Les jours sont c
Adieu
Seul le surnaturel peut exprimer le surnaturel…
Le bien est en dehors de l’espace des faits.
LUDWIG WITTGENSTEIN
C’était ma première paroisse. J’avais voulu m’éloigner. Une église romane avec un clocher du e XVIII siècle. On avait mis au jour des fragments des fresques originales sur la voûte du chœur. L’expulsion du Paradis, honte et lamentations en traits raides et graves. Les fleurs du jardin avaient des airs d’icônes du givre de la météo.
Les vieilles dames de la paroisse étaient très attentionnées. L’une préparait des gâteaux, l’autre me tricotait des choses. Je me suis vue avec leurs yeux, une jeune femme seule, fraîchement sortie du séminaire. Au début, je ne savais pas comment les bénir. Car c’était moi qui étais comblée par leurs bienfaits et toute leur tendresse maternelle constante.
On m’avait installée dans la maison abandonnée d’un petit cultivateur, à l’écart d’un chemin vicinal, entre un champ en pente et la lisière de la forêt, ou une daine se montrait parfois avec ses petits. Quand ils m’apercevaient, ils sautaient sur le côté et disparaissaient à couvert en bondissant. Je me déplaçais à vélo pour me rendre à des préparations au baptême, ou à mon travail de chargée d’âmes. Mes genoux ont appris quelque chose du paysage façonné par l’époque glaciaire.
À l’automne, le voisin d’en face est venu avec sa hache. Il a coupé et empilé le bois pour moi. Ça, c’était avant qu’il ne tombe malade. Sa gêne m’a embarrassée tout autant, quand, en chaussettes, il s’est assuré que la clef de tirage du poêle à bois était bien ouverte. Plusieurs personnes voulaient me faire pénétrer dans leurs cercles respectifs, mais chaque pas que l’on fait dans une petite communauté est irréversible. Si l’on est invité, il faut inviter soi-même. On dit oui à un café, et avant d’avoir dit ouf, la personne apparaît à la porte de la cuisine.
Mon sérieux a surpris. Ce n’est pas que je change de voix quand je prie devant l’autel, mais il doit y avoir une différence entre la communion et la pause-café. Le doyen était plus jovial. Je crois qu’il me soupçonnait d’être une réactionnaire. Il y avait quelque chose dans son ton inquisiteur, comme s’il fallait sans cesse baliser le terrain commun.
Je me suis habituée à être l’objet d’une curiosité bon enfant. Les vieilles dames pouvaient bien jaser, franchement, comme c’est la coutume dans le coin. Une demoiselle aussi charmante devrait bien avoir un mari et des enfants, a dit la dame qui m’avait tricoté mon écharpe. Il y avait un bingo à la maison paroissiale, c’était l’hiver, elle avait gardé son bonnet.
Je lui ai demandé si elle avait donc un mari pour moi. Deux autres dames ont aussitôt marché dans la combine, et nous avons passé en revue les candidats. Le monsieur qui avait repris la station-service de son père dans le village voisin. Le veuf avec deux petites filles, mais un peu plus vieux que moi. N’était-il pas actuaire ? Il travaillait au crédit foncier, a précisé une autre dame.
Jusque-là, il n’y a pas d’histoire. L’histoire commence un jour d’été, lorsque Alva s’est garée dans la petite cour devant ma maison. Elle avait mon âge. Je lui avais proposé de lui rendre visite, comme je le fais pour un baptême ou un enterrement, mais elle voulait sortir de chez elle. Elle m’avait dit au téléphone qu’ils n’étaient jamais allés à l’église. Je lui avais demandé si son mari était baptisé. Il faisait chaud, nous étions au salon. Même en plein jour, il faisait sombre à l’intérieur. Elle portait un short et un tee-shirt. Abattue. Elle n’a pris ni lait ni sucre. Je lui ai fait comprendre que nous avions le temps.
Une voiture arrive, un officier en descend. En tant qu’épouse, alors qu’il avance dans l’allée du jardin, on sait déjà de quoi il s’agit. On découvre qu’on l’a toujours su. Son mari avait été envoyé en Irak. C’était son deuxième déploiement après l’Afghanistan. Mark était lieutenant, il avait le commandement d’une section qui avait été envoyée en patrouille. Ils avaient essuyé des tirs. Alors qu’ils reculaient le long d’un canal d’irrigation, un engin explosif improvisé avait été déclenché. Alva a demandé à l’officier de partir.
Une fois celui-ci parti, elle est montée dans sa voiture. Elle a pensé qu’ils étaient formés pour faire face à ce genre de situation. Elle a voulu aller chercher sa fille à l’école, mais elle est restée longtemps assise dans sa voiture avant de reculer dans la rue. Elle a roulé au hasard dans la région pendant deux heures, sans s’arrêter.
Elle avait pensé lui annoncer la nouvelle une fois à la maison, mais elle n’a rien dit. Ida a fait ses devoirs et l’a aidée dans la cuisine. Elles ont dîné et regardé la télé, Ida s’est couchée. Alva est restée au salon. Elle a calculé le décalage horaire et a essayé de se souvenir où elle se trouvait exactement quand Mark est mort.
Ida est entrée dans la pièce, elle n’arrivait pas à dormir. Sur le coup, elle n’a pas réagi quand Alva lui a dit ce qui était arrivé. Puis elle a commencé à se gratter le bras. On aurait dit qu’elle voulait s’arracher la peau. Alva a parlé de la visite de l’officier. Quand Ida s’est mise à crier, ses cris étaient dirigés contre Alva. Les pleurs qui ont suivi avaient l’air aussi étranges que la nouvelle elle-même. Alva n’avait jamais entendu Ida pleurer de cette façon. Le bruit semblait provenir d’un point très profond, et paraissait déplacé chez un enfant.
Lorsque Ida est née, Mark venait de rentrer d’Irak. Il avait parlé de trouver un emploi en dehors de l’armée mais, en fin de compte, il ne se voyait pas en civil. Il avait dit qu’il voulait aider concrètement. Alva lui avait mis la pression, elle l’avait menacé de divorcer. Mais il savait qu’elle ne le ferait pas.
Je lui ai expliqué comment l’enterrement allait se dérouler. L’officier avait repris contact avec elle. Elle avait décliné sa proposition que des soldats du régiment de Mark portent son cercueil. Il avait parlé de rendre les derniers honneurs. Elle avait interdit toute présence militaire.
Une vie. Qu’y a-t-il à en dire ? On parle de ce que ses proches voyaient en lui, et on peut essayer d’imaginer ce qu’il voyait, lui. Ça colle rarement. Ils étaient tous les deux des environs, il avait joué au handball. Une blessure au genou l’avait empêché d’intégrer l’équipe du Danemark des moins de dix-huit ans, oui, il était si bon que ça. Après le lycée et le service militaire, il était parti travailler au Groenland. Une fois rentré, il avait commencé un apprentissage d’électricien, puis il s’était engagé dans l’armée.
Elle a trouvé une photo sur son téléphone et me l’a tendu. Il tenait une petite fille dans ses bras. Le soleil de la fin d’après-midi éclairait leurs visages. Il avait les cheveux courts et des lunettes de soleil remontées sur le front. Derrière lui, des falaises noires dans un paysage désertique.
« Je crois que ça ressemble à ça en Afghanistan, mais c’est Lanzarote », a dit Alva.
L’église était pleine. J’ai pu voir qu’elle avait pris sur elle la responsabilité que ça se passerait bien. Elle faisait attention aux parents, les siens, et ceux de son mari. Ils étaient assis là, pétrifiés, avec Ida entre eux, sur la rangée de chaises de devant, près du cercueil. Sa mère suédoise avait encore son accent. Alva a donné des instructions à l’employé des pompes funèbres quand il a apporté encore un bouquet de plus.
Il y avait deux alignements de fleurs, jusqu’à l’entrée de l’église. Seigneur Dieu, Père éternel et tout-puissant, Père miséricordieux, écoute-nous, nous qui sommes dans l’affliction… Elle ne quittait pas le cercueil des yeux, comme si elle ne prêtait pas attention à la présence d’Ida et des autres. Après le sabbat, à l’aube du premier jour de la semaine, Marie de Magdala et l’autre Marie allèrent voir le sépulcre… Elle n’a pas pleuré, elle est restée là, tenant la main d’Ida, devant toutes les personnes présentes, quand le cercueil a été mis en terre. Comme toujours, les proches sont surpris par la profondeur du trou.
Après avoir téléphoné plusieurs fois en vain après l’enterrement, je dois avouer que le temps a filé. Un mois plus tard, j’ai reconnu la mère d’Alva devant le supermarché Brugsen. Elle m’a regardée un instant, comme s’il lui fallait ce temps pour me situer. Alva avait déménagé à Copenhague. Ça s’était fait très vite.
« Je ne comprends pas, dit sa mère. Il est enterré ici. »
J’étais entourée de veuves. Les maris mouraient d’épuisement, du tabac ou d’immobilisme. Les femmes pouvaient continuer pendant des décennies, le panier de leur vélo plein de courses et de choses à faire. Elles avaient laissé derrière elles les pesanteurs de la vie adulte et ressemblaient aux écolières qu’elles avaient été, les rides en plus.
Un jour, la femme du voisin d’en face est apparue à la porte de la cuisine. Elle tenait quelque chose dans la main, elle me l’a tendu, c’était un trèfle à quatre feuilles.
« J’en ai tellement », m’a-t-elle dit.
Nous avons discuté un moment, sur ce que cela fait d’être seule. Je lui ai montré la jardinière que son mari m’avait aidée à installer. Elle en a fait le tour comme si elle voulait s’assurer qu’elle reconnaissait son travail.
Elle avait été son épouse et la mère de ses enfants, entourée des mêmes champs et de la même forêt. Cela avait été monotone et, pourtant, elle donnait l’impression d’avoir toujours beaucoup d’espace autour d’elle. Peut-être avait-elle poussé un soupir de soulagement quand, avec l’âge, elle avait compris que le lendemain ne serait pas un lendemain, mais juste comme aujourd’hui.
À un moment, j’ai parlé d’Alva avec le doyen. Cela m’avait fait un coup quand sa mère m’avait dit qu’elle était partie. Même en pensant que j’avais essayé de l’appeler, cela n’a pas entamé mon sentiment de négligence. J’ai dit au doyen que je m’étais sentie impuissante face au chagrin d’Alva, peut-être parce qu’elle ne le montrait pas. J’ai dit que ce sentiment me faisait honte, tant à l’égard d’Alva que de ma propre vocation.
« Tu te fais du mal, a-t-il répondu. Tout ce que tu peux faire, c’est de réciter un Notre Père avec eux.
— Tu parles comme un fonctionnaire, ai-je dit avec un sourire pour ne pas paraître trop dure.
— Mais c’est exactement ce que nous sommes. »
J’étais en colère quand je suis sortie. Plus tard, j’ai pensé que « cynisme » n’était pas le mot juste. Rien que de rester à côté des proches et de respirer le même air qu’eux, c’est déjà beaucoup, parce que, en réalité, c’est tellement inhabituel.
« Tu n’as pas besoin de te sentir sûre de ta foi pour prier », avais-je dit à Alva quand nous nous étions rencontrées la première fois. Elle m’avait regardée d’un air terrifié. Je n’avais pas pu deviner si c’était parce que je demandais trop ou trop peu.
« Tu n’aurais pas besoin de voir autre chose, ailleurs ? a demandé le doyen.
— Je ne sais pas où aller.
— Pourquoi pas une grande ville – Londres, Paris ? »
J’ai répondu que Londres ne me disait rien, et je ne parlais pas français.
« Et Berlin, alors ? »
Il a souri. J’ai senti son agacement de s’être impliqué dans quelque chose pour moi.
« Bah, pourquoi pas ? »
Son soulagement m’a quasiment poussée à me décider tout de suite. Des grandes vacances à Berlin, pourquoi pas ? J’ai cherché sur Internet et j’ai trouvé une famille qui était prête à échanger sa maison de Prenzlauer Berg contre une maison de paysan dans le Vestsjælland.
Dans le train vers le port de Rødbyhavn, j’ai imaginé la petite famille qui faisait le trajet inverse dans leur voiture. J’avais envie de tout annuler, mais peut-être avaient-ils déjà embarqué à bord du ferry à Puttgarden.
Berlin et moi, on n’est jamais devenus amis. Berlin était trop désolant avec ces façades d’après-guerre couvertes de crépi. J’ai bien conscience que l’on trouve que cette ville est rude et crue. Le cru, c’est bien, mais est-ce mieux que cuit et travaillé ? Et belle, alors ?
Je me suis sentie dépaysée et sans attaches, mais naturellement ce n’était pas la faute de la ville. Certains sont nés dans un corps qui n’est pas le leur, d’autres au mauvais siècle. J’ai de la sympathie pour cela, mais uniquement parce que je vois comme une faiblesse le fait de ne pas arriver à admettre ce qui est donné. Le soi ou le moi.
On avait fait le ménage et rangé, mais les gens n’avaient pas cherché à cacher les traces de leur vie. La famille semblait avoir un fils. Passionné par les dinosaures. J’ai pensé que les voies du Seigneur sont impénétrables. Avait-Il simplement voulu voir ce que cela donnerait d’avoir un tel monstre sur la Terre ? Darwin ne m’a jamais empêchée de dormir. Après tout, la Genèse, ce ne sont que des mots. Ce qui me travaille, c’est la création, ce qui est créé.
On avait débarrassé quelques tiroirs de la commode pour moi. J’ai laissé mes vêtements dans la valise. Je me suis assise sur le lit et j’ai caressé le couvre-lit. Peut-être que leur fils avait été conçu là. Je me suis sentie entourée par le couple inconnu, par leurs désirs et leurs déceptions inconnus. Cela m’a surprise de ne pas me sentir percée à jour en sachant qu’ils étaient au milieu de mes affaires. J’ai regardé les photos accrochées au frigo avec des aimants. Une scène de pêche, un gâteau d’anniversaire avec des bougies, un baiser sur la place Saint-Marc.
Les premiers jours, je n’ai rien fait. Cela m’a frappée, j’errais comme si j’étais dans un vide. Dans des ouvertures désertes pratiquées dans toute cette nouveauté. Presque tout avait été détruit par les bombes ou rasé ensuite pour faire place à l’avenir. Je n’étais pas loin de l’Île aux Musées. Je n’arrivais pas à me concentrer devant les trésors écrasants. J’ai défilé devant le grand autel de Pergame, mais j’ai apprécié la fraîcheur des grandes salles.
Je me suis acheté une paire de lunettes de soleil coûteuses dans Friedrichstrasse et je me suis sentie différente. Je me suis assise à Kollwitzplatz et j’ai lu Kierkegaard sans le lire vraiment. Un jour, je suis allée vers l’ouest de la ville et j’ai trouvé un jardin dans Fasanenstrasse où j’ai vu que l’on servait à boire en terrasse.
Je ne sais pas combien de temps il était resté à m’observer. Il avait des pommettes hautes et ses traits avaient sur eux comme un voile d’usure. Il a soudain surgi à ma table et m’a parlé en danois avec une sorte de pesanteur, comme s’il manquait d’air. Je l’ai regardé avec mes lunettes de soleil, contente qu’il ne puisse pas saisir mon regard. Il m’avait entendue passer ma commande. Pourtant, je croyais prononcer les mots correctement.
Il avait l’air de s’intéresser aux autres, d’une manière sincère et attentionnée. Jóanes. Nous avons passé deux heures ensemble. Il venait d’un village près de Tórshavn, sculpteur, ancien élève de l’Académie des beaux-arts de Copenhague. Et maintenant, il habitait Berlin. « Comme tout le monde », a-t-il dit avec une grimace.
Quand il était aux Beaux-Arts, Jóanes rentrait chaque automne afin d’aider son père pour l’abattage traditionnel des moutons. Son père était très pieux, lui, il avait pris beaucoup de distance avec la religion. « Trop de culpabilité. Mon père était un salaud. » Jóanes m’a regardée avec un air de défi. « Le péché originel n’est pas un truc à la carte pour les tyrans domestiques », me suis-je entendue lui répondre. Il a dit qu’il n’aurait jamais deviné que j’étais pasteure.
Nous nous sommes quittés sans échanger nos numéros de téléphone. J’ai dû lui dire que j’habitais près de la Kollwitzplatz et que j’avais l’habitude d’y aller l’après-midi avec un livre. De mon banc, j’avais une vue sur la statue de Käthe Kollwitz et sur l’arrière des étals du marché aux puces. Il arborait un grand sourire quand il est arrivé entre les arbres, les traits pas aussi creusés que la fois précédente.
« C’est peut-être la main de Dieu ? »
Je n’ai pas aimé le ton de sa voix. Derrière lui, un musicien de rue jouait du reggae lourdaud. Il m’a invitée à déjeuner. Je me suis étonnée moi-même. C’était comme un film léger et divertissant à la télé. On lui donne une chance parce que l’on n’a rien d’autre à faire.
Son atelier se trouvait dans une arrière-cour. La pièce était haute de plafond et nue. Par une grande fenêtre, on avait une vue sur le terrain vague où se trouvait le bunker du Führer. De l’autre côté, il y avait un coin cuisine et une mezzanine où il dormait. Le long du mur, il y avait un four énorme et une longue table avec des sculptures en terre. Des têtes et des corps, des hommes et des femmes dans des positions érotiques ou tourmentées, impossible de le savoir.
Plusieurs étaient agenouillés, comme s’ils avaient été frappés, ou qu’ils étaient mourants. Ils me faisaient penser aux victimes pétrifiées de Pompéi. Il a acquiescé et a suivi mon regard qui se posait sur les visages et les corps rassemblés là, reconnaissables malgré le façonnage rapide, avec des marques et des stries dans la terre cuite.
Je ne dirais pas que j’ai posé pour lui la première fois. Je ne me souviens plus quand il me l’a demandé. Il ne montrait que son visage avenant, mais cela suffisait. Il fallait juste que je reste immobile. Ça semble facile. J’ai compris rapidement que l’on est toujours en mouvement, sauf quand on dort. J’ai regardé le mur couvert de marques pendant que les minutes défilaient sans moi.
Il parlait de tout et de rien. Je me suis dit qu’il voulait me donner un aperçu de sa vie pendant que lui me scrutait aussi profondément. Il posait ses petits bouts d’argile l’un après l’autre, en couches successives, avec des gestes nerveux, interrompus par des regards brefs et intenses. Ce n’était pas la même chose qu’être photographiée. Là, j’étais reconstruite de zéro.
Soudain, il s’est arrêté et a drapé la masse d’argile dans un linge humide avant que je réussisse à voir où il en était. Il a fait du café, j’ai suivi ses gestes, libérée de mon immobilité forcée. Il m’a demandé si je prenais du lait. Il s’est retourné. « Je n’en ai pas. »
Je suis revenue le lendemain et le surlendemain. Quand il avait fini de travailler, nous discutions pendant une heure. Nous sommes allés manger dehors. Il m’a parlé de son enfance à Tórshavn, j’ai parlé de la mienne à Copenhague. Un jour, la tête était terminée, et il l’avait cuite. Je ne me suis pas reconnue. Il avait l’air content que je ne sache pas si je l’aimais ou pas.
Il a dit qu’il avait envie de me sculpter en pied. Il a taillé un morceau d’argile pendant que je me déshabillais dans un coin. Je ne me suis jamais sentie aussi nue que pendant qu’il m’observait. Il m’a indiqué comment placer mes pieds et tenir un de mes bras, et il m’a demandé si je serais capable de garder la pose. J’ai regretté dès qu’il a commencé. Quand il s’est arrêté et a recouvert la sculpture, j’ai dû me forcer pour prendre un café comme on le faisait d’habitude.
Il a parlé d’un roman qu’il était en train de lire. Je lui ai dit qu’il fallait que j’y aille. Mes mains tremblaient en descendant l’escalier vétuste. J’ai couru sous le métro aérien. Je me suis fait des reproches, incapable de comprendre pourquoi j’avais honte. Une rame a fait un bruit assourdissant au-dessus de ma tête, comme un grondement de tonnerre. Peu à peu, ma honte a cédé le pas à la colère, mais là encore, cette colère était dirigée contre moi-même.
Nous n’avions toujours pas échangé nos numéros de téléphone. Je ne pouvais pas lui envoyer un sms avec un prétexte. Il ne pouvait pas m’appeler et me demander où j’étais passée. Le lendemain, je suis restée dans l’appartement. Je ne voulais pas prendre le risque qu’il me trouve dans le quartier. En même temps, j’étais furieuse d’avoir pu être aussi contente de ma petite personne.
En fin de journée, je suis allée à la Kollwitzplatz et je me suis assise sur mon banc habituel. Les guirlandes d’ampoules électriques étaient déjà allumées sous les stores des cafés. J’ai regardé passer les gens, joyeux et discutant dans le soir qui tombait. Je ressemblais sans doute à une femme qui attend qu’on la drague. Comme la première fois, il s’est détaché de la foule, comme s’il sortait d’un décor vivant.
J’avais laissé les fenêtres ouvertes. L’air du soir et les bruits traversaient l’appartement, les voix et les voitures, de la musique. Il m’a dit qu’il avait été marié. Je lui ai dit que je ne voulais rien savoir sur elle.