Les jours sont c

Jens Christian Grondahl · Chapitre 2 sur 33

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Les jours sont c

Lars ne se souvient pas combien de…

Lars ne se souvient pas combien de temps s’était écoulé entre le retour de son oncle et le jour où, après le travail, il a eu envie de faire un tour dans la lande. C’était une journée paisible et ensoleillée, une des dernières du mois d’août. Il a suivi le chemin jusqu’à l’église ensablée. Il avait l’intention de traverser le bois au sud du phare et de continuer par la lande en direction du rivage.

Il venait d’arriver au bois de pins clairsemés quand il s’est arrêté pour reprendre son souffle. Les taches de lumière brillaient sur la mousse d’un vert poussiéreux, et il a été ébloui par le clocher derrière les troncs noirs. Plus tard, il a eu la certitude qu’il s’était arrêté parce qu’il sentait que quelqu’un l’observait.

Il s’est retourné. Le garçon devait être de l’âge de Lars. Il était pâle et maigre, ses cheveux blonds, pas coupés, pendaient devant ses yeux, et il ressemblait à un vagabond. Il a fallu quelques secondes à Lars pour se rendre compte que l’autre avait aussi peur que lui.

Il rencontrait rarement du monde dans le coin et, quand ça arrivait, on se croisait en se faisant juste un signe de tête. C’est là que c’est devenu pénible. Le garçon étranger l’avait effrayé, et il aurait été honteux de le laisser paraître. Mais Lars ne savait pas comment il allait tourner une phrase appropriée.

« Beau temps, n’est-ce pas ? a-t-il fini par dire.

— Ich verstehe nicht », a déclaré l’autre, en esquissant un sourire. Il avait de mauvaises dents.

C’était le moins que l’on puisse dire, et Lars s’est senti bête de sa propre peur, et supérieur au gars qui voulait gagner sa confiance. Mais comment diable s’était-il échappé ?

Après la Libération, les gens de Prusse-Orientale avaient été rassemblés dans trois campements. Un à l’Hotel Royal, un près du phare et un dans le bois. Le gars venait probablement du dernier. Les trois campements étaient clôturés et sous étroite surveillance. On disait que les gens avaient toutes sortes de maladies contagieuses, et le gars en face de lui n’avait pas l’air en bonne santé.

Lars ignorait quelles règles il fallait suivre si on croisait un réfugié qui s’était enfui de son campement. Tout ce qu’il savait, c’est que les contacts étaient strictement interdits. Devait-il attraper le gars et le ramener au camp ? Ce ne serait sûrement pas difficile, il n’avait que la peau sur les os.

« Hast du eine Kippe ? a dit l’inconnu. Zigarette, a-t-il ajouté en réaction à la mine perplexe de Lars.

— Es tut mir leid », a répondu Lars.

L’autre a souri à nouveau de ses dents marron.

« Mir tut es auch leid. »

Lars n’a pas pu s’empêcher de sourire. Il n’était pas aussi mauvais en allemand qu’il ne l’avait laissé penser à l’école. Les camarades ne voyaient pas d’un bon œil d’être actif pendant les cours d’allemand, si ce n’est le strict minimum. C’est-à-dire qu’il fallait participer juste assez pour ne pas risquer de prendre un coup sur la nuque de la part de ce collabo de prof d’allemand. En outre, cela faisait plus d’un an qu’il avait quitté l’école. Et il n’avait pas vraiment eu de conversations avec les sentinelles sur le port. Pourtant, il a réussi à faire comprendre au jeune réfugié en quête d’une cigarette qu’ils feraient mieux de s’avancer davantage dans les broussailles, au cas où quelqu’un les verrait.

Ils se sont assis sur un tronc pourri. Quand ils ne parlaient pas, on n’entendait que le léger bruissement des aiguilles des pins. Ils se sont présentés en se serrant la main, ce qui leur a paru bizarre. La situation au camp a paru pire que ce que croyait Lars. Heinrich avait oublié ce que cela voulait dire de ne pas avoir faim. Lars lui a demandé comment il était arrivé là, et il a répété sa question jusqu’à obtenir une explication.

On avait ordonné à certains grands garçons parmi les réfugiés de donner un coup de main, à Grenen, pour démolir les tranchées allemandes, ou pour transporter du bois jusqu’au campement, où il pouvait servir comme combustible. Après le travail relativement dur, cela avait été une sinécure pour Heinrich et quelques autres de se retrouver à nettoyer les bureaux de la Résistance à Østre Strandvej.

Lorsqu’il avait fallu les reconduire au camp, le même matin, il avait tenté sa chance. Il s’était écoulé quelques minutes avant que l’on découvre qu’il manquait à l’effectif de la petite troupe. Les autres n’avaient rien dit. Heinrich avait entendu le garde crier et donner des coups de sifflet, mais il s’était échappé.

« Was willst du ? a demandé Lars.

— Das weiβ ich nicht, a répondu Heinrich en fixant le fouillis de branches et de reflets du soleil avant de croiser le regard de Lars. Freiheit », a-t-il ajouté.

Il y avait comme une fièvre qui brillait dans ses yeux. C’était complètement sans espoir. Et sa famille, alors ? Heinrich a répondu qu’il n’avait pas de famille. Ses parents étaient morts. Son petit frère était mort également. Il a lancé à Lars un regard qui semblait plein de défi. Lars a senti qu’il ne devait pas chercher à montrer de la compassion.

« Ich bin nur ich selbst », a dit Heinrich en regardant Lars droit dans les yeux.

Lars lui a dit de rester où il était, et de l’attendre. Il reviendrait à la nuit tombée. En traversant la lande en direction du rivage, il s’est posé des questions sur lui-même. Il n’avait jamais réussi à participer à la moindre petite action de sabotage et, là, il était en train de s’entendre avec un réfugié allemand qui, en plus, s’était enfui de son camp.

Cela aurait été plus rapide de rentrer par où il était venu, mais s’il croisait quelqu’un qui l’avait vu à l’aller, cette personne se demanderait peut-être pourquoi il n’empruntait pas le chemin habituel. Peut-être était-ce superflu de se montrer aussi prudent. Personne n’avait la moindre idée qu’il s’aventurait par là.

Le soir, après le dîner, il est resté à la table de la cuisine pendant qu’Edel faisait la vaisselle. Il était penché sur un vieux journal trouvé dans le panier à bois. Edel lui a demandé s’il n’allait pas sortir flâner, comme d’habitude. Il n’a pas répondu. Dans le journal, il y avait la photo d’un groupe de résistants avec mitraillettes et revolvers. Ils étaient entre un poteau téléphonique et ce qui ressemblait à un passage à niveau.

L’article parlait de l’arrestation de trois gardiens de l’Hotel Royal. Ils avaient essayé de fuir Skagen par le train, un des premiers jours après la Libération. « Quand le train a fait halte à Højen, les Résistants ont fait irruption et, en quelques instants, les Traîtres étaient en état d’arrestation, sous les hourras des passagers, et ils ont été conduits au camion qui attendait là. » Lars a regardé la photo pour voir s’il reconnaissait des hommes.

« Bon, je te souhaite bonne nuit, a dit Edel. Tu éteindras la lumière ? »

Il a attendu que les pas d’Edel aient résonné dans l’escalier. À cette heure, sa mère était déjà au lit. Il a ouvert prudemment la porte du garde-manger. Peu après, il est sorti en douce avec ce qu’il avait trouvé, caché sous son pull. Il avait une couverture roulée sous le bras. Il n’avait pas de plan précis, tout était improvisé, comme l’avait fait Heinrich.

Les soirées recommençaient à être obscures et il y avait du vent, mais la lune était dans son croissant, et le chemin paraissait presque phosphorescent. Cela est devenu plus difficile de marcher une fois passée l’église ensablée, et quand il s’est avancé dans le bois. Il n’osait pas crier, même si les probabilités d’avoir été suivi étaient faibles. Il a reconnu le chant d’un engoulevent. On aurait dit le signal d’un poste de radio inconnu. Il a progressé lentement, jusqu’au moment où il a entendu un sifflement atténué.

Quand ses yeux se sont accoutumés à l’obscurité, il a reconnu Heinrich et le tronc d’arbre pourri. Était-il vraiment resté assis là, sans bouger, pendant toutes ces heures ? Heinrich avait bon appétit, et il a pris quelques gorgées adultes de la Guinness que Lars avait dissimulée pour lui derrière le tas de bois de la remise. Ils ont ri tous les deux quand Heinrich a poussé un rot sonore.

Le repas a été terminé presque avant d’avoir commencé. Cela n’avait pas été une mince affaire de se le procurer. Et maintenant ? Heinrich l’a regardé dans le noir, comme s’il pensait la même chose. Même si Lars lui donnait sa veste, il ne pourrait pas se réchauffer. L’été était fini, et les nuits étaient fraîches.

« Viens, on part. »

Lars avait oublié de parler allemand. Et puis, il ne savait pas comment dire « remise du jardin ». Heinrich l’a suivi en hésitant. Ils trottaient, s’arrêtaient, puis repartaient en courant à travers la lande, comme des chevreuils. Ils ont contourné largement la clairière où les baraquements du camp avaient été construits. Si seulement les gardes savaient que le fugitif était si près, a songé Lars, et il était certain que Heinrich pensait pareil. Quand ils sont arrivés aux premières maisons, Lars lui a fait signe de ralentir l’allure. Ça passerait ou ça casserait. Ils n’arriveraient pas aux palissades entre les jardins sans être vus.

Dans sa rue, ils ont croisé un pêcheur qui habitait à quelques maisons de là. Lars l’a salué, et l’homme lui a rendu son salut. Visiblement, il n’a rien soupçonné en voyant le camarade taciturne qui accompagnait Lars. Il n’y avait aucune lumière derrière les vitres de la maison. Ils sont entrés dans la remise. Lars a regardé autour de lui, dans le réduit froid, au milieu des outils, comme s’il venait là pour la première fois. Comment pourrait-on dormir ici ? Il a pris un sac d’oignons que son oncle avait rapporté de chez son beau-frère à Hobro, et l’a porté dans la buanderie. Il l’a étalé dans le coin, entre le mur et la chaudière, et il a posé sa veste par-dessus. Ce serait mieux que de dormir à la belle étoile.

« Grand Hotel Zwiebel », a murmuré Heinrich.

Lars a pouffé de rire. Heinrich lui a saisi le bras. Son visage était flou dans la lumière faible. Il le scrutait d’une manière presque inquiétante.

« Danke », a-t-il dit.

L’escalier a grincé quand Lars s’est faufilé à l’étage. Il s’est arrêté à chaque marche. Il n’y avait pas un bruit dans la maison. Il a retenu son souffle en passant devant la porte d’Edel. Normalement, il était le dernier à se réveiller le matin, et sa mère devait monter plusieurs fois pour le tirer du lit. Il s’agissait de se réveiller avant qu’elle, ou Edel, n’aille à la buanderie. Heinrich pourrait mettre certains de ses vêtements, ils faisaient à peu près la même taille. Mais où pourrait-on le cacher ?

Lars a pensé aux remises où l’on rangeait les filets, alignées à l’ouest du bassin du port. Il avait toujours les clefs de la remise de son père. Si seulement ils pouvaient se glisser jusque-là sans se faire voir. Un plan a commencé à se dessiner. Dès que Heinrich serait à peu près en sécurité, il irait voir Kruse Birch. Si le pasteur avait aidé un jeune Belge incorporé de force dans l’armée allemande, il pourrait bien aider un jeune Allemand de Prusse-Orientale en fuite. N’avait-il pas dit, du haut de sa chaire, que les réfugiés allemands avaient droit à notre compassion ? Kruse Birch pourrait sûrement l’aider.

Lars était presque en train de rêver quand il a été tiré de son sommeil par un vacarme lointain. On aurait dit la grosse caisse dont jouait son camarade quand il défilait avec les éclaireurs. Mais en recouvrant ses esprits, Lars a très bien compris de quoi il s’agissait. Heinrich avait dû faire tomber la bassine en zinc accrochée au mur de la buanderie exiguë. Lorsqu’il est sorti de sa chambre, Edel avait déjà descendu l’escalier.

« Mais qu’est-ce qui se passe ici ? » a-t-il entendu. C’était sa mère qui criait derrière lui.

Edel se tenait à la porte ouverte de la buanderie. Une silhouette indistincte est sortie lentement de l’obscurité.

« Il s’appelle Heinrich », a dit Lars.

Edel s’est tournée vers lui. Il n’avait pas l’habitude de la voir avec les cheveux dénoués. Le matin, quand il se levait, elle avait déjà fait une natte depuis longtemps. Il a soutenu son regard, bien décidé à ne pas ciller.

« Heinrich est notre prochain, a dit Lars. Il va rester ici quelques jours, mais maintenant, il peut aussi bien aller se coucher dans ma chambre.

— Très bien, a dit Edel.

— Kommst du ? » a-t-il dit en passant devant Edel.

Après avoir conduit Heinrich et refermé la porte derrière lui, il a entendu Edel chuchoter derrière la porte entrouverte de la chambre de sa mère. Il a descendu l’escalier, a pris un plaid et s’est allongé sur le canapé du salon. En repliant les genoux, il avait juste la place de s’allonger sur le côté. Il n’avait pas la moindre idée de ce qui allait se passer. Il n’empêcherait pas Edel ou sa mère de dénoncer Heinrich. Elles pourraient dire de quoi il retournait. Il avait attiré l’opprobre sur sa famille, et la distance entre elles et lui s’était déjà creusée depuis la mort de son père. Elles n’avaient aucune raison d’avoir des scrupules, puisqu’il les avait entraînées sans ménagement dans l’illégalité, elles, des femmes sans défense.

Il était sans doute plus fatigué qu’il n’en avait conscience. À son réveil, Edel était dans la cuisine.

« Tu ne crois pas que ton invité aurait envie de manger un petit quelque chose ? » a-t-elle dit quand Lars s’est approché.

Peu après, Lars et Heinrich étaient assis l’un en face de l’autre, à la table recouverte d’une toile cirée. Ils baissaient les yeux comme deux écoliers quand elle a servi la bouillie. La mère était déjà au jardin. Lars voyait son dos baissé par la fenêtre de la cuisine.

« Ce sera mieux pour tout le monde s’il reste dans ta chambre », a dit Edel.

Lars a traduit. Il lui fallait se dépêcher s’il ne voulait pas arriver en retard. Heinrich a remercié pour le repas avant de se lever et de remonter dans la chambre. Edel n’a pas regardé dans sa direction. Lars s’est arrêté sur le seuil en sortant.

« Edel, j’espère que tu ne… »

Elle a soutenu son regard. Puis elle a fait un oui de la tête. C’était un de ses derniers jours à la fabrique de filets. Il avait convenu avec son oncle que, à partir du 1er septembre, il reviendrait travailler sur le bateau de pêche comme avant. À la pause-déjeuner, il a entendu un de ses camarades demander s’ils étaient au courant qu’un réfugié allemand s’était enfui. Un des gars qui faisaient le ménage chez les résistants. Lars trouvait que ses paroles sonnaient faux chaque fois qu’il ouvrait la bouche. Et cela l’étonnait que personne d’autre ne semble s’en rendre compte. On avait cherché l’Allemand partout. Il n’était sûrement plus en ville à l’heure qu’il était, mais il n’avait quand même pas pu aller si loin que ça, à pied.

Après le travail, il est allé au presbytère. C’est la femme du pasteur qui lui a ouvert. Elle lui a demandé ce qui l’amenait.

« C’est personnel », a dit Lars.

Elle a souri. L’épouse de Kruse Birch était une dame chic. Ses cheveux gris avaient un reflet bleuâtre, et elle s’habillait comme les dames de Copenhague qui venaient dans les hôtels balnéaires l’été, avant la guerre. Quand elle souriait, on avait parfois l’impression qu’elle avait un peu de peine pour son interlocuteur.

« Un instant », a-t-elle dit en laissant la porte entrouverte. Peu après, Kruse Birch est arrivé.

« Bonjour, mon ami. Entre donc. »

En traversant le couloir jusqu’au bureau, Lars n’était pas sûr que le pasteur se souvienne de lui.

« Comment ça va, chez vous ? a-t-il demandé.

— Ça va très bien, a répondu Lars.

— Ça doit être formidable d’avoir retrouvé ton oncle. » Il a marqué un silence et examiné Lars à travers ses lunettes rondes en acier. « Mais c’est peut-être un peu bizarre, aussi ?

— Pardon, mais je ne comprends pas…

— Je me disais que tu t’es habitué à être seul avec ta sœur et ta mère. Il ne serait donc pas surprenant que ces retrouvailles, ça remue un peu le couteau dans la plaie.

— Non, je ne crois pas que ce soit le cas, a dit Lars.

— Une manière intéressante de formuler la chose. » Le pasteur a souri. « Mais dis-moi ce qui t’amène. »

Lars a regardé l’encrier sur le bureau et la grosse main de Kruse Birch sur le sous-main vert.

« En fait, il s’agit d’une chose dont vous avez parlé cet été. Lors de votre sermon. Une chose à propos des réfugiés allemands.

— Ah, ce sermon-là, a-t-il dit en riant. Oui, il n’a pas été très bien reçu.

— Si, par moi. »

Lars a levé les yeux vers le pasteur. Kruse Birch l’a regardé attentivement.

« C’est vrai ?

— Vous avez peut-être entendu dire qu’un gars du camp dans la forêt s’est échappé hier ?

— Non, je n’en ai pas entendu parler. Vraiment ?

— Il est chez moi. »

Kruse Birch l’a dévisagé sans broncher. Après coup, Lars a été incapable d’établir combien de temps ils étaient restés à se dévisager sans prononcer un mot.

« Bon, bon, a fini par dire Birch. Raconte-moi. »

Lars s’est senti encouragé par le ton paisible du pasteur et a raconté en détail comment il avait rencontré Heinrich. Le pasteur a acquiescé plusieurs fois, comme s’il savait déjà ce que Lars allait dire.

« Je peux imaginer sans peine que ce n’est ni ta mère ni ta sœur qui t’ont dit de venir me trouver, a-t-il déclaré quand Lars s’est arrêté. Mes positions ne collent pas tout à fait avec leurs convictions.

— Elles ne diront rien à personne, a dit Lars.

— J’en suis heureux, a dit Kruse Birch.

— Au sujet de Heinrich, a ajouté Lars.

— Bien, bien. » Le pasteur s’est éclairci la gorge. « Mais dis-moi, mon garçon…

— On dit que vous avez aidé un Belge qui avait été enrôlé de force sous l’uniforme allemand. Et je me suis dit que vous pourriez aussi aider Heinrich.

— Qui t’a raconté cette histoire ?

— C’est un bruit qui court », a dit Lars en baissant les yeux.

La chaise a raclé le plancher quand le pasteur a reculé, et que le siège a dépassé le tapis épais. Il a contourné le bureau et s’est assis sur le bord de celui-ci. Lars a levé les yeux vers Kruse Birch.

« Maintenant, j’y suis, a dit le pasteur. Mais il y a une chose que tu dois comprendre, Lars. » Il a posé une main sur l’autre et l’a regardé droit dans les yeux. « Ton ami allemand est bien mieux là où il est, comparé à ce qu’il subira si, demain, il retourne là d’où il vient. Crois-moi, en cet instant précis, ce n’est pas l’endroit où il faut être. Et c’est d’ailleurs aussi notre problème ici, au Danemark. Nous aimerions bien les renvoyer de l’autre côté de la frontière. Alors, il rentrera chez lui, l’heure venue.

— Mais il ne supporte plus tout ça, a dit Lars.

— Bien des gens ont dû supporter bien pire. » Kruse Birch s’est relevé. « Rentre à la maison et dis à ton ami qu’il doit regagner le camp le plus vite possible. Je dirai volontiers un mot en sa faveur, si je peux.

— Non merci », a dit Lars. Il s’est levé également. « Je préférerais que nous fassions comme si je n’étais jamais venu ici.

— Comme tu veux », a dit le pasteur en lui serrant la main.

En quittant le presbytère, Lars s’est dit qu’il ne retournerait jamais à l’office de Kruse Birch. Le pasteur avait peut-être raison au sujet du devenir des réfugiés et de la situation dans leur pays. Mais toutes ses paroles ne tenaient pas face à la fièvre particulière qu’il y avait dans les yeux de Heinrich, quand Lars s’était trouvé à côté de lui sur un tronc d’arbre dans les fourrés.