Les jours sont c
Quand il est reparti à Berlin, nous…
Quand il est reparti à Berlin, nous savions tous les deux que c’était la dernière fois. On se parlait au téléphone, mais les appels se sont espacés et, pour finir, les semaines se sont écoulées. Il m’a appelée après son opération. Tout s’était bien passé.
« Si tu me voyais, a-t-il dit au téléphone, je ressemble à un soldat de la Première Guerre mondiale. »
Parfois, je restais dans son atelier. La décision a pris un peu plus d’une semaine à mûrir. Le doyen a dit qu’il était embêté de me perdre. J’ai postulé pour les ministères offerts dans la région de Copenhague et j’avais déménagé avant Noël.
C’était l’église d’une petite paroisse ouverte, coincée entre deux immeubles dans une rue proche de la gare de Nordhavn. On m’a proposé un logement dans un HLM qui donnait sur la ligne de chemin de fer qui sépare le quartier du port. De mon petit balcon, je voyais les trains de banlieue qui passaient devant les nouvelles constructions sur les quais.
Le quatrième dimanche après l’Épiphanie, Alva était à l’église, sur l’un des bancs du fond. « Et voici qu’il y eut sur la mer une grande tempête, au point que la barque allait être recouverte par les vagues. Lui cependant dormait. Seigneur, au secours ! nous périssons. » Sur le coup, je ne l’ai pas reconnue, j’ai juste noté son visage. « Pourquoi avez-vous peur, hommes de peu de foi ? Alors, debout, il menaça les vents et la mer, et il se fit un grand calme. Quel est-il, celui-ci, pour que même les vents et la mer lui obéissent ? » J’ai pensé que, lui, il s’était couché dans la barque pour dormir.
Alva a gardé ma main dans la sienne quand cela a été son tour de me serrer la main après l’office.
« Tu te souviens de moi ? »
J’ai eu un sourire d’excuse et j’ai demandé où était sa fille.
« C’est bien Ida, n’est-ce pas ?
— Elle est assez grande pour rester seule à la maison. J’aimerais bien te parler. »
Ce dimanche-là, la brume du port donnait aux rues désertes un air de vieille photo. Alva est restée dans l’entrée pendant que je saluais les derniers fidèles. J’étais encore en train de me familiariser avec mes paroissiens. Elle s’est tournée vers le panneau où étaient accrochés les annonces des offices, des réunions et conférences, les numéros de téléphone utiles, les horaires des permanences. Le sacristain était en train de ranger les derniers livres de cantiques. Je lui ai dit de s’asseoir à la table dans la sacristie pendant que j’ôtais la robe pastorale et le col.
« Tu es partie si soudainement, ai-je dit.
— J’ai appelé le secrétariat de l’église, au pays. Ils m’ont dit où tu avais déménagé.
— C’est encore au pays, pour toi ? »
Elle a haussé les épaules.
« C’est ta mère qui m’a dit que tu étais partie. Je l’ai croisée devant Brugsen.
— Il fallait juste que je parte. Ma mère m’en veut.
— Parce que tu es partie ?
— Ce n’est pas pour ça que je suis venue te voir. Enfin, si, c’est lié. »
La fenêtre de la sacristie était placée si haut que l’on ne voyait que le ciel. Alva paraissait fatiguée et vidée. À la voir ainsi, dans la lumière blanche de février, on aurait dit qu’il s’était passé dix ans.
En quelques semaines énergiques, sa vie avait pris une forme nouvelle. Elle avait trouvé un appartement et un travail chez un dentiste près de l’école où devait aller Ida. Je ne me souvenais pas qu’elle m’avait dit qu’elle était assistante dentaire.
Elle s’était totalement concentrée sur les détails pratiques de sa vie. Le quotidien était le même, meubles y compris. Elle et Ida étaient les mêmes, la joie en moins, mais aussi avec en moins l’inquiétude de savoir Mark au loin, à la guerre. Le chagrin était ce lieu où elles habitaient. Il était là, tout le temps. Mais elles s’y habituaient lentement.
« C’est ça le pire, a-t-elle dit. Visiblement, on s’habitue à tout. »
Quand elle repensait aux années de sa vie avec Mark, ses longues périodes d’absence formaient comme des trous qui s’étaient refermés dans sa mémoire. Elle se souvenait seulement qu’ils avaient vécu ensemble. Il ne lui était jamais venu à l’idée de le tromper, et ce n’était pas uniquement parce qu’ils avaient Ida.
Une de ses amies du pays avait évoqué le sujet quand elle était venue la voir. Elles avaient bu un peu de vin. Son amie lui avait montré un site de rencontres sur son téléphone, et comment ça fonctionnait. Elles avaient consulté les profils des hommes qui correspondaient à celui de son amie.
Légèrement éméchée, et séduite par la facilité et le côté dingue de l’idée, Alva avait accepté d’établir son profil. Au réveil, le lendemain matin, son amie lui avait dit qu’elle trouvait qu’Alva devait penser à elle. Et puis, Ida avait également besoin d’un homme dans sa vie. Alva s’était fâchée.
L’homme qu’elle avait quand même décidé de rencontrer s’appelait Jeppe. Il était divorcé et avait un fils qui vivait chez sa mère. Il s’était montré aussi sceptique qu’elle à l’idée d’être matché par un algorithme. Ils avaient été hésitants au début, mais surtout parce que ça collait trop bien : leurs centres d’intérêt, leurs conceptions de l’éducation des enfants, leurs origines respectives. Ils sortaient ensemble depuis deux mois.
Alva s’est tue et a contemplé la table entre nous dans la lumière froide de l’hiver.
« Tu as envie de savoir pourquoi je suis là ? a-t-elle demandé.
— Tu n’as pas besoin d’avoir une raison. »
Elle m’a dévisagée.
« C’est Mark.
— Oui ?
— Il est revenu.
— Je ne comprends pas.
— Je m’exprime mal. Oui, il est dans son cercueil, méconnaissable, mais il vient. Quand je suis seule. Il est là, et il me regarde. Ou il est à la fenêtre. Il porte son uniforme. Il a l’air tout à fait normal. Tu crois que je suis folle ? »
J’ai fait non de la tête.
« Ça a commencé la première fois que j’ai rencontré Jeppe. Tu es la seule à qui je peux parler. Si je parle à un psy, j’ai peur que… Je ne rêve pas. J’ai peur qu’on me prenne Ida.
— Elle est au courant ? »
J’ai saisi trop tard que ma question sonnait comme si j’acceptais ce qu’elle venait de raconter. Elle est restée un instant comme ça, et j’ai vu son visage tourmenté. Je me suis souvenue de son air impassible, comme si elle était en transe, quand elle avait aidé l’employé des pompes funèbres à disposer les fleurs en rangées, du cercueil jusqu’à la porte de l’église.
La première fois, un samedi matin, elle était couchée, et elle avait jeté un coup d’œil sur son lit. La fenêtre était ouverte et les rideaux bougeaient légèrement. Comme s’il y avait un fantôme, avait-elle pensé, encore à moitié endormie. Elle s’était tournée sur le côté, elle avait ouvert les yeux et il était là, au pied du lit, juste une silhouette dans la lumière du jour. Son uniforme était repassé, ses bottes étaient cirées. Elle avait souri, comme s’il faisait partie d’un rêve dans lequel elle allait replonger.
Elle s’était levée, elle avait pris une douche. Ensuite, elle était face au miroir, pour mettre son mascara. Elle avait essuyé la buée et son cœur s’était arrêté une seconde quand il était apparu dans la vapeur derrière elle.
Une fois rentrée chez moi, j’ai ouvert la porte-fenêtre qui donne sur mon petit balcon. J’ai apporté une chaise sur le seuil. Du balcon, on voit la voie ferrée, avec un fouillis sale de buissons et d’herbes jaunies autour du viaduc.
Ce n’est pas que j’avais décidé de croire Alva. Je n’ai jamais pensé que je suis venue au monde pour juger. Elle n’avait personne d’autre à qui parler.
Sur le rebord de la fenêtre, à côté de la porte du balcon, il y avait le buste de Jóanes avec ses yeux aveugles tournés vers la pièce. Ce portrait de moi ne me ressemblait pas.
Le téléphone a sonné peu après minuit. Sur le coup, je n’ai pas compris que c’était elle. Elle essayait de réprimer ses sanglots. On aurait cru qu’il y avait des bourrasques chaque fois qu’elle expirait.
« Mark est là, a-t-elle murmuré.
— Où ça ?
— Il est à la fenêtre du salon. Il est là chaque fois que j’ouvre la porte. Je suis dans la salle de bains. Mais d’habitude, il disparaît.
— Où est Ida ?
— Elle passe la nuit chez une copine. J’ai tellement peur.
— J’aimerais pouvoir t’aider. »
Elle s’est mise à pleurer. Je lui ai demandé d’essayer de respirer profondément. Elle parlait si faiblement qu’elle a été obligée de répéter l’adresse plusieurs fois. Je me suis dépêchée d’enfiler des vêtements et j’ai appelé un taxi.
En route, j’ai reçu un sms. Il est encore là. L’interphone a répondu dès que j’ai appuyé sur le bouton. Elle était sur le palier, livide. Je l’ai serrée dans mes bras. Elle s’est cramponnée à moi. Quand elle m’a lâchée, je l’ai précédée dans l’appartement.
La porte du salon était fermée. Je l’ai entrouverte. Un lampadaire était allumé à côté de l’écran plat éteint qui était accroché au mur. Les rideaux n’étaient pas tirés. La grande vitre a reflété nos silhouettes floues. Derrière nos reflets, j’ai vu un espace goudronné sous un réverbère. Contre le mur, il y avait un ensemble de bibliothèques avec des étagères vides.
« Tu le vois ? m’a-t-elle chuchoté. Il est là, dans le coin, entre la bibliothèque et la fenêtre. »
J’ai fait deux pas en avant et je me suis arrêtée. J’ai regardé les plis du rideau, le mur, une prise. Un fil qui serpentait le long de la plinthe et disparaissait derrière la bibliothèque.
J’ai levé les deux mains, ma voix était claire et calme. « Que le Seigneur te bénisse, et qu’Il te garde. Que le Seigneur fasse luire Sa face sur toi, et qu’Il t’accorde Sa grâce. Que le Seigneur tourne Sa face vers toi, et qu’Il te donne la paix. » Puis j’ai fait le signe de croix.
Je suis restée chez Alva jusqu’à ce que le jour se lève. Mark ne lui est pas réapparu.
L’histoire s’arrête presque là. Quelques semaines plus tard, Alva est passée me prendre avec sa voiture. C’est la seule fois où je suis retournée au village où j’ai eu mon premier ministère. Elle a déposé un bouquet de fleurs sur la tombe de Mark.
Elle n’a pas voulu rendre visite à sa mère. Après le cimetière, nous sommes passées devant la maison où j’ai habité. Il n’y avait personne, nous sommes entrées dans le jardin. Il y avait une cabane à la place de ma jardinière. Dans l’atelier de Jóanes, j’ai pu apercevoir un établi, un panneau où étaient accrochés des outils et des étagères avec des seaux.
De l’autre côté de la route, derrière la grande haie de hêtres, j’ai aperçu une chevelure blanche qui faisait des allées et venues. La femme du voisin était en train de mettre son linge à sécher. J’ai songé à signaler ma présence, mais Alva avait déjà regagné la voiture.
J’ai marié Alva et Jeppe par un samedi clair et froid d’avril. Elle a tenté de masquer sa déception que je n’assiste pas à la fête. Une fois rentrée chez moi, j’ai pris la tête en argile sur le rebord de la fenêtre. Je l’ai apportée sur le balcon.
Je me suis assurée qu’il n’y avait personne dans la cour, je l’ai soulevée au-dessus de la rambarde et je l’ai lâchée.