Les jours sont c
Ils ont dîné ensemble, tous les quatre.…
Ils ont dîné ensemble, tous les quatre. Par mesure de sûreté, Edel avait tiré les rideaux qui donnaient sur la rue. En cette saison, on ne les tirait pas avant que le dernier aille se coucher. Et puis, ils ne mangeaient au salon qu’à Noël et à Pâques. Heinrich avait pris un bain et emprunté une chemise et un pantalon à Lars. Avec la raie sur le côté, il avait l’air d’un beau garçon, mais il était terriblement maigre. Il avait également des bonnes manières, ce qu’Edel a fait remarquer en passant, quand Lars l’a aidée à porter les assiettes sales. Et il mangeait de bon appétit.
Edel parlait mieux allemand que Lars. Elle avait hérité de leur grand-père un livre sur la vie de Luther. Elle l’avait lu et relu, aussi pour entretenir la langue, comme elle disait. Elle avait mis sa jolie robe et sorti une nappe du buffet, comme si c’était une grande occasion. Ils conversaient comme si Heinrich était un pensionnaire de vacances qui s’était incrusté, et comme si la guerre n’avait pas tout bouleversé. Leur mère ne comprenait pas l’allemand, Edel traduisait ce qui était dit.
Le père de Heinrich avait été receveur des postes d’une petite ville au sud de Königsberg. Lars a expliqué que leur père était pêcheur. Propriétaire de son bateau, a ajouté Edel. Il fallait le souligner. Lars a remarqué que la mention de receveur des postes l’avait impressionnée. Avec Heinrich, ils parlaient des choses comme si c’était avant la guerre. La vraie vie, comme s’il n’y avait eu qu’une interruption momentanée. La mère de Heinrich avait grandi dans une ferme, ils cultivaient du blé, a-t-il précisé. Lars et sa mère écoutaient avec attention ce qu’Edel traduisait.
Elle est allée se coucher en premier. Edel et Heinrich étaient assis sur le canapé, Lars dans le fauteuil où son père s’installait quand il était à la maison. C’était rare qu’ils aient de la visite. Le soir, les voisins entraient comme dans un moulin chez son oncle et sa tante. Lars ne se souvenait plus quand il avait saisi que leur maison était une maison que l’on évitait depuis la mort de son père. De temps en temps, ils avaient la visite d’un coreligionnaire de la Mission, qui venait prendre le café ou prier.
Il aurait aimé parler seul avec Heinrich, mais Edel est restée assise. Elle n’était pourtant pas du genre à veiller. Elle n’arrêtait pas de lui poser des questions. Les gens étaient-ils des nazis, là d’où il venait ? Lars s’est dit que c’était assez brutal de poser une telle question, comme ça, de but en blanc, mais Heinrich a répondu de bonne grâce. Ceux qui l’avaient été ne l’étaient plus lorsque les Russes étaient arrivés, a-t-il dit.
« Und ihr ? a-t-elle demandé.
— Wir nicht », a-t-il répondu en baissant la tête, comme s’il avait dit le contraire.
Tout le monde avait pu voir vers quoi conduisait la victoire finale que le Führer leur avait fait miroiter. Au cours du dernier hiver de la guerre, les gens ne parlaient plus que d’aller à l’Ouest. On craignait la soif de vengeance des hordes mongoles. On colportait des histoires d’incendies, de viols et de meurtres, mais les autorités interdisaient aux gens de partir.
L’exode avait commencé en janvier, certains étaient partis avec des carrioles tirées par des chevaux, d’autres à pied. Heinrich, sa mère et son petit frère avaient été envoyés au loin en bateau. En tant que fonctionnaire, son père avait dû partir le dernier. Il était à bord du Wilhelm Gustloff, a dit Heinrich avant de se taire. Le tic-tac de l’horloge du salon était assourdissant. Heinrich a ajouté qu’il y avait eu des milliers de morts quand le bateau avait été touché par des torpilles russes.
Sa mère était déjà malade avant leur arrivée au Danemark. Au début, ils ne savaient pas où ils étaient. Dans les environs de Copenhague. Il n’y avait plus rien à faire quand elle avait fini par être examinée par un médecin. Elle n’avait pas eu de cercueil. On avait enterré une douzaine de personnes dans la même tombe. Heinrich et son frère avaient été transférés dans un autre camp et, quand son frère était mort, Heinrich avait été transféré pour la troisième fois. Lars ne lui a pas demandé de quoi ils étaient morts. Comme si cela changeait quoi que ce soit. Heinrich a précisé qu’il se trouvait à Skagen au moment de la capitulation, près du phare. Lars a pensé à ce qu’avait dit son camarade de la fabrique de filets au sujet des filles polonaises. Puis ils avaient été transférés dans le bois.
Lars n’a rien dit de sa conversation avec Kruse Birch. Il ne voulait pas ôter ses espoirs à Heinrich – mais quels espoirs ? Il a songé à ce que le pasteur lui avait dit. Peut-être que la situation était désespérée, en attendant, ils étaient là. Heinrich n’était pas dans le baraquement froid dans le bois, il était au chaud, nourri et propre, à côté d’Edel. Elle le regardait d’un air sérieux, mais ce n’était pas ce sérieux dur, comme quand elle damait le pion avec une citation de la Bible dès que l’on osait dire un mot. Elle avait les yeux luisants pendant qu’il parlait. Le regard de Heinrich a vacillé quand il l’a dévisagée, pendant une seconde. L’a-t-il trouvée jolie, à côté de lui, dans sa belle robe ?
Les jours suivants, le temps a été calme et chaud. C’était comme si l’été avait changé d’avis et décidé de revenir. Après le travail, il restait dans sa chambre en compagnie de Heinrich. D’habitude, pendant de tels après-midi, il serait allé à la plage pour se baigner et paresser dans les derniers moments de soleil. Il leur fallait se contenter des rayons de soleil qui passaient par sa fenêtre ouverte dans la ville libérée. Avec Heinrich, il ne pouvait pas profiter de l’insouciance qui marquait encore tout le monde. Ce sentiment d’insouciance lié à l’idée que les temps horribles étaient passés.
Ils étaient assis par terre, adossés au lit où Heinrich dormait. Comme s’il y avait un risque que les gens regardent à l’intérieur de la maison. Lars avait soutiré quelques cigarettes à l’un de ses camarades de la fabrique, alors que, lui, il ne fumait pas. Heinrich lui a appris à inhaler la fumée. Au début, Lars a suffoqué, Heinrich a rigolé et lui a tapé dans le dos. Il avait un an et demi de plus que lui. Ils parlaient des filles. Heinrich lui a demandé s’il était sorti avec une fille. Il a ri en voyant Lars qui rougissait.
Cela ne faisait rien. C’était curieux d’ailleurs, parce qu’il se sentait toujours petit quand un des grands gars se moquait de lui à la fabrique. Heinrich était sorti avec une fille de son village l’été précédent, mais, techniquement, il était encore puceau.
« Verstehst du ? »
Lars a acquiescé, comme s’il comprenait. Heinrich l’a observé avec une expression qu’il n’a pas réussi à déchiffrer.
« Sie war deiner Schwester ähnlich, a-t-il ajouté doucement. Ich weiβ aber nicht, ob sie noch lebt. »
Lars a regardé par la fenêtre – méditant les deux phrases. « Elle ressemblait à ta sœur. Mais je ne sais pas si elle est encore en vie. » Il s’est levé pour fermer le crochet de la fenêtre, même s’il n’y avait pas de vent dehors.
Ils ont parlé de l’avenir. De son côté, Lars n’avait pas réfléchi plus loin que la fin du mois. Deux jours plus tard, quand il sortirait du port sur le bateau de pêche de son oncle, une vie nouvelle commencerait, la vraie vie. Pendant tout le temps où il avait travaillé à la fabrique de filets, il n’avait pensé qu’à prendre la mer. Heinrich, lui, voyait plus loin. Il avait eu un rêve avant même le début de la guerre. Il voulait aller en Amérique. Il avait l’intention de prendre un paquebot à Hambourg. Au pays, des tas de gens différents l’avaient fait, des Juifs comme des pauvres. Une fois en Amérique, peu importait d’où l’on venait. Il a décrit à Lars l’arrivée à New York comme s’il y était déjà allé. La statue de la Liberté, les gratte-ciel. Le voyage en train interminable à travers la Prairie.
Heinrich a parlé de ses rêves d’avenir pendant le dîner dans le salon. La mère de Lars semblait ne pas écouter quand Lars et Edel se relayaient pour traduire. Pour elle, l’Amérique était trop loin pour être autre chose qu’un nom. Edel, en revanche, l’écoutait attentivement, sans le lâcher de ses yeux sérieux. Elle qui, d’habitude, ne s’enthousiasmait que pour la parole du Seigneur. Lars a songé à ce que Heinrich lui avait dit. C’était la première fois qu’il voyait sa sœur sous cet angle.
Le lendemain, c’était la dernière journée de Lars à la fabrique. Les adieux n’ont pas été tristes. Après le travail, il est descendu au port, jusqu’au bateau de son oncle que l’équipage était en train de préparer. Il lui tardait d’embarquer, son seul souci, c’était Heinrich. Edel et sa mère sauraient garder le secret, mais il pouvait arriver tant de choses pendant qu’il serait en mer. En réalité, cela ne changeait pas grand-chose qu’il soit ou non à la maison. Heinrich était en sursis, en cavale.
Le vent s’était levé. Il y avait de la houle dans le bassin du port, les amarres grinçaient et il fallait faire attention en passant du bord au quai. Lars donnait un coup de main pour charger le ravitaillement quand il a entendu un hurlement dans son dos. Dans la nuit tombante, il n’a tout d’abord pas compris ce qui s’était passé. L’autre mousse gisait sur le pont, cherchant sa respiration. Il s’était pris le pied entre le quai et le bord du bateau.
« Bon sang, espèce de maladroit, a dit l’oncle en examinant le pied du gamin. Allez, rentre à la maison, et sois prêt pour demain matin. Malheureusement, on peut pas se passer de toi ! »
Lars a aidé le malheureux à débarquer. Il ne pouvait pas s’appuyer sur son pied. C’était un spectacle pitoyable que de le voir rentrer en sautillant, appuyé sur l’épaule de Lars. Ils étaient allés à l’école ensemble, mais ils ne se connaissaient pas.
« Merde, je serai jamais rétabli demain, a marmonné le garçon dans la nuit. J’ai une sacrée entorse. »
Effectivement, une fois dans la cuisine, chez ses parents, son pied était très enflé.
« Il manquait plus que ça », a déclaré son père.
Sa mère avait sorti une bande de gaze, et elle avait posé le pied de son camarade sur ses genoux.
« Tu vas prévenir ton oncle, d’accord ? » a-t-il demandé.
Lars a eu envie de le serrer dans ses bras. Kruse Birch, les gars de la fabrique et tous les résistants de la dernière heure qui avaient surgi le 5 mai avec leurs brassards, ils se retrouveraient bien penauds. Ils resteraient sur le quai à faire des au revoir.
En rentrant, il a trouvé Edel et Heinrich au salon. Sa mère se trouvait près du fourneau. Heinrich n’était guère resté dans sa chambre, malgré les ordres stricts d’Edel.
« Tiens, te voilà, a-t-elle dit.
— J’espère que je ne vous dérange pas, a dit Lars.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? »
Il y avait quelque chose de conflictuel dans sa voix, mais aussi une faille ouvrant sur de la fragilité.
Ce soir-là, ils ont dîné dans la cuisine. Lars a expliqué son plan en allemand. Edel a eu l’air soucieuse. Elle a demandé à Heinrich s’il avait déjà navigué. Jamais. Il a souri, l’air presque enthousiaste.
« Mais tu as demandé à notre oncle si c’est possible ? » Edel l’a regardé d’une mine grave.
« Oui, oui, a fait Lars. Qu’est-ce qu’il allait dire ? Nous ne pouvons nous passer de personne ! »
Ils se sont levés avant le soleil. Le jour commençait à poindre quand ils sont montés à bord du bateau de l’oncle. Les équipages se préparaient également sur les autres bateaux. L’oncle de Lars était déjà à la barre quand ils ont bondi à bord. Le moteur tournait déjà.
« Je voulais te dire que ton mousse est au lit avec le pied bousillé, a dit Lars. Tiens, voilà Heinrich. »
Heinrich a souri, mais son sourire s’est éteint en voyant l’expression sur le visage de l’oncle.
« T’as quand même un sacré toupet, toi, aujourd’hui, a dit l’oncle. Tu veux que je prenne un nazi à bord ?
— Si c’est un nazi, moi je suis pasteur de la Mission intérieure, a répondu Lars.
— Tu auras droit à une raclée quand on débarquera », a dit son oncle en lui faisant un clin d’œil.
La mer était agitée quand ils sont sortis du port et, au bout d’une demi-heure, Heinrich était penché sur le bastingage, livide.
« Ça promet », a grogné l’oncle.
Le temps s’est calmé dans l’après-midi. Le soleil a fait son apparition et il faisait presque doux. La mer était lisse et le ciel semblait encore plus immense, comme cela peut être le cas au mois de septembre. Heinrich a montré son envie d’apprendre et, au bout d’une journée, il a trouvé sa place parmi l’équipage. On n’avait pas le temps de parler beaucoup et après le coucher du soleil, pendant le repas, c’était le capitaine et les anciens qui prenaient la parole. L’oncle de Lars ne tenait pas compte des liens familiaux quand ils étaient en mer.
Et, au bout d’une journée, plus personne ne regardait Heinrich de travers. Il se débrouillait des choses à faire et il savait se taire. C’était bon d’avoir repris la mer. Il y avait des instants où Lars oubliait dans quelles circonstances Heinrich était arrivé à bord, et les autres semblaient l’avoir oublié également. Qui et pourquoi, quelle importance ? La première nuit, ils ont vu des éclairs de chaleur, au sud-ouest, il y avait du tonnerre et des éclairs, mais le matin suivant, tout était absolument calme. Le ciel et la mer formaient comme deux bols bleus de lumière qui se rejoignaient sur la ligne d’horizon. Si Dieu existait, Il les observait, aussi petits que des mouches et encore plus bêtes que les poissons.
Certains poissons étaient plus bêtes que les autres, car le bateau était lourdement chargé quand ils rentrèrent à Skagen, quatre jours plus tard. Peut-être était-ce la liberté en mer qui les avait rendus imprudents, ou bien il se peut que quelqu’un les ait dénoncés. Ils ne l’ont jamais su. En tout cas, Lars et Heinrich n’étaient pas à la maison depuis une heure que l’on a frappé à la porte. Edel travaillait à l’hôtel, comme à son habitude. Sa mère était en train d’arracher les mauvaises herbes au jardin.
L’arrestation s’est déroulée dans le calme. Une fois les hommes partis avec Heinrich, Lars a eu l’idée d’ouvrir le tiroir du bureau où Edel s’asseyait quand elle écrivait des lettres. Il contenait des cartes postales d’avant guerre, et l’une d’elles représentait l’église ensablée. Lars l’a déchirée en deux et il est sorti en courant. Il a rattrapé le groupe dans Sankt Laurentii Vej, alors qu’ils s’approchaient du bois, et il a tendu une moitié à Heinrich. Un des gardiens lui a arraché des mains le morceau de carte, il l’a examiné avant de le lui rendre.
« Eines Tages…, a dit Lars.
— Eines Tages… », a répondu Heinrich en le regardant dans les yeux.
En vain, j’ai essayé de savoir auprès de Lars quelles avaient été les conséquences, pour lui, pour Edel et sa mère, d’avoir caché Heinrich chez eux. Je ne sais pas non plus si son oncle a été puni pour avoir eu un réfugié à bord de son bateau. Chaque fois que je lui demande, Lars balaie ma question et se montre vague. « Rien de particulier », répond-il le plus souvent. Ou bien : « Cela n’a plus d’importance aujourd’hui. »
Au moment où il avait vu Heinrich sur le chemin être reconduit au camp dans le bois, Lars avait été sûr que les deux morceaux de la carte postale représentant l’église ensablée seraient réunis. Sa certitude s’est réduite au fil des ans, puis elle s’est effacée. Sa vie a pris forme, et la rencontre avec Heinrich ne représentait plus qu’une histoire de sa jeunesse, il y a longtemps, à l’opposé de sa vie d’adulte. Mais il a tenu sa résolution de ne pas se montrer à l’église tant que Kruse Birch y officiait.
D’après ce qu’il sait, les réfugiés qui restaient ont été transférés de Skagen en novembre de l’année suivante, mais il ignore si Heinrich est resté là aussi longtemps. Les derniers réfugiés ont quitté le pays jusqu’en 1949. Deux ans plus tard, Lars est entré en apprentissage à la caisse d’épargne locale. Elle a fusionné depuis longtemps avec une banque plus importante. Quand je lui demande pourquoi il a franchi un pas aussi considérable, passant de la vie en mer à la vie dans une agence bancaire, là encore, il hausse les épaules, confus ou agacé, je ne sais pas très bien. « On prenait ce qui se présentait », c’est la seule explication qu’il donne.
Le fait qu’il avait rencontré sa future femme a peut-être joué un rôle. Elle s’est rapidement retrouvée enceinte de leur fils aîné. Moins de dix ans après la Libération, Lars avait à la fois une famille et un foyer. Sa femme était un peu plus jeune que lui. Il avait toujours pensé qu’elle lui survivrait.
À l’écouter, sur sa petite terrasse, dans le soleil de l’après-midi, leur vie semble aussi lointaine que la guerre. Il porte souvent des grosses lunettes de soleil pour ne pas attraper de poussières dans les yeux. Quand nous ne parlons pas, nous entendons les feuilles qui bruissent dans le bois. Aujourd’hui, il n’y a qu’une grande clairière herbeuse à l’endroit où se trouvaient les baraquements du camp de réfugiés.
Si Edel n’avait pas été obligée de nourrir la famille, elle aurait sûrement suivi la formation d’employée de bureau qu’elle souhaitait, mais les années ont passé. Elle était devenue gérante d’un petit hôtel de la ville quand elle a rencontré un veuf de Harboøre qui était là en vacances avec ses deux filles. Il était marchand de tissus et croyant, comme elle. De son côté, elle n’a pas eu d’enfant. Lars la voyait deux ou trois fois par an, et ils ne parlaient jamais de ce qui était arrivé au cours de quelques semaines entre la fin de l’été et l’automne 1945.
Lorsque Lars est allé la voir à l’hôpital, peu avant sa mort, elle lui a soudain demandé s’il n’avait jamais eu des nouvelles de Heinrich. Lars lui a dit qu’il n’en avait pas. Il n’a pas eu le cœur de lui dire toute la vérité. Il pensait à l’expression dans les yeux et sur le visage de sa sœur, pendant qu’ils écoutaient Heinrich raconter son histoire.
Deux ans après la chute du mur de Berlin, Lars a reçu une lettre d’une femme de Rostock. La lettre avait été envoyée à l’adresse de sa mère et aurait été retournée à l’expéditeur si un vieux postier n’avait pas reconnu le nom de Lars. La femme était la fille du cousin de Heinrich. Il avait été incorporé dans l’armée allemande et avait participé à la retraite de Prusse-Orientale. Après la guerre, le cousin s’était installé à Stralsund. À son retour du Danemark, Heinrich s’était retrouvé dans la zone d’occupation soviétique et il avait habité à Schwerin, où il était devenu électricien. Il s’était marié peu après, mais le couple n’avait pas eu d’enfant.
L’auteur de la lettre expliquait que Heinrich, après la création de la RDA, n’avait cessé d’exprimer sa volonté de passer en Allemagne de l’Ouest. Il avait essayé de convaincre sa femme de s’enfuir par Berlin, mais elle avait refusé. Puis le passage par la capitale avait été rendu impossible par le Mur. L’épouse de Heinrich était morte d’un cancer du sein en 1986. Il s’était retrouvé veuf, comme Lars, et comme Edel, il n’avait pas eu d’enfant.
« Évidemment, cela ne veut rien dire, a ajouté Lars. Je ne sais même pas pourquoi j’en parle. »
Heinrich avait cinquante-six ans quand, peu après, il a essayé de franchir la frontière dans une forêt à l’ouest de Schwerin. Il a été abattu par un garde-frontière est-allemand. Parmi les affaires qu’il avait sur lui, et qui ont été remises à son cousin, il y avait une carte postale déchirée sur laquelle Heinrich avait écrit au crayon le nom de Lars et son adresse à Skagen.
La femme qui avait écrit la lettre avait trouvé la moitié de carte postale en rangeant les tiroirs de son père, au moment où il devait aller en maison de retraite. Elle l’avait jointe à sa lettre. Son père n’avait jamais remarqué qu’il y avait quelque chose d’écrit derrière le morceau de carte jaunie, avec la photo en noir et blanc d’un clocher bas qui se dressait sur une colline envahie par l’herbe.
J’ai retourné la carte. Effectivement, les lettres écrites au crayon étaient difficiles à déchiffrer.