Les poules des prairies partent en tournée
Chapitre 14: Jour 14 Retour à la maison
CHAPITRE 14
JOUR 14
Retour à la maison
EDNA
R ome s’est avéré notre destination favorite de l’ensemble _ZV de la tournée. Lors de notre séjour, nous avons réussi à visiter le Vatican à la dernière minute — un de mes rêves. Après nos dernières représentations, nos hôtes, soit le propriétaire de l’hôtel, Louis, et son petit-fils Paolo, nommé en l’honneur du pape actuel, ont officiellement invité la troupe des Poules des prairies à revenir l’année prochaine. Le jeune Paolo nous a posé bien des questions sur la tournée, mais voici celle que j’ai retenue : « C’est quoi, une poule des prairies ? Est-ce que c’est un oiseau très gracieux ? » Je lui ai dit que cette poule avait la puissance et la grâce de l’aigle et la parure colorée du paon. C’est une blague. Mais, qui sait, peut-être que les poules ordinaires sont très impressionnées par la grâce de la poule des prairies.
Je vais tenter d’apprendre une nouvelle danse pour ce prochain voyage, peut-être les clochettes, étant donné qu’il s’agit d’une danse de guérison. Paolo et ses amis nous ont reconduits jusqu’à l’aéroport et ont refusé d’être payés, malgré notre insistance. C’était une bonne chose, finalement, parce que, lorsque nous avons finalement pris le temps de compter nos avoirs, nous nous sommes aperçus que nous n’avions presque plus rien.
JOHN
—Vas-y, pas besoin de me ménager, a dit Nadine, debout à côté de lui au comptoir d’Air Canada.
Elle grimaçait, visiblement moins calme qu’elle ne le prétendait. John n’était pas sûr que la réponse allait lui plaire.
— Il nous en manque, a-t-il dit.
— Ça se peut pas. Compte encore, lui a ordonné Nadine.
John a fait glisser la pile de billets vers elle, sur le comptoir.
Elle s’est mise à compter.
L’employée de la compagnie aérienne à la resplendissante tignasse rousse fixait des yeux les doigts de Nadine, qui séparait lentement chaque billet.
— Bon, on va dire que j’ai raison, a dit John à l’employée. Jusqu’où on se rend avec ça ?
Elle a regardé son écran et a répondu sans relever les yeux :
— Vous pourriez être à Toronto, tous ensemble, à onze heures ce soir. Ou bien j’envoie trois d’entre vous à Saskatoon pour demain midi.
— On est quatre.
Ça, Nadine le savait trop bien : les patrons de Lucas lui avaient envoyé de l’argent pour un billet de retour.
— C’est tout ce que je peux vous offrir avec ce que vous avez.
— Mais comment on est censés se rendre jusqu’à la maison à partir de Toronto ? a demandé Nadine, qui semblait sincèrement dans le noir.
John s’est retourné vers le reste du groupe. Il s’est dit qu’il aurait pu assommer Lucas et lui voler son billet, étant donné que son gouvernement lui en payerait probablement un autre. Mais il a laissé tomber cette idée : le pauvre gars s’était fait assez assommer comme ça. John a poussé un soupir.
— Je pourrais rester ici et attendre que mon frère m’envoie de l’argent.
Amos ne serait assurément pas content.
— On laisse personne ici, a grogné Nadine.
— Toronto ou Saskatoon ? a voulu savoir l’employée, qui voyait la file s’allonger derrière eux.
Nadine a également poussé un soupir. John voyait bien qu’elle était tentée par le départ pour Saskatoon. Depuis leur dernier spectacle, elle ne parlait que de leur retour.
— Peu importe ce que tu décides de faire, je vais l’accepter, lui a dit John. Mais j’ai pas l’impression que ces dames-là sont prêtes à se faire une nouvelle vie à Toronto.
Et il a désigné Edna et Desiree d’un geste de la main.
— Moi, je déménage à Toronto sans problème ! a dit Desiree.
Personne n’a fait attention à elle.
Nadine se rongeait les ongles, ce qu’elle faisait rarement.
— Toronto, a-t-elle fini par répondre, et les doigts de l’employée se sont exécutés en vitesse, comme trop contents de se débarrasser d’eux.
— Et qu’est-ce qu’on fait, une fois rendus à Toronto ? a demandé John.
— On se met en mode demande de faveurs, a dit Nadine. Et on commence par cet ostie de chef de merde qui a obligé Edna à transporter un colis illégal.
John ne pouvait qu’être d’accord : il fallait commencer par là.
NADINE
Elle n’avait jamais été aussi fatiguée de toute sa vie. On aurait dit que le stress des deux dernières semaines venait de retomber sur elle en une seule nuit. C’était silencieux dans l’avion, mais, dans la tête de Nadine, ça criait et ça revenait sur chacune des erreurs qu’elle avait commises en chemin, à commencer par les célébrations au resto chinois, le mardi avant le départ. Ça s’était ensuite poursuivi sans relâche : l’argent qui disparaissait à vue d’œil entre l’Allemagne et l’Italie, sans parler des malentendus sur le contrat de Hans et de l’amende à payer pour faire sortir Edna de sa très sainte prison (Nadine se disait qu’Edna pouvait se passer de dîme pendant au moins dix ans, après avoir payé cette somme pour retrouver sa liberté).
Elle avait appris, également, que le Festival Karl May avait retenu un certain montant sur leur paye (« selon les procédures contractuelles normales… »), montant qui n’arriverait que six semaines après leur retour au Canada. Ce qui ne leur était pas très utile pour le moment. Nadine a murmuré entre ses dents : « C’est juste parce que je suis une femme, ça. Aucun homme aurait eu à se farcir des contrats de merde comme ça. »
— Ben, y a eu les traités, a chuchoté John, assis juste à côté d’elle.
— Fait que c’est parce que je suis une Indienne, dans le fond ? a demandé Nadine.
John n’a rien répondu ; il s’était déjà rendormi. Elle l’a regardé dormir un instant. Il avait l’air plus vieux qu’elle. Ses tresses viraient au gris et des pattes d’oie se dessinaient au coin de ses yeux. Il ne parlait jamais de la conversation qu’ils avaient eue plus tôt, mais elle avait cru remarquer qu’il semblait user de ses charmes avec les autres femmes, quand elle était présente. Est-ce que c’est juste moi ? s’est-elle demandé pour la centième fois. Avant de faire taire ses doutes. Une bêche, c’est une bêche, quand bien même tu voudrais absolument que ça soit une binette. Même si, en principe, les deux outils servaient à creuser la terre.
Elle s’est étirée pour voir un bout de tête de Lucas, installé quelques rangées devant elle. La caboche légèrement inclinée vers la droite, il était visiblement endormi, satisfait de savoir qu’il pourrait terminer sa mission une fois à Toronto. Mais Nadine n’en avait cure : elle avait des choses à régler. Alors elle s’est détachée et s’est levée, les jambes flageolantes.
Après avoir joué des coudes entre les corps engourdis par le sommeil, elle s’est retrouvée juste à côté de son siège.
— Lucas, a-t-elle chuchoté.
Pas de réponse. Elle s’est penchée près de son oreille :
— Lucas ?
Il a sursauté.
— Tabar… Qu’est-ce…
Puis il a reconnu Nadine et a poussé un soupir de soulagement. Juste avant de redevenir impatient :
— Qu’est-ce qu’y a ?
— Rien. Je voulais juste te parler avant qu’on atterrisse.
Son esprit s’est vidé, soudain : qu’est-ce qu’elle faisait là ? Elle a bafouillé :
— Euh… Je me demandais si t’allais vouloir retourner tout de suite au Dakota du Nord ou si tu pensais faire un saut à Saskatoon… Je veux dire, si on reçoit l’argent…
Lucas a pris un air songeur :
— J’espère juste qu’ils ont retrouvé ma voiture… Fait que, oui, je pense bien venir à Saskatoon pour faire des vérifications avec la police… en espérant que je me ferai pas m’arrêter.
— Mais… t’es de la police toi aussi, non ?
— C’est vrai. Et je suis plus undercover.
— Je vais t’aider comme je peux, a dit Nadine en posant une main sur sa cuisse.
— J’ai trop hâte de retourner chez moi.
— Pour retrouver ta famille ?
— Oui, mon fils me manque. Je lui ai parlé au téléphone, mais c’est pas pareil. J’ai envie de l’embrasser sur le front avant son dodo. C’est drôle à quel point c’est ce genre de truc tout simple qui nous manque le plus.
— Comment il va ?
— Il va bien. Gâté pourri par ses grands-parents, a fait Lucas en bâillant, avant de la regarder à son tour. Toi, t’es contente de retourner chez toi ?
Nadine a poussé un soupir.
— On dirait qu’on n’arrivera jamais.
Elle pensait aux milliers d’appels qu’elle aurait à faire une fois à Toronto. Les autres pourraient aller se reposer, mais pas elle : il lui faudrait redoubler d’ardeur, s’assurer d’amasser les fonds nécessaires, acheter les billets, trouver des chambres avant leur départ pour Saskatoon.
— Écoute, je vais nous trouver une place où dormir à Toronto, a proposé Lucas. Ça te fera une chose de moins à gérer.
— Pis comment tu vas faire ça ?
— J’ai des amis.
Nadine a attendu la suite de l’explication. Lucas s’est contenté de fermer les yeux. Le regard posé sur son crâne, elle se demandait à quoi ressemblait la texture de ses cheveux, au toucher. Ça devait pas être trop différent des siens, a répondu la partie rationnelle de son cerveau. Mais l’autre partie, la plus romantique, a répondu que c’était sûrement comme caresser le doux nez d’un cheval, chaud et duveteux. Elle a gardé sa main pour elle ; sa dose de courage était épuisée.
Après ça, le sommeil lui est venu assez facilement.
EDNA
Ça a été un long vol au-dessus de l’Atlantique, et Edna l’a passé assise à côté d’une dame d’âge moyen aux cheveux ébouriffés et à la mauvaise haleine, qui se plaignait de la nourriture, de la lenteur des agentes de bord, de l’odeur d’eau de Cologne du voisin de la rangée d’en face, du manque d’espace pour les jambes, de l’accent bizarre du pilote, etc. Elle a terminé ses doléances par une phrase bien sentie :
— C’est le pire voyage depuis la traversée du Titanic.
— Ça me semble pas si mal, a dit Edna en haussant les épaules. Au moins, personne s’est fait prendre en otage.
La dame lui a lancé un regard inquiet.
À l’aéroport, Edna a vite senti qu’ils étaient de retour au Canada. Les Canadiens étaient un peu moins blonds que les Suédois, mais beaucoup moins bruns que les Italiens, et certainement pas aussi robustes que les Allemands. En fait, le visage doux et l’air stupide qu’avaient la plupart des Canadiens lui avaient beaucoup manqué. Elle s’était même ennuyée de ce petit air de mépris dissimulé qui leur venait quand elle ouvrait la bouche et que son accent de la réserve sortait. On pouvait compter sur les bons vieux préjugés canadiens, aussi prévisibles que les crues du printemps. Les Européens blancs l’avaient foutument mélangée : que faire de la complète ignorance des Suédois, du fantasme de mimétisme des Allemands, de l’amour passionnel des Romains, qui semblaient prisonniers du dix-neuvième siècle ?
Après avoir rassemblé les affaires de tout le monde près des carrousels, ils ont fait le tour des portefeuilles afin de trouver de l’argent pour se payer un taxi. Ça faisait pitié à voir, pas de doute là-dessus : une bande d’Indiens en train de mettre leurs avoirs en commun, histoire d’aller du point A au point B.
— Je pourrais appeler mon père, a dit Desiree. Il nous enverrait des sous tout de suite.
— Non, non ! ont répondu Nadine et John en même temps. On s’occupe de l’argent.
Et comment vont-ils s’y prendre, au juste ? se demandait Edna. Aucun des deux n’avait l’air de vouloir révéler sa stratégie. Elle en a conclu qu’il ne fallait pas s’inquiéter pour ça.
Elle s’est inquiétée un peu, cela dit, à leur arrivée à l’hôtel. L’endroit avait l’apparence de ces lieux de perdition qui pullulent dans le fin fond de la Saskatchewan. Chaque recoin de l’hôtel était sale, comme si quelqu’un s’était essuyé les bottes pleines de boue sur les murs. C’était à se demander comment les autres établissements faisaient pour rester propres… Les poubelles traînaient juste à côté de l’entrée principale, là où de grosses mouches s’en donnaient à cœur joie.
— Dégueu, a grommelé Desiree, la main sur la bouche et le nez.
Edna a regardé Nadine.
— Regardez-moi pas, a fait Nadine. C’est Lucas qui nous a trouvé ces chambres-là.
Ce dernier les a aidés à s’installer. Il avait l’air de quelqu’un qui cherchait à se faire pardonner.
— Y a une discothèque sur le toit de l’immeuble, a-t-il dit, contrit.
Ça a ravigoté Desiree.
— Pour vrai ? On devrait y aller ! a-t-elle lancé en envoyant une bonne bine sur l’épaule de John. Vous avez envie de danser, pas vrai ?
— J’ai assez dansé pour le reste de ma vie, je pense, a dit John.
— Oh, come on, ça va être le fun. C’est notre dernière soirée.
Edna avait si souvent entendu ces mots. « C’est notre dernière soirée, notre dernière journée, notre dernière heure… » Des mots faits pour convaincre, pour nous forcer à faire quelque chose qu’on ne ferait pas normalement, simplement parce que le temps file. Des mots comme une vente à 50 % de rabais.
— Pourquoi pas, allons-y, a répondu Edna.
Desiree s’est tournée vers elle et l’a regardée avec étonnement. Lucas a éclaté de rire et John, lui, était littéralement bouche bée.
— Quoi ? J’ai jamais dit que j’étais contre la danse. Je suis juste pas une fan de toutes vos danses indiennes, a dit Edna en poussant la porte.
Une fois tout le monde entassé dans l’ascenseur, Lucas s’est tourné vers Nadine et lui a demandé :
— Peux-tu me rejoindre à ma chambre dans dix minutes ?
Silence dans l’ascenseur. Deux étages ont défilé devant leurs yeux, puis Desiree a fini par pousser un fou rire. Edna lui a envoyé un petit coup de coude. Si cette femme crinquée recevait enfin un peu d’attention, on n’allait quand même pas lui mettre des bâtons dans les roues.
NADINE
Debout devant sa porte, elle sentait son cœur qui battait fort. Elle a levé le poing pour frapper, mais l’a laissé retomber. Elle s’est détournée et s’est éloignée dans le couloir. Peut-être qu’elle aurait dû appeler avant. Mais il m’a demandé de venir le rejoindre à sa chambre… Je peux pas avoir mal compris à ce point-là !
Elle est revenue sur ses pas. Non, elle ne pouvait pas bouger.
Peut-être qu’elle devrait le convaincre de venir, lui, dans sa chambre à elle. Comme ça, elle serait en position de pouvoir. Mais ça prendrait encore plus de temps, et la soirée n’était plus très jeune… Elle non plus, d’ailleurs… Et s’il refusait son offre ? Et si quelqu’un le kidnappait avant qu’il n’ait le temps d’arriver à sa chambre ? (N’était-il pas en danger constant de se faire arrêter ?)
Et on ne pouvait pas dire que la chance lui avait souri durant ce voyage. Il voulait quoi, au juste ? Il avait l’air d’un gars respectable, alors ce n’était pas seulement une histoire de sexe, n’est-ce pas ? Mais, vu la taille de ses bras et de son torse, Nadine était prête à revoir les conditions de leur relation d’affaires.
Elle est retournée en direction de sa porte, pataugeant dans les flaques de boue qui couvraient le tapis vert et blanc (était-ce vraiment de la boue ?). Chaque pas semblait la rapprocher de la mort. Pour elle-même, elle s’est mise à fredonner Swing Low, Sweet Chariot… Un chant d’esclaves, est-ce que c’était vraiment approprié à la situation ? Et pourquoi pas. N’était-elle pas l’esclave de ses hormones ?
Lucas a ouvert la porte après un seul coup, ce qui prouvait qu’il l’attendait. Il me veut, c’est clair ! Puis il lui a saisi le bras et l’a tirée à l’intérieur.
— Hé, qu’est-ce que…, a-t-elle bafouillé.
L’attirant contre lui, il a chuchoté :
— Tu l’as contacté ?
— Qui ?
— Ernest Standing Bull, le chef de la National Indian Brotherhood.
— Oh, ouais. Il devrait nous rejoindre à la disco, tantôt, a fait Nadine, découragée. Tu vas l’arrêter ?
Lucas n’a pas répondu.
— Lucas ! Tu peux pas l’arrêter. Il est censé nous donner de l’argent pour le vol de retour.
— Il a dérobé un artéfact indien d’une grande valeur et a essayé de le revendre.
— Personne est parfait. En plus, tu l’as retrouvé, l’artéfact, si je me trompe pas, non ?
Lucas a fait oui de la tête.
— Ben, c’est ça qui est ça. Laisse-le tranquille. Es-tu conscient, au moins, de ce que les Américains lui feraient ?
— Il irait en prison.
— Ben, c’est ça. Y a déjà assez de monde comme nous en prison. Personnellement, ça me déplaît pas de savoir qu’on a un chef avec un peu de guts.
— Tu l’admires ? T’admires un voleur ?
— Je le connais même pas, Ernest. Mais je sais à quel point c’est dur de planter quelque chose, pis de réussir à le faire pousser comme du monde. Cette Brotherhood-là, c’est peut-être notre première chance, en tant qu’Indiens, de se faire entendre. Si t’arrêtes le chef, ça va salir tout le monde. Tu sais ce que c’est : y en faut juste un qui fait une connerie pour que les autres soient considérés comme des cons.
Comment pouvait-il ne pas se rendre compte de ça ? Parfois, les « bons gars » comme lui, c’étaient de vraies plaies.
— Il faut que je l’arrête. C’est ma job.
Nadine s’est affalée sur le lit, exaspérée.
— Peux-tu au moins attendre qu’il me donne de l’argent ?
— Peut-être.
Des coups à la porte.
— C’est qui ? a demandé Lucas.
— John.
Il a ouvert et John est entré dans la chambre en refermant derrière lui.
— Tu peux pas arrêter le chef Ernest, a commencé John.
Il comprenait vite, celui-là, finalement, s’est dit Nadine avec un sentiment de fierté.
— Je l’ai déjà averti. Il le fera pas.
— C’est bon à savoir, a fait John en s’assoyant sur le lit à côté d’elle.
Le matelas s’est enfoncé plus qu’il ne l’aurait cru et il en a presque perdu l’équilibre. Il s’est redressé aussitôt.
— J’ai rien promis, a rétorqué Lucas.
— Ouais, ben, il le fera pas avant que j’aie reçu l’argent, a expliqué Nadine.
Les deux hommes ont froncé les sourcils.
— OK, j’en ai ma claque de me faire juger parce que je pense avec ma tête.
— Est-ce que l’idée, c’est que t’es obligé de revenir à la maison en ayant classé toute l’affaire ? a demandé John.
Lucas lui a jeté un regard en coin.
— L’idée, c’est de faire correctement la job qu’on m’a envoyé faire. Trouver le collier du chef Crazy Horse, le remettre aux autorités du Musée du Dakota du Nord et arrêter le voleur.
— Tu sais même pas si c’est le chef Ernest qui l’a volé, et je peux te garantir que c’est pas lui qui va te le dire. Va falloir que tu prennes ton trou de ce côté-là, a suggéré John.
— Il va me le dire.
— Non, il te le dira pas, a fait John d’un ton presque enjoué. Il va sûrement te coller un procès au fédéral. Vous allez avoir l’air de quoi ? Et le pire, c’est qu’au bout du compte, t’auras pas plus ta réponse. Dans mon livre à moi, le meilleur moyen de régler ça, c’est de dire que le voleur s’est enfui. Comme les voleurs ont tendance à le faire.
— Je vois, a dit Lucas.
Ça a fait sourire Nadine.
— Oui, ils font ça, les voleurs. Et ensuite ils continuent leur vie et font même des bonnes actions. Des maudites bonnes actions.
— T’étais pas une voleuse, toi, d’ailleurs ? a dit John pour l’agacer. J’avais oublié ça. Nadine et sa période rebelle.
Lucas n’a pas desserré les lèvres. Mais Nadine voyait bien que leurs arguments touchaient leur cible.
Elle a inspiré profondément.
— John, pourrais-tu revenir un peu plus tard ? Faudrait que je parle à Lucas. en privé.
John a écarquillé les yeux et a tenté maladroitement de se lever du lit.
Mais Lucas s’est placé devant lui avant qu’il n’atteigne la porte de la chambre.
— De quoi, « en privé » ?
Nadine a encore une fois inspiré profondément avant de dire :
— Je t’aime.
Merde, c’était sorti tout seul. Et devant John en plus.
Lucas lui a envoyé un regard ahuri.
— Mais je suis gai.
La mâchoire de Nadine s’est décrochée. Elle l’a raccrochée. Elle s’est décrochée à nouveau. On aurait dit que l’air ne se rendait plus à ses poumons, si bien que John a dû intervenir en lui donnant une claque dans le dos. Elle a poussé un couinement.
— Je pensais que je te l’avais dit, a fait Lucas.
— Tu m’as crissement jamais dit ça…, a-t-elle bredouillé.
— Mais j’étais avec Rolf à Stockholm… Tu t’en souviens ?
Nadine a revu dans sa tête des images des deux hommes assis en robe de chambre à la table à manger, mais elle s’était dit alors qu’ils s’étaient probablement réveillés en même temps. Les robes de chambre assorties, c’est vrai que c’était bizarre.
— C’était pas clair, a dit Nadine.
— Je m’excuse, Nadine. T’es quelqu’un de bien, la femme la plus forte que j’ai jamais rencontrée. Et tu serais la partenaire idéale pour n’importe quel homme, sauf moi.
— Comment c’est possible que tu sois gai et que John soit gai aussi… Est-ce que tout le monde est gai ?
— Je suis pas…, a tenté de préciser John, d’une voix si faible qu’il aurait fallu un appareil auditif au volume maximal pour l’entendre.
— Quand tu m’as demandé de venir te rejoindre ici, j’ai cru… j’espérais… C’est notre dernière soirée, fait que…, a bafouillé Nadine en s’appuyant contre le manteau de la cheminée en bois blanc pour se cacher le visage. J’ai tellement honte. Avoir la diarrhée pendant cinq jours de suite, c’était moins pire que ça.
— Désolé. Je voulais pas te faire des accroires, a dit Lucas en lui tapotant l’épaule.
D’un seul coup, Nadine s’est vidée de dix ans d’espoir, de fantasmes, de rêves dans lesquels elle se baladait main dans la main avec, d’un côté, un bel Indien costaud et, de l’autre, un petit bout de chou.
Elle n’avait jamais été très braillarde, mais là elle s’est mise à pleurer, et ça ne s’arrêtait plus. On aurait dit qu’elle croyait que ses larmes allaient guérir le cancer ou quelque chose du genre.
JOHN
Les jambes flageolantes, John a dû s’appuyer contre une commode tandis que Nadine s’étouffait dans ses sanglots. Il aurait souhaité pouvoir sortir de la pièce d’un seul bond et disparaître. Et plus jamais rentrer dans la chambre de quelqu’un d’autre pour le restant de mes jours. Il voulait s’enfuir à toutes jambes, mais il savait que ça ne ferait qu’attirer l’attention, alors il s’est convaincu de ne rien faire.
Nadine en a rajouté.
Lucas a tenté une autre approche :
— Tu vas rencontrer quelqu’un, Nadine.
Le volcan a explosé :
— J’AI GÂCHÉ MA VIE À L’ATTENDRE, LUI !
Quand Nadine l’a pointé du doigt, John a eu l’impression qu’une torpille venait de le frapper de plein fouet. Pour la deuxième fois cette semaine, John a pris une décision en vitesse : il ne mettrait plus jamais le pied en dehors de la réserve. Il demanderait à son frère de lui apporter son épicerie. Amos lui devait bien ça.
— Oh, a fait Lucas comme s’il tombait des nues.
— Oui, oh ! Oh ! C’est tout ce que t’as à dire. Oh ! Et toi ? a lancé Nadine en se tournant vers John. Tu te rappelles pas qu’on a dansé ensemble ? Tu te rappelles pas m’avoir serré fort en me disant d’attendre ?
John a fait non de la tête.
— Peut-être que tu m’as mélangé avec mon frère, Amos ?
— Est-ce que John t’a réellement dit d’attendre… ou tu as interprété ça comme ça ?
Nadine a pincé les lèvres.
— J’imagine que j’aurais dû demander une preuve écrite.
Elle s’est essuyé les yeux, a dévisagé John, puis a pris la porte. Mais, avant de partir, elle s’est retournée une dernière fois et lui a lancé :
— Je t’aurais fait des enfants forts.
La porte a claqué derrière elle. L’air s’est rempli de particules de poussière.
Lucas et John ont tous deux poussé un long soupir.
— Cette jument-là sait ruer, en tout cas, a dit Lucas.
John a acquiescé de la tête. Il avait toujours voulu des enfants.
— C’est pas facile, hein ? lui a dit Lucas.
John l’a fixé du regard.
— Vous êtes pas prêt à en parler… C’est beau, je respecte ça. Ça m’a pris du temps, moi aussi.
Mais t’es plus jeune que moi…
— Si vous continuez d’attendre le moment idéal, ça arrivera jamais.
— Je suis pas comme ça, a dit John.
— Je me disais la même affaire. J’aime les hommes, des fois, a répondu Lucas en riant. Pour me rendre compte finalement que je les aimais pas mal souvent.
— Ça regarde personne.
— Vous avez raison. Le monde va pas arrêter de tourner parce qu’on décide de rester à côté.
Une fois dans le couloir, John a cherché les sorties de secours, comme convaincu soudain que ça lui ferait du bien d’aller courir une dizaine de kilomètres en gueulant à pleins poumons.
Mais, à la place, il est descendu au rez-de-chaussée, a utilisé la porte principale et s’est frayé un chemin jusqu’à la LCBO la plus proche.
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