moyens d’avoir des beaux sentiments. Tu sais bien de quoi je parle. Toi aussi, tu viens d’un milieu modeste, si je ne me trompe ? »

Thomas n’avait pas souvenir que quelqu’un lui ait jamais parlé de cette façon. Il se sentit percé à jour, mais qu’est-ce qui lui avait permis de penser cela ?

Elle s’approcha de lui, tout près, et posa une main sur sa poitrine. Il sentit la chaleur de sa main à travers sa chemise. Elle le prit par le revers de sa veste, comme si elle voulait jauger la qualité du tissu en laine.

« Tu es toujours en service, Thomas Gram ?

— Presque toujours. »

Il ne se dégagea pas, elle le regarda droit dans les yeux.

« Écoute. Si Michael vit ailleurs, c’est parce qu’il le veut. Personne ne l’aurait kidnappé et ne l’aurait gardé prisonnier sans se manifester ou le tuer. Crois-moi, il a eu ce qu’il a voulu. »

Thomas ne réussit pas à savoir si, comme dans un film, avec un mouvement presque imperceptible, elle avait tendu son visage vers le sien, car une voix se fit entendre derrière eux, et elle s’écarta brusquement.

« Hello, hello ! Oh… Par-don ! »

Il entraperçut la femme qui avait ouvert la porte, passé la tête pour la refermer aussitôt.

« Nous ferions mieux de rejoindre tes invités », dit-il en passant le premier.

Personne ne semblait avoir remarqué leur absence. La femme qui les avait surpris parlait avec un homme et une autre femme. Elle ne semblait pas être en train de leur révéler des détails croustillants. Pourtant, Thomas se sentit obligé de rester, en tout cas tant que cette femme restait là aussi.

Susanne le raccompagna quand il se dit qu’il pouvait enfin s’éclipser. Il était l’un des derniers à partir. La jeune fille l’aida à enfiler son manteau. Il fit la bise à Susanne, comme s’ils étaient bons amis.

« Tu peux revenir un autre soir, dit-elle avec un sourire en coin. Maintenant que c’est quasiment officiel. »

Thomas ne parla pas à son chef du courriel de la Guardia Civil. Il était certain que cela serait mal vu s’il demandait que le dossier de la disparition de Michael Arnum soit rouvert. Le service était débordé par les affaires en cours et, dans le cas d’Arnum, rien n’indiquait qu’un crime avait été commis.

Au début, il se dit que c’était l’enquêteur en lui qui avait du mal à accepter qu’une affaire ne soit pas élucidée, mais il y en avait d’autres sur lesquelles il avait facilement cessé de se poser des questions. Il continuait d’imaginer Michael Arnum à Vejers Strand. Il voyait la scène, était-ce juste après le coucher du soleil, ou peu avant l’aube ? La lumière grise sur la mer. La Mercedes noire dans le sable. Les chaussures noires soigneusement posées côte à côte sur le rivage, au bord de l’eau. Les grosses mouettes sur la surface lisse où les vagues s’abattaient et se retiraient. Une silhouette solitaire qui s’éloignait sur la plage, peut-être sans autre bagage qu’un sac en bandoulière, ou un sac à dos.

Il ne pouvait s’empêcher de penser à ce qui serait arrivé si Susanne et lui n’avaient pas été dérangés dans le bureau. Aurait-elle pu se donner à lui ? Il avait sûrement surinterprété ce qu’elle lui avait dit en le raccompagnant.

Il l’appela quelques jours plus tard. Il ne parvint pas à savoir si elle se trouvait à la villa de Vedbæk ou au bureau à Brøndbyvester.

« Il faut que tu m’excuses d’avoir déboulé comme ça au milieu de ta fête, dit-il.

— J’espère que ça n’a pas été trop gênant pour toi. »

Son ton enjoué le rassura. Bien sûr, elle ne l’avait pas envoyé bouler.

« Il y a un truc que je ne t’ai pas demandé, dit-il.

— Je pensais vraiment ce que je t’ai dit. »

Elle parlait doucement maintenant, et cela le troubla qu’elle puisse ainsi changer de registre d’un instant à l’autre.

« Au sujet de Michael ?

— Oui, ça aussi. »

Elle se tut.

« Dis-moi un truc…, commença-t-il, la gorge sèche.

— Oui ?

— Málaga. Pourquoi Málaga ?

— Pourquoi pas ? Tout le monde va à Málaga, pour le soleil, la chaleur. » Soudain, elle parut sur la réserve. « Tu as l’intention de rouvrir l’affaire ?

— Ce n’est pas moi qui décide, mais, non, je n’ai rien fait.

— Pourquoi ne peux-tu pas le laisser tranquille ?

— On dirait que tu en sais plus que moi.

— Tu te rends compte que tu me fais de la peine ? Non, je parie que non, espèce d’idiot. »

Il ne répondit pas aussitôt, mais elle ne raccrocha pas.

« Je n’ai aucune envie de te faire de la peine.

— Bien sûr que non. Mais à propos de Málaga, je me souviens qu’il m’a raconté qu’il était allé tout seul en Andalousie. C’était juste après le lycée, et il était parti plusieurs mois. D’après ce qu’il m’avait dit, il avait vécu presque comme un vagabond.

— Est-ce qu’il a dit où il était resté ?

— C’était il y a très longtemps. Je me souviens que le nom avait une consonance arabe. Mo… et puis ce bruit de gorge, comme si on essayait de recracher un truc. Un village tout blanc sur une montagne avec vue sur la mer. Un paysage qui faisait penser à la lune. Je ne sais vraiment pas. Tu as peut-être envisagé de le rechercher ?

— Pas dans un cadre professionnel.

— Si seulement tu t’entendais. Dans quel cadre, alors ?

— Aucun.

— Tu es un homme bizarre, Thomas Gram. »