Les poules des prairies partent en tournée
Chapitre 12: Edna
CHAPITRE 12
EDNA
E dna s’est précipitée hors de la pièce avec une telle vélocité qu’elle s’est heurté la hanche droite contre le cadre de porte. Elle n’aurait pas su expliquer pourquoi elle a foncé droit sur Paolo, pour le plaquer avec un grand « ouf ». Elle n’aurait pas su expliquer non plus pourquoi elle a ramassé son trousseau de clés, tombé par terre près de l’armure exposée, avant de se redresser et de se sauver. Courant derrière elle, Desiree a évité quelques chaises, sauté par-dessus le bel Italien aux cils si longs, toujours étendu au sol, puis est sortie, quelques fractions de seconde après sa tante.
Si elle avait eu le temps, Desiree aurait dit : « Ma tante est virée folle ! Aidez-moi quelqu’un ! » Mais, au lieu de ça, Edna n’a rien entendu d’autre qu’une espèce de meuglement – « Fooooollllleeeee » –, tandis qu’elle s’évadait du consulat allemand. Elle avait déjà démarré la fourgonnette quand Desiree est montée à bord.
Edna ne s’attendait pas d’emblée à ce que les habitants de cette planète fassent preuve de bon sens. Elle savait qu’elle appartenait à un petit groupe sélect pour qui suivre les règles était important, ne serait-ce que pour rétablir l’équilibre face aux comportements absurdes de la moyenne des gens. Cela dit, personne ne l’avait préparée dans la vie à l’absurdité du comportement routier des automobilistes romains. La plupart du temps, on aurait dit qu’ils roulaient du mauvais côté, voire carrément dans le sens perpendiculaire de la rue. Aucune logique en vue, aucun savoir-vivre, aucune empathie : « C’est là que je vais ; le reste, je m’en fiche. » Et c’était sans parler de leur amour pour le klaxon.
La veille au soir, elle avait trouvé une carte de la ville et y avait repéré l’endroit où vivait le pape. Elle avait suivi les rues du bout des doigts, en répétant le nom encore et encore, jusqu’à ce que les sons deviennent presque familiers à ses oreilles. Et voilà qu’au beau milieu de la circulation infernale, elle cherchait à retrouver son chemin.
— Est-ce que tu sais où tu vas ? a demandé Desiree, à bout de souffle, une main sur le tableau de bord et l’autre accrochée à son siège.
Edna a fait oui de la tête en évitant de justesse un camion qui fonçait droit sur elle.
— Bon, OK…, a répondu Desiree en claquant des dents.
NADINE
C’est John qui semblait le plus inquiet. Paolo, lui, était visiblement partagé entre son admiration sans borne pour la « sauvagerie » des Indiens et la tristesse de s’être fait voler sa fourgonnette. Lucas restait silencieux. Un silence troublant. Après avoir couru derrière les deux femmes pour tenter de les rattraper et les avoir regardées monter dans le véhicule et ficher le camp, il avait envoyé un bon coup de pied sur le mur du consulat, tellement fort qu’il était revenu en boitant.
Les questions s’accumulaient dans la tête de Nadine, mais Lucas ne semblait pas disposé à lui offrir des réponses. Il tournait en rond dans la pièce, le pas claudicant, la mine renfrognée. Nadine avait envie de lui dire de s’asseoir pour reposer son pied, mais elle a préféré se la fermer.
Il n’avait même pas paru aussi fâché quand on l’avait enfermé dans les toilettes, pas plus que dans la cellule de ces gnochons de la GRC. Maintenant qu’elle y pensait, ce Lucas avait passé beaucoup de temps enfermé à différents endroits.
Elle s’est approchée de John :
— Qu’est-ce qui se passe, ici ?
— Si je comprends bien, Lucas est un espion ou quelque chose du genre.
— Je suis pas un espion ! a lancé Lucas depuis l’autre bout de la pièce.
— OK, OK, tu travailles pour qui, d’abord ?
— La CIA, c’est sûr, a dit Paolo. Ou 007. Ou peut-être le KGB.
— Ton 007, ça existe même pas, a répliqué Nadine avant de s’en assurer auprès de John : Pas vrai ?
— Vous aviez combien d’essence, dans le véhicule ? a demandé Lucas à Paolo.
— Question difficile, lui a répondu l’autre. C’est ma mère qui a fait le plein en dernier, mais elle a pris la van ce matin. Je me suis réveillé tard, parce que j’étais avec ma copine, qui est mariée avec un gros con…
— Bordel de merde, s’est indigné Lucas à nouveau. J’aurais jamais dû accepter cette job-là, y a rien qui s’est passé comme il faut.
— Donc, t’es vraiment un espion, a dit Nadine. T’es un espion depuis le début. Tu m’as menti.
— Je suis un danseur, a réaffirmé Lucas. Je suis monté au Canada pour danser avec la troupe… mais j’avais aussi une autre mission.
— Intercepter un paquet qu’Edna avait sur elle, a dit John. Le paquet qu’elle dissimulait dans sa sacoche.
— Vous étiez au courant ?
— J’étais le directeur de la tournée. C’était ma job d’être au courant, a soupiré John. Je pensais pas que ça pouvait leur causer des ennuis.
Nadine a monté le ton :
— Où est-ce que t’as trouvé un fusil ? Et le badge ? T’avais rien sur toi quand je t’ai trouvé à la station-service.
— J’avais rendez-vous avec un autre agent à Stockholm.
— Quand, ça ? Je t’ai pas lâché des yeux… Je veux dire, j’étais avec toi presque tout le temps.
— Tu dors, pas moi…, a dit Lucas.
Ça a fait ricaner John. Qui s’est ressaisi aussitôt.
— Nos femmes vont pas avoir trop d’ennuis, non ?
— Pas pour le moment, a dit Lucas. J’ai empêché la transaction. Mais j’ai besoin de savoir qui leur a remis le paquet.
— Elles vont pas se faire arrêter ? Ni poursuivre ? a voulu savoir John.
— Parce que j’ai besoin d’elles pour les spectacles ! a précisé Nadine.
— Et aussi parce que ce sont deux femmes très gentilles qui feraient pas de mal à une mouche, a ajouté John en jetant un regard à Nadine.
— En plus, la plus jeune est vraiment jolie, est intervenu Paolo. On devrait jamais mettre les jolies filles en prison. Ça, ça serait un crime.
Le ton de réprimande de John avait irrité Nadine. Comme d’habitude, elle était la seule à se soucier du bon fonctionnement de la tournée. Qu’il aille se faire voir, avec ses jugements moraux à la con. Elle a replacé Lucas au sommet de sa liste de deux noms. Elle préférait de loin un espion à un homme qui lui reprochait son professionnalisme.
Lucas a dévisagé John :
— Vous savez où elles sont parties ?
— Je m’en doute un peu, a répondu John.
— Vous êtes dans l’obligation de me le dire. Ordre du gouvernement des États-Unis.
— De tous les gouvernements du monde, c’est peut-être le dernier dont j’aurais tendance à respecter les ordres, a fait John avec un sourire qui grandissait à vue d’œil.
Paolo s’est rapproché de l’action :
— Est-ce que quelqu’un va se faire scalper ? Pouvez-vous m’attendre, le temps que j’aille chercher mon appareil photo ?
— Dis-le-lui, John, pour l’amour du bon Dieu, l’a imploré Nadine. Faut que je sache si on va être capables de se rendre au spectacle.
John a fixé Lucas des yeux.
— Seulement s’il me promet qu’il va rien leur arriver de mal.
Lucas s’est frotté la tête, a tapé du pied, puis a craché par terre. Enfin, il a hoché la tête.
John s’est tourné vers Paolo :
— Pouvez-vous nous trouver un autre véhicule ?
— Aucun problème, a affirmé Paolo. Pas de scalp, donc ?
— Pas de scalp, a dit John d’un ton sans équivoque.
JOHN
Il faisait si chaud dans ce pays que John arrivait à peine à penser. Il ne sentait que les gouttes de sueur se former sur son front et lui couler entre les omoplates, ce qui créait un mélange de fausse fraîcheur et de picotement insupportable. Un mal de tête causé par le manque d’hydratation le taraudait depuis son réveil. Ça sentait l’humidité dans toute sa chambre. Il se déplaçait à vitesse d’escargot, parce que ses jeans lui collaient à la peau. Il rêvait d’une paire de ciseaux qui lui aurait permis de couper son pantalon pour en faire des culottes courtes improvisées, peu importe le look que ça lui donnerait.
Paolo, assis du côté passager, bavardait avec l’autre chauffeur de taxi. Il répétait sans cesse le mot « Indien ». Semblant moins obsédé par les Indiens que Paolo, l’autre se contentait de hocher la tête en gardant les yeux bien fixés sur la route.
John a jeté un coup d’œil à Lucas. Le visage de ce dernier s’était refermé sur lui-même. John s’est dit qu’il était sûrement humilié de s’être fait rouler par une femme, et pas n’importe laquelle : une petite bonne femme inoffensive souffrant d’arthrite. Il n’aurait pas dû se sentir comme ça. Après tout, ce n’était pas la première fois qu’elle fonçait sur un assaillant muni d’une arme. Et elle avait eu le dessus cette fois-là aussi. Rien ni personne n’allait l’empêcher de se rendre auprès du pape, pas après les épreuves qu’elle avait traversées. Personne n’allait se mettre sur le chemin de cette petite folle de danseuse catho.
— T’es sûr de ton affaire ? lui a demandé Nadine.
— Elle parle juste de ça. Elle prie sans arrêt. Et pour les catholiques, le pape, c’est l’équivalent d’Elvis, et le Vatican, c’est Graceland.
— Je croyais que Dieu était partout, a réfléchi Nadine tout haut. Il est dans les arbres et dans l’herbe et dans l’eau des lacs… C’est pas un psaume ?
— Elle cherche un miracle, a grommelé Lucas. Comme Lazare. Il fallait qu’il voie Jésus pour guérir.
— Oh, a dit Nadine. J’avais pas réalisé à quel point c’était grave.
John a revu dans sa tête le visage d’Edna après chacune de leurs performances. L’effet que ça faisait de savoir que son corps ne répondait plus.
— J’ai vu un homme à la télé qui pouvait plier des cuillères en deux ! a commenté Paolo.
— Une arnaque, a dit Lucas.
— S’il peut plier des cuillères en deux, qu’est-ce qu’il peut faire d’autre ? !
— À quoi ça sert de plier des cuillères en deux, de toute manière ? a demandé John. C’est quoi le but ?
— C’est pour que les compagnies de cuillères en vendent plus ! a expliqué Paolo.
— C’est même pas vrai ! a grondé Lucas.
— Oui, c’est vrai, a marmonné Paolo.
John, pour sa part, ne croyait pas aux miracles. Il en avait assez vu pour savoir que le seul pouvoir qu’on avait, dans la vie, c’était d’endurer les souffrances. Mais ses pensées ont dérivé à la recherche d’un sourire accueillant. Un sourire si courageux qu’il donnait du courage. Et quelles avaient été les chances, statistiquement parlant, que John se retrouve en présence de ce sourire ? Si son frère n’avait pas téléphoné, s’il n’avait pas dit oui, si la troupe de Nadine n’avait pas été malade, si Nadine n’avait pas planifié cette tournée et amassé des fonds durant toutes ces années… C’était elle, Nadine, la source de son miracle à lui. Et la source de cette sensation qui le prenait aux tripes chaque fois qu’il pensait à tout abandonner.
Je le reverrai jamais. Fermant les yeux, il s’est mis à rêver d’une machine à voyager dans le temps.
— C’est pas le temps de faire une sieste, a fait Nadine d’un ton sec.
Décidément, elle n’était pas du genre à apprécier qu’on montre ses faiblesses.
— Il fait trop chaud, merde, a dit John, les yeux toujours fermés.
— Arrêtez la voiture ! a ordonné Nadine. Il a besoin d’eau.
— Non, on va les perdre ! a dit Lucas d’une voix râpeuse (il avait besoin d’eau lui aussi).
Le chauffeur s’est garé près d’un marché public. Nadine s’est précipitée vers les étals avec Paolo.
Lucas s’est tourné vers John :
— Vous avez pas l’air bien.
John a acquiescé de la tête.
— Très observateur.
— On peut pas se permettre de les perdre.
— On va pas les perdre. Elle partira pas d’ici avant d’avoir vu le roi des prêtres…
— Le pape.
— Pape, roi, peu importe. Pauvre Vatican ! Ça va être dur en maudit de se débarrasser d’elle.
Lucas a tambouriné des doigts sur le siège.
— C’est quoi l’affaire avec le paquet ? a voulu savoir John.
— C’est précieux.
— Pour vrai ? Je peux acheter genre dix colliers de même dans n’importe quel pow-wow en Saskatchewan.
— Vous avez ouvert le paquet ?
— Évidemment que je l’ai ouvert. Je t’ai dit que j’étais responsable de ces gens-là. Fallait que je sache ce qu’elles essayaient de faire passer dans l’avion et tout. Je l’ai ouvert pendant qu’Edna faisait un somme, j’ai vu le collier, et je me suis dit que ça devait être un cadeau pour un dignitaire quelconque. C’est à ça qu’ils servent, en Saskatchewan. J’en ai deux moi-même, qui me viennent du temps où je dansais.
C’était sa grand-mère, Yellow Belly, qui les avait faits.
« Perds pas ça, là ! Y a mes empreintes partout là-dessus », l’avait-elle averti. Sa kukum était persuadée qu’une infime partie de l’âme se retrouvait dans chaque empreinte.
John a poursuivi :
— Je me faisais pas trop de souci parce que ce genre de truc est vraiment commun partout dans l’Ouest. Mais j’imagine que celui-là est spécial, hein ? Bon, j’ai quand même remarqué qu’il avait l’air vieux. Je veux dire, ma kukum utilisait des cordons de cuir pour faire les siens, mais j’ai vu que là c’étaient des tendons. Des tendons ! Personne utilise de vrais tendons depuis des lustres. C’est super difficile à travailler ; la plupart des gens ont plus ce genre de connaissances. Ce qui me fait croire, en y repensant, que le truc doit être vraiment très vieux. Et les vieilles affaires, d’habitude, ça vaut plus cher. Et puis, pourquoi ce chef voulait envoyer ça en Allemagne ? Peut-être que ça appartenait à quelqu’un que les Allemands respectaient. Les Allemands tripent pas mal sur les Indiens, comme on a pu le constater pendant le festival… Fait que ce collier-là a dû appartenir à un chef important.
Lucas a tourné la tête vers la fenêtre :
— Arrêtez ça.
— J’ai rien fait de mal. Je veux dire, à moins que ce soit un crime de porter le collier de Crazy Horse.
— Vous l’avez porté !
— Tu l’aurais pas fait, toi ? a répondu John, qui savourait l’apparition de la veine dans le front de Lucas.
— C’est un trésor d’intérêt national. La National Indian Brotherhood avait aucun droit de le vendre.
— Je m’y connais assez peu en politique, mais je sais que ça finit par coûter cher. Peut-être que le seul moyen pour la Brotherhood de financer son gouvernement, c’est de vendre ce genre de machin à des intérêts privés… Je ferais pas ça, personnellement, surtout parce que je trouve que la politique c’est de la merde. Mais je suis capable de concevoir que d’autres le fassent.
Lucas a dévisagé John.
— Je sais qui est votre frère.
Ça a fait sourire John.
— Il va être content d’apprendre ça.
EDNA
— Est-ce que tu crois aux miracles ? a demandé Edna à sa nièce, toujours accrochée aux parois de la fourgonnette, comme une araignée effrayée.
— Genre de pas avoir d’accident quand ma tante chauffe comme une détraquée ? Mets-en que je veux y croire.
— Les miracles existent. Il y en a partout dans la Bible. Tu devrais savoir ça.
— J’ai jamais lu la Bible.
— Mais je t’avais dit de la lire…
— Tu me dis beaucoup de choses. Je vais quand même pas lire un maudit livre quand il fait beau dehors. Je te l’ai répété mille fois.
Edna avait toujours soupçonné Desiree de se faufiler par la fenêtre de sa chambre lorsqu’elle avait des devoirs à faire ou lorsqu’elle devait étudier le Nouveau Testament. Mais elle ne l’avait jamais prise sur le fait, la petite chatte sournoise.
— Il y a plusieurs exemples de miracles, dans la Bible : le miracle de la Vierge qui donne naissance, le miracle de la résurrection…
— Le miracle de la trente-quatrième rue. Je sais que ça peut arriver, des miracles. Comme la fois où mon bouton a disparu juste à temps pour le bal de finissants. J’avais à peine prié, en plus. Voiture !
Edna a donné un coup de volant pour contourner la voiture qui s’était inexplicablement arrêtée juste devant.
— Mais il y a certaines choses qui demandent plus que des prières… Ça prend même des endroits spéciaux, comme le lac Sainte-Anne et son eau…
— Là où t’es allée l’été dernier.
Edna avait visité le lac, accompagnée d’autres dévots. Elle avait beaucoup prié, avait observé les autres, qui se laissaient aller à la glossolalie. Elle avait assisté à des messes deux fois par jour et à des cercles de chapelet. Elle avait même participé au premier baptême de dizaines d’adultes. Lors de la dernière soirée, elle était entrée dans le lac à son tour, tandis que deux sœurs priaient à ses côtés en lui tenant les mains. Depuis le pensionnat, aucune sœur ne l’avait touchée. Edna était revenue à la réserve avec un sentiment de plénitude et un amour encore plus grand envers l’Église, mais sa douleur ne l’avait pas quittée pour autant. Pire, elle semblait offusquée par les efforts d’Edna, qui avait dû passer les quelques semaines suivantes en béquilles.
Lors d’un souper après son retour, son frère avait blagué :
— On dirait bien que Dieu est pas prêt à te donner ton miracle. Peut-être que t’as pas prié assez fort.
Sa belle-sœur en avait rajouté :
— C’est pas recommandé au monde qui souffre d’arthrite comme toi d’aller dans ce genre de place super humide.
Les deux avaient tort. C’était juste parce qu’elle n’était pas au bon endroit. Dieu avait voulu qu’elle aille chercher son miracle encore plus loin, afin de l’apprécier pleinement. Et voilà qu’il l’avait guidée jusqu’à cette ville où la beauté et la foi ne faisaient qu’un. Où, ailleurs qu’ici, un miracle pourrait-il se produire ? Ici, où Léonard de Vinci avait laissé sa marque, où Michel-Ange avait choisi la meilleure lumière pour représenter l’amour du Seigneur ? Où, ailleurs qu’au Vatican ? Elle avait su qu’elle était destinée à se retrouver ici, dans cette voiture, au moment même où le chef avait mentionné la tournée pour la première fois.
— Les miracles, c’est le destin, a-t-elle murmuré en évitant de justesse deux hommes qui, Dieu sait pourquoi, poussaient un chariot de saucisses en plein milieu de la rue.
— Je suis pas sûre de ça, a dit Desiree. Parce que ce bouton-là serait jamais parti si j’avais continué à manger du chocolat.
La circulation était plus fluide maintenant, moins rapide aussi.
— Regarde ! a lancé Edna.
Ça a fait sursauter Desiree.
— Fudge, ma tante… Je suis juste à côté de toi.
Edna avait les yeux fixés sur le grand bâtiment en face d’elles. On aurait dit que ça faisait douze étages tellement c’était gros, bien plus gros que tout ce qu’elle avait vu depuis son arrivée à Rome. Devant le bâtiment s’étendait une grande cour remplie de chaises, au milieu et sur la droite, remplie aussi de gens qui attendaient en une file un peu décousue. Au bout devait se trouver l’entrée, s’est dit Edna. Partout le long des murs, d’imposantes sculptures de saints regardaient la foule de haut. À quoi ça pouvait ressembler, de passer ses journées sous ces yeux de pierre et de ressentir le pouvoir concentré ici, dans cet endroit ?
— Non, mais c’est quoi ça ? a demandé Desiree. C’est donc ben crissement gros.
— C’est la basilique Saint-Pierre. C’est de là que le pape s’adresse au peuple.
Edna s’est signée.
Desiree a tendu le cou pour voir un peu plus loin.
— Il est là, tu crois ?
— Il est à l’intérieur. Il faut qu’on réussisse à entrer.
***
Edna se disait que les Indiens occupaient une place spéciale dans le cœur du pape. Qui d’autre que les Indiens méritaient l’amour et la protection de l’Église catholique ? Aucun groupe n’était passé à travers autant d’épreuves : famines, guerres, dépossession du territoire, variole, tuberculose… sans parler des coups donnés directement par l’Église. Et puis, ce qui jouerait certainement en sa faveur également, c’était qu’il y avait très peu d’Indiens dans le coin. Afin de s’assurer de l’effet de surprise et de nouveauté, elle a donc ôté son chandail chaud avant de descendre du véhicule, histoire de bien montrer ses atours traditionnels. Les franges étaient un peu écrasées, mais elle leur a redonné un peu de volume en s’ébrouant rapidement.
— Donne-moi un coup de main pour mes cheveux, a dit Edna en tendant à sa nièce une barrette perlée.
Les perles représentaient un orignal, ce qui a rappelé à Edna les marais à la maison où la créature aux longues pattes aimait à patauger. Desiree lui a tiré le toupet vers l’arrière.
— Ton tour, a dit Edna en sortant de son immense sacoche la robe de style libre de Desiree.
— Oh, mon Dieu, je veux pas jouer à l’Indienne devant tout ce monde-là, s’est plainte Desiree en désignant la foule de touristes.
— Desiree, a répondu Edna en la fixant droit dans les yeux. Pour moi.
Desiree a jeté un regard à la foule, puis à sa tante.
— OK, d’abord, a-t-elle acquiescé en enfilant son regalia, mais en refusant de s’attacher les cheveux. C’est plus impressionnant comme ça.
Elle avait déjà pleinement conscience de la façon dont le monde la percevrait.
Edna et Desiree se sont mises en marche en direction de la basilique, et aussitôt les appareils photo se sont mis à cliqueter. L’entrée faisait plus de dix mètres de haut et était surmontée d’ornements de métal qui semblaient avoir été ajoutés, se disait Edna, pour que personne ne puisse douter de la majestuosité de l’ensemble. Plus elles s’approchaient du bâtiment, plus les gens s’approchaient d’elles, comme la veille. Edna sentait le mouvement de la foule, qui se déplaçait au même rythme qu’elle, de plus en plus près de la grande porte. Là, deux gardes vêtus de pyjamas rayés se tenaient en poste. Difficiles à manquer. Edna a tendu son châle traditionnel à Desiree.
Cette dernière a fait non de la tête, mais Edna a insisté en l’agitant devant elle.
— Mais y a même pas de musique, a sifflé Desiree.
— Qu’est-ce que ça peut bien faire ? Ils verront plus jamais un truc de même de toute leur vie.
Desiree a dévisagé sa tante. Elle a déplié le châle et l’a positionné sur ses épaules, en retenant les extrémités sous ses bras. Elle a fait un bond ou deux, avec grâce, puis s’est arrêtée. Edna était sur le point de la gronder encore, mais elle a attendu. Desiree s’approchait d’un jeune homme muni d’un bongo. Elle et lui, avec quelques mots et quelques gestes, en sont venus à un accord. Il s’est mis à donner le rythme.
Desiree a replacé son châle et a recommencé à danser. La foule a reculé pour lui faire de la place. Puis l’attroupement a grossi, grossi… jusqu’à ce que les gardes s’approchent à leur tour pour admirer Desiree. Edna a levé les yeux au ciel, bleu acier, elle lui a adressé une courte prière, puis elle s’est mise à courir.
***
Edna s’est faufilée à l’intérieur et s’est retrouvée dans un couloir géant, grand comme le paradis. Elle a pris le temps d’observer le plafond serti d’or qui lui rappelait la toque du pape, puis le plancher de marbre, gravé d’étoiles. L’étoile polaire te guidera… C’est ce qu’on dit, non ? Elle a bifurqué dans un second couloir, encore plus gigantesque. Elle avait l’impression de contempler le ciel. Continue, s’est-elle ordonné, reste pas plantée là, la bouche ouverte comme une Indienne du fin fond du bois. Il y avait sûrement des appartements privés quelque part par là.
Elle entendait le son du tambour derrière elle. Pas un rythme autochtone. Quelque chose de plus vif, de moins profond. Mais Desiree saurait se débrouiller. Desiree. Edna lui avait menti tellement souvent pour en arriver jusqu’ici, et la voilà qui acceptait quand même de danser pour elle. Edna croisait plein de gens qui se pressaient vers la sortie, pour aller voir ce qui se passait dehors. Elle a pivoté vers la droite et s’est immobilisée d’un coup. Illuminée par-derrière, la statue d’une femme soutenant le corps brisé de son fils adulte. Edna s’est agenouillée et a baissé la tête. Elle a murmuré, les mains en prière :
— Pardonne-moi. J’ai fait ce que j’avais à faire.
Du coin de l’œil, elle a perçu un mouvement de tissu blanc. Elle est parvenue à se redresser, lentement, avec précaution, et a suivi les hommes en robe. Elle a soulevé le bas de sa jupe pour se déplacer un peu plus vite et, surtout, ne pas les perdre de vue lorsqu’ils ont tourné le coin.
Le couloir dans lequel elle venait de pénétrer était éclairé de toutes parts. Malgré les mailles qui couvraient les fenêtres, les rayons du soleil emplissaient l’air d’une teinte dorée. Voyant ça comme un signe, elle a poursuivi sa route. À sa droite, une bibliothèque, une cuisine, puis une salle de bains. Était-elle entrée dans une zone privée ? Le mobilier était joli, mais pas impressionnant. Elle a passé la tête dans le cadre de porte de la bibliothèque. C’était plus petit que sa propre pièce de livres à la maison, mais ces ouvrages-là étaient bien plus petits et bien plus vieux.
Elle en a pris un. Des pages assemblées par une reliure de cuir. Sur la couverture, le mot « Invictus ». Elle l’a prononcé, sachant que c’était du latin, mais ne sachant pas ce que ça voulait dire. L’Église, c’était souvent ça pour elle : des mots en latin qu’elle ne saisissait pas, mais qu’elle savait importants et saints.
— Invictus, a-t-elle répété tout bas.
— Qui êtes-vous ?
Un homme se tenait dans l’embrasure, un halo de lumière autour de sa silhouette. Il était chauve, à part quelques petits cheveux de bébé sur le sommet du crâne. Il était maigrichon, aussi, comme le sont les vieux qui n’accumulent plus de gras.
— Je m’appelle Edna. Je suis ici pour un miracle.
Il a semblé mal à l’aise.
— Les miracles sont tout autour de nous ; c’est ce que nous enseigne le Seigneur.
— Mais, si on a besoin d’un miracle précis, lié à des problèmes de santé, c’est ici qu’il faut venir, pas vrai ?
— Ça ne fonctionne pas comme ça, mon enfant.
Edna l’a fixé des yeux un bon moment.
— Je vois.
— Prendriez-vous un peu de thé ? a-t-il demandé d’une voix douce.
Sans plus attendre, Edna s’est précipitée vers lui, les mains tendues.
L’espace d’une seconde, elle a eu l’impression d’être étendue au complet dans les airs, du bout des doigts jusqu’aux orteils, comme une superwoman crie. Elle avait bien calculé la distance puisqu’elle a atterri juste en face de lui, les plis de sa robe entre les doigts.
— Bénissez-moi, oh, Seigneur, a-t-elle murmuré avant de perdre connaissance.
NADINE
D’après les quelques mots qu’elle saisissait ici et là au cœur de l’échange à moitié en italien entre Paolo et l’homme vêtu de pantalons rayés bouffants, on avait jeté Edna dans une sorte de prison à l’intérieur du Vatican. Elle était censée rester enfermée jusqu’à ce que la police italienne arrive pour l’interroger.
Nadine a lancé un coup d’œil à Lucas.
— Tu pourrais pas argumenter, genre : « C’est ma prisonnière, c’est ma juridiction » ? Ou quelque chose du genre ?
— Je veux pas aggraver son cas, a répondu Lucas.
Ce dernier semblait beaucoup plus calme maintenant qu’ils se trouvaient à proximité de figures d’autorité, malgré leur accoutrement bigarré.
Desiree a envoyé un coup de coude à Nadine :
— Elle sort quand ?
— Personne veut me le dire. Peut-être jamais.
— Jamais !
— Le Vatican a ses propres lois, a dit Lucas. En principe, c’est un pays souverain, et il paraît qu’elle a attaqué un gros bonnet de prêtre, ou quelque chose comme ça. Vous savez pourquoi elle aurait fait ça ?
— Nope, a fait Desiree en secouant la tête, assez fort pour faire cliqueter ses boucles d’oreilles, ce qui a attiré l’attention de Paolo et de Pantalone.
Nadine s’est dit que les gardes du pape n’avaient sûrement pas fait vœu de chasteté comme les curés.
Elle a poussé Desiree vers l’avant :
— Tu devrais leur parler, toi.
Desiree a buté contre Paolo. Elle a demandé au garde, d’un ton autoritaire :
— Elle est où, ma tante ?
Une volée de mots italiens.
Paolo s’est tourné vers elle :
— Il dit qu’il peut rien faire. Elle est détenue jusqu’à ce que la police arrive. On peut même pas la voir.
— Faut que je m’assure qu’elle va bien !
— Impossible, a dit Paolo. Je suis désolé, mio caro.
Nadine a jeté un coup d’œil à sa montre.
— Je veux pas faire ma gossante, mais…
John lui a lancé un regard d’avertissement que Nadine a soutenu sans problème. Elle a terminé sa phrase :
— Mais il faut qu’on y aille si on veut être là à temps pour notre première représentation.
— Vous êtes sérieuse ? a fait Desiree, les joues rose foncé. Ma tante est peut-être en train de se faire assassiner en ce moment !
— C’est une église, l’a rassurée John.
— On sait jamais. C’est épeurant, comme place !
— Ce bâtiment a été conçu en 1506 et finalement complété en 1615. La véritable tombe de saint Pierre se trouve d’ailleurs sous le dôme principal, a dit Paolo.
— Ça, c’est épeurant, a approuvé Nadine, qui avait toujours trouvé un peu glauque tout ce qui concernait la religion.
La religion, ça lui rappelait la mort.
Paolo en a rajouté :
— Détail intéressant : saint Pierre a été crucifié la tête en bas, parce qu’il pensait pas être à la hauteur de Jésus, qui s’était fait crucifier avant lui.
Desiree l’a dévisagé avant de crier :
— Je veux voir ma tante, maintenant !
Nadine a remarqué que des répliques de Pantalone s’approchaient.
— Hé, a-t-elle lancé. T’es peut-être mieux de te calmer un peu, Desiree.
Mais cette dernière, qui n’était pas d’humeur à obéir (l’avait-elle déjà été ?), a plutôt levé le ton :
— ALLEZ CHERCHER MA TANTE TOUT DE SUITE !
Elle a même frappé le sol du pied pour que ce soit bien clair.
Nadine n’était pas une spécialiste des crises d’adolescence, mais ce n’était pas difficile à reconnaître quand on avait le nez dedans. Les poings de Desiree étaient serrés, son visage était couleur betterave, et sa voix défonçait les tympans. Les gardes se sont mis à courir vers eux. Nadine a remarqué que les touristes ne se gênaient plus pour les prendre en photo.
Elle a lancé un regard à John et a aussitôt compris qu’ils pensaient la même chose : on allait les arrêter, toute la bande.
Elle a vu que Paolo pleurait à chaudes larmes, le visage dans les mains.
— Les pauvres Indiens, répétait-il ad nauseam.
Nadine s’est dit que c’était probablement là sa façon de défendre leur cause.
— John ?
John se frottait la tempe.
— C’est… trop pour…
— Lucas ?
Lucas reculait tranquillement pour sortir de la mêlée. Nadine s’est mise à l’imiter. Les gardes étaient sur le point d’atteindre Desiree, tentaient de la saisir par les bras. La rage de la jeune femme n’en a été qu’exacerbée et Nadine a eu peur qu’elle vire carrément folle, mais, soudain, les cris de Desiree ont changé de registre :
— Je suis enceinte !
Paolo a essuyé ses larmes du revers de la main et a crié à son tour :
— Incinta !
Et il a répété le mot quelques fois, jusqu’à ce qu’il se répande en écho dans toute la cour.
Les gardes ont cessé leurs manœuvres de contention. Desiree les a fixés un à un d’un regard froid.
— Comment osez-vous poser la main sur une femme indienne ? a-t-elle tonné d’une voix qui n’était plus stridente du tout, mais plutôt profonde et complexe comme celle d’une actrice de film suédois.
— Je veux voir ma tante, a-t-elle conclu en se mettant en marche. Maintenant.
JOHN
Ils traversaient les pièces les unes après les autres, si vite que John avait à peine le temps de contempler ce qui l’entourait. Beaucoup de maçonnerie, de l’or qui brillait dans la lumière apaisante et tellement de bougies allumées un peu partout qu’il s’est demandé par quel miracle tout ça n’était pas encore un tas de cendres fumantes. John n’avait jamais beaucoup aimé le feu ; même quand il était petit, il préférait se tenir loin du four à bois.
On les escortait à travers la basilique pour les mener (espéraient-ils) à Edna. Paolo, leur traducteur, sanglotait encore. De toute évidence, se faire arrêter par des gars en pantalons bariolés, c’était la grosse affaire, en Italie, et le jeune homme était inquiet de la réaction de ses parents. L’espace d’une seconde, John s’est demandé ce que son frère allait dire… Encore un problème avec la justice, une autre performance retardée, et les voilà sous le joug de l’armée du pape.
Ils ont atteint une sorte de petit cabinet, et John a remarqué un mur avec des barreaux au fond de la pièce. Il a compté trois cellules, profondes et sombres. Est-ce qu’on avait déjà oublié quelqu’un ici ? Puis il a noté la présence d’une cafetière sur un comptoir et s’est souvenu qu’on était au vingtième siècle. Il faisait frais dans la pièce, et il voyait bien que les cellules étaient meublées assez confortablement. Edna, au moins, serait en mesure de se reposer un brin.
Le chef des gardes a ouvert une des cellules et a intimé à la détenue de sortir. John a ressenti un grand soulagement en voyant apparaître les cheveux coupés courts d’Edna. Et il a ressenti quelque chose d’autre en voyant apparaître son sourire. De la surprise. Il ne l’avait jamais vue sourire comme une humaine normale. Elle ressemblait à s’y méprendre à Desiree.
— Désolée pour la mésaventure, a-t-elle dit à la ronde, et elle avait l’air sincère.
— Aucun problème, a vite répondu John. On est juste contents de voir que vous allez bien.
Desiree s’est précipitée vers elle et lui a saisi les mains en l’examinant des pieds à la tête :
— Ça va ?
— Ça va, oui.
John a constaté que Desiree semblait légèrement dépassée par les événements puisqu’elle s’est mise à pleurer. Edna l’a attirée contre elle. Desiree a posé la tête sur son épaule.
— J’étais sûre que j’allais jamais te revoir, a sangloté la jeune femme.
— Je suis là, lui a murmuré Edna.
John a détourné le regard pour leur laisser un peu d’intimité.
Malheureusement, quelqu’un d’autre a profité de cet instant de recueillement pour s’éclaircir la gorge sans ménagement et lancer un :
— Vous savez, je veux pas gâcher ça, mais faudrait vraiment penser à y aller.
— Oui, il faut y aller ! s’est exclamé Paolo. Mais, avant, il faut s’occuper de l’amende.
Ça a fait tressaillir tout le monde en même temps. Sauf Edna, qui, apparemment, traînait sur elle une belle grosse liasse de billets.
John a secoué la tête.
Maudits Indiens, toujours en train de cacher quelque chose.
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