Les poules des prairies partent en tournée
Chapitre 3: John
CHAPITRE 3
JOHN
J ohn s’est réveillé en sursaut, au son de cris aigus et apeurés. On aurait dit un cheval à la jambe cassée qui se savait condamné. Son cœur a fait trois tours. Il a ouvert les yeux au moment même où il recevait un coup dans le visage, asséné par quelque chose de gros et de convexe. Le sang s’est répandu dans sa bouche. Agitant les bras, il a rouvert les yeux. Ça lui a pris une seconde ou deux avant de comprendre que l’« arme » était en réalité la grosse tête de Lucas. Ce dernier sacrait et grognait en luttant avec ce qui ressemblait à un agent de sécurité. Du moins, c’est ce que John a d’abord pensé : ça n’aurait pas été étonnant, vu la feuille de route de Lucas. John a avalé un peu de sang, provenant de l’endroit où ses dents avaient frappé l’intérieur de sa joue, et a tendu le bras pour saisir les longues tresses de Lucas.
— On arrête ça ! a-t-il ordonné tout en tirant.
— Ouch ! a crié Lucas avant de repousser la main de John d’une taloche.
Partout autour d’eux, des corps se mouvaient. On aurait dit que l’avion au complet était devenu un gros champ de bataille entre des « agents » vêtus de noir et des passagers ordinaires.
— Qu’est-ce… que… merde…, a fait John en lâchant les tresses de Lucas, permettant à ce dernier de se précipiter sur son assaillant et de lui envoyer un bon jab directement dans la mâchoire.
Constatant que Lucas semblait avoir le contrôle de la situation, John s’est frayé un passage dans l’allée pour intervenir auprès d’une agente de bord trapue en train de lutter avec un grand maigrichon noir. John a frappé l’homme, l’atteignant à la gorge. Pas le coup le plus efficace de l’histoire, mais ça a eu l’effet désiré : l’homme est tombé à la renverse, les mains refermées sur le cou. John était sur le point de lui balancer un autre coup, en visant le nez cette fois-ci, dans l’espoir de déclencher la providentielle fontaine de sang, mais il a plutôt senti quelque chose d’inhabituel dans le creux de son cou : un truc petit, cylindrique et métallique. Puis un clic.
— Les mains en l’air !
John a levé les mains en se redressant. Il a utilisé sa vision périphérique pour établir un contact visuel avec la grande femme de couleur qui tenait un pistolet menaçant. Il a hoché la tête, même si elle n’avait posé aucune question. Il s’est appuyé contre l’agente de bord. Il la sentait trembler dans son dos, et son propre corps s’est mis à trembler aussi, comme pour l’imiter. Elle s’est glissée dans un siège derrière lui, sûrement reconnaissante de la protection qu’il lui fournissait par sa simple présence.
— Retournez à votre place, a ordonné la femme.
John n’arrivait pas à reconnaître cet accent (peut-être l’avait-il entendu dans un film), mais, après tout, il n’était jamais sorti des Prairies canadiennes. Et voilà qu’il regrettait sa décision d’en être sorti pour la première fois.
John a reculé lentement, désireux de ne pas brusquer la grande femme. Il était presque de retour à son siège lorsqu’il a senti une main sur son épaule.
— Vous, en avant, lui a intimé une voix masculine profonde, et John a forcé ses pieds à aller dans la direction opposée à leur désir.
La grande femme a hoché la tête en direction de l’homme qui se trouvait derrière John et les a autorisés à passer.
John gardait les mains en l’air, juste pour faire comprendre à tout le monde que cet homme à la peau mate et aux longues tresses n’était pas de connivence avec les autres hommes, à la peau noire et aux cheveux courts. Il a ralenti le rythme une fraction de seconde et s’est retrouvé avec le canon du pistolet entre les omoplates, ce qui l’a convaincu de maintenir la cadence. On ne pouvait pas savoir à quel point ces jeunes-là étaient à l’aise avec leurs joujoux. Il avait croisé assez d’imbéciles dans la réserve qui n’auraient pas su faire la différence entre leur anus et la gâchette, et il n’avait aucune envie de mourir par accident. Donc, quoi ? Je préférerais mourir assassiné ? Il a compté en silence les rangées de sièges tandis que les visages apeurés se levaient vers lui. Il était rendu à vingt-deux quand il s’est rendu compte qu’ils avaient atteint le devant de l’appareil.
— Stop.
John s’est arrêté si brusquement que ses orteils sont allés cogner au bout de ses bottes.
— Assoyez-vous là.
John a aperçu les deux bancs des agentes de bord, ceux qui étaient tout petits et dirigés vers l’arrière. Il s’est glissé dans l’un d’eux et a regardé à l’autre bout de l’avion, incapable d’ignorer toutes les paires d’yeux rivés sur lui. Afin d’éviter les contacts visuels, il a cherché ses danseurs et a repéré les deux filles : le visage de Desiree semblait figé en plein milieu d’un cri silencieux, celui d’Edna était complètement éteint. C’était une expression faciale que John avait vue souvent à l’époque où il fréquentait le pensionnat Saint-Joseph. Il savait qu’il pouvait compter sur elle pour ne pas perdre les pédales lorsque ça allait chier pour de bon.
Les jeunes gens vêtus de noir (aucun d’entre eux ne semblait avoir plus de vingt-cinq ans) venaient d’entrer en conciliabule à côté de son siège. John a jeté un coup d’œil par-dessus son épaule et a conclu que leur chef devait être le grand gaillard à barbichette jazzy, vu l’attitude de respect des autres envers lui. John a entendu un des hommes l’appeler « Jamil ». Il espérait que ce n’était pas son vrai nom. Jamil, c’était un nom absolument correct, rien à redire là-dessus, mais s’ils étaient assez à l’aise pour l’utiliser ici, c’est qu’ils n’avaient pas l’intention d’avoir une vie ailleurs, après ce vol. S’il vous plaît, faites que ce soit un pseudonyme ou un de ces noms de plume. Bon, dans ce cas-ci, ça serait plus un « nom de détournement ».
En plus de Jamil et de la femme qui faisait peur, trois hommes se tenaient près de John. Il en apercevait trois autres, postés à des endroits stratégiques le long de l’allée. Huit, ça semblait beaucoup. Chacun d’entre eux tenait un pistolet reluisant dans les mains, prêt à l’utilisation, comme pour mettre au défi les passagers. Qu’est-ce qui arriverait si une balle traversait les parois de l’avion ? John aurait souhaité soudain en savoir plus sur la vie en général, sur autre chose que le bétail et la danse.
— Z’êtes un Indien ? a demandé Jamil en le fixant d’un regard indéchiffrable.
Une fois de plus, John s’est rappelé les élèves du pensionnat Saint-Joseph. Mais il n’y avait aucun Afro-Américain là-bas, d’après les souvenirs de John. Il y avait connu un enfant à moitié indien et à moitié noir, mais après un mois il était tombé malade et avait été envoyé à l’hôpital. John ne l’avait jamais revu.
Jamil lui a tendu un mouchoir. John a eu un mouvement de recul.
— Pour votre face, a fait Jamil en mimant le geste de s’essuyer, et John a obtempéré.
Il avait oublié le coup de caboche qu’il avait encaissé. Foutu Indien à la tête dure.
— Indien ?
— Hein ? a répliqué John, la peur lui faisant oublier la politesse.
— Indien américain ? a demandé Jamil en indiquant du doigt les tresses de John.
— Non, pas américain, canadien. Je suis un Indien de Trudeau, pas de Nixon, a précisé John en espérant que ça changerait quelque chose.
— Ahhhh…, a approuvé Jamil en hochant la tête, sa barbichette frisée suivant le mouvement. Trudeau, le Canada. Vous êtes des Canadiens.
— On se considère comme un peuple souverain, a fait John, sentant que c’est ce que son frère Amos aurait souhaité qu’il dise. On a signé des traités avec le gouvernement.
Les yeux de Jamil se sont allumés.
— Et votre gouvernement, il respecte ces traités ?
— Ça dépend des jours, a répondu John.
Jamil a éclaté de rire en rejetant la tête vers l’arrière.
— Mêmes problèmes, pays différent.
La grande femme s’est approchée, a toisé John du regard – si bien qu’il a senti ses entrailles se tordre – et a annoncé :
— Ils sont prêts.
John commençait à comprendre que toute l’entreprise était une machine bien huilée, dont les diverses composantes se mouvaient dans l’ombre.
— Vous, l’Indien souverain, venez avec moi, a lancé Jamil, qui n’avait plus aucune trace de rire dans la voix.
John s’est levé. Il a lancé un coup d’œil rapide à Edna. Dans ses yeux, il lisait des questions auxquelles il ne pouvait pas répondre. Elle était sûrement inquiète qu’il lui arrive quelque chose, étant donné qu’il avait l’argent des dépenses sur lui. Il n’a pu s’empêcher de sourire.
John sentait sur lui les regards des autres passagers, des regards méprisants qui l’accusaient d’être un traître. (Cela dit, il était canadien, pas américain, alors il pouvait en principe trahir les États-Unis sans être un traître pour autant.) Une femme d’âge mûr lui a tout de même offert un pâle sourire. John l’a remerciée d’un hochement de tête. Au moins, elle, elle comprenait : les terroristes l’aimaient peut-être bien en ce moment, mais il serait le premier à se prendre une balle si leur plan venait à merder, ce qui arrivait souvent.
Jamil a poussé la porte de la cabine et, malgré ses peurs, John a senti une touche d’excitation à l’idée de voir de quoi ça avait l’air là-dedans. Deux pilotes étaient installés face aux commandes ; le premier avait des cheveux gris et un air grincheux, le deuxième était aussi beau qu’une poupée Ken. Le plus vieux tenait un émetteur radio près de sa bouche.
— Le chef du groupe vient d’entrer. Restez en ligne.
Il a tendu l’émetteur à Jamil, qui l’a aussitôt tendu à John.
— C’est quoi ? a demandé John.
Question stupide. Il savait très bien ce qu’était un émetteur radio.
— Tu parles à ma place, capiche ?
Le tutoiement, soudain. John a acquiescé de la tête. Il a appuyé sur le bouton rouge et a regardé le jeune homme, en attente de ses instructions.
— Vas-y, présente-toi, a dit Jamil d’une voix douce.
— Bonjour, je m’appelle John Greyeyes. Je suis la personne mandatée pour parler à la place de… euh… celui qui mène ici.
La radio a crépité et une voix forte s’est réverbérée dans la cabine :
— Qu’est-ce que vous voulez ?
John a lancé un regard interrogateur au chef. Jamil a dit tout bas :
— Dis qu’on va atterrir dans vingt minutes et qu’on demande un camion de carburant.
— Ça me semble pas trop compliqué, a murmuré John.
— Et un million de dollars en liquide et la libération immédiate de la déesse africaine de la lumière et de la vérité, Angela Davis, de sa prison fédérale.
Ça, c’était pas mal plus compliqué.
— Une fois ces conditions remplies, on va libérer les otages. Sauf les pilotes, a-t-il ajouté en tendant à John un bout de papier. Voici les coordonnées de la piste d’atterrissage.
— Okidoki, a dit John, apercevant aussitôt le regard méprisant du pilote le plus âgé posé sur lui.
John se sentait effectivement comme un téteux en ce moment.
Il s’est éclairci la gorge avant de relayer le message dans son émetteur. Une courte pause, puis la réponse est arrivée : affirmatif. John a redonné l’émetteur radio au pilote, puis il est resté planté là quelques secondes, les mains dans les poches. Il aurait souhaité savoir comment retourner s’asseoir à sa place sans se faire tirer dessus.
Un garde a été posté dans la cabine pour surveiller les pilotes. Jamil s’est assis sur un des strapontins des agentes de bord et a tapoté de la main celui juste à côté.
— Tu sais ce qui est le plus difficile, quand on est un homme ? a-t-il demandé à John.
Décidément, ce Jamil ne faisait pas dans la petite conversation.
John avait beau mener une vie délibérément simple, ça lui arrivait même à lui de prendre des décisions. Alors il a répondu :
— J’imagine que c’est de vivre avec les conséquences de nos choix.
Jamil a acquiescé de la tête. C’était la réponse qu’il attendait.
— D’abord, on fait des choix, et ensuite on accepte les répercussions, même si elles ont rien à voir avec ce qu’on avait prévu.
— Ouaip, la loi des conséquences imprévues, a renchéri John en se disant qu’il leur manquait seulement une pipe et une galerie.
— Que ça soit prévu ou non, la seule option c’est de vivre avec… même si c’est peut-être la mort qui est au bout du chemin, a ajouté Jamil.
— En espérant que ça soit pas le cas aujourd’hui, a dit John d’un ton badin.
Il a balayé du regard les visages des passagers devant lui. Quelques femmes pleuraient, d’autres étaient en prière, leurs lèvres remuant en silence. Certains passagers regardaient les gardes d’un œil menaçant et chuchotaient entre eux. Un seul faux mouvement et l’avion replongerait dans le chaos.
— T’as déjà affronté la mort ?
— J’ai monté des taureaux pendant quelques années, dans des rodéos. Disons que je suis passé proche une couple de fois, dans ce temps-là.
— Le chapeau, c’est pas juste pour faire fondre les filles, donc ?
John a touché le bord de son stetson. C’était son favori, celui qui résistait aux tempêtes comme aux averses, d’une couleur qui lui donnait un petit air dangereux.
— J’ai cru que je m’étais cassé le cou, une fois. J’ai été chanceux. Je m’en suis tiré avec des maux de dos et le cou qui craque.
John s’est fait craquer le cou pour illustrer son propos.
Ça a fait sourire Jamil. Ses dents contrastaient avec sa peau. John n’avait jamais été aussi proche d’un homme noir de toute sa vie. Pas de doute : c’était du beau monde.
— Et chaque fois qu’ils ouvrent la… porte…
— On appelle ça la « chute »…
— Tu sais que ta vie pourrait se terminer juste là.
— Ouais.
— Et tu le fais quand même.
— Ouais.
— Ça prend des fous dans ton genre.
John a haussé les épaules. Il a baissé les yeux sur ses mains, brunes et craquelées, à cause de l’air sec. Il avait encore une brûlure de corde qui lui venait d’un de ses veaux s’étant révélé beaucoup plus fort que prévu.
— Un ami à moi était un des meilleurs monteurs du circuit. Jamais reculé devant un taureau. Puis il a rencontré cette fille… « Celle qui te fait renoncer à toutes les autres »>, qu’il disait. Elle détestait le rodéo, elle lui répétait : « C’est moi ou les taureaux. » Alors il a tout abandonné. Et moi j’étais content parce que, pour une fois, c’est moi qui récoltais l’argent des prix. Et le voilà parti dans le coucher de soleil, pour vivre avec son amour. Deux mois plus tard, il s’est fait frapper par une voiture, en traversant la rue pour aller au bureau de poste.
Jamil a hoché la tête.
— Et toi, tu préférerais mourir en tombant en bas d’un taureau.
— Je préférerais pas mourir du tout.
Jamil a esquissé un sourire.
— Je vais faire mon possible, John Greyeyes. Mais ce bon vieux Nixon va peut-être refuser de collaborer.
John n’était pas un spécialiste de la politique américaine, mais le jeune homme n’avait probablement pas tort.
— Vous alliez où ? a demandé Jamil.
— En Suède. On a un spectacle de danse là-bas.
— T’es danseur ?
— Pow-wow, oui.
— Je sais. Y a des Indiens d’où je viens, aussi, a dit Jamil en souriant de nouveau. C’est un genre de troupe de danse ?
— La troupe des Poules des prairies, oui.
— C’est quoi une poule des prairies ?
— Un oiseau. Une espèce de petite dinde obèse.
— C’est gracieux ?
— Ça vole pas, mais ça se déhanche en masse.
Jamil a éclaté de rire.
— Pis vous allez vous déhancher en Europe ?
— On est invités à un gros festival qui réunit des Indiens de partout dans le monde. C’est censé être un partage de cultures, et tout et tout.
— Je suis déjà allé en Suède, tu vas aimer ça. À Stockholm, j’ai vu un show de jazz qui a duré jusqu’au petit matin… J’ai jamais vu autant de Blancs aimer le jazz comme ça, a dit Jamil en fixant la fenêtre des yeux, comme s’il entendait encore la musique.
Puis, se retournant vers John, il a continué :
— Ils disent quoi, les Indiens, sur la mort ?
— Mon grand-père disait qu’on retournait à la terre. Il y aurait des chevaux et des bisons, et on mangerait autour du feu de camp chaque soir. Et ça serait toujours nipin, l’été.
John était présent à la mort de son mushum. La famille l’avait installé dans la grande pièce commune pour qu’il puisse parler à quiconque venait s’asseoir près de lui. Même quand sa respiration s’était réduite à un filet d’air, il était resté entouré de ses proches. John se rappelait le sourire sur son visage.
— C’est pas la pire place au monde.
— Ouais, mais j’ai aucune intention de visiter ces jolis terrains de chasse aujourd’hui, par contre, a blagué John.
Jamil a sorti un couteau et John a immédiatement regretté sa tentative d’humour.
Jamil a tiré une orange de sa poche et s’est mis à l’éplucher avec sa lame. Il a offert un quartier à John.
— T’as faim ?
John en a tété l’agréable acidité en observant le ciel par le hublot. Rien que des nuages blancs. Ça voulait sûrement dire qu’ils volaient encore à haute altitude. La descente serait moins paisible : c’est à ce moment-là que tout allait se jouer.
NADINE
Nadine s’est rendu compte que ses problèmes de digestion étaient terminés quand elle a bu quelques gorgées du café granuleux acheté à la machine distributrice et qu’elle n’a pas été obligée de courir aussitôt aux toilettes. Elle a posé le verre et a prononcé une prière silencieuse. Elle était assise à côté de Lucas sur un banc de bois, devant une grosse table. Un cartable de photos de prévenus était ouvert en face de chacun d’eux. Elle s’est demandé au passage si elle n’allait pas tomber sur un de ses proches. Lucas faisait le tour de chaque page, attentif, son doigt défilant sous toutes les photos.
Le policier se tenait à la fenêtre, où il arrosait une plante. Une plante qui semblait avoir besoin de beaucoup d’eau, parce que ça faisait un bon bout de temps qu’il…
— Oh, merde, a lancé le caporal en reculant d’un pas.
Nadine a remarqué qu’une flaque d’eau s’était formée à ses pieds. Il s’est précipité vers une petite salle au fond du poste.
Nadine s’est penchée au-dessus du cartable de Lucas.
— Alors, personne ?
Lucas a fait non de la tête en soupirant.
— Vous pouvez y aller. Pour vrai, vous m’avez assez aidé.
— Mais comment vous allez retourner chez vous ? Je veux dire, votre monde est au courant que vous êtes ici ?
— Tout le monde savait que je m’en allais au Canada. Mais c’est censé être hyper sécuritaire ici, alors je pense pas que ma famille était inquiète.
— Quand vous dites « ma famille », c’est… ?
— Ma mère, ma sœur et mon fils, Thomas.
Nadine a pris une toute petite inspiration.
— Et votre femme ?
— Elle est morte.
— Désolée, a dit Nadine en réprimant un sursaut d’excitation.
Commence pas à avoir des sentiments, s’est-elle avertie. Commence pas à avoir des sentiments niaiseux pis à triper juste parce que sa cuisse touche presque la tienne sur le banc. Mets-toi pas à sentir sa chaleur ni son odeur de bois propre… sa fragrance de cèdre, pour être exacte.
— Hé ! a fait le caporal, soudain réapparu devant eux. De quoi elle avait l’air, votre voiture, déjà ?
Nadine s’est retenue de mentionner le fait que ce déjà était de trop étant donné qu’il avait oublié de poser la question tout à l’heure.
— C’était une Chevrolet Chevelle, 1970, verte et blanche, quatre portes.
Un sifflement du caporal.
— Beau char.
— Immatriculé au Dakota du Nord. 14007.
— Parfait.
— Vous devriez être en train de noter ça, a dit Nadine en lui tendant un crayon et une feuille.
— Oh, je vais m’en souvenir.
— C’est quoi le numéro de la plaque ?
Il l’a dévisagée.
Nadine a inscrit les chiffres sur la feuille, puis la lui a remise.
— Tenez.
Le jeune policier a grommelé un « germaine » en retournant à son bureau. Il a pris le téléphone et a composé un numéro.
— Je me demande ce qu’il fait ici, à gérer la place à lui tout seul, a dit Lucas. Qui laisserait un gars comme lui tout seul ?
— Moi, je le laisserais tout seul, idéalement sur une île déserte.
Lucas a souri en tournant une page.
— Qu’est-ce que vous faites dans la vie, chez vous ?
— J’ai ma propre entreprise. Depuis que je suis ado. Peut-être que j’aurais dû apprendre un métier ou entrer dans l’armée, mais y a toujours eu une seule chose que je voulais faire, fait que j’imagine que c’est pour ça que j’ai jamais arrêté…
— C’est quoi, cette « seule chose » ?
— Danser. Traditionnel, saut du corbeau, un peu de tout, mais ma spécialité, c’est le cerceau.
Nadine a senti son souffle lui quitter le corps. Comme si son âme était maintenant accrochée au plafond, en train de la regarder d’en haut. Elle voyait sa peau blêmir et ses mains se mettre à trembler, si bien qu’elle a failli en échapper le maudit cartable de photos sur ses cuisses.
— Vous… Tu…, a-t-elle bégayé avant de marquer une pause, dans l’espoir de reprendre son sang-froid. T’es un danseur de pow-wow… Et tu montais des États pour danser avec les…
— Avec la troupe des Poules des prairies. J’ai entendu dire que ce sont de bons danseurs. Le nom est bizarre, par contre.
— On est les meilleurs.
— Vous êtes dans la même troupe ?
— Je suis la fondatrice et directrice. Et je danse aussi. Surtout la danse de la robe à clochettes, mais aussi de la danse libre.
Lucas lui a offert un grand sourire.
— Eh ben, tu parles d’une affaire.
— T’es un danseur, a dit Nadine, un gros sourire innocent étampé dans le visage. Un danseur.
Lucas a froncé les sourcils, subitement, puis il a posé le doigt sur un cliché en noir et blanc. Nadine a baissé les yeux et a vu un jeune aux pommettes saillantes et au sourire arrogant, avec de l’acné et des yeux pâles.
— C’est lui, a affirmé Lucas.
— T’es sûr ?
Lucas a fait oui de la tête.
— J’ai toujours eu une bonne mémoire des visages, et ce sourire-là, je le reconnaîtrais n’importe où.
Nadine a lu le nom sous la photo :
— Shane Buffalo.
— Ouaip, c’est le petit crisse qui m’a volé mon char, mon regalia et mon billet d’avion pour l’Europe.
Nadine a aussi lu la description :
— Recherché pour agression armée ? Bon Dieu, et dire qu’il est peut-être parti avec John et le reste de la troupe.
— C’est qui, John ?
C’est juste l’homme le plus fantastique à avoir foulé cette terre.
— Un ami à moi. Il s’occupe de la tournée en ce moment.
— Est-ce qu’on aurait un moyen de le joindre ?
Nadine a réfléchi à l’itinéraire qu’elle avait préparé.
— On serait peut-être capables de l’attraper à Stockholm. Si j’arrive à transmettre un message à l’ambassade du Canada.
Lucas s’est levé.
— Monsieur l’agent ? Je crois que j’ai trouvé mon gars.
— Super ! a fait le caporal, en détachant son regard de la fenêtre pour passer avec une rapidité extrême de la posture du repos proche du bâillement à celle du soldat au garde-à-vous. Je savais qu’il serait là-dedans.
— Des pistes pour la voiture ?
— Quelle voiture ?
— La voiture de Lucas.
— Oh, oui, oui, a dit le caporal en tapotant ses poches comme si la voiture avait pu se trouver au fond de l’une d’elles. Est-ce que j’étais censé faire quelque chose à propos de la voiture ?
— Envoyer la description à toutes les unités, avec le numéro de plaque.
— Je fais ça le plus tôt possible.
— Pourquoi pas maintenant ?
Il a roulé les yeux, comme si Nadine venait de poser une question idiote.
— Parce que, si vous tenez absolument à le savoir, la radio est hors service et le seul à savoir comment la réparer, c’est le sergent, et il est pas là en ce moment. Fait que.
Nadine a laissé échapper un soupir et a déposé le cartable sur le comptoir. Elle a pointé la petite photo du doigt.
— C’est lui, le gars qui a attaqué Lucas.
Le caporal n’a pas eu d’autre réaction qu’une sorte de « ké » blasé. Il a tout de même fini par détacher la photo et se diriger vers le fond de la pièce, où il a décroché un téléphone. Il allait sans doute transmettre la description du suspect, mais, dans le fond, qu’est-ce qu’elle en savait ? Il pouvait aussi bien être en train de se commander une pizza.
Elle s’est tournée vers Lucas :
— Maintenant qu’on a résolu l’affaire – avec l’aide de cet incroyable limier –, t’as une idée de ce que tu veux faire ensuite ?
Lucas s’est frotté la nuque.
— Appeler ma famille. Demander à quelqu’un de venir me chercher. Ça va prendre au moins une journée, par contre.
Nadine a pris une grande inspiration, prête à lui dire qu’il pouvait rester chez elle et qu’il n’avait pas à se préoccuper du fait qu’elle popoterait tout le temps, mais à ce moment-là la porte d’entrée s’est ouverte dans un bruit métallique, et le son de bottes lourdes s’est fait entendre, annonçant l’arrivée d’un homme corpulent. Se tournant dans cette direction, Nadine a dû se protéger les yeux un moment, la lumière du soleil étant trop intense. À contre-jour se découpait la silhouette d’un homme imposant. Bâti comme une bécosse en brique. Des épaules larges qui rivalisaient avec des hanches tout aussi larges. Une main près de son pistolet de service, comme prête à dégainer, ce qui attirait l’attention de tous sur l’arme. C’était sans doute volontaire, se disait Nadine. L’homme l’a toisée de haut en bas avec un rictus que Nadine reconnaissait : c’était le typique « c’est juste une Indienne » auquel elle était constamment confrontée lors de ses sorties en ville. Son dos s’est tendu et elle s’est forcée à regarder ailleurs. Elle savait bien qu’il valait mieux éviter de provoquer ce genre d’individu, parce que lui n’attendait que ça.
— Caporal ! a-t-il gueulé dans la pièce, ce qui ne semblait pas nécessaire étant donné que la pièce n’était pas très grande.
Le caporal a sursauté, puis a accouru à sa rencontre, comme attaché à une corde de bungee.
— Hé, hé, Sergent Baker. Comment s’est passée l’intervention sur l’entrée par effraction ? C’était bien le frère, comme vous vous en doutiez ?
— Qui sont ces personnes ?
Le caporal a regardé Nadine et Lucas comme s’il n’avait pas remarqué leur présence avant. Puis la roue de hamster dans son cerveau s’est mise à tourner vite.
— Sont là pour un vol de voiture. Et de passeport. Le gars est américain. Indien, pour être précis. Un Indien d’Amérique, en fait, donc un Amérindien, a-t-il expliqué en savourant chacun des mots à mesure qu’il les prononçait.
Le sergent s’est appuyé contre le comptoir, qui a protesté en grinçant.
— On vous a volé votre voiture et vos pièces d’identité ? a-t-il demandé en préférant fixer un coin du comptoir au lieu de regarder Lucas.
— Oui, a répondu Lucas d’une voix calme, et Nadine s’est dit que les Indiens des États avaient les mêmes problèmes avec les hommes en bleu que les Indiens du Canada avec les hommes en rouge.
En temps normal, personne de sa famille ne demandait rien à la police, jamais.
— Donc, vous avez aucune pièce d’identité sur vous en ce moment ?
Lucas a secoué la tête.
— Les menottes.
Tout le monde a été pris par surprise, le caporal en premier. Il en a même échappé le trombone qu’il utilisait pour se curer les dents.
— Sergent ?
— Il a pas de cartes d’identité et c’est pas un citoyen canadien. Avez-vous appelé au poste de douanes pour signaler un passage illégal ?
— Non.
— C’est ridicule, a dit Nadine en abattant sa main sur le comptoir.
— M’dame, je vous demanderais de pas porter atteinte au matériel de la police, a dit le sergent d’une voix aussi haineuse que celle d’un chien de garde.
Nadine a cligné des yeux et retiré sa main.
Le sergent s’est tourné vers le caporal :
— Ça pourrait être un fugitif des États… Avez-vous cherché son nom dans le répertoire ?
Le caporal a secoué la tête comme un chiot pris en défaut.
— On est ici pour signaler un crime, on n’a rien fait, a dit Nadine. Lucas, c’est la victime.
— Et vous êtes qui, vous ?
Nadine a eu un instant d’hésitation. Il n’y avait aucune bonne raison de refuser de donner son nom. Elle n’avait rien fait de mal (n’est-ce pas ?). Mais elle n’avait pas envie de le faire ; elle voulait s’éloigner le plus possible de ce gros colon. D’un autre côté, ne pas donner son nom, c’était une sorte de crime, non ?
— Nadine Redcloud.
— De quelle réserve ?
— Fineday.
— Votre chef est au courant que vous êtes ici ?
— Pourquoi il serait au courant ? On n’est pas dans les années 1950, a dit Nadine, prise d’une colère qui submergeait ses craintes. On a le droit d’aller et venir comme on veut.
Le caporal a saisi le bras de Lucas.
— Vous voulez les menottes en avant ou dans le dos ?
— Il a pas besoin de menottes ! a protesté Nadine.
— Madame Redcloud, voulez-vous qu’on vous arrête aussi pour entrave au travail d’un agent de police ?
Nadine a pincé les lèvres, se répétant dans sa tête les paroles de son mushum : « Épargne ton souffle, tu vas en avoir besoin plus tard pour partir le feu. » Peut-être pour faire flamber cette christie de maison de fous.
Lucas a choisi d’être menotté les mains en avant et Nadine a choisi de dévisager le sergent, qui a choisi de l’ignorer, tandis qu’il guidait Lucas en direction des cellules.
D’un mouvement, Nadine a attrapé sa sacoche et a poussé la porte d’entrée. Une danseuse, ça ne gaspille aucun pas.
EDNA
Edna avait préféré le chaos qui régnait quand les gens s’étaient rués sur les terroristes, gouvernés par une colère qui les rendait déraisonnables. Maintenant, on aurait dit qu’ils avaient abandonné, comme des mauviettes, et c’était quand la dernière fois que ça avait aidé quelqu’un, d’abandonner comme ça ? C’est clair que ça n’avait pas aidé les Indiens quand les Blancs avaient débarqué… Pourquoi on ne les avait pas attaqués et massacrés au lieu d’être gentils et d’accepter de troquer des affaires ? Quel Indien digne de ce nom ne se posait pas cette question une fois de temps en temps ?
— Jésus, reste avec moi, a-t-elle murmuré en faisant passer son chapelet en boucle entre ses doigts.
Desiree lui a lancé un regard craintif, comme pour dire : « Fais pas la bizarre ici, OK ? » Mais quel meilleur test aurait-il pu y avoir pour une fervente catholique que de maintenir vivante sa foi face à l’agression de ces bêtes ?
— Jésus, reste avec moi, a-t-elle répété, cette fois-ci dans un murmure bien audible.
Parmi les insurgés, Edna a compté deux femmes, ce qui lui a permis de confirmer que les femmes autant que les hommes pouvaient avoir un cœur de pierre. Évidemment, elle le savait déjà. Elle avait vu assez de sourires sur le visage des sœurs en train de distribuer des coups aux enfants au pensionnat Saint-Joseph pour savoir que les femmes étaient aussi sujettes au mal que le reste de l’humanité. Les entrailles de ces sœurs, leur intimité, devaient être remplies de pierres à la place de la douceur.
Et que penser de ces jeunes femmes fortes ? Si Edna tenait à être honnête envers elle-même, il lui fallait admettre qu’elles étaient superbes avec leurs cheveux noirs frisés qui formaient de sombres halos autour de leur visage. Elles se tenaient bien droites, fières, comme les danseurs qu’elle admirait dans les pow-wow. Mais non, celles-ci, c’étaient des méchantes. Elles suivaient les enseignements de l’Ancien Testament : « Œil pour œil »>, oubliant volontairement le précepte christique : « Tends l’autre joue », et voilà où ça les avait menées. À prendre le contrôle du destin d’innocents…
Pourquoi personne ne se levait ? Lorsque John était passé près d’elle, elle avait compris en voyant son échine courbée qu’il allait faire tout ce qu’on demandait de lui. Maintenant, elle savait qu’il n’était pas un vrai homme, malgré ses jeans et son chapeau de cowboy.
Où étaient les vrais hommes ? Elle a osé lancer un regard derrière elle au jeune et fougueux Hunkpapa. Il avait fait grand bruit quand la bagarre avait commencé, mais il avait l’air de dormir à présent.
— Regarde-moi cet imbécile, endormi comme un nouveau-né, a chuchoté Edna à l’oreille de Desiree.
Desiree a jeté un coup d’œil par-dessus l’épaule de sa tante.
— Il s’est évanoui.
Regardant une fois de plus, Edna s’est rendu compte que sa nièce avait raison. Elle s’est signée, puis a récité une brève prière à l’intention de la Vierge Marie, souhaitant qu’il ne soit pas mort ou qu’il ne se réveille pas encore plus fou qu’avant.
— Où est passé John ? a-t-elle chuchoté.
— Il est assis avec le gars qui a l’air d’être le chef, le beau grand Jack avec la barbichette, a répondu Desiree, avec un regard attentif.
— Attention à ce que tu dis. Tu devrais jamais admirer le mal.
La dame blonde assise à côté d’elles a fait : « Chut. »
Edna a roulé les yeux. Elles n’allaient pas se changer en statues, surtout pas avec cette douleur qui lui tiraillait la vessie. Des animaux, voilà à quoi on les réduisait.
Edna était sur le point de lever la main pour demander une pause pipi quand elle a aperçu une ombre sur ses cuisses. Elle a jeté un coup d’œil au hublot, mais la tête de Desiree lui bloquait la vue. Elle a tiré sur les cheveux de sa nièce. Cette dernière a poussé un grognement, mais a daigné se tasser d’un centimètre vers la droite. C’était suffisant pour permettre à Edna de distinguer la silhouette d’un avion, plus élancé que le leur, un peu comme un avion qu’on aurait envoyé à la guerre.
— Bon Dieu de merde, c’est un jet ! a chuchoté Desiree.
Alléluia ! Quelqu’un avait enfin décidé de les libérer. Sûrement le président des États-Unis.
Edna a murmuré une prière de reconnaissance, puis a repris les billes de son chapelet pour en doubler l’efficacité. Ces guerriers du ciel auraient besoin de toute son aide. Elle espérait qu’elle ne se pisserait pas dessus avant qu’ils se décident à agir.
JOHN
C’est l’ombre que John a vue en premier, suivie de l’oiseau mécanique auquel elle appartenait. Il a d’abord ressenti une forme d’excitation (qui n’aime pas les jets ?). Mais, lorsqu’il a analysé les conséquences d’une potentielle escarmouche, son inquiétude a proliféré comme des bactéries dans une boîte de Petri. Il s’est tourné vers Jamil, qui fixait lui aussi le jet des yeux. Le visage de Jamil était un masque hostile, déterminé, mais son pied remuait comme un chien mouillé infesté de puces. John s’est retenu de sourire : habituellement, c’étaient les gars les plus arrogants qui tremblaient de la jambe comme ça juste avant qu’on libère le taureau.
John a regardé en direction des autres terroristes pour voir comment ils réagissaient à l’arrivée du jet. En général, quand les gens chiaient dans leurs culottes, ils avaient tendance soit à devenir silencieux, soit à devenir très bruyants et à conter des blagues idiotes pour remplir le silence qui précède la chute de la guillotine. John entrait dans la première catégorie : il a pressé ses lèvres l’une contre l’autre.
Jamil a planté ses yeux noirs dans ceux de John, puis lui a envoyé un coup de coude.
— Arrête-moi ça. T’as l’air plus stressé qu’un hippie avant une prise de sang pour la gonorrhée.
— Et moi qui croyais avoir maîtrisé le look de l’Indien stoïque.
— Prends-moi pas pour un blanc-bec. Je suis brun moi aussi et je sais exactement ce que tu penses, a ajouté Jamil en tapotant le front de John du bout de l’index. Je peux pas te promettre que t’as rien à craindre, mais ce que je peux te dire, c’est ça : on savait que cet avion s’en venait, ça fait partie du plan.
Il a lâché un rire franc en se frottant les mains, et John a remarqué ses longs doigts qui semblaient plus adaptés à un clavier de piano qu’à une crosse de fusil.
— Est-ce qu’il y a du monde qui meurt, dans votre plan ?
Le sourire de Jamil s’est élargi, montant jusqu’à ses oreilles.
— Je peux pas garantir à John Greyeyes qu’il va atteindre sa destination sain et sauf. Mais je vais faire de mon mieux.
Soudain, il s’est penché vers John, si près que son souffle a fait frissonner sa joue. Son couteau s’approchait dangereusement du cou de John et de sa jugulaire qui pulsait.
— Faut que t’aies l’air d’avoir peur.
John s’est aussitôt exécuté.
— Excellent, t’as l’air à deux doigts de chier dans tes culottes. Fais croire à tout le monde que je te menace et, comme ça, t’auras plus de crédibilité après coup.
John a fait oui de la tête.
— Comme si j’allais tuer un Indien. Y en reste genre juste douze sur toute cette ostie de planète.
Jamil s’est recalé dans son siège et la pression artérielle de John a cessé son ascension vers le sommet du mont Everest. Jamil a refermé son couteau d’un mouvement vif du poignet.
— Cadeau de mon père. Il était pas grand, mais il était de ceux qui sont incapables de tourner le dos à une bonne bagarre. Il vivait dans une ville où t’étais censé baisser la tête quand les Blancs te regardaient. Ma mère disait qu’elle avait jamais compris comment il avait fait pour survivre aussi longtemps. Assez longtemps pour nous avoir, moi et mon frère, et nous accompagner jusqu’en première année. Pis un jour ils l’ont pendu pour avoir volé un poulet ou une niaiserie du genre. Devine quel âge il avait. Vingt-cinq ans, comme moi.
John s’est dit que Jamil avait peu de chances de se rendre bien plus loin que vingt-cinq. Mais il a gardé cette réflexion pour lui-même.
Jamil a poursuivi :
— Mais, dans ce court laps de temps, il a réussi à laisser sa marque. J’ai jamais baissé la tête de toute ma vie.
Il a enfoncé le couteau dans sa poche.
— Le devoir m’appelle.
Et il s’est éloigné pour aller parler à ses soldats.
Les yeux de John étaient attirés vers le hublot. Il voyait très bien le jet, à présent. Il voyait même le casque blanc du pilote. Pour s’approcher, il s’approchait. Les autres passagers se tordaient le cou pour voir les appareils militaires qui cernaient l’avion, leur espoir devenant palpable.
— Vous.
Le corps de John a aussitôt reconnu la voix de la grande femme musclée, si bien qu’il a sauté sur ses pieds sans réfléchir.
Elle l’a guidé jusqu’à la cabine, où ça sentait fort la peur émanant des deux pilotes. Ou peut-être faisait-il juste chaud à cause du surplus de monde qui se trouvait là-dedans : trois personnes munies de fusils, et maintenant un homme cri en nage.
— Parfait, John, a dit Jamil en tirant John par l’épaule vers l’avant de la cabine.
John a une fois de plus remarqué le regard suspicieux du pilote le plus âgé. Je fais pas ça de gaieté de cœur, je suis juste un pion, a tenté de lui communiquer John par la pensée, tout en étant pas mal certain que son message télépathique ne se rendait pas à destination.
— John, on atterrit dans quelques minutes et j’aurais besoin que tu répètes notre mot d’ordre en insistant sur la gravité de la situation.
John a acquiescé en s’éclaircissant la gorge.
— Allô, ici John Greyeyes. Je suis un des passagers sur ce vol.
Cette dernière phrase n’était pas prévue, mais Jamil n’a pas semblé s’en formaliser.
— Nous voudrions parler avec le terroriste Jamil Turner, a fait la voix à l’autre bout du fil, rude mais calme.
John a fixé Jamil, qui a secoué la tête lentement, un doux sourire au visage.
— Il veut que je sois le seul à vous parler. Désolé.
Jamil lui a remis un bout de papier et John en a fait la lecture :
— Nous exigeons que l’appareil soit ravitaillé au prochain arrêt. Nous exigeons un million de dollars en liquide et nous exigeons la libération de la prisonnière politique et déesse de la vérité et de la puissance, la dénommée Angela Davis, de la prison fédérale où elle a été incarcérée illégalement. Pliez-vous à nos exigences et les deux cent vingt passagers ainsi que les membres de l’équipage à l’exception des pilotes seront relâchés lors de la prochaine escale.
John a balayé du regard la dernière partie du texte et a inspiré profondément avant de poursuivre :
— Le moindre manquement à l’une ou l’autre de nos exigences causera la mort de chacune des personnes se trouvant à bord de cet avion.
Il a tenté de ne pas penser à Desiree et à Lucas, si jeunes encore, de ne pas penser à Edna, qui n’était probablement jamais sortie de chez elle avant ce voyage, de ne pas penser à son chien, qui descendait l’allée en courant pour l’accueillir chaque fois qu’il revenait à la maison.
Un long silence à l’autre bout de la ligne, puis :
— Nous voudrions parler au pirate de l’air Jamil Turner.
John a regardé Jamil :
— Il veut vous parler, encore.
Jamil a fait non de la tête.
— Non, je négocie pas avec les terroristes.
Ses comparses se sont esclaffés. John a réussi à simuler un demi-ricanement, après quoi, croisant le regard du vieux pilote, il s’est aussitôt senti comme un trou de cul.
— Il faudrait lui dire qu’il est un homme mort, a dit la voix dans l’émetteur d’un ton si glacial que John en a frissonné.
John n’a pas répété cette information, ni les autres gros mots qui ont suivi. Après tout, si Jamil n’était pas déjà au courant de ça, c’était un imbécile, et John croyait fermement au dicton disant qu’il valait mieux éviter de donner des raisons de tuer le messager.
C’est alors que John a vu le jet devant eux se placer dans leur trajectoire. Le pilote âgé a dû faire quelques manœuvres qui ont déclenché toutes sortes d’alarmes et de bips. John n’avait aucune idée de leur signification, mais ce n’était pas du tout rassurant.
L’avion a penché vers la droite et John s’est retenu au mur près de lui pour maintenir son équilibre. Un des soldats, n’ayant pas eu le temps de faire de même, a trébuché. John a senti son fusil lui frôler l’os du bassin. Il a failli lâcher un cri.
Pas de panique, mange ta bannique. Une phrase idiote que sa mère répétait tout le temps quand quelqu’un était sur le point de perdre la tête. Ça ne s’appliquait pas vraiment à la situation présente, mais ça faisait du bien d’entendre la voix de sa mère, ici, avec lui, dans la cabine.
Jamil a saisi l’émetteur et l’a placé fermement devant le visage de John.
— Dis-leur que, s’ils bougent pas ce jet de là, je tire le pilote.
La bouche de John s’est asséchée d’un coup. Ses yeux se sont déplacés vers la nuque du pilote. Ce dernier ne bougeait pas, mais John voyait à quel point il était tendu.
— Allô, euh… Faudrait que vous bougiez le jet, sinon il va tuer le pilote.
Pas de réponse.
— Allô ?
Jamil a pris le pistolet d’un de ses soldats et l’a pointé sur la tête du pilote.
Personne n’était plus près de l’action que John. Il aurait pu tendre le bras pour repousser le canon, mais aurait-il le temps d’agir avant que Jamil n’appuie sur la gâchette ?
— Je vous en supplie, j’ai des enfants…, a commencé le pilote.
— Fermez-la, a répliqué Jamil d’une voix glaciale, et John a compris que rien ne saurait le convaincre.
John a rapproché la radio de ses lèvres :
— Il va le faire.
Silence à l’autre bout de la ligne. John s’est demandé si tout le monde ici présent entendait comme lui son cœur battre la chamade. Il avait décidé de le faire : il tasserait le fusil. On lui tirerait dessus, bien sûr, mais c’était mieux que de voir un homme se faire tuer devant lui.
— OK, a dit une voix dans l’émetteur.
John s’est penché pour regarder par la fenêtre. Le jet s’éloignait de l’avion.
— Il s’en va, a-t-il dit à Jamil. Il bouge plus vite qu’un billet de banque dans un casino indien.
Jamil a rangé son arme.
— John, t’es un gars intéressant.
John a incliné la tête.
***
À peine quelques minutes plus tard, John a senti que l’avion commençait sa descente et a vu le sol se rapprocher. Il a distingué des bosses, puis du vert, puis la forêt qui s’étendait de chaque côté de la minuscule piste. L’atterrissage s’est fait en douceur. John ne pouvait qu’admirer le parfait contrôle de ces pilotes, dont il était reconnaissant d’ailleurs, car Jamil ne l’avait pas laissé retourner à sa place et il n’aurait pas souhaité avoir à s’accrocher au siège du pilote durant l’atterrissage.
Enfin, l’avion a freiné, assez sec pour que tout le monde soit propulsé vers l’avant. John est allé s’écraser contre une console et a senti un truc lui rentrer dans le truc. Poussant un grognement, il a agrippé une poignée de porte, puis a pris quelques grandes respirations. Malgré la douleur à son bas-ventre, il appréciait la vue magnifique qu’offrait la cabine de pilotage. Il n’allait pas revoir quelque chose du genre de sitôt… Le sol qui venait à lui, la vitesse, les détails qui grossissaient à vue d’œil. Des détails comme les gros véhicules militaires alignés le long de la piste, sans parler des voitures de police et des ambulances. John regardait les feux rouges et blancs clignoter et tournoyer et il se demandait ce qu’on ressentait quand on se prenait une balle. Il avait toujours cru que son seuil de tolérance à la douleur était élevé. Mais une balle, c’était probablement plus intense qu’un sabot de taureau.
John a aperçu un camion de carburant et il s’est permis un soupçon d’espoir : peut-être que tout le monde allait s’en sortir vivant, finalement. Jamil a lancé un regard aux hommes et aux femmes de son commando :
— Ça y est.
Il est sorti de la cabine, et John, comme s’il faisait partie de sa garde rapprochée, a suivi le mouvement.
Jamil a descendu l’allée en s’adressant aux passagers :
— On dirait bien que votre gouvernement considère que vos vies valent plus que la rhétorique politique.
Sa voix était claire et profonde, et John s’est dit qu’il avait sûrement déjà prêché dans sa vie. En tout cas, John, lui, se sentait rassuré juste à l’écouter.
— Je vous demande pardon pour les inconvénients que vous avez vécus aujourd’hui, causés par nos actions. Mais, dans la vie, il y a de ces moments où il faut se tenir debout pour une cause qui nous dépasse…
Jamil ne semblait pas sur le point d’avoir terminé son discours, mais à cet instant précis Edna s’est précipitée droit sur lui, tête baissée, et l’a envoyé au tapis. Elle et lui se sont transformés en un amas de membres et de montures de lunettes écaille de tortue. John s’est dit qu’elle venait peut-être de se faire posséder par l’Esprit saint, ou par une quelconque autre force spirituelle, à la voir comme ça frapper à répétition le visage de Jamil, qui, lui, tentait de lui saisir les poignets. Ses poings ressemblaient à des noix de cajou dans les grosses mitaines de Jamil. John entendait ce dernier rire tout en se débattant, mais son équipe n’avait pas l’air de trouver ça drôle. La femme qui faisait peur s’est approchée, dirigeant la crosse de son fusil vers les corps qui luttaient. Puis John a entendu un bruit d’impact qui l’a fait reculer d’instinct.
Une seconde plus tard, Jamil était sur pied et replaçait son col roulé. Edna avait l’air d’un dos d’âne mollasson. Jamil a pivoté vers John en souriant :
— Vous, les Indiens, vous êtes fous.
Les pirates de l’air ont ordonné aux passagers de se tenir debout en face des hublots, pour éviter qu’un tireur d’élite ne vide l’avion en quelques instants. John a vu Desiree, debout à sa place, son corps couvrant à peine la dimension de la fenêtre. Il ne voyait pas Lucas ; le pauvre gars devait être encore K.-O.
Jamil a regardé John avant de le pousser vers la porte de l’avion :
— Le spectacle va commencer, Monsieur Greyeyes. Reviens pas les mains vides.
John a levé les mains en apercevant les dizaines de fusils pointés simultanément sur sa tête, tandis qu’il descendait les marches. Enfin, un homme s’est approché pour l’accueillir, le parfait mélange entre un militaire et un homme d’affaires : blanc, cheveux en brosse, muscles qui semblaient vouloir sortir de sa chemise boutonnée serrée.
— John Greyeyes ?
***
John était assis sur une chaise pliante en métal, sous une tente, à se demander comment on avait fait pour monter ça aussi vite. Il sentait le canon du pistolet pointé sur sa tête plus qu’il ne le voyait.
Devant lui se tenait l’homme aux cheveux en brosse (qui lui avait dit de l’appeler Bill). John avait reconnu la voix de la radio. À côté de lui, un maigrichon à la coupe Beatles, engoncé dans un costume trois pièces : Mike. Bill s’est penché vers John :
— Ils sont combien de militants dans l’avion ?
John a compté dans sa tête :
— Une douzaine ?
— Armés ?
John a fait oui de la tête.
Ils se sont regardés l’un l’autre.
— Vous pensez qu’il est sérieux ? a demandé Bill.
— Leurs guns ont l’air sérieux, en tout cas.
— Est-ce qu’il a l’air d’un tueur ?
John a repensé à l’expression détachée, froide, qu’affichait Jamil tandis qu’il pointait son pistolet sur le crâne du pilote.
— Comme on dit, quand on pousse un cheval sauvage dans un coin, il a tendance à ruer, a répliqué John.
Les deux hommes ont échangé un regard. Quand il les a enfin vus appeler le camion de carburant, John a poussé un long soupir de soulagement qui lui a traversé le corps en entier. Et pourtant, il savait bien qu’ils n’étaient pas sortis du bois.
***
Comme dans un état second, les passagers du vol descendaient l’escalier. John soutenait à moitié Edna, tandis que Desiree s’accrochait au dos de sa chemise. Où était le Hunkpapa ? John n’en avait aucune idée.
— Qu’est-ce qui va se passer, maintenant ? a demandé Desiree, un tremblement dans la voix.
— Là, on va se faire interroger, a dit John en notant les visages peu amicaux des policiers qui étaient là pour les « secourir ».
— J’espère qu’ils vont nous laisser manger avant.
Le ventre de John a acquiescé d’un gargouillement.
Il était déjà dans l’autobus lorsqu’il a aperçu Jamil pour la dernière fois. Un instant fugace, son visage dans un hublot, puis l’avion s’était élancé à toute vitesse sur la piste de décollage.
— Je peux pas croire qu’ils ont laissé s’enfuir ces sauvages, a grommelé un vieux bonhomme, blanc comme neige.
— Je vous ai pas entendu dire ce genre de conneries là quand ils étaient devant vous ! a fait Desiree en reniflant.
Remarquant aussitôt sa peau couleur moka, le bonhomme a pris son trou.
JOUR 3
EDNA
Au troisième jour de notre périple, notre vol vers Stockholm a été victime d’un détournement. Les pirates de l’air étaient un groupe de jeunes hommes et de jeunes femmes afro-américains qui se font appeler le Black Fist. Personne n’a été tué, Dieu merci. Les pirates n’ont pas été appréhendés. Ils sont repartis en direction de l’Europe, puis de l’Afrique, où les autorités algériennes les ont acceptés. J’imagine que les détournements d’avion ne sont pas aussi mal vus par là-bas qu’ils le sont en Amérique du Nord. Se faire prendre en otage dans un avion était désagréable : on ne pouvait pas aller aux toilettes quand on le désirait et personne ne nous a servi à manger. Cela étant dit, le vol et l’atterrissage se sont en général très bien déroulés.
Nous sommes retournés à Chicago, où nous avons perdu une journée à se faire interroger par la police, étant donné qu’un membre de notre groupe avait agi de manière suspecte lors du détournement (selon le FBI et la majorité des passagers). Pendant ce temps, nous avons bu beaucoup de café et mangé des beignes. Le danseur, Lucas Pretends Eagle, a offert plusieurs prestations spontanées de danse libre. La sécurité a tenté de stopper une de ses performances, mais a dû abandonner en raison de sa popularité et des supplications de ses admirateurs (surtout des admiratrices, ai-je remarqué). Je suis persuadée que son tour de tête s’est élargi d’au moins deux centimètres pendant les vingt-quatre dernières heures ; c’est à se demander si sa coiffe de porc-épic va lui faire demain.
On vient de m’informer que notre départ pour l’Europe est imminent.
JOHN
Ça a fait plaisir à John de revoir Marlow et Carol, les deux agents de sécurité. On venait de le remettre entre leurs mains après son arrivée à Chicago. Un pas en avant, deux en arrière.
Dès que John s’est assis, Marlow lui a lancé :
— Ça fait combien de temps que vous connaissez le terroriste Jamil Turner ?
— Rencontré dans l’avion.
— Vous l’avez jamais croisé dans une de vos manifestations ? a fait Marlow avant de marquer une pause, pour l’effet. Avec l’American Indian Moment ?
— Le quoi ?
— L’American Indian Movement, a clarifié Carol.
— Oh, l’AIM. J’en ai entendu parler, ouais. Des Indiens des États, c’est ça ?
— Et des Indiens canadiens. Ils descendent ici et se mêlent de nos affaires.
— Des affaires indiennes, a murmuré John à Carol, qui a pouffé.
— Je prendrais ça pas mal plus au sérieux si j’étais vous. Vous pourriez faire face à des accusations de haute trahison.
— Je suis pas citoyen américain.
John était au courant, évidemment, qu’un Indien du Canada pouvait voyager aux États et se faire faire un numéro d’assurance sociale à cause du traité de Jay, mais ça ne l’avait jamais intéressé. Deux de ses cousins avaient suivi cette voie et s’étaient engagés dans l’armée américaine ; l’un d’eux était mort durant un déploiement au beau milieu de la jungle et l’autre se piquait dans toutes les veines du corps pour oublier que son monde l’attendait là-haut à la maison.
— Expliquez-moi pourquoi le terroriste vous a choisi, vous, parmi tous les passagers du vol, pour l’aider.
— J’imagine que, pour un homme noir dans un avion rempli de Blancs, l’Indien était le choix le plus sûr.
— Et l’argent que vous aviez sur vous ? C’était pour des armes ?
John a tiré la pile de billets de sa poche et l’a posée sur le bureau.
— Cinq cents, moins dix piasses pour des hamburgers et des frites. Vous pouvez recompter, tout est là. Ça coûte combien, un fusil, ces temps-ci ?
— Ça dépend du fusil, a répondu Carol en souriant.
— Je sais pas quoi vous dire de plus, a dit John.
— Est-ce que vous les aidiez ?
John a fait non de la tête.
Marlow a eu un grognement de frustration.
— Si vous étiez pas là pour les aider, ben comment ça se fait qu’une gang de nè…
John a abattu la paume de sa main sur la surface du bureau avant que l’autre ne puisse terminer sa phrase. Carol a sursauté et John lui a offert un regard d’excuse.
— Écoutez, je suis pas du tout un fan de ce mot-là. Dans mon coin, le monde lui ajoute un « des prairies », mais ça le rend pas moins laid, a-t-il affirmé en prenant son chapeau avant de se lever. Mais c’est assez, les questions. Si vous voulez qu’on poursuive, je vais demander à parler à mon avocat.
John bluffait. Il n’avait pas d’avocat.
Marlow a grogné de nouveau et s’est affalé sur une chaise, les bras croisés. Puis il s’est relevé et a quitté la pièce en claquant la porte derrière lui.
— Toilettes, a dit Carol.
— Quand faut y aller, faut y aller.
Marlow n’est jamais revenu. Carol est allée chercher un sandwich au jambon haché et un chocolat chaud pour John. Il était bien content de ne pas avoir à dépenser pour de la bouffe.
Une fois tous les membres de la troupe libérés, il ne leur restait que quelques minutes avant le décollage de leur nouvel avion. Bien qu’épuisé, John a fait passer tout son monde à la douane, puis à l’enregistrement, avant de faire un saut à la pharmacie pour acheter des analgésiques qui calmeraient les terribles maux de tête de Lucas et d’Edna.
Il a distribué son butin près de la porte d’embarquement. Tout en avalant ses pilules avec une gorgée de Fanta, Edna a proclamé :
— J’ai la ferme intention de poursuivre ces gens de couleur pour agression armée.
John n’avait pas le cœur à répondre que c’était elle qui les avait attaqués en premier.
Desiree avait le cœur, elle :
— Vas-y, ma tante. Je suis sûre que le pays en Afrique où ils se sont réfugiés va prendre ton bord au lieu de les défendre.
Mais John a aussi remarqué que Desiree tenait la sacoche d’Edna pour ménager sa hanche.
Et c’est ça mes danseuses, a-t-il soupiré en secouant la tête.
Lucas a saisi John par l’épaule.
— Je peux avoir plus de médocs ? Ma tête va me tuer, juste à l’endroit où le dude noir m’a cogné.
John lui a donné quelques analgésiques de plus, même s’il était pas mal certain que quatre, ça suffisait amplement.
Quand ils ont enfin pris place dans l’appareil, John a fait une petite promenade dans l’allée, soi-disant pour se dégourdir les jambes, mais surtout pour s’assurer qu’il n’y avait aucun pirate de l’air. Mais tout le monde paraissait normal, aussi normal qu’on peut le paraître, alors il est retourné à son siège, certain cette fois-ci que, lorsqu’il rouvrirait les yeux, il serait en Europe.
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