Les poules des prairies partent en tournée

Dawn Dumont · Chapitre 8 sur 15

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Les poules des prairies partent en tournée

Chapitre 8: Jour 9 Hambourg, Allemagne

CHAPITRE 8

 

 

JOUR 9 Hambourg, Allemagne

 

EDNA

 

N ous sommes arrivés à Hambourg à l’aube. Comme -L y c’est une ville portuaire, nous avons eu droit à la vue des marins vomissant sur les quais, après une nuit passée à boire et à commettre je ne sais quels autres péchés. Cela dit, la lumière qui se réfléchissait sur l’eau était très jolie ; tout le monde devrait voir ça un jour. En raison de notre retard, notre hôte n’était pas présent pour nous accueillir. À la place, il nous a envoyé son chauffeur. Ce dernier nous a expliqué que le maire s’était rendu à l’aéroport à l’heure officielle de notre arrivée, en compagnie de plusieurs autres dignitaires. Sans parler du défilé qui avait été prévu en notre honneur. Vous n’imaginez pas la honte que j’ai ressentie. Tout le monde doit nous prendre pour des Indiens vraiment mal élevés.

Il paraît que notre hôte n’était pas très content, mais qu’il comprenait les imprévus qui peuvent se produire lorsque des gens aux personnalités divergentes voyagent ensemble. Surtout lorsque certaines personnes ne sont pas réputées pour leur sens des responsabilités et rendent la tâche difficile pour tout le monde, par pur égoïsme. Quelques claques sur les fesses ne leur auraient pas fait de tort.

Le chauffeur doit nous conduire à l’endroit où nous resterons pendant notre séjour. Quelqu’un a mentionné quelque chose à propos d’un château, mais je suis certaine qu’il y avait là une forme d’exagération. Personne ne vit vraiment dans des châteaux, de nos jours.

 

NADINE

 

— Un château, hein ? Je me demande bien s’il y a des douves, réfléchissait Nadine à voix haute.

Elle était assise sur la banquette arrière d’une petite voiture conduite par Andre, le chauffeur désigné du châtelain. Il les avait repérés à l’aéroport et leur avait fait comprendre qu’il était à l’emploi de leur hôte.

Lucas s’était installé à l’avant, du côté passager.

— Je pense pas que ça existe encore, ces affaires-là… Même pas sûr que ça a déjà existé.

— Ça existait, a répondu Andre. Dans les années 1050. Un peu avant mon temps.

— Y avait pas un Allemand célèbre qui vivait dans son château et qui buvait du sang humain ? a demandé Nadine.

— Roumain, a fait le chauffeur d’une voix dédaigneuse.

— Y avait aussi une famille de la royauté allemande qui s’était tellement reproduite entre parents que les enfants pouvaient même plus mâcher du solide.

— Des mangeurs de soupe, tiens, a souri Nadine, qui savourait les anecdotes historiques de Lucas.

— Les riches ont tendance à faire des conneries, a dit Andre.

— Mais pas votre patron ?

— Il n’est pas riche.

— Mais il vit dans un château ?

— Un château, ça coûte cher.

Le chauffeur a haussé les épaules.

— C’est pour ça que je préfère les petites maisons, a dit Nadine.

— Sauf quand t’étais une voleuse.

Les yeux du chauffeur se sont posés sur Nadine dans le rétroviseur.

— Quand j’étais très jeune. Y a vraiment longtemps, s’est défendue Nadine en envoyant une petite taloche sur la nuque de Lucas. Donne pas à notre bon monsieur des raisons de s’inquiéter.

La route a changé d’aspect ; ils gravissaient maintenant une pente abrupte.

— C’est quoi tout ça, alors ? Cette route-là commence à avoir l’air un peu abandonnée à elle-même ; elle aimerait peut-être ça, un accotement, a fait observer Nadine, qui contemplait le vide en contrebas.

— Nous sommes presque arrivés au château.

— Bon Dieu de bon Dieu, a fait Nadine en se permettant une autre bine sur le bras de Lucas. Comme je t’avais dit : reste pas loin de moi, de grandes choses s’en viennent.

— Je t’ai jamais entendu dire ça, mais bon…, a répliqué Lucas.

Nadine s’est calée dans la banquette pour prendre le pouls de sa « relation » avec Lucas. Jusqu’à présent, elle avait réussi à passer des effleurements sur l’avant-bras aux bines affectueuses. La prochaine étape, c’était d’arriver à se frayer un chemin jusqu’à ses douces lèvres.

Elle a bondi vers l’avant encore une fois.

— T’as besoin de Lypsyl ?

— Du Lypsyl ? s’est étonné Lucas en la regardant par-dessus son épaule.

Nadine en appliquait justement une bonne couche sur ses propres lèvres. Un beau rose lustré. Il a fait non de la tête.

— Si vous m’en offrez aussi, Mademoiselle, mes lèvres sont très sèches, a dit Andre.

Nadine lui a passé le bâtonnet de baume, tout en sacrant après elle-même dans sa tête. Pourquoi n’avait-elle pas appris plus tôt dans la vie à séduire les hommes ?

 

EDNA

 

C’était un véritable château. Un château qui semblait sortir tout droit de la montagne et descendre en cascade sur le flanc de la falaise. C’était une des choses les plus impressionnantes qu’Edna avait jamais vues (elle n’avait pas encore vu le Vatican, alors elle avait le droit de dire ça). Tout le monde était bouche bée à la vue de l’immense construction qui se dessinait au sommet de l’escarpement que leur minibus gravissait.

— Doux Jésus, jamais j’aurais pensé voir le jour où quatre Indiens allaient passer la nuit dans un endroit aussi luxueux, s’est exclamée Edna.

— J’espère qu’il est hanté, a dit Desiree. Genre hanté par une jeune vierge qui a pas pu épouser l’homme qu’elle aimait, fait qu’elle s’est garrochée par une fenêtre. Ces murs-là sont vraiment hauts.

— Sois pas morbide, a murmuré Edna, mais sans aucune autorité dans la voix.

Elle ne voulait pas décourager Desiree de s’exprimer. Ça faisait quelques heures que cette dernière gardait le silence et Edna craignait qu’elle s’ennuie de la maison. Elle a proposé :

— C’est peut-être un fantôme qui adorait son chez-soi et qui aime s’assurer que tout le monde s’y sent bien.

Ça a fait rire Desiree.

— Y a un bon film d’horreur là-dedans : le fantôme qui vous veut du bien.

— J’ai vu un fantôme une fois, a dit Lucas. Il lui manquait un bras.

— Vous le lui aviez volé ? a demandé Edna.

Un coup bas, mais elle en voulait encore à ce petit chenapan.

Lucas lui a renvoyé un regard piteux.

Le château avait effectivement l’air du genre d’endroit où vivent les fantômes et Edna n’avait aucun problème avec ça. Il y avait en masse de place pour les vivants comme pour les morts.

— Comment ils font pour éviter les voleurs ? s’est demandé Desiree à voix haute. Je veux dire, y a tellement de recoins et de passages, n’importe qui pourrait se faufiler à l’intérieur.

Lucas a approuvé de la tête.

— Moi, je serais capable d’entrer. Je te gage qu’on pourrait même faire passer une famille au complet. On vivrait dans une partie du château, en secret, loyer gratos. Probablement que personne s’en rendrait compte avant des semaines.

Edna refusait d’écouter leurs niaiseries. Elle est intervenue :

— J’ai entendu dire que le château avait plus de cinq cents ans. Un des marins sur les quais, en ville, a mentionné ça pendant qu’on attendait notre transport. Celui qui vomissait. Vous vous en souvenez, John ?

John a haussé les épaules.

— Plus de cinq cents ans. C’est plus vieux que le Canada, ça ! a insisté Edna.

— Cool, a murmuré Desiree, que la leçon d’histoire laissait plutôt indifférente.

Edna a tendu le cou pour distinguer le plus de détails possible du château. Certaines parois étaient envahies par le lierre, qui devait bien monter à une dizaine de mètres. Et puis, de vraies personnes vivaient ici, elle le constatait, parce qu’on avait fraîchement repeint la pierre et remis du mortier. Ce n’était pas comme les vieilles ruines qu’ils avaient croisées sur le chemin, de grosses pierres grises abandonnées à leur sort, ne servant plus qu’à rappeler l’existence d’une grande époque lointaine faite de grandes demeures. Elle s’était sentie un peu triste de quitter Hambourg sans avoir eu le temps de visiter et de faire un peu de tourisme, mais un château comme celui-là, ça remontait le moral.

— Y a combien de chambres dans un palais de même ? a demandé Edna au chauffeur.

Un garçon d’une vingtaine d’années, timide. Ou, du moins, timide depuis que Desiree avait posé son regard sur lui.

Il s’est éclairci la gorge :

— J’en ai aucune idée… Trente, peut-être ? Je sais qu’il y a deux bibliothèques, deux cuisines, trois grandes salles…

Desiree l’a interrompu :

— C’est quoi, une grande salle ? C’est comme une chambre plus grosse que la moyenne ?

— Hmm… Une sorte de mélange entre une salle à manger et une salle de bal.

Edna avait aussitôt pris goût à cette manière tout allemande de se comporter. Même les marins soûls avaient été polis en leur indiquant l’endroit où ils trouveraient leur transport. Puis le chauffeur était là, pile à l’heure, à les attendre avec un panneau au nom de la troupe, bien écrit à la main. Il les avait mis au fait de la situation d’un ton si direct et formel, sans flafla, qu’Edna n’avait pas tardé à surmonter sa déception : la troupe avait manqué le maire d’Hambourg ainsi que le maire d’un village adjacent, tous les conseillers municipaux, deux propriétaires des meilleurs hôtels de la ville, sans parler d’une cohorte de musiciens et d’artistes, dont une fanfare (bon, il lui restait bien une pointe de déception pour la fanfare). Le chauffeur les avait ensuite guidés jusqu’à son véhicule. (Les bagages avaient été chargés dans une autre voiture. Edna avait regardé deux jeunes hommes blonds remplir le coffre avec une efficacité qui lui permettait de comprendre pourquoi le monde entier avait craint l’Allemagne.) Et les voilà maintenant en route vers la plus grande maison qu’elle avait jamais vue.

— Ça appartient à qui, déjà ?

— Le nom du propriétaire est Robert Adlerflügel. Et vous savez quoi ? Petite anecdote intéressante : M. Adlerflügel a vécu au Canada pendant un moment. Il habitait quelque part en Sassa… Sask… Saki…

— Saskatchewan, a dit Desiree pour abréger ses souffrances. C’est de là qu’on vient, nous autres aussi !

Edna s’est demandé qui pouvait bien être ce Robert Adlerflügel. Elle n’avait pas rencontré beaucoup de non-Indiens en Saskatchewan qui auraient eu envie d’accueillir une bande d’Indiens à la maison. À part la police, bien sûr. Elle a souri à sa propre blague.

Edna a jeté un coup d’œil à John, silencieux depuis un bon moment, même plus que d’ordinaire. Sa tête était tournée vers la fenêtre, ses yeux fixaient le paysage, mais il ne réagissait à rien. Si on avait demandé à Edna de deviner, elle aurait dit qu’il semblait triste. Mais pourquoi serait-il triste ? Ils avaient parcouru la moitié du chemin et ils étaient toujours ensemble ! D’autres défis les attendaient, certes… Par exemple, combien de spectacles avaient été planifiés pour cette semaine ? Et les représentations en Italie, qu’est-ce qu’on attendait d’eux, là-bas ? Et puis, serait-elle en mesure d’honorer son rendez-vous avec l’espion ? Et, plus important encore, est-ce qu’elle allait finir les menottes aux poignets, forcée à passer le restant de ses jours en prison ? Elle se souvenait de l’histoire d’un criminel italien dont la sentence avait été de se faire emmurer et oublier… Est-ce que ça se faisait encore ? Elle a chassé cette image de sa tête. Ça ne servait à rien de se faire des peurs.

— Hé, regarde ça, ma tante, a fait Desiree en pointant le doigt vers la fenêtre à la droite d’Edna. Des chevaux géants.

Edna a vu un groupe de chevaux noirs trotter le long de la route, montés par des cavaliers tous vêtus d’un même uniforme, un petit chapeau noir sur la tête. Le meneur a effleuré le bord de son chapeau quand le minibus l’a dépassé.

— Ces chevaux sont énormes ! s’est exclamée Desiree. C’est quelle sorte ?

— Des percherons, a dit John avant de refermer la bouche pour de bon, jusqu’à ce que leur véhicule se gare dans l’enceinte du château.

Edna espérait qu’il ne couvait pas un virus. C’était la dernière chose dont ils avaient besoin, ça, toute la troupe aux prises avec des brûlements d’estomac et des selles molles.

 

NADINE

 

Nadine avait laissé ses valises dans sa chambre et se dirigeait vers la cuisine pour trouver quelque chose à manger lorsqu’elle les a entendus. Elle a reconnu les voix avant de les voir : l’accent cri de son coin de pays lui a fait monter les larmes aux yeux. Bizarre à quel point c’était facile de reconnaître son monde après quelques phrases à peine. John a été le premier à tourner le coin, avec le même air contemplatif qu’il avait debout dans son pré au crépuscule. Elle a senti le pincement habituel en le voyant. Mon Dieu, est-ce que ça allait s’arrêter, un jour ?

Ensuite venait Edna, celle qui se prenait pour une bonne sœur. Nadine l’avait déjà remarquée dans des pow-wow, mais elles n’avaient jamais été présentées. Surtout parce qu’elle était loin de se considérer comme une fan de Jésus. Elle trouvait ses adeptes pas mal ennuyants. Après Edna, l’image même de la beauté, mais avec l’expression d’une enfant gâtée… Puis, le faux Lucas. Il avait l’air beaucoup plus jeune et naïf que sur sa photo de police. Ces yeux verts là, cela dit, on les reconnaîtrait entre mille.

— Stop ! leur a-t-elle ordonné, et ils ont tous cessé de bouger à l’unisson (bons réflexes pour une troupe de danse).

Le criminel, évidemment, a levé les mains en l’air, avant de les redescendre aussitôt. Puis il a éclaté de rire, comme si sa vie jusqu’à maintenant n’avait été qu’une grosse farce.

— Qu’est-ce qui te fait rire ? Y a rien de drôle, a dit Nadine.

Lucas s’est matérialisé derrière lui et lui a saisi le bras dans une prise que Nadine avait déjà vue à la télé. Le voyou s’est mis à se débattre et à crier à l’aide. John s’est précipité vers lui.

— Non, John ! a lancé Nadine en accourant aussi pour empêcher John de s’en mêler.

Trop tard : il tentait déjà de libérer le faux Lucas de la poigne du vrai Lucas.

— Il est avec moi, a dit Nadine en sautant sur le dos de John.

Ce dernier s’est secoué pour la faire lâcher prise.

— Voyons, ostie, qui c’est ça, donc ?

— C’est moi, John. C’est ta Nadine.

— Ma qui ?

— Nadine, ta voisine.

John s’est immobilisé et s’est tordu le cou pour la regarder :

— Nadine Redcloud ?

— Ouais, je suis venue ! T’es parti en tournée avec un criminel !

En pointant l’autre du doigt, elle a perdu son équilibre sur le dos de John et a senti ses pieds revenir sur le sol de pierre lisse. Elle s’est redressée en lissant ses vêtements, avant de poursuivre :

— Ce jeune homme, il fait semblant d’être quelqu’un d’autre.

— Il m’a volé mon passeport, a dit Lucas.

— Voici le vrai Lucas Pretends Eagle, a dit Nadine en se plaçant à ses côtés. Celui-là, c’est un imposteur.

Et Nadine a poussé le gamin de son autre main.

— Quoi ? a protesté le faux Lucas. C’est pas vrai, ils mentent !

— Oh, toi, ferme-la, a dit John. Montre-moi tes cartes.

— Tiens-lui les bras, a ordonné Nadine au vrai Lucas, qui s’est exécuté avec plaisir.

Le faux Lucas s’est débattu, mais le vrai Lucas faisait quinze bons kilos de plus que lui. Nadine a fouillé dans ses poches. Elle a trouvé : un petit couteau, un canif suisse, une palette de chocolat, une carte postale pliée en deux, un polaroid d’une danseuse nue à califourchon sur les cuisses d’un jeune homme, la moitié d’un croissant, un billet d’autobus, un bout de fil et, finalement, un passeport, également plié en deux.

Il a protesté :

— Fouille illégale !

Nadine a déplié le document et l’a ouvert. La face de Lucas Pretends Eagle. Le vrai. Elle a montré la photo à John.

— Mais t’es qui, bordel ? a fait John d’une voix excédée.

Le faux Lucas se démenait dans les bras du vrai Lucas. Puis, soudain, il a cessé de lutter.

— Je suis un danseur, a-t-il dit.

— Je peux t’aider à y voir plus clair, John, a dit Nadine. Je te présente Shane Buffalo, il vient de la Saskatchewan, mais il est recherché au Manitoba et en Alberta. Et quand je dis « recherché », je veux dire « recherché par la police ».

— On avait compris, est intervenue Desiree.

— Shane, hein ? a fait John en regardant le jeune homme dans les yeux.

Nadine a pointé le vrai Lucas du doigt.

— T’as volé le portefeuille de cet homme, ses cartes, son billet d’avion, sa voiture et sa valise… T’es rien d’autre qu’un petit criminel de merde. Et t’es même pas capable de t’excuser pour ce que tu lui as fait.

Les yeux du petit voleur passaient d’un visage à l’autre, à la recherche d’un air amical. Nadine a regardé aux alentours. Personne ne semblait prêt à aider le garçon, ce qui voulait tout dire. On dirait bien qu’il ne s’était pas fait d’amis dans la troupe, et c’étaient des tendres, en plus. Elle a aperçu quelques Blancs qui les observaient à distance. Nadine a senti ses joues virer au rouge, mais elle n’avait pas le choix de faire une telle scène. Elle devait exposer ce Shane au grand jour.

— Qu’est-ce que vous allez faire de lui ? a demandé Desiree.

— Probablement l’envoyer en prison, a répondu Nadine.

En fait, elle n’avait rien planifié à long terme.

Le jeune homme s’est remis à remuer dans les bras de Lucas. Nadine se demandait s’il valait mieux aller chercher une corde lorsqu’une voix a interrompu ses réflexions.

— Vous devriez le laisser partir.

Nadine a pivoté en direction d’Edna.

— Il a nulle part où aller de toute façon, et la situation rend notre hôte mal à l’aise. On pourra décider plus tard ce qu’on fait avec lui.

Shane a bondi vers l’avant, comme prêt à se sauver en courant, mais s’est aussitôt immobilisé.

— Personne a le droit de me retenir contre mon gré, a-t-il dit. Personne est dans la police ici.

— Oh, ta yeule, a dit John. Tu crois que la GRC aime pas les petites fouines ? Crois-moi : les Allemands sont pas plus compréhensifs. Et oublie pas que la torture est légale en Europe.

Nadine savait que c’était faux (la convention de Genève, ça ne s’était pas passé en Europe ?), mais elle était heureuse que Shane l’ignore.

— Bon, maintenant que tout le monde connaît tout le monde, on devrait… ben, je devrais vous présenter à notre hôte, a dit Nadine en agitant la main en direction d’un homme qui se tenait en retrait, près de la porte d’entrée. Robert !

Robert s’est avancé tranquillement. Elle était contente de lui avoir demandé d’attendre qu’elle ait fait ses petites affaires avant de venir à la rencontre du reste de la troupe.

— Bien le bonjour, a-t-il commencé en tendant la main à John, qui l’a serrée chaleureusement.

— Merci de nous avoir invités à passer du temps dans votre merveilleuse demeure. C’est très impressionnant.

Nadine a jeté un coup d’œil aux autres, pour s’assurer qu’ils étaient tous prêts à rencontrer le propriétaire du château. En montrant leurs bonnes manières, ils auraient peut-être une chance de se faire pardonner leur retard, le défilé manqué et leur arrivée impromptue. Puis, du coin de l’œil, elle a vu Edna s’effondrer au sol comme un sac de farine.

Nadine a poussé un soupir. Voilà ce qui arrivait quand on engageait une bande d’amateurs.

 

EDNA

 

Lorsqu’Edna a ouvert les yeux, elle s’est aperçue qu’ils étaient plantés directement dans ceux d’un homme qu’elle ne croyait jamais revoir de sa vie.

— Bobby, a-t-elle dit.

Elle était étendue par terre, mais quelqu’un lui avait soulevé la tête à l’aide d’un blouson plié. Desiree était agenouillée à ses côtés. L’homme s’était accroupi à côté de Desiree.

— C’est Robert, en fait, est intervenue Nadine. Notre hôte.

— Avez-vous besoin d’un docteur ? a demandé Bobby. Je peux en faire appeler un.

Desiree tenait le poignet de sa tante.

— Son pouls est bon et elle s’est pas cogné la tête. On peut dire merci à Lu… à Shane, je veux dire, s’est-elle interrompue, avant d’ajouter à l’intention de sa tante : Il t’a retenu la tête.

Shane a acquiescé.

— C’est pratique d’avoir des mains rapides, a répondu Edna.

Desiree a pouffé de rire.

— Je pense que tu vas bien.

— Je vous présente Edna, a dit Nadine à Robert. C’est une des danseuses les plus âgées de la troupe. On essaie d’avoir des représentants de chaque groupe d’âge. Des jeunes jusqu’aux aînés.

Edna ne connaissait cette Nadine que de nom, mais elle n’était pas une de ses admiratrices.

— Aidez-moi à me lever, a dit Edna.

— Attends, laisse-moi faire, a fait Desiree.

Et elles se sont levées à l’unisson, comme un paquet de membres un peu maladroits.

Nadine a grimacé.

— On va rentrer vos affaires, pour que je puisse faire l’inventaire des regalia. Ensuite, on se réunit pour une petite répétition…

— Oublie ça, a dit Desiree. C’est pas vrai que je vais me taper une ostie…

— On vient de faire une journée et une nuit complètes de voyage, est intervenu John. Mon monde a besoin de se reposer un peu.

— Bien sûr, a répondu Robert. Laissez mon personnel vous montrer vos chambres.

— Pour chier, c’est où ? a éructé Shane.

Même si Edna n’était pas du genre à valoriser les gros mots, elle a souri intérieurement en voyant l’air outré de Nadine.

 

JOHN

 

Apercevoir Nadine, ça l’avait sorti de sa torpeur. Ça faisait des jours qu’il se sentait comme un condamné dans le couloir de la mort et voilà qu’on le libérait. Il n’aurait plus à s’occuper du cas Lucas Pretends Eagle, parce que le vrai Lucas venait d’apparaître et c’était un géant aux bras musclés et au visage de marbre. Ça, c’était le genre de gars dont John aurait eu besoin dès le début : un gars qui prenait ça au sérieux, pas un petit fauteur de troubles avec plus d’arrogance dans la démarche que de virilité entre les jambes. En fait, John a évacué de son esprit le faux Lucas avec tellement d’aisance qu’il est passé à côté sans même le voir en chemin vers la salle à manger du château.

Une voix qui manquait d’assurance l’a stoppé dans son élan :

— John ?

John a finalement reconnu Shane, appuyé contre le manteau d’un foyer presque aussi grand que lui. Il avait l’air d’une corde de bois qu’on s’apprêtait à lancer dans le brasier. Son visage pâle… Maudit, John avait presque pitié de lui. Comme n’importe qui devant un chiot qui a perdu son chemin. Il s’est arrêté devant lui.

— Quoi ?

— Rien, a fait Shane.

S’il veut me parler, qu’il me parle.

— Comment t’as pu voler l’identité de quelqu’un ?

— Je voulais pas. C’est lui qui m’a attaqué…

— Mensonge.

— OK, je lui ai piqué ses affaires, mais il a essayé de…

— Mensonge.

— OK, on s’est arrêtés pour gazer et, quand il est rentré dans les toilettes, je l’ai frappé avec une roche et je l’ai volé. Ça va mieux, là ?

— Non, ça va pas mieux.

John avait envie de frapper dans un des murs, mais il était conscient que c’était de la pierre, alors il s’est contenté de faire les cent pas.

Après un temps, il s’est immobilisé et a fixé le jeune homme des yeux :

— Est-ce que tu comprends que ce que tu fais, ça blesse les gens ?

Shane a haussé les épaules.

— Il pouvait pas se trouver d’autres cartes ? Je l’ai fait une couple de fois.

— T’aurais pu le tuer.

— J’ai vérifié qu’il respirait encore… Il était OK quand je…

— Est-ce que tu t’entends ? T’aimerais ça que quelqu’un s’attaque à ton père comme ça ?

Shane a haussé les épaules.

— À ta mère ?

Shane a de nouveau haussé les épaules.

John a marqué une pause avant de reprendre :

— T’as de la famille ?

Shane le fixait des yeux en retour.

— OK, je vois, a dit John en quittant la pièce.

Comment on faisait pour faire entendre raison à quelqu’un qui se fichait littéralement de tout le monde ?

Le sol de pierre étouffait le bruit des pas, mais les voix, elles, portaient loin. John a entendu les conversations qui venaient de la salle à manger bien avant d’y être. Il entendait les voix de sa troupe, en plus de celle de la nouvelle directrice et du nouveau Lucas. John ne ressentait que du soulagement à l’idée de laisser leur destin entre les mains compétentes de Nadine.

Il tournait le coin en direction de la grande salle lorsqu’un corps menu lui est rentré dedans.

— Désolée, John, s’est excusée Edna, de la gêne au visage.

— Ça va ?

Edna a roté avant de virer au rouge.

— J’ai jamais beaucoup aimé le vin. Pas que j’en ai bu tant que ça. Est-ce que j’ai l’air soûle ?

Si tu te poses la question…

— Vous avez l’air normale.

Elle marchait droit. Elle s’est penchée vers John, qui a senti la chaleur de son souffle aviné sur son bras. Il a également senti qu’une confession approchait et il aurait souhaité pouvoir lui coudre les lèvres.

— John, je le connais ! Je le connais, je le connais. Je le connais bibliquement.

John a pensé aux hommes assemblés dans la salle à manger.

— Lucas ?

Edna a secoué la tête. La honte et la boisson ralentissaient ses mouvements.

— Je connais Robert, notre hôte, a-t-elle fait en désignant le château d’un grand geste. Il s’appelait pas Robert dans le temps. Il s’appelait Bobby, il était garçon de ferme, et j’étais vraiment jeune et… Là, il est ici et j’étais sûre que je le reverrais jamais.

— Des fois, les gens réapparaissent comme des toques… Faut les enlever à coups de pichenottes encore et encore.

Elle l’a regardé avec un sourire triste :

— Je porte cette toque-là partout où je vais.

— Voulez-vous retourner à votre chambre ? Je vais leur dire que vous vous sentez pas bien, a-t-il proposé, même s’il n’était pas certain que c’était une bonne idée de la laisser seule dans une grande chambre sombre et froide.

— Oui, a-t-elle répondu, avant de se reprendre en secouant la tête : Non. Je vais aller me rasseoir et le regarder dans les yeux, et ça me confirmera que j’ai pris la bonne décision et que c’est un homme vil, et puis on est dans son château, mais, je veux dire, c’est seulement les méchants qui ont des châteaux, pas vrai ?

John était d’accord : la reine d’Angleterre, par exemple, avait les mains plus que sales ou, en tout cas, bien du monde s’était sali les mains en son nom. Mais il ne croyait pas qu’Edna allait se contenter de rester assise en silence. Chaque fois que quelqu’un trouvait une excuse pour se retrouver dans la même pièce que son ex, on pouvait être sûr que rien n’était réglé. Ayant lui-même évité toute sa vie la moindre relation amoureuse, John avait eu tout le loisir d’observer les autres, de les voir s’enfoncer toujours plus profondément.

Bon… Ayant lui-même tenté d’éviter toute relation. Un visage s’est matérialisé dans l’esprit de John. Il entendait même la voix prononcer son nom. Comme s’il me hantait, merde. Leur histoire n’était pas terminée ; il restait tant de désir et de manque qu’il avait envie de prendre un marteau et de défoncer les parois de pierre tout autour de lui, jusqu’à l’épuisement total. John s’est dit qu’il aurait pu emprunter la même route qu’Edna et tomber dans le vin rouge, mais deux Indiens chauds et prompts, c’était un peu trop pour un seul château.

John a suivi Edna jusqu’à la salle à manger. Elle a tangué légèrement avant de s’affaler sur sa chaise et John a aussitôt remarqué le sourire inquiet de sa nièce.

Les souvenirs évoqués par Edna avaient piqué la curiosité de John, qui a observé leur hôte, cet homme aux cheveux poivre et sel et au col de fourrure qui semblait présider une assemblée, installé au bout de la table. Le col de fourrure donnait presque l’impression qu’il avait une barbe lui descendant jusque dans le cou. Ses yeux qui clignaient à répétition, son sourire pincé et son rire nerveux portaient John à croire qu’il regrettait peut-être d’avoir invité tous ces Indiens chez lui. Ou peut-être qu’il était toujours bizarre. Seul le temps le dirait.

— Désolé du retard, lui a dit John. Robert, c’est bien ça ?

Il a tendu la main. Robert s’est levé et l’a serrée dans la sienne. Bonne poigne, ferme, quoiqu’un peu longue. John a poursuivi :

— On n’a pas eu le temps de se présenter, avec tout ce monde qui s’évanouit…

Edna a poussé un grognement. John n’arrivait pas à décider s’il s’agissait d’un grognement d’irritation ou d’approbation.

— Vous êtes très grand. À mon souvenir, les gens de votre coin étaient assez petits, a fait Robert d’une voix qui rappelait à John celle des fermiers blancs qui vivaient autour de la réserve.

Une touche d’accent qui lui était restée ?

— Ça vient entre autres de la malnutrition. Moi, j’ai toujours bien mangé, a répondu John. Désolé encore du retard.

Il venait de remarquer les plats disposés sur la table.

— Non, non, c’est rien. J’espère juste que vous vous êtes reposé.

— J’aurais dû dormir, mais j’ai passé tout mon temps à explorer votre beau grand château. Il a quel âge ?

— Construit originellement en 1035, puis brûlé, puis reconstruit. Brûlé. Reconstruit. C’est tout un phénix, en réalité.

— On va essayer de vous le laisser en un seul morceau, a dit John en prenant place à la gauche de Robert, seule chaise toujours libre.

Maudits Indiens trop timides pour s’asseoir à côté de leur hôte.

Nadine est intervenue :

— On parlait de l’événement qui aura lieu demain soir. On va commencer par une performance de danse, et ensuite Lucas va jouer une pièce de flûte pour tout le monde.

John a regardé Lucas.

— Un homme aux multiples talents.

— Oh, oui, ça c’est clair ! s’est exclamée Nadine, d’une voix qui s’est répercutée sur les murs et qui l’a aussitôt fait rougir. Je veux dire, on parle de danse et de musique, là… Tout ça…

— « Tout ça », hein ? a ricané Desiree, ce qui lui a valu un regard acéré de la part de Nadine.

— Quand est-ce que les invités d’honneur arrivent ? a fait John. J’ai mis ma plus chic veste de jeans pour les accueillir.

Robert s’est aussitôt mis à examiner sa veste de jeans.

— C’était une blague, a expliqué John.

— Mais bien sûr ! a fait Robert en poussant un grand rire nerveux qui a résonné partout dans la salle.

John a tenté de sourire. Il se sentait aussi à l’aise que la fois où une mère et sa fille de vingt ans avaient flirté avec lui en même temps lors d’une fête organisée dans la réserve.

— Les invités devaient arriver ce soir. Sauf qu’il y a eu une averse et une partie de la route a été fermée, a expliqué Nadine.

— Comme une route de la réserve, bref, a commenté John.

Ça a fait rire tout le monde, sauf Nadine, qui a grimacé.

— Qu’est-ce qui est prévu pour ce soir ? a demandé Edna. La plus grosse partie de cache-cache du monde ?

— Shit, ça serait le fun, a dit Desiree.

— Le château est hanté, a dit Robert. J’éviterais de trop explorer les coins sombres durant la nuit. Les remparts, surtout. C’est là que la plupart des manifestations ont été enregistrées.

— Bon, bon, voyons donc, a grogné Edna.

— C’est ce qu’on m’a dit, a répondu Robert. Le personnel s’est mis à verrouiller les portes… Même si, personnellement, je vois pas trop ce que ça peut faire contre un esprit.

— Vous croyez tout ce qu’on vous dit ? a répliqué Edna.

John était mal à l’aise pour eux. Ça commençait. Il a planté sa fourchette dans sa nourriture, faisant mine d’étudier la grosse bouchée.

— C’est de la choucroute, ça ? J’en ai jamais mangé.

— Vous avez raison : c’est important de garder un esprit critique, a répondu Robert à Edna, d’une voix plus douce.

— Exactement ! Être fermé d’esprit toute sa vie, c’est pas bon, a répondu Edna en avalant une lampée de vin.

Wow, s’est dit John, il fallait qu’elle soit vraiment soûle pour devenir la plus grande hypocrite de l’assemblée.

— Cette choucroute est délicieuse, a-t-il ajouté.

— Mais revenons-en aux fantômes, a lancé Desiree en glissant vers elle une coupe de vin que John s’est empressé de lui enlever.

— Pourquoi, quand tu mets des Indiens ensemble, ils peuvent pas s’empêcher de parler de fantômes ? C’est tout le temps pareil, à n’importe quel rassemblement… Pourquoi ? a demandé Nadine avec un ricanement nerveux.

Desiree l’a ignorée.

— Et ces fantômes-là, c’est des chevaliers et des princesses ?

— Aucune idée, a dit Robert. Je crains bien que les fantômes m’évitent. On dirait que je suis immunisé.

— C’est pratique, a rétorqué Edna, qui semblait vouloir utiliser n’importe quelle arme pour attaquer.

Desiree a poursuivi son interrogatoire :

— Genre, vous entendez pas les portes qui s’ouvrent ni les planchers qui craquent ? Ça fait combien de temps que vous vivez ici ?

— J’ai acheté la propriété il y a dix-neuf ans. Et c’est le genre d’endroit où il y a toujours des bruits partout.

Il a marqué une pause pour les laisser écouter son château. Il avait raison : on entendait des bruits de pas, dans le lointain, le son d’une porte qui s’ouvrait et se refermait. John a même cru entendre l’écho d’une femme éclatant de rire.

— J’en ai vu, des fantômes, dans ma vie, a alors lancé Edna d’une voix deux fois plus forte que les autres, une voix qui rappelait celle du gars que tout le monde évite au bar parce qu’il cherche visiblement une raison de se battre. J’en ai toujours vu, même quand j’étais petite. C’est pour ça que je traîne mon chapelet avec moi, partout où je vais.

Et pas parce que vous êtes la bonne femme la plus dévote que la Terre ait jamais portée ? s’est dit John.

Edna tenait sa coupe de vin d’une main, comme s’il s’agissait d’une ancre.

— Mon premier fantôme, je l’ai vu à dix ans. C’était un cheval.

— Évidemment, a blagué Robert.

Nadine s’est esclaffée, comme si leur hôte était Johnny Carson.

— C’était mon cheval, il s’appelait Peter, il était là, sur le terrain en face de la maison, à l’endroit exact où il s’était fait frapper par la foudre l’année d’avant.

— Votre cheval s’est fait frapper par la foudre ? a fait Nadine, incrédule.

— Quoi ? C’est dur à croire ? La foudre peut tuer n’importe qui.

— Oui, mais un cheval ? John, t’as déjà vu ça ?

Edna était la dernière personne avec qui John avait envie de s’obstiner.

— J’imagine que n’importe quoi peut se faire frapper, en plein milieu d’un espace ouvert. Mais la plupart des animaux sont assez brillants pour se pousser.

— Mon cheval était brillant ! a protesté Edna. Mais l’éclair est arrivé si vite qu’il a pas eu le temps de se cacher. C’était une de ces tempêtes typiques de la Saskatchewan, qui sortent de nulle part. Mort avant même de tomber par terre. Je pense que c’est pour ça qu’il revenait toujours se montrer sur le terrain : il était désorienté.

— C’est tout ce qu’il faisait ? Il se contentait d’apparaître ? a demandé Robert, qui semblait véritablement intéressé.

— Il aurait dû faire quoi d’autre ? Chanter le « Ô Canada » ?

— C’est ta seule histoire de fantôme, ça ? Parce que c’est pas vraiment épeurant, a jugé Desiree en fronçant les sourcils. Et tu m’as jamais dit que t’avais eu un cheval. Tu montes jamais, à la maison. Tu fais jamais de balade avec moi et les autres enfants.

— Quand j’étais une jeune femme, je montais tout le temps. J’avais même le seul cheval arabe de la réserve ; mon père l’avait acheté à un encan. Le monde venait de très loin pour le voir.

— J’ai jamais entendu parler d’un arabe à notre ranch.

— C’était bien avant ton temps. Ton grand-père était un homme très riche… Pour un Indien.

— Oui, ça existe des Indiens riches, a dit Nadine, d’une voix un peu trop forte. Surtout aux États, il paraît.

John a jeté un coup d’œil à ce fameux Lucas. On dirait bien que Nadine essayait de leur faire comprendre qu’il n’était pas « juste un Indien paumé de la réserve ». De son côté, Lucas semblait plus captivé par ses saucisses que par la conversation.

— T’avais des chevaux arabes et des chevaux fantômes ? Qu’est-ce que t’avais d’autre ? a continué Desiree, qui avait beaucoup trop de plaisir.

— Des perroquets, a dit Robert, soudain, et toutes les paires d’yeux se sont tournées vers lui. Deux mâles, deux femelles. Personne avait jamais entendu parler de ça avant dans la réserve.

— On en avait entendu parler, c’est juste qu’on en voyait pas l’utilité, a précisé Nadine.

— C’est magnifique, tout simplement. Quelle autre « utilité » ça pourrait avoir ? lui a demandé Robert.

— Elle a raison, l’a interrompu Edna. Quand on vit dans un endroit où les bébés meurent parce qu’ils ont faim, il faut une bonne raison à tout.

Robert a incliné la tête.

— Ben, pourquoi vous en aviez, ma tante, d’abord ?

— On les avait reçus en cadeau, a répondu Edna en prenant la grande carafe de vin.

Tout le monde regardait ses mains tremblotantes et John a prié pour que quelqu’un lui enlève la carafe. Mais elle a réussi à remplir son verre.

Desiree a éclaté de rire.

— En tout cas, j’en apprends des belles ce soir… T’as d’autres secrets, comme ça, à nous révéler ?

Cherchant à s’assurer que la principale intéressée, pas mal pompette, ne répondrait pas à cette question ici même, à cette table, John a enfreint sa propre règle de ne jamais s’impliquer dans une discussion de groupe et s’est lancé dans la mêlée, toutes bottes en avant :

— J’en ai une, moi, une histoire de fantôme.

Cinq paires d’yeux se sont fixées sur lui. Il a poursuivi :

— Au pluriel, même, parce qu’il y en avait plusieurs. Un troupeau, presque. Ils sont tous venus nous rendre visite dans la réserve. Durant la Deuxième Guerre mondiale, quand on se battait contre les foutus… ben, les Allemands…

Robert a haussé les épaules d’une manière bien plus française qu’allemande.

— OK, OK, continuez, a insisté Desiree.

— Y a pas mal de petits gars indiens qui ont traversé l’océan pour combattre pour les Canadiens et le reste du monde, comme on disait dans le temps. On allait libérer le monde des griffes d’Hitler et de ses nazis. Même si on avait rien à voir avec la raison pour laquelle la guerre avait commencé, une fois que c’était commencé, ben, fallait y aller. Fait qu’ils y sont allés, toute la gang de jeunes gars ; certains mentaient même sur leur âge pour s’en venir ici. Ils se sont battus et ils ont travaillé comme traducteurs. Y en a qui sont revenus à la maison et qui se sont lancés en affaires et qui ont même creusé les fondations de la politique autochtone. Ils ont fait beaucoup pour beaucoup de monde, et ça continue, en fait. Mais bon, c’est pas tout le monde qui a pu rentrer. Un bon paquet de jeunes de ma réserve sont pas revenus, vingt-trois, pour être exact. Vingt-trois mères qui ont dit au revoir à leur fils avec un bec dans le front, vingt-trois fils qui ont jamais remis le pied à la maison. Quand la guerre s’est terminée, y avait pas mal de familles endeuillées, dans la réserve. On sentait la tristesse dans l’air, on la goûtait même. Les animaux la ressentaient aussi : les poules ont arrêté de pondre, les porcs ont arrêté d’engraisser, les chiens ont arrêté d’aboyer. Les fermiers disaient que les récoltes mouraient dans les champs. Le chef de l’époque, le vieux George Lucien, est allé voir l’homme-médecine. Lui et l’homme-médecine avaient l’habitude de travailler ensemble dans ce temps-là, parce que la plupart des problèmes requéraient une solution spirituelle. L’homme-médecine, qui s’appelait Manyhands, a décidé d’organiser une cérémonie de retour à la maison. Et personne savait vraiment ce que c’était. Manyhands était allé chercher ça dans les vieilles traditions, du temps des guerres indiennes, des centaines d’années auparavant, avant l’arrivée de l’homme blanc.

John a pris une gorgée d’eau.

— Ayoye, John, vous racontez comme une vieille femme, s’est plainte Desiree.

— Je vais prendre ça comme un compliment, a répliqué John avec un clin d’œil. Donc, Manyhands s’est enfoncé dans la forêt pour quatre jours et quatre nuits. On aurait dit qu’à chaque journée qui passait, le ciel devenait de plus en plus sombre. Au moment où il est enfin sorti de là, le soleil donnait l’impression d’être parti pour de bon. L’homme-médecine avait pas l’air très en forme après ses quatre nuits dans les bois. Sa peau avait perdu de la couleur, comme s’il était devenu un fantôme ou un monias. Fait qu’en arrivant, il a rassemblé les familles des gars qui étaient partis se battre et il leur a dit de se coucher tôt et de garder les portes débarrées. Chaque famille. Et tout le monde a fait ce qu’il disait parce qu’on savait à quel point ses pouvoirs étaient puissants. Même ceux qui se disaient catholiques ou chrétiens savaient qu’il valait mieux faire ce que disait Manyhands. Tout le monde s’est couché juste après le coucher du soleil ou, du moins, ce qui passe pour un coucher de soleil quand il n’y a plus de soleil. Et tout le monde s’est endormi ou – ce qui est plus probable – tout le monde a attendu. Près des fenêtres des maisons, on pouvait voir la brume sortir de la forêt, recouvrir les champs, se répandre dans les chemins de terre. Et là, au moment où on commençait à douter de la parole de Manyhands, on a entendu les portes s’ouvrir et des bottes s’avancer dans l’entrée.

— C’était qui ? a voulu savoir Desiree.

John a souri.

— Si t’avais connu Manyhands, t’aurais pas eu besoin de me demander ça. Les soldats étaient revenus à la maison. Ils se sont installés à la table de la cuisine et ils ont parlé à leur famille ; ils se sont reposés au coin du feu et ont bu du thé. Ils ont embrassé leurs enfants et leurs épouses, leurs mères et leurs pères. Puis, au petit matin, ils sont repartis par la porte d’en arrière.

— Si ça avait été mon père… j’aurais barré la porte pour l’empêcher de s’en aller, a dit Desiree.

— Un des enfants a essayé, a répondu John avec un sourire. Il était assez petit pour croire qu’il pouvait tromper les esprits. Mais, même si les humains sont faibles, les esprits le sont pas, eux. Son père a ouvert la porte et il est sorti, comme il avait promis à Manyhands de le faire. Lorsque le soleil s’est levé, le lendemain matin, il restait aucun soldat dans la réserve.

— Et les choses se sont améliorées pour les familles ? s’est enquise Nadine.

John a fait oui de la tête :

— Dans la mesure du possible, oui.

Il a pensé à son frère et à ce trou béant qu’il cherchait à combler dans sa quête inassouvie de pouvoir. Il a pensé à toutes les fois où son frère et lui auraient eu besoin de s’appuyer à l’épaule de leur père.

— Toute bonne chose a une fin, a marmonné Edna, à l’autre bout de la table.

Elle s’est levée, instable, a titubé un peu sur un pied avant de retrouver son équilibre.

— Comme c’est ennuyant, a-t-elle proclamé en se tournant vers Robert. Ça manque de danse, ici. Il doit bien y avoir un moyen de mettre un peu de musique, dans cette ville fantôme ?

Ça a fait sourire Robert.

— Je m’en occupe.

 

***

 

Tandis que les autres se préparaient comme pour une fête, John s’est éclipsé et a parcouru le long couloir de pierre qui menait à la pièce au grand foyer. Shane était toujours là, dans son coin, mais il avait trouvé un endroit où s’asseoir. Un doigt dans la bouche, il se mâchouillait les cuticules. Il avait l’air jeune et triste, et John a senti quelque chose qui le tiraillait à l’intérieur.

— Tu t’occupes du feu ? a-t-il demandé.

Shane a fait non de la tête.

— Y a un gars pour ça.

— Je vois, a dit John. T’as mangé ?

Shane a fait non de la tête. John a pointé le pouce vers la cuisine.

— Va faire un tour là-bas et trouve-toi quelque chose à grignoter.

Shane a fait oui de la tête et s’est aventuré dans le couloir.

Le reste du groupe les a rejoints et, quelques minutes plus tard, on avait tassé les meubles et le tapis, on avait trouvé des instruments : une guitare, un violon, un piano. John s’est emparé du violon. Nadine s’est mise à gratter la guitare pour l’accorder. Robert s’est installé au piano.

La grande question, maintenant : quel genre de musique jouer ? Nadine, qui possédait la voix la plus forte et qui était pressée de retrouver ses fonctions de directrice, a proposé une gigue de tradition métisse. Comme elle était la seule de la troupe à avoir du sang métis, ça a pris un peu de temps pour que les autres s’ajustent. Mais John s’est souvenu de quelques pièces lui venant de l’époque où il voyageait avec son père et, grâce aux encouragements et aux critiques répétées de Nadine, il a réussi à tirer de son violon une petite gigue qui avait de l’allure.

 

EDNA

 

Entourée de tout ce beau monde, Edna a senti monter en elle une panique qui lui comprimait la poitrine. Une panique qui ne tarderait pas à être plus grande que la grande salle dans laquelle ils se trouvaient. Elle la sentait dans ses orteils, elle la sentait monter le long de ses jambes et se loger dans les os de son bassin, elle la sentait s’attaquer à son dos, puis à son cou.

Elle a bu une gorgée de vin, en se rappelant une phrase qu’on lui avait dite un jour : « Le vin, c’est un dépresseur. » Ça la calmerait, se disait-elle. Mais non. L’angoisse a grimpé dans sa gorge et s’est frayé un chemin jusqu’à ses joues, qui se sont mises à frissonner. Puis elle s’est faufilée encore plus haut, et des spasmes se sont emparés de ses yeux. Elle a compris alors qu’elle était fichue. Elle a jeté un coup d’œil à sa nièce, qui admirait le beau grand bonhomme du Sud. L’Américain, lui, regardait John. Et ce dernier regardait son instrument. Nadine, celle qui aimait jouer à la patronne, regardait John, puis l’Américain, et ainsi de suite. Le faux Pretends Eagle avait les yeux fixés sur le feu. Et, finalement, il ne restait qu’une seule personne. Elle s’est autorisée à le regarder. Robert, lui, la regardait, elle.

Elle a fait un pas.

De recul, vers le cadre de porte, s’enfargeant légèrement, mais sans renverser son verre. Elle bougeait lentement, espérant donner l’impression de se dissoudre dans l’air et non de fuir. Une fois hors du champ de vision de tous, elle a accéléré, a tourné le coin, puis a longé un autre couloir. Quelques marches d’escalier plus tard, elle a pénétré dans une pièce circulaire donnant sur quatre portes. Deux étaient closes, et les deux autres semblaient mener à des escaliers. Elle a opté pour l’escalier de gauche. Les marches montaient en spirale et elle a eu l’impression d’entrer dans un rêve. Mais qu’est-ce que c’était, la vie, sinon un rêve ? C’était ce que racontait Walt Disney à tout le monde, n’est-ce pas ? Et tout le monde y croyait, puisque chacun avait ses propres rêves. Elle a poursuivi son ascension, et l’angoisse qui s’était attaquée à ses joues a commencé à refluer, puis est redescendue jusque dans son ventre. Edna s’est arrêtée un instant pour souffler, inspirant profondément. Dans son ventre, il n’y avait rien d’autre que du vin. Et la pierre absorbait magnifiquement les traces de vin, alors elle n’a ressenti aucune culpabilité lorsque deux giclées sont allées éclabousser les marches et le mur. Elle a posé sa coupe et a continué à gravir l’escalier.

Une porte l’attendait en haut. Lourde, en bois de chêne brun, avec un trou en forme d’étoile qui laissait filtrer la lumière de l’extérieur. En l’ouvrant, Edna a vu qu’elle donnait sur une passerelle. Elle s’est immobilisée. Elle avait toujours craint les hauteurs. Même enfant, elle refusait de grimper aux arbres. Elle préférait aider les autres à sauter d’une branche à l’autre, ou encore courir avertir les parents si un enfant avait perdu pied, plutôt que de jouer à l’aventurière. Mais elle entendait la musique qui venait d’en bas, et elle s’est dit qu’être « dehors », c’était toujours mieux qu’être « en dedans ».

Elle est sortie et la lourde porte s’est refermée derrière elle en grinçant. La première chose qu’Edna a remarquée, c’est que le parapet lui arrivait à peine à la taille et que, si elle avait le malheur de s’incliner légèrement vers la gauche ou vers la droite, elle tomberait dans le vide, emportée par le poids de son corps. Dans l’ancien temps, les humains étaient plus petits. Edna a continué sa traversée. Elle voyait une autre tour de l’autre côté de la passerelle. Rends-toi jusque là-bas et on pourra appeler ça une aventure, se disait-elle. Jusque là-bas, c’est tout. Mais ses pieds ont ralenti et, baissant les yeux pour comprendre pourquoi, elle a remarqué la vue qui s’offrait à elle, sous elle, à gauche. Une vue panoramique. Elle voyait le minibus, stationné dans l’entrée. Elle voyait une série de bâtiments secondaires. Elle voyait aussi le clair de lune se refléter dans une mare qui semblait profonde d’à peine quelques centimètres. Edna a avalé sa salive. « Bouge », s’est-elle murmurée à elle-même. Mais, au lieu de bouger, elle a figé sur place. Ses membres tremblaient, au point où elle s’est demandé si c’était possible de trembler assez pour en mourir.

C’est dans cette posture inconfortable, un pied posé devant l’autre, mains jointes en prière, qu’Edna a vu un fantôme. C’était une femme, beaucoup plus jeune qu’elle, vêtue d’une paire de jeans et d’une camisole bleue. Elle souriait et riait aux éclats. Le fantôme a regardé dans la direction d’Edna, sans la voir, et a traversé la passerelle comme si quelqu’un l’appelait de l’autre côté. La politesse aurait voulu qu’Edna s’écarte du chemin, mais elle n’arrivait pas à bouger. La jeune femme s’approchait, ne la voyait toujours pas. Edna a quand même chuchoté : « Je suis désolée », tandis que la jeune femme passait à travers elle. Les yeux fermés, Edna a senti une brise fraîche. Elle a entendu le joli rire de la jeune femme. Edna a alors rouvert les yeux et tordu le cou pour regarder par-dessus son épaule. Rien, que la porte et le parapet et l’air froid qui s’infiltrait de plus en plus dans ses vêtements. Edna aurait voulu revenir sur ses pas ou réussir à continuer son chemin jusqu’à l’autre tour, mais elle était pétrifiée.

Ce ne serait pas son dernier fantôme.

 

NADINE

 

Nadine passait d’un homme à l’autre, son cœur battant la chamade. Parfois elle dansait avec Lucas, parfois avec John. Elle a dansé une fois avec Robert, tentant de lui offrir la même attention, mais ses yeux dérivaient vers les deux autres. John la regardait et ça l’inquiétait. Serait-il jaloux s’il apprenait qu’elle était passée à autre chose ? Mais était-elle vraiment passée à autre chose ? Le visage de John avait encore le don de lui entortiller le cœur. Mais la conversation, entre eux, était aussi confortable que ses vieilles pantoufles.

— Contente de te voir, lui avait-elle dit quand ils s’étaient enfin retrouvés en tête-à-tête après le repas. Je peux te prendre dans mes bras ?

Et, sans attendre sa réponse, elle l’avait enlacé. Jamais ils n’avaient fait ça avant, mais ça semblait naturel, maintenant qu’ils étaient en Europe. Elle l’avait libéré, puis avait poursuivi :

— J’espère que c’était pas trop stressant d’être sur la route.

— Y a eu des hauts et des bas, avait répondu John. Content que tu sois là, maintenant.

John l’avait fixée droit dans les yeux, en soutenant son regard, et Nadine s’était sentie fondre. Il lui parlait de malentendus et de détournements d’avion, mais son esprit peinait à isoler le sens de ses paroles. Elle ne sentait que la chaleur qui s’était d’abord accumulée dans ses pieds, pour ensuite monter le long de son corps.

— Je suis contente aussi, avait-elle dit.

Mais c’était plus un murmure qu’une affirmation, et elle avait tenté de déguiser le tout en prenant une petite gorgée d’eau, comme si elle avait un chat dans la gorge.

Nadine savait que son cerveau était à son meilleur quand elle dansait, mais pas ce soir. C’est les maudites histoires de fantômes, s’est-elle dit. Ça m’a mise sur les nerfs. Pour commencer, elle avait sans cesse l’impression d’apercevoir des silhouettes dans les ombres de la salle. Et puis elle n’avait pas envie de partir d’ici, même si elle était aussi épuisée qu’une serveuse après un quart de quatorze heures. Pourtant, l’idée même de faire un choix n’était pas naturelle pour Nadine. John, c’était son premier amour, tandis que Lucas… Il était spécial… Mais comment rejeter du revers de la main toutes ces années avec John ? Et John, n’avait-il pas traversé un océan pour elle ? Elle lui devait bien ça, non ? Elle voulait courir jusqu’à son lit et se réfugier sous les couvertures.

Lorsqu’un employé du château leur a servi à boire et à manger, elle s’est furtivement rapprochée de Desiree (oui, elle était désespérée à ce point-là) et a marmonné entre ses dents :

— Qu’est-ce que tu choisirais ?

Desiree l’a regardée d’un air absent.

— C’est des petits gâteaux. Je pense que vous pouvez en prendre autant que vous le voulez.

— Je parle des hommes. Lequel tu prendrais ?

— Vous êtes qui, déjà ? a fait Desiree en plissant ses grands yeux d’un air méfiant, ce qui la rendait encore plus jolie.

— Nadine Redcloud, la directrice de la tournée. La personne que John remplaçait.

— Celle qui a la diarrhée.

Nadine a eu un petit sourire désabusé.

— Oui, celle qui a eu ce petit… inconvénient.

Desiree lui a offert un demi-sourire, puis a évalué les deux hommes.

— Vous voulez mon avis sur ces deux-là en tant que danseurs ? J’ai jamais vu danser le grand Jack, moi. John est pas si pire, mais un peu lent. Les femmes d’un certain âge l’aiment vraiment beaucoup, par contre. Ça crie comme des folles quand il danse.

— Oh, et est-ce qu’une de ces femmes-là… Est-ce que tu l’as vu avec une d’entre elles… Tu sais, euh…

Desiree jouait avec son morceau de gâteau du bout de sa fourchette.

— Est-ce que vous me demandez si John a couché avec quelqu’un ?

— Non ! Bien sûr que non. C’est un homme libre et ça serait… je veux dire, on n’a pas à… moi, j’ai pas à… me mêler de ses affaires… ça serait ridicule. C’est pas comme s’il était marié ou… ou… en couple, et comment on pourrait le savoir de toute façon ? Je veux dire, on le saurait ou pas ?

Desiree a levé un sourcil.

Nadine a poussé un rire faux.

— Je demandais juste ça en tant que femme. Tu sais comment sont les filles… Hypothétiquement, si tu avais à choisir entre John et Lucas, le vrai Lucas, lequel des deux tu trouverais le plus attirant ? C’est ça que je voulais dire.

Desiree a grimacé.

— Les deux sont ben trop vieux.

Nadine a observé les deux hommes, qui, par un heureux hasard, se tenaient l’un en face de l’autre, en pleine discussion. John était élancé ; Lucas était grand et costaud. Les deux avaient des cheveux noirs, cela dit, et les deux avaient cet air sérieux, comme s’ils savaient que l’univers allait leur jouer un mauvais tour d’une seconde à l’autre et qu’ils se tenaient prêts. Ils avaient la même résolution inscrite sur les lèvres.

Desiree a repris la parole :

— Les deux commencent à grisonner. Mon père a même pas de cheveux gris.

Et c’est sûrement à cause de toi qu’il va avoir ses premiers.

— Mais si t’avais pas le choix d’en prendre un des deux ? a insisté Nadine.

Desiree a reporté son attention sur sa pointe de gâteau. Elle a pris une bouchée, qu’elle a mastiquée longuement.

— Vous savez quoi ? J’ai fini par comprendre que, chaque fois que je pense devoir choisir et que j’arrive pas à me décider, c’est toujours parce que, dans le fond, j’ai pas vraiment le choix.

Les yeux de biche de Desiree se sont posés sur Nadine, qui s’est sentie soudain comme dans un de ces rêves où tout le monde est habillé sauf elle, parce qu’elle a oublié son pantalon et sa petite culotte à la maison.

— Oui, oui, a répondu Nadine d’une voix rapide. C’est juste un jeu pour s’amuser. Des petites questions nunuches, c’est juste ça.

Nadine s’est vite exilée dans un coin tranquille, où elle pourrait se noyer en paix dans l’humiliation d’avoir osé évoquer ses sentiments.

À mesure que son corps reprenait sa température normale, elle a senti la gêne monter en elle. Je suis trop vieille pour me conduire comme une adolescente, s’est-elle sermonnée. Je veux même pas d’homme. Je suis féministe. Elle ne connaissait pas la définition exacte de ce terme, mais elle l’avait entendu aux nouvelles, en lien avec des femmes blanches brûlant leurs brassières. Elle-même ne possédait qu’une brassière, alors c’était difficile pour elle de comprendre comment on pouvait poser un geste aussi destructeur, mais elle ne détestait pas l’idée de voir toutes ces femmes qui se soutenaient les unes les autres.

Les femmes de la réserve ne s’unissaient jamais pour rien, sauf pour donner une leçon à l’une d’entre elles, quand elle le méritait. Nadine n’avait pas eu beaucoup d’amies au fil des ans. Elle connaissait les mères des enfants à qui elle enseignait. Elle aimait bien certaines d’entre elles, et il y en avait d’autres qu’elle se serait fait un plaisir de battre avec les dents d’un râteau, tellement elles s’occupaient mal de leur progéniture. « Les pensionnats avaient tué la mère en elles », lui avait dit sa kukum, une fois. Elle faisait évidemment référence à la mère de Nadine, qui avait fui l’hôpital sans sa fille, après avoir accouché. C’est sa kukum qui avait finalement ramené le bébé à la maison et qui avait forcé la jeune femme à le prendre dans ses bras.

Sois triste, s’est intimé Nadine. La tristesse, ça valait beaucoup mieux que l’espoir ou la confusion des sentiments. Et t’es qui, toi, pour croire que tu pourrais avoir un de ces deux hommes pour toi toute seule ? Mais elle ne pouvait s’empêcher de penser aussi : Saute sur l’occasion, saute sur l’occasion.

— À qui vous parlez ?

Nadine a sursauté.

— Wô, tu sors d’où ?

C’était le jeune criminel, Shane. Petit, pas désagréable à regarder avec son air de voyou. Beaux yeux verts. Joli sourire. Mais sa kukum l’avait bien avertie : ne jamais faire confiance à quelqu’un qui sourit plus d’une seconde.

— J’ai pas bougé depuis le début de la soirée. La lumière est bizarre, ici. C’est comme si on disparaissait dans les murs, vous avez remarqué ?

Nadine a fait non de la tête.

— Je longe pas les murs comme une criminelle, moi. C’est toi le voleur, a-t-elle ajouté au cas où il se mettrait en tête de la séduire.

— Ouais, je sais. Mais ça, c’était au Canada. Ici, je suis juste un gars ordinaire. Le monsieur riche m’a même offert une chambre.

— Tu peux me remercier pour ça, d’ailleurs. Je lui ai expliqué qu’on s’occuperait de toi une fois de retour au pays. Profites-en le temps que ça dure. Tu vas avoir une chambre à notre retour, aussi. Avec des barreaux.

Ça lui a cloué le bec. Nadine l’a regardé attentivement, pour s’assurer qu’il ne pleurnichait pas. Il souriait.

— J’ai super bien dansé pour votre troupe.

— Ouais, on m’a dit ça, a répondu Nadine de bonne grâce. Je t’ai jamais vu sur le circuit, pourtant.

— J’ai jamais fait de pow-wow. C’est un vieux bonhomme qui m’a tout appris quand j’étais petit, à moi et à d’autres jeunes du Centre d’amitié, en fait. Il espérait que ça allait nous éviter des problèmes. Mais j’imagine que ça peut pas marcher pour tout le monde.

Nadine savait qu’elle marchait sur des œufs.

— C’est une question de choix.

— Et mes choix, en ce moment, c’est quoi ?

Nadine l’a fixé des yeux. Il avait l’air encore plus jeune, la lèvre retroussée vers elle comme ça, dans l’attente.

— Tu pourrais rester dans la troupe. Et faire ton travail comme du monde… Et… Peut-être que ça pourrait changer la donne à notre retour.

— Vous voulez dire, même Lucas, le vrai Lucas ? Il va pas me botter le derrière ?

— J’ai pas dit ça. Tu l’as quand même dévalisé avant de l’embarrer dans les toilettes d’une station-service. Et t’as pris ses pièces d’identité. Et il s’est fait arrêter à cause de ça.

— Ah, ouais ?

— Ouais.

— Tabarn…

Le rythme de la musique a changé. On passait à la danse en ligne. Lucas lui a fait signe depuis la piste de danse. Il n’y avait que deux femmes, ici, après tout. Deux ? s’est-elle demandé en accourant pour le rejoindre. Mais où était passée Edna ?

 

JOHN

 

John a continué de jouer jusqu’à avoir des crampes aux doigts. Il s’est souvenu de chansons qu’il avait entendues enfant, quand son père invitait les familles de la réserve à venir fêter dans leur petite maison. On poussait les meubles dans les coins pour permettre à tout le monde d’entrer et la pièce se remplissait vite, de gens, de conversations, de fumée, de danse et, oui, de boisson. Mais la boisson, c’était surtout dehors, autour du feu. La soirée de danse durait une journée complète. Le matin venu, ça mangeait, ça partait chasser, mais ça revenait pour danser encore une autre nuit. C’était si dur de partir pour de bon, une fois qu’on arrivait quelque part, dans la réserve. En carriole, ça prenait environ cinq heures pour traverser le territoire. C’était beaucoup plus long à pied, évidemment, et la plupart des voisins n’avaient pas de moyen de locomotion. « Je les invite toujours, pour qu’ils aient pas besoin de le faire en retour », avait l’habitude de dire son père. Grâce à la ferme et à son boulot quotidien, son père s’en sortait mieux que la plupart des habitants de la réserve et il voulait éviter que ceux-ci se sentent redevables envers lui.

« Et puis, ajoutait souvent sa kukum, Yellow Belly, comme ça on n’a pas à traverser la foutue réserve au grand complet. » Yellow Belly était du genre à se plaindre de n’importe quel déplacement, même si elle avait voyagé plus loin qu’aucun d’entre eux. Jusqu’à ce que son fils s’en aille combattre les nazis, évidemment.

John se souvenait de gigues apprises dans le temps où les Métis venaient leur rendre visite, après s’être installés dans la réserve – certains par choix, d’autres par obligation. Un des patriarches avait expliqué à son père : « Le gouvernement nous a pris nos enfants. » Alors les parents avaient suivi les enfants, d’un bout à l’autre de la province, et demandé l’autorisation de changer de réserve, pour pouvoir aller les voir au pensionnat. Et le père de John comprenait, évidemment. Le gouvernement avait pris les enfants de la réserve aussi. Même les enfants du chef.

John n’oublierait jamais le jour où on l’avait amené dans cette école. Son père était sur le point de partir pour le front. Les adieux, sur le bord de la route, avaient été difficiles. Personne n’arrivait à dire un mot. John avalait sa salive, encore et encore, incapable même de cligner des yeux pour voir son père avec clarté. C’était la dernière fois qu’il voyait son père, et il le voyait flou. « On va se retrouver cet été », avait lancé ce dernier en direction de la charrette pleine d’enfants qui s’éloignait.

John appuyait fort sur les cordes de métal et la douleur le ramenait ici, maintenant, dans cet étrange château. Il se souvenait bien des Métis. La peau aussi foncée que celle des Indiens, le corps aussi fort que frêle, à cause des hauts et des bas de la famine, ils se tenaient à l’écart des autres Autochtones. Ils ne voulaient pas se fondre dans la réserve, jusqu’à se perdre, mais ils ne verraient plus jamais leurs terres, expliquait le père de John.

— Et ces terres-ci, sont à qui ? se moquait Yellow Belly. Notre territoire à nous, c’est les montagnes, les collines qui les bordent, les bosquets de bleuets au nord, les plaines au sud, là où les éleveurs de chevaux ont toujours su comment je m’appelle… C’est la terre de qui, ici ? J’ai chié sur le sommet de cette montagne, là-bas, une fois quand j’avais sept ans, et maintenant, c’est ma terre à moi ? Ça ?

Les parents de John secouaient la tête de désespoir quand elle prenait ce ton combatif, mais John savait qu’elle avait raison.

Yellow Belly avait été la première Indienne à essayer de giguer. Elle avait ri en constatant que ses pieds ne bougeaient pas assez vite, mais elle n’avait pas abandonné et, quelques minutes plus tard, elle était aussi à l’aise que n’importe quel danseur métis. John avait dû apprendre à gratter quelques chansons, à cette époque. Parce qu’après leur départ, elle lui demandait souvent : « Mon petit-fils, joue-moi un peu de la belle musique de sang-mêlé. » Ce soir-là, il s’est souvenu de quelques morceaux et a improvisé le reste. Il en avait oublié beaucoup. Personne n’a paru s’en apercevoir.

Durant une pause, tandis qu’il appliquait de la colophane sur les cordes, leur hôte est venu le rejoindre. En sueur, il avait retiré son col de fourrure.

— Vous connaissez cette chanson qui s’appelle La gigue de la rivière Rouge ? a-t-il voulu savoir, et John a senti les effluves de vin et de viande qui sortaient de sa bouche.

John a acquiescé de la tête. (Ça faisait déjà deux versions de cette pièce qu’il jouait.)

— OK, donnez-moi quelques minutes, il faut que je retrouve cette tête dure de bonne femme.

John n’a pas eu besoin de demander à qui il faisait référence.

 

EDNA

 

Elle était transie, dans tous les sens du mot. Ses veines étaient glacées mais aussi brûlantes, là où le froid venait se frotter à son arthrite. Ses jambes grelottaient, mais elle n’arrivait pas à faire un pas. Un autre fantôme s’était manifesté sur les remparts. Un soldat tenant un arc, un carquois dans le dos. Comme elle, il était frigorifié, parce qu’il n’arrêtait pas de se souffler dans les mains. Puis il repérait une présence en bas, visait et décochait une flèche. Et un instant plus tard il tombait à la renverse, l’œil transpercé. Et le manège recommençait. Il ignorait sûrement qu’il était mort, s’est dit Edna en se signant pour la cinquième fois de la soirée.

— Qu’ils soient bénis, Seigneur, ils ne savent pas qu’ils sont aussi tes enfants. Ils ne savent pas qu’on les réclame à la maison. Je t’en prie, envoie-lui un ange, pour le guider.

Edna s’est demandé si elle n’était pas morte, elle aussi, si elle n’était pas tombée en bas des remparts lorsque la porte s’était ouverte, ou si un caillot ne s’était pas soudain formé dans son crâne (une de ses tantes les avait quittés comme ça : elle s’était mouchée et, boum, raide morte), ou si elle n’avait pas fait une crise cardiaque, comme tous les hommes de la famille. Et si elle était morte, en ce moment même, une parmi tant d’autres au milieu de ces fantômes désorientés ? Elle aurait presque pu y croire, n’eût été la douleur qu’elle ressentait.

Derrière elle, la porte a grincé et elle a tourné la tête, s’attendant à voir un autre soldat apparaître, ou une jeune femme, ou même un enfant. C’était Robert. Le visage rouge, en nage, contrastant fortement avec la nuit glaciale.

— Edna, a-t-il murmuré. C’est bien toi ?

Elle a poussé un soupir, heureuse d’avoir été retrouvée, moins heureuse que ce soit par lui.

— Oui.

Il s’est approché d’elle.

— Qu’est-ce que tu fais ici ?

— Je pense… en tout cas, je commence à penser… que des esprits m’ont guidée jusqu’ici.

Elle avait de la misère à articuler ; ses lèvres ne répondaient pas.

— Quoi ?

— Je me suis perdue, a-t-elle dit.

— Ça va ? T’es pâle un peu.

— J’ai froid.

Robert a posé une main sur sa joue. La sensation d’un fer chaud. Edna a tressailli.

— Tu vas te rendre malade, a-t-il dit.

Avec un petit grognement, elle s’est appuyée contre lui.

— Doux, doux.

On aurait dit qu’il parlait à un cheval.

— C’est l’arthrite, a-t-elle répondu. On s’habitue.

Ensemble, d’un pas claudicant, ils sont revenus jusqu’à la porte.

— Tu savais que je serais là ?

— Non. Mais je suis content.

 

***

 

À vingt-deux ans, Edna avait compris que certaines personnes avaient de la chance et que d’autres n’en avaient pas du tout et que l’idéal, c’était d’accepter son sort. Son frère cadet (qui avait deux ans de moins et une quinzaine de centimètres de plus qu’elle) avait rencontré l’amour de sa vie à dix-sept ans, s’était marié à vingt ans, était devenu chef de la réserve la même année et, à partir de là, avait accumulé les réussites et les succès (et l’argent, surtout). Au cours de la même période, Edna avait été retirée de l’école pour s’occuper de leur mère invalide, puis de leur père invalide, puis d’un cousin invalide. Une fois terminé ce long hiatus, elle était prête à retourner étudier (en infirmerie), mais avait été victime d’une pneumonie particulièrement virulente, qui l’avait clouée à un lit d’hôpital pendant trois mois. Elle n’avait même pas pu assister au mariage de son frère, ce que, pour une raison qui lui échappait, sa belle-sœur ne lui avait jamais pardonné. Lorsqu’elle avait finalement reçu son congé de l’hôpital, elle n’avait nulle part où aller, sauf chez son frère.

— C’est juste pour l’été, avait-elle rassuré l’épouse, quand elle s’était pointée sur leur perron.

— Mais bien sûr que tu peux rester, lui avait dit son frère.

Elle s’était installée dans une des chambres, mais avait vite été transférée au sous-sol quand sa belle-sœur avait commencé à suggérer que ça ferait une belle chambre d’enfant.

Son frère avait hérité du ranch de leur père. Il avait engagé un contremaître pour superviser les tâches, mais il y avait quand même toujours quelque chose à faire, ici ou là. Le contremaître n’en pouvait plus d’attendre que le chef prenne des décisions, alors, ayant vite compris que l’épouse n’avait aucun leadership, il allait plutôt voir Edna.

Cette dernière, qui ne se sentait pas la bienvenue dans la maison, et qui avait bien besoin de soleil, s’était retrouvée dehors de plus en plus souvent. L’entreprise était de bonne envergure et le contremaître s’assurait d’avoir toujours une équipe complète dans les dortoirs, des gars de la réserve.

— Personne travaille mieux que les Indiens, affirmait-il, étant lui-même métis. Et c’est eux qui mangent le moins.

Surtout, les gars réagissaient bien à la routine établie, avec les coups de sifflet et la cloche annonçant l’heure des repas. Edna n’avait pas de difficulté à les comprendre : ça leur venait des pensionnats ; l’entraînement qu’ils avaient reçu là-bas les rendait disciplinés et dociles. Des caractéristiques qu’elle possédait aussi. Elle avait remarqué que, lors des journées de congé, les visages de ces cowboys indiens se couvraient d’un voile d’angoisse, comme si la culpabilité de n’avoir rien à faire les rattrapait. Ces journées-là, ils les passaient à l’ombre, à se noyer dans la boisson. Elle et sa belle-sœur s’occupaient alors à l’intérieur.

Edna rendait visite aux chevaux et s’occupait d’eux. Elle aimait aller leur chercher de l’eau au puits, se souciant peu des éclaboussures qui jaillissaient du seau et arrosaient le bas de sa jupe. Elle ne montait pas (un peu trop dangereux à son goût, elle qui était tombée de sa selle quelques fois durant sa jeunesse), mais elle appréciait la compagnie des chevaux. Elle frottait les naseaux duveteux et plongeait son regard dans ce grand œil brun. Elle savait qu’ils comprenaient ce qu’était la solitude et qu’ils ne la jugeaient pas pour ça.

La santé d’Edna avait fini par s’améliorer et elle avait commencé à penser à son avenir. Elle avait téléphoné à une amie qui vivait en ville, avec qui elle pourrait habiter. Il y avait de bons emplois en ville pour les Indiennes, pourvu qu’elles sachent taper, qu’elles ne soient pas trop bavardes et qu’elles ne passent pas leur temps à faire la fête.

— Mon amie Geraldine habite dans le centre-ville. Elle dit qu’on peut manger tous les jours au restaurant si on veut, avait-elle informé son frère et sa belle-sœur, un soir, à table.

— Ça va coûter cher, avait répondu son frère.

— C’est juste Geraldine et moi, avait dit Edna. C’est pas comme si j’avais beaucoup de dépenses.

— Quand est-ce que tu pars ? avait voulu savoir sa belle-sœur, qui n’était pas du genre à tourner autour du pot (elle était enceinte à ce moment-là, d’ailleurs, et toute tentative de dissimuler son mépris pour Edna l’avait quittée en même temps que son ventre plat).

— Dans trois semaines, avait dit Edna.

C’était une période très occupée au ranch, puisqu’on préparait le bétail pour les encans. Il fallait aussi séparer du lot les vaches qui appartenaient au Conseil de bande, pour les envoyer à l’abattoir. La viande serait ensuite distribuée aux familles de la nation, dont la subsistance serait assurée pour la majeure partie de l’hiver. Le contremaître avait engagé quelques gars de plus, dont des Blancs (à la surprise générale).

Il y avait Tim, un Suédois qui venait d’une ferme voisine ; Edgar, un vieux bonhomme qui avait perdu sa propre ferme quelques années auparavant, mais ça lui était égal parce que sa femme était partie en même temps ; et, finalement, Bobby, qui explorait le Canada. Son accent était bizarre.

— C’est quoi cet accent ? lui avait demandé le contremaître.

— Français, avait répondu Bobby.

Plusieurs des sœurs au pensionnat étaient francophones, alors Edna savait bien que c’était faux. Son accent lui faisait plutôt penser à celui des fermiers doukhobors qu’on voyait en ville parfois. Elle n’avait rien dit ; la guerre était assez terrible comme ça, les gens n’avaient pas besoin qu’on leur rappelle ceux qu’ils étaient censés haïr. Par ailleurs, il travaillait fort et s’arrangeait pour rester souriant.

Ce sourire. Edna s’était rendu compte qu’il le dirigeait vers elle plus souvent qu’à son tour et elle ne comprenait pas pourquoi. Elle se retournait et regardait derrière elle, à la recherche de quelqu’un à qui le sourire pouvait s’adresser réellement. Lorsqu’elle partait faire une promenade, après le souper, elle tombait souvent sur lui, qui arrivait d’ailleurs. Bobby insistait alors pour la raccompagner à la maison, même si elle essayait de lui expliquer que rien ne pouvait lui arriver de mal, ici, en Saskatchewan. Il lui avait dit que son projet initial était de visiter tout le Canada, mais que c’était bien plus grand qu’il ne l’avait prévu.

— Ça prendrait une vie entière, disait-il.

— Si seulement on pouvait en avoir deux, renchérissait-elle.

Il lui avait demandé de lui raconter son séjour à l’hôpital et elle lui avait parlé des livres qu’elle avait lus et de ses premiers pas au tricot.

— J’ai fait des chapeaux pour les enfants malades. Les infirmières me disaient que les jeunes étaient contents, mais je sais pas. Je pouvais pas leur rendre visite.

— Je suis sûr qu’ils étaient contents. C’est froid, les hôpitaux, des fois.

Il lui avait dit qu’il avait eu la polio, enfant, et qu’il avait passé plusieurs mois alité. Il s’était fait une promesse : une fois guéri, il irait voir le monde.

Les semaines s’étaient envolées.

— Vous irez où, ensuite ? avait demandé Edna.

— Il y a un fermier, dans la vallée, qui a besoin d’aide pour le battage, avait répondu Bobby. Je sais pas ce que ça veut dire, mais il a eu l’air de m’apprécier.

La vallée était à une quinzaine de kilomètres de la ville. Edna était optimiste ; elle avait l’impression de se faire chatouiller par son destin.

Elle et Bobby avaient fait une longue promenade ce soir-là ; ils avaient marché jusqu’à trouver un endroit parfait où contempler le coucher du soleil. C’est en Saskatchewan que les couchers de soleil sont les plus beaux. Edna n’avait jamais voyagé, mais même elle savait qu’ils avaient un petit quelque chose de spécial. Elle le voyait dans les yeux des gens, comme hypnotisés par la danse des teintes de rouge, de rose et de jaune. Jamais pareils, comme les flocons de neige. Les rayons du soleil avaient fait place au clair de lune et Edna s’était dit qu’elle n’avait aucune envie de retourner à la maison. Bobby s’était rapproché d’elle et ils s’étaient fait des promesses avec leur corps, comme en font les jeunes gens.

 

***

 

Durant toute la semaine suivante, Edna arrivait toute souriante à la table du déjeuner, ce qui faisait sourire son frère et rouler les yeux sa belle-sœur.

Elle était partie vivre en ville, avait trouvé un emploi, et sa colocataire l’avait emmenée souper au restaurant. Elle avait écrit une lettre à Bobby et l’avait envoyée à l’adresse qu’il lui avait donnée, comme convenu.

Une semaine plus tard, sa réponse était arrivée.

« Chère Edna, mon père est souffrant et je dois retourner en Allemagne. Je suis désolé. Je n’oublierai jamais le temps que nous avons passé ensemble. »

Edna aurait pleuré son départ si elle n’avait pas été confrontée à une autre nouvelle importante. Sa situation avait changé : les vieux appelaient ça « avoir un petit pain dans le four », les jeunes parisiens appelaient ça « être en cloque », et tout le monde s’accordaient pour dire que ça signifiait « être finie ».

Elle avait démissionné, laissé son appartement, et elle était revenue sonner à la porte de son frère. Ce dernier n’avait pas été capable de lui offrir un sourire rassurant. Il lui avait tourné le dos, mais avait gardé la porte ouverte. Edna avait pensé redescendre les marches du perron pour aller se noyer dans le réservoir d’eau, qui devait bien avoir deux bons mètres de profondeur à ce temps-ci de l’année. Les parois glissantes lui permettraient de s’y enfoncer facilement, et de ne pas en ressortir. Mais, comme les sœurs le lui avaient répété si souvent, c’était un péché de vouloir échapper au châtiment de Dieu. Or, comme elle avait accumulé trop de péchés déjà, Edna a choisi d’entrer dans la maison et de refermer la porte en silence.

Mais même les plus bénis d’entre nous sont parfois frappés par la malchance. Il se trouve que le fils de son frère, le neveu d’Edna, était mort à la naissance. Sa belle-sœur s’était enfermée dans sa chambre et avait refusé d’en sortir. Son frère avait perdu du poids, et Edna avait continué à s’occuper de la maison et du ranch, tandis qu’enflaient ses pieds et son ventre. Ici, dans la réserve, elle savait que personne ne la jugerait si elle élevait son enfant seule. Mais un enfant sans père avait toujours cette espèce de manque.

La décision avait été facile à prendre. Sa belle-sœur avait eu un bébé à cajoler, son frère une fille à gâter, et Edna s’était assurée d’un endroit où vivre… Dans le sous-sol, si elle ne faisait pas de vagues.

Elle n’avait pas eu voix au chapitre pour le choix du nom, cela dit. Desiree ? Qu’est-ce qui leur était passé par la tête ?

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