Les poules des prairies partent en tournée
Chapitre 4: Nadine
CHAPITRE 4
NADINE
N adine s’est rendue chez le chef Amos et l’a réveillé, ce qui a mis sa femme en rogne. (Encore.) Le chef l’a guidée vers le perron. Il portait un pantalon de pyjama et un t-shirt de Coca-Cola. Ses yeux étaient encore lourds de sommeil.
— Nadine, c’est quoi l’affaire ? Si c’est de la tournée que tu…
— Ton frère voyage avec un dangereux criminel.
— Edna ? Elle a son petit caractère, mais c’est pas une criminelle.
— Le gars, Lucas. Sauf que c’est pas Lucas… C’est un petit bum qui s’appelle Shane Buffalo, qui a volé les affaires du vrai Lucas, qui est dans une cellule de la GRC en ce moment.
Amos a cligné des yeux.
— Hein ?
— Ça va. Je vais le sortir de là.
— Quoi ?
Nadine a aussitôt regretté de ne pas avoir gardé cette information pour elle.
— Le sergent est sur un gros trip de pouvoir. Tu le connais.
Amos a hoché la tête. En tant que chef, il entendait toutes sortes de choses sur le sergent : des plaintes, par exemple, à propos de sa manie de foutre les Indiens en prison juste parce que ça lui faisait plaisir, et de sa tendance à casser des gueules quand une discussion aurait suffi, et de son insistance à se balader en ville avec son chandail des Redskins chaque fois qu’il était en congé.
— Mais une évasion ? C’est passible d’emprisonnement, ça, Nadine.
— Je vais quand même pas laisser un innocent en prison ! s’est exclamée Nadine en ajoutant mentalement : Surtout pas quand l’innocent en question a des épaules et des cuisses aussi musclées. En plus, une fois qu’on va avoir dénoncé l’arnaqueur, il va nous falloir un autre danseur pour le remplacer.
— Tu t’en vas en Europe ?
— J’ai fait modifier mon départ… et j’ai pris mon budget d’urgence, a fait Nadine en tapotant sa poche avant.
Amos s’est retourné brusquement et Nadine l’a suivi à l’intérieur de la maison.
— Tu vas où, Amos ? Tu vas pas mettre la police sur mon dos, là ?
— Chut, lui a-t-il intimé en pointant des lèvres les chambres à l’étage pour lui rappeler l’existence des enfants endormis et de l’épouse bougonneuse. Je vais t’aider.
Il a tendu le bras pour atteindre le haut du frigo, d’où il a sorti un passeport noir et une liasse de billets de banque.
— Trouve mon frère et assure-toi qu’il revient à la maison sain et sauf.
— Bien sûr, a dit Nadine, même si elle n’avait aucune idée de la marche à suivre pour réaliser ne serait-ce que la première étape de son plan.
Il a chuchoté :
— Ma mère me tuerait, littéralement, si elle apprenait que j’ai envoyé son fils chouchou en tournée avec un maniaque. Je finirais assassiné, d’un coup. Pis crucifié pour l’effet.
Nadine a jeté un coup d’œil à la photo du passeport.
— C’est le tien.
Ça a fait sourire le chef :
— Ouais, jamais tamponné encore. J’ai toujours rêvé de m’envoler pour l’Angleterre un jour pour aller cracher sur un membre de la famille royale… mais la vie m’a mené ailleurs.
Nadine a examiné la photo. Si Lucas arrivait à se faire un double menton, à rétrécir de quelques centimètres et à s’éclaircir la peau d’une teinte ou deux…
— Tu crois que ça peut marcher ?
— Tu penses qu’ils font la différence entre deux Indiens ? Ça va marcher, pour sûr. Ramène mon frère à la maison.
Nadine a acquiescé, puis a attendu qu’Amos la fouille de son fameux regard pénétrant. Une fois qu’il a semblé certain de ses bonnes intentions, il a acquiescé en retour.
***
L’évasion s’est avérée moins difficile que prévu. Il y avait des employés de jour, au poste de la GRC, mais la nuit on engageait simplement un agent de sécurité du coin, qui venait faire un tour pour s’assurer que les prisonniers n’étaient pas en train d’essayer de se suicider, puis qui s’endormait dans son camion.
Nadine a stationné sur la route principale, puis a franchi le reste de la distance à pied. Elle est passée à côté du camion de l’agent, dans lequel ce dernier roupillait paisiblement, bercé par une mélodie de Johnny Cash à la radio. Elle a gravi les quelques marches menant à la porte du poste, qu’elle a tirée. C’était ouvert.
Les clés des cellules traînaient sur la table. L’agent venait sûrement de faire sa petite tournée. Nadine a saisi le trousseau et s’est dirigée vers le fond du bâtiment. Après s’être démenée un peu pour trouver la clé de la première porte, elle a passé la tête dans l’embrasure pour voir si Lucas était là. Elle a compté quatre cellules ; Lucas se trouvait dans la dernière. Il était assis sur le bord d’un lit de camp lorsqu’elle a fait son apparition.
— Hé, ça va ? a-t-elle chuchoté.
— Nadine ?
Elle aimait entendre le son de son nom entre ses lèvres.
— Ouais. Je suis venue t’aider à t’évader.
— Tu crois que c’est une bonne idée ?
— Probablement pas, non, mais on n’a pas beaucoup de temps pour y penser.
Nadine a jonglé avec les clés, les essayant une par une.
— Je vais être un criminel recherché.
— C’est mieux d’être recherché que d’être pas recherché pantoute, comme je dis toujours, a fait Nadine en riant.
Lucas lui a lancé un regard qui semblait remettre en question son intelligence ou sa santé mentale.
— Je suis pas sûr que t’as vraiment réfléchi à tout ça.
— Logiquement, ils avaient rien contre toi au départ. Et qui sait combien de temps ils vont te laisser pourrir ici avant que tu puisses voir un juge, qui rejetterait aussitôt la cause ? La cour siège juste une fois par deux semaines, dans le coin… Là, on accélère seulement le processus juridique.
La clé qu’elle avait dans la main a pivoté vers la droite et un clic s’est fait entendre : cellule déverrouillée.
— T’es un homme libre, a-t-elle annoncé d’un ton faussement confiant.
Ils sont sortis du poste et se sont dirigés vers la voiture sans rencontrer de pépin. Tandis qu’ils passaient à proximité de l’agent de sécurité, Lucas a fait remarquer :
— Pire garde de l’histoire.
— Si c’est pas un épais, il va inventer une histoire d’évasion avec dix gros bras armés jusqu’aux dents. C’est ce que je ferais, en tout cas.
Lucas a levé un sourcil.
— J’utilise ma logique, c’est tout.
JOUR 4
Stockholm, Suède
EDNA
Nous sommes arrivés à Stockholm à vingt-trois heures, selon l’heure de la Saskatchewan. Mais il était six heures du matin pour les Suédois. Alors que nous ne pensions qu’à nos oreillers douillets, eux servaient déjà le déjeuner. Déjeuner, d’après ce que j’ai pu constater, qui se résume à du poisson. Les Suédois sont blonds aux yeux bleus. Comme l’a fait remarquer un de mes collègues de la troupe de danse : cet endroit aurait pu servir d’inspiration à Dieu pour créer les monias.
Nous sommes allés récupérer nos valises et avons été déçus de constater que les ornements dorsaux des hommes n’étaient pas sur le carrousel. Nous nous sommes rendus au comptoir de la compagnie aérienne et les employés les ont situés à Buffalo, dans l’État de New York. Qui aurait cru qu’il y avait des bisons à New York…
C’est une blague.
Le transporteur affirme que les ornements – et d’autres parties de nos regalia — sont en chemin, mais qu’il nous faudra attendre qu’ils traversent eux aussi l’océan Atlantique. Heureusement, il nous reste plusieurs heures avant notre vol pour Kiruna, une petite ville dans le nord de la Suède. John, directeur de tournée et criminel suspecté par le FBI, dit que, si nous partons d’ici sans ce matériel, nous n’aurons aucun moyen de le faire acheminer dans le nord du pays. Ce qui voudrait dire que ma nièce Desiree et moi deviendrions les uniques danseuses de la troupe. Ça ne vaudrait pas le coût d’un billet d’entrée, à mon humble avis.
J’ai entendu dire que Kiruna est un endroit aride et peu populeux. Un peu comme la Saskatchewan. Espérons qu’il y aura un peu moins de moustiques.
John a décidé qu’au lieu de perdre notre temps, nous allons répéter en groupe. J’ai bien hâte d’apprendre de nouveaux pas de danse, même si ça m’étonne qu’un homme soit plus au courant des danses féminines que la plupart des femmes.
JOHN
La kukum de John avait la réputation d’être une excentrique. Ou, quand on voulait être moins poli (ou quand on était la mère de John, qui ne s’était jamais très bien entendue avec sa belle-mère), une énergumène. Elle s’appelait Yellow Belly, mais la plupart des gens l’appelaient Belly, pour faire court. Elle avait épousé le grand-père de John à quarante-cinq ans et avait accouché de son unique fils neuf mois plus tard, pour contredire les habitants du village disant qu’elle était trop vieille pour avoir des enfants. Vingt-huit ans plus tard, elle avait perdu ce même fils dans une guerre d’hommes blancs.
Yellow Belly n’était pas une grande parleuse. Et quand elle se décidait à parler, c’était uniquement pour s’adresser à celles et ceux qu’elle aimait (par exemple, de toute sa vie, elle avait à peine dit quelques mots à la mère de John). Quand elle se décidait à parler, ses phrases étaient coupantes comme des orties.
Yellow Belly était une femme large et courte sur pattes, avec des muscles par-dessus les muscles. Elle avait grandi dans les plaines, à suivre les troupeaux sur les sentiers de chasse, des Prairies jusqu’aux Rocheuses. Mais elle disait à John que c’était la danse qui lui avait donné ces jambes-là.
— Regarde-moi : je suis vieille comme une souche et j’ai pas une varice sur les jambes.
Puis elle soulevait le bord de sa jupe pour lui montrer ses cuisses et ses mollets bien lisses.
Yellow Belly s’occupait chaque après-midi de ses petits-fils tandis que la maman vaquait à ses tâches. Le rôle de Kukum Belly était d’apprendre aux garçons ce qu’ils devaient savoir afin de devenir des hommes responsables. Sa seule règle, c’était qu’elle ne leur enseignerait pas ce qu’ils ne voulaient pas savoir.
À son premier pow-wow, alors qu’il n’était qu’un bambin, John était resté sur la touche toute la journée, jusqu’à ce qu’il se sente assez courageux pour rejoindre les danseurs en passant par la grande entrée. John se souvenait des yeux de sa grand-mère posés sur lui. Après ce jour-là, les leçons de John avaient porté sur le jeu de pieds, les regalia, les récits entourant chacune des danses. Yellow Belly lui avait enseigné les danses masculines d’abord, puis, une fois qu’il les avait maîtrisées, elle était passée aux danses féminines. C’était une légère provocation de sa part, étant donné que la plupart des aînés qui étaient revenus des pensionnats insistaient fortement sur la séparation des genres. Mais elle avait expliqué à John que c’était la faute de sa mère, parce qu’elle ne lui avait pas donné de petite-fille à qui léguer ses connaissances.
Yellow Belly avait invité Amos à leurs répétitions de danse, mais le frère aîné de John s’intéressait davantage aux conversations des hommes adultes.
— Il va devenir gros, lui, avec un trop-plein de mots à sortir, soupirait-elle.
Quand John avait eu neuf ans, elle lui avait offert son premier regalia. Aux couleurs de son grand-père : or et vert. Le perlage dessinait un motif géométrique, ce qui était typique chez les Cris des Plaines, mais le sien s’inspirait de l’étoile polaire.
— Comme ton mushum, tu sauras montrer la voie, lui avait dit sa kukum, même si John n’avait jamais ressenti la moindre envie de montrer quoi que ce soit à qui que ce soit.
Quand il avait eu quinze ans, sa grand-mère était morte. Sa mère lui avait remis un grand sac.
— Elle voulait que je te donne ça.
En l’ouvrant, John y avait trouvé des regalia féminins : tenue de danse libre, robe à clochettes, châle traditionnel. À l’évidence, Yellow Belly avait espéré que quelqu’un dans la famille aurait une fille et elle avait mis son expertise manuelle à contribution. Quand son frère avait commencé à avoir des enfants, John avait parlé à sa belle-sœur et les regalia avaient finalement pu servir.
Durant ses années sur le circuit des pow-wow (qui avaient précédé ses années sur le circuit des rodéos), John avait été une vedette. Un statut atteint en grande partie grâce au perfectionnisme de sa kukum. Elle l’avait fait répéter pendant des heures, chaque jour. Chaque mouvement de ses pieds, chaque geste de ses mains avait une signification qu’il devait comprendre. Il pouvait passer à une autre étape de sa chorégraphie uniquement après avoir maîtrisé l’étape précédente. Ça ne l’avait jamais dérangé : ces après-midi-là, passés dans la grange, avec elle qui jouait du tambour, c’étaient les plus beaux de sa vie.
Et aujourd’hui, les yeux rivés sur ses élèves en train de s’entraîner au beau milieu d’une aire de détente de l’aéroport de Stockholm, John se disait : Mais c’est pas le genre de perfectionnisme qui va marcher ce coup-ci.
Desiree s’était déjà effondrée sur un siège pour se polir les ongles avec une lime rose. Edna, appuyée au mur, se frottait la hanche de sa main libre comme si elle tentait d’allumer un feu. Lucas aussi était adossé au mur, l’air d’un gamin paresseux et malicieux en même temps.
— Pourrais-tu fermer la bouche quand tu mâches ta gomme ? lui a demandé John. On t’entend jusqu’au Canada.
Ça a fait rigoler Lucas.
— Qu’est-ce qui se passe avec ta peau ? a voulu savoir Desiree en s’approchant pour examiner les joues de Lucas.
Ce dernier a secoué la tête.
— Rien.
— On dirait que t’as rougi de la face, a-t-elle ajouté. Sûrement à cause de mon rouge à lèvres.
— Il est peut-être allergique, tout simplement, a avancé Edna. Mets un peu de Noxzema là-dessus pis ça paraîtra plus demain.
— C’est rien, a dit Lucas, la main gauche sur sa joue, à demi retourné pour leur faire dos.
John a poussé un soupir, avant de recentrer leur attention sur leur tâche.
— On va commencer par la danse du châle, a-t-il dit en lançant un châle à franges en direction de Desiree, qui l’a reçu en plein visage.
— Hé ! a-t-elle fait en l’envoyant par terre. C’est quoi votre problème ?
— Désolé, mais quand j’ai dit « danse du châle », je pensais que tu te reconnaîtrais.
Elle l’a dévisagé.
— J’écoutais pas.
Lucas a pouffé de rire.
— Ça commence bien.
— Ferme-la, a dit John en allant ramasser le châle pour le remettre dans les mains de Desiree. C’est la danse où les filles utilisent leurs franges, comme un papillon. Ça tourne et ça bondit et ça prend une femme en forme pour y arriver.
— Bonne chance, princesse, a dit Lucas.
— Va te faire mettre, Pretends-le-con !
John était content de voir le regard assassin de Desiree changer de cible.
— Désolé d’avoir insulté la princesse, a fait Lucas en esquissant une révérence.
— Peau-Rouge ! a-t-elle répliqué.
— Ça va faire, a dit Edna, toujours dans son coin. Tu la connais, cette danse-là, Desiree. Ton amie Nicky est une danseuse de châle, ce qu’on appelle aussi « une danseuse de fancy ». Tu te souviens quand on est allées la voir en compétition au pow-wow de Standing Buffalo ? Tu m’avais dit que tu voulais apprendre à danser comme ça.
— Ah, ouais, je m’en souviens, a répondu Desiree en transformant sa moue en sourire en coin. Beaucoup de tours sur un pied et après y a l’espèce de saut en courant.
— C’est ça, a dit John.
— Ouais, je peux faire ça. Nicky est genre deux fois plus lourde que moi, parce qu’elle a eu un bébé à seize ans et qu’elle a jamais perdu son poids de grossesse.
John n’avait aucune idée de ce qu’il pouvait bien faire avec une telle information.
— On va commencer avec les tours.
Desiree n’était pas la jeune femme la plus gracieuse de l’univers, mais elle apprenait vite. Elle a rapidement maîtrisé les bases, si bien qu’elle était en mesure d’accomplir presque tous les pas au rythme du tambour de John. Il aurait souhaité que leur répétition n’attire pas autant l’attention des badauds, mais il ne pouvait rien y faire. Et il était fier de son élève, qui parvenait à se concentrer malgré les regards scrutateurs… qui ne la dérangeaient pas, en fait, constatait John. C’était dans sa nature de chercher l’attention. John voyait bien, dans son langage corporel, qu’elle se nourrissait de l’admiration des autres comme une plante se nourrissait de soleil.
— Lucas, a appelé John. Viens prendre le tambour un instant.
Lucas a accouru.
— On se fatigue, pépé ?
John a senti sa pression artérielle grimper en flèche.
— Non. Faut que tu t’exerces.
John s’est dirigé vers Edna, qui s’était installée sur un siège près de la fenêtre. Ses yeux étaient toujours fixés sur Desiree, qui se disputait avec Lucas.
— Elle va être bonne, a-t-elle prononcé tout bas.
John a acquiescé de la tête.
— Elle va être correcte.
Il s’est assis à côté d’Edna, sur le rebord de la fenêtre.
— Comment va votre hanche ?
— Bien, les deux vont bien.
John a étiré les jambes, puis les a soulevées.
— Pouvez-vous faire ça ?
Edna a hésité quelques instants avant de tenter quoi que ce soit. Elle a grimacé en parvenant à soulever ses jambes de quelques centimètres, avant que la gravité ne fasse son œuvre.
— Arthrite ?
Elle a fait oui de la tête.
— Ma mère en fait aussi, a dit John, et Dieu savait qu’il n’avait jamais essayé de lui apprendre à danser. Vous avez vu le traditionnel féminin ?
— C’est ma danse préférée.
— Les mouvements sont subtils. Parfois, c’est difficile d’enseigner ça aux jeunes parce qu’ils sont toujours en mode « enweille, go ».
Ça a fait rire Edna.
— On aura pas ce problème-là avec moi.
— C’est surtout dans les genoux que ça se passe.
— Parfait, c’est eux qui me font le moins souffrir ces temps-ci.
Mais il y aurait quand même de la souffrance, John s’en doutait bien, juste à regarder ses yeux. Il s’est levé, a tendu la main à Edna et l’a aidée à se remettre sur pied.
Le regalia traditionnel pour femme s’était perdu quelque part dans le transit en même temps que les ornements masculins, alors ils ont utilisé un chandail noué autour du cou pour simuler les longues franges, une brosse à cheveux pour l’éventail de plumes d’aigle et la plante des pieds nus pour le moelleux des mocassins. Edna suivait les mouvements de John, le dos droit, la posture imposante. Si elle avait mal aux articulations, ça ne paraissait pas.
— Quand est-ce que je lève la plume d’aigle ? a demandé Edna.
— Entendez-vous les coups d’honneur ? a dit John en marquant une pause pour lui faire écouter le tambour de Lucas.
Un bon joueur de tambour leur aurait donné plus de clarté, mais à cheval donné on ne pouvait malheureusement pas regarder la bride.
— Quand Lucas donne son gros coup, c’est là que vous levez la plume. C’est pour honorer la mémoire d’un fils ou d’un époux mort au combat, a-t-il expliqué sans être sûr qu’elle ait jamais connu l’un ou l’autre. Bref, vous comprenez, un être cher.
Edna a hoché la tête comme si elle pensait à quelqu’un en particulier. John n’a pas cherché à en savoir plus : une femme de cet âge, ça avait ses petits secrets.
John n’a pas trop allongé la répétition ; il ne voulait pas la fatiguer, et puis Lucas n’arrêtait pas d’accélérer le tempo comme un abruti. Après quelques chansons, John a proposé à sa danseuse de prendre une pause.
Edna s’est rassise et Lucas s’est approché d’elle.
— Edna, vous devriez vous étirer, comme ça, a-t-il dit en s’assoyant à côté d’elle, avant de passer la jambe droite sur sa jambe gauche et de pousser sur son genou. Ça va faire du bien à vos hanches. Le temps de le dire, vous allez bondir partout comme une chèvre qui émoustille les mâles du troupeau.
John, qui avait passé sa vie entière dans un ranch, n’avait jamais été témoin de ce genre de comportement.
— Oh, allons donc, vous, là, a dit Edna en pinçant Lucas.
Lucas a sauté sur ses pieds pour échapper à ses doigts, le rire aux lèvres. John était sur le point de remercier le jeune homme pour son aide lorsqu’il a vu Lucas sortir la gomme de sa bouche et la coller sous la peau de son tambour, tout en reluquant un groupe d’agentes de bord.
***
Un employé de l’aéroport est venu réveiller John quand leurs bagages sont arrivés. Il a hoché la tête en signe de reconnaissance. Il s’est frotté les yeux pour chasser le sommeil et s’est étiré le dos, qui a craqué une bonne demi-douzaine de fois. Trop vieux pour dormir sur une chaise.
Desiree et Edna s’étaient étendues sur des bancs qu’elles avaient fabriqués avec des chaises de plastique, leurs manteaux et leurs foulards leur servant de couvertures. Lucas était recroquevillé par terre dans un coin (avait-il vraiment tiré un bout de tapis sur lui ?), l’air d’un chiot abandonné.
John s’est levé et a consulté le panneau des départs. Une heure avant leur vol vers Kiruna. Une fois là-bas, il espérait qu’il y aurait de la nourriture et des lits en abondance. Il a pensé appeler son frère, peut-être pour lui expliquer la journée de retard, mais il n’arrivait pas à calculer quelle heure il était à la maison. Et, pour être honnête, la remarque d’Amos le travaillait encore. « Sohkitehewin. » Lui, le gars qui venait de frayer avec un pirate de l’air et qui s’en était sorti sans une égratignure ? Le gars qui venait de se faire interroger deux fois plutôt qu’une par des douaniers et des agents du FBI ? Lui, il était un peureux ? Le gars qui passait ses journées à désamorcer les tensions entre trois Indiens épuisés et déphasés par le décalage ? Il était un christie de héros, oui. Amos ne savait rien de lui. John s’est tenu occupé à défaire et refaire les valises avant de réveiller le reste du groupe.
***
— Comment s’appelle notre guide, déjà ? a demandé Edna en étirant le cou au milieu du terminal, à la recherche d’un visage auquel elle pourrait faire le moindrement confiance.
— Il s’appelle Per Ollman, a répondu John en vérifiant sur l’itinéraire pour être certain de ne pas se tromper.
— Paire ? Comme dans : « Elle en a une bonne paire » ? a fait Desiree, et son commentaire a attiré Lucas comme une mouche.
N’ayant rien à ajouter, il s’est contenté de lui sourire en bourdonnant autour d’elle.
— P-e-r, a épelé John. Pas comme « paire », non.
— Bon, bon, on va laisser les paires de tout le monde tranquilles, a sermonné Edna en soufflant par le nez. Les bonnes filles pensent même pas à ces affaires-là.
Desiree a roulé les yeux. Et Lucas s’est penché légèrement vers elle pour sentir ses cheveux.
Ils se sont installés sur leurs valises et se sont mis à mâcher du poisson séché que John avait acheté à un kiosque de l’aéroport. Il avait hâte de sortir d’ici, pas de doute là-dessus. Cet aéroport était de loin le plus petit dans lequel ils se retrouvaient depuis leur départ, bien que les architectes aient cru pouvoir compenser l’exiguïté des lieux par de très grandes fenêtres. Il s’était tenu là, après leur arrivée, à observer ce nouveau monde. Le paysage désolé, parsemé de quelques arbres, et, par contraste, les immeubles colorés et guillerets.
— Poules des prairies, soyez les bienvenus à Kiruna ! leur a lancé une voix à l’accent étrange.
Comme propulsées par un même mécanisme, les têtes du groupe se sont tournées simultanément. Le propriétaire de cette voix était un homme svelte qui portait des jeans et une veste bordée de ce qui ressemblait à de la fourrure de lapin. Il avait un nez long et droit, les lèvres pleines et les cheveux pâles d’un Métis, mais la peau foncée d’un Cri.
— Wow, a fait Desiree.
— Je suis Per et vous devez être… Nadine ? a dit Per en tendant la main à Edna.
Edna a secoué la tête et, à la grande surprise de John, a eu l’air trop timide pour répondre.
John a pris les devants en tendant la main à son tour :
— Je m’appelle John Greyeyes. Il y a eu des petits changements dans… le… dans le personnel. Nadine et les autres sont tombés malades à la dernière minute, une grosse indiges… Bref, je vous épargne les détails. Et, donc, on est ici à leur place.
Per a pris la main de John dans la sienne et a cligné de l’œil :
— Ouais, s’adapter rapidement aux changements, c’est ça qu’on fait, nous, les Autochtones.
John ne savait pas trop quoi faire de ce clin d’œil (il ne se rappelait pas avoir déjà eu affaire à un homme qui envoyait des clins d’œil), mais il était soulagé de constater que ce fameux Per semblait du type « on fait avec ce qu’on a ».
Per les a aidés à rassembler leurs valises et les a guidés à l’extérieur, où les attendait une petite fourgonnette Volkswagen. Per a chargé les bagages à l’aide de deux autres hommes, soulevant chaque valise avec aisance. John était impressionné : Per n’avait pourtant pas l’air de peser plus d’une soixantaine de kilos. Per et John se sont installés sur les sièges avant du véhicule.
— On va être au camp dans moins d’une heure. À temps pour le lunch, a annoncé Per.
— Quel genre de nourriture vous mangez, par ici ? a demandé Edna.
— Pour dîner, ce sera du poisson, mais on a une surprise pour ce soir… Du renne.
— C’est une blague ? a fait Edna en regardant John. C’est des blagues, pas vrai ?
John a haussé les épaules.
— Comme les rennes du père Noël ? a plaisanté Lucas.
— On les tire direct dans le ciel, comme des canards, a répondu Per sur le même ton.
***
Avant de s’éloigner de Kiruna, Per a traversé le centre-ville en pointant du doigt les endroits intéressants. Encore des immeubles colorés, et même une jolie église qui a impressionné Edna. Elle a déclaré que les Suédois devaient être un peuple très pieux. Elle a demandé à Per quelle confession fréquentait l’église, mais il n’a pas su lui répondre.
— Comment ça se fait que vous connaissez pas l’histoire de la ville ? Vous avez pas vécu ici toute votre vie ?
Per a éclaté de rire :
— C’est ici, à Kiruna, que le peuple sami s’est établi, plus de six mille ans avant que les messieurs qui ont fondé cette ville soient des têtards microscopiques dans les couilles de leur père. Ça, c’est de l’histoire, pour moi.
Choquée, Edna s’est enfermée dans le silence. John a dissimulé un sourire en se tournant vers la fenêtre.
En chemin vers le camp, Per leur a expliqué que plus de quatre mille personnes étaient réunies pour le Rassemblement mondial des cultures autochtones, qui était un projet conçu ici même, par une communauté sami du coin.
— Quatre mille, s’est étonnée Desiree. Je pensais même pas qu’il restait autant d’Indiens que ça dans le monde.
— Ça fait beaucoup de poulettes, a dit Lucas.
— On en attendait environ cinq cents, a précisé Per. Y a fallu faire quelques ajustements. Les choses se placent tranquillement.
Et il a souri.
John a ravalé une boule d’angoisse soudaine. Il n’avait jamais dansé devant tant de monde. Il espérait que sa troupe n’allait pas crouler sous la pression.
Per a expliqué que leur chef avait décidé qu’ils devaient réunir les peuples de partout sur la planète « pour partager les expériences et rassembler les énergies et élaborer des stratégies dans la lutte continue contre l’impérialisme et le colonialisme ».
Et il a terminé son exposé par un sourire.
— Impériaquoi ? a dit Lucas, qui ne semblait pas s’en faire à l’idée d’avoir l’air d’un imbécile.
— La plupart des sociétés autochtones ont été exposées aux politiques impérialistes et c’est en travaillant ensemble qu’on arrivera à briser les chaînes de l’oppression, a expliqué Per.
— Comme quoi ? a demandé Desiree.
— Comme le racisme. De nombreux Sami sont incapables de se trouver une job ou un appartement en ville.
— Ça nous arrive au Canada aussi ! s’est exclamée Desiree.
— Pis du monde qui te traite de sale Indien ou qui t’appelle « Chef », même si t’es loin d’être un chef, a ajouté Lucas.
— Des insultes, des gens qui se font sortir des magasins ou sacrer en prison parce qu’ils ont eu le malheur d’être au mauvais endroit au mauvais moment.
— Mon oncle s’est fait arrêter pour ivresse publique, a dit Desiree. Il était même pas soûl, il avait juste l’air soûl, mais la police lui a quand même passé les menottes. Il essayait de s’expliquer, pis toutte.
— Ce que j’entends là, c’est du monde qui se plaint, a dit Edna. Se plaindre tout le temps, ça a jamais servi à personne.
— Et qu’est-ce que tu fais du mouvement pour les droits civiques ? lui a demandé Desiree.
— Il y aurait eu beaucoup plus à gagner en étant plus gentil.
Le visage de Desiree s’est tordu d’horreur.
— Tu le penses même pas. Tu fais juste ta tête de cochon.
— Bien sûr que je le pense. Le monde agit comme si la politesse existait plus, de nos jours.
Lucas s’est levé à l’arrière de la fourgonnette.
— Hé, mon frère, pourquoi tu laisses pas ce gentil monsieur blanc te pendre à cette branche ? Hé, là, calme-toi et laisse-le mettre cette corde autour de ton cou. Après tout, il te l’a demandé poliment, il a même dit « s’il vous plaît ».
Puis il a mimé un nœud autour de son cou et a sorti la langue, produisant ce que John a considéré comme une imitation assez comique d’un visage de pendu.
— C’est morbide ce que vous faites, l’a averti Edna.
— Ceux qui ne parlent pas ne peuvent être entendus, a répliqué Per.
Edna a croisé les bras.
Per a poursuivi :
— On parle aussi d’échange de stratégies politiques, comme l’acquisition du droit de vote, la lutte pour l’accès à nos territoires ancestraux et à leurs ressources, la survie de nos histoires, de notre culture et de nos langues… Vous savez combien de langues sont mortes, déjà ?
— Beaucoup, j’imagine, a acquiescé Desiree.
Si Per décidait de se présenter aux élections, il venait de se trouver une directrice de campagne.
— Il y a plusieurs enjeux pour lesquels c’est mieux de travailler en groupe. Malheureusement, on a juste quelques jours à passer ensemble.
— On est venus ici pour danser, a dit Edna.
Et c’est à peine si on sait faire ça, s’est dit John.
— Je savais pas que ça allait virer politique, cette affaire-là, a-t-elle ajouté en cherchant l’approbation de ses compagnons de voyage.
John, cependant, s’est dit qu’elle aurait plus de chances de trouver un visiteur de l’espace.
— Le simple fait de naître autochtone est un acte politique, a dit Per d’une voix douce.
— J’ai jamais accepté de participer à un truc comme ça, a dit Edna. Je suis venue pour danser, un point c’est tout.
— L’expression de sa propre culture est en soi une forme de résistance, a dit Per.
Avant qu’Edna n’ait le temps de démentir cette ultime affirmation, John est intervenu :
— Je suis curieux d’en entendre plus à propos de. tout ça… mais, idéalement, après avoir mangé.
— Bien sûr, a souri Per. Pas de politique le ventre vide.
***
Le terrain du festival se trouvait dans l’ombre d’une grande colline et était couvert d’un fouillis d’immeubles et de tentes aux couleurs vives, de huttes de terre et de tipis qui s’étendait jusqu’à perte de vue.
— Ces tipis-là ont vraiment de la gueule, a dit Lucas. C’est là qu’on va camper ?
— Si ça vous tente, a dit Per.
— Je dors pas dans un tipi, a dit Edna. Je veux un lit, entouré de quatre murs, et un plancher et un plafond. Et une salle de bains avec l’eau courante.
— Ah, come on, ma tante, on n’a même pas l’eau courante à la maison, a lancé Desiree.
— Je suis une invitée, ici, et je m’attends à être traitée comme telle.
— Bien sûr, on peut s’arranger pour vous accommoder. Les dortoirs sont tout équipés et, en plus, vous aurez des cochambreurs de partout dans le monde, l’a rassurée Per.
— Mixtes ? a demandé Desiree d’un ton innocent.
— Penses-y même pas ! a grogné Edna. Ton père m’a pas envoyée à sept mille kilomètres de chez nous pour te regarder t’amuser avec des Indiens louches de partout dans le monde.
— En fait, c’est un peu ça qu’il a fait…, a commenté Lucas de son siège au fond.
— C’est pas de vos affaires, jeune homme ! lui a dit Edna en frappant le sol du pied pour accentuer l’effet.
John a lâché un petit rire. Si Edna avait été un cheval, John aurait décidé sur-le-champ de la remiser dans la grange pour l’hiver.
Per a jeté un coup d’œil dans le rétroviseur avant de répondre à Desiree :
— Il y a du choix pour tout le monde, y compris des dortoirs réservés aux femmes.
— J’imagine que ça serait trop demander que ce soient aussi des chrétiennes…, a dit Edna d’une voix aiguë, presque plaintive.
— On y est ! a dit Per en stationnant le véhicule près d’un regroupement d’autobus, de voitures et de camions.
Il s’est permis un petit haussement de sourcil en direction de John, comme pour dire : « Comment vous avez fait pour survivre à ça aussi longtemps ? »
John lui a souri.
— Donc, elle est où cette bonne bouffe sami dont vous parliez ?
C’était plus que de la bouffe sami. Les femmes de l’ensemble du camp avaient tenté de se surpasser les unes les autres en cuisinant leurs mets traditionnels. La troupe s’est régalée de poisson séché, de poisson fumé, de poisson frais, de baies provenant des quatre coins du monde et d’au moins cinq sortes de pain plat (dont une bannique frite concoctée par les Navaho). Après le dîner, Desiree et Edna se sont dirigées vers les dortoirs des femmes pour se débarbouiller un peu et faire une petite sieste (idéalement, se disait John, surtout pour Edna). Lucas, lui, n’a pas tardé à se volatiliser, mais John n’avait pas l’intention de s’inquiéter pour lui, d’autant plus que les limites naturelles du camp devraient l’empêcher de se mettre dans le pétrin.
À la fin du repas, John s’est tapoté le ventre : il n’avait pas été aussi plein depuis leur départ. Il a ensuite levé les yeux et a remarqué que Per le regardait.
— Voudriez-vous voir quelque chose d’intéressant ? lui a demandé Per.
Ce n’était pas le genre de question qui plaisait à John, mais il a quand même fait oui de la tête. Il se sentait épuisé, mais il avait aussi l’impression d’être incapable d’arrêter de bouger ; son corps réagissait bizarrement à tous ces déplacements.
Per et John ont traversé le camp à pied. Per saluait pas mal tout le monde et il allait jusqu’à présenter John à certains. John n’avait jamais vu autant d’Indiens de teintes et de formes différentes de sa vie. Lorsqu’on lui demandait ses origines, il répondait : « Nehewin, des Prairies. » Il a reçu quelques compliments sur ses bottes de cowboy, a fini par en conclure que les gars du Pérou étaient eux aussi des passionnés de chevaux.
Naviguant entre les groupes, les huttes et les tentes, Per et John se sont finalement retrouvés sur un petit chemin de terre qui menait à la colline. Cette dernière avait à peu près la hauteur de celles qui entouraient Fort Qu’Appelle, pas loin de la réserve de John. Ce n’étaient pas des montagnes, mais elles étaient suffisamment grosses pour essouffler n’importe qui.
John respirait fort (et notait que Per respirait normalement) quand ils sont enfin arrivés à une hutte de bois aux angles bien découpés. De la vapeur s’échappait du toit.
— J’ai entendu dire que vous aimez les saunas par ici, a commenté John.
— Comme les sweat lodges que vous aimez, vous, les Cris.
— Pas un grand fan, pour ma part. J’ai trop de travail pour passer ma journée à suer dans une tente.
— Vous avez du travail en ce moment ?
Per a retiré sa chemise. Son corps élancé n’était que muscles et John a ressenti une pointe d’envie, lui qui, à trente ans, se trouvait déjà un peu ramolli. Le pantalon de Per a suivi et John a regardé ailleurs en enlevant ses propres vêtements.
Per a ouvert la porte et s’est glissé à l’intérieur. John a entrevu un bout de fesse, mais a décidé de garder ses boxeurs, étant donné qu’il ne savait pas trop sur quoi il allait s’asseoir.
John a respiré profondément l’air froid (il aimait cette sensation d’ouverture, comme si ses poumons se libéraient) avant d’entrer à son tour. Il faisait chaud, mais il avait déjà connu des endroits plus chauds que ça. Certaines tentes qui servaient aux sweat, dans sa réserve, donnaient l’impression que la peau venait de prendre feu. Ici, c’était endurable.
Une fois que ses yeux se sont ajustés à la vapeur, il a vu Per, installé en face de lui. Per souriait. Un homme barbu était assis dans un coin et John n’arrivait pas à deviner ses origines. La barbe le faisait douter, mais, comme il avait des yeux en amande, John s’est dit qu’il devait venir de quelque part en Orient.
Dans les dernières heures, il avait rencontré plus de monde de partout sur la planète que dans toute sa vie. Impressionnant, non ? Là d’où il venait, il y avait des Indiens et il y avait des Blancs, et il y avait un café asiatique en ville. Il fallait rouler des heures jusqu’à la métropole pour croiser quelqu’un d’un peu exotique.
Soudain, une vague de chaleur a balayé la petite pièce. John a fermé les yeux et l’a laissée le submerger. Il n’était pas le plus grand fan de la sudation, alors il ne savait pas trop combien de temps il resterait à l’intérieur. Une voix a entonné un chant dans une langue que John n’avait jamais entendue. John a ouvert un œil ; l’homme barbu chantait, les yeux clos. John a laissé la musique lui passer dessus aussi. De la musique chaude, a-t-il songé.
On aurait dit que, les yeux fermés, il arrivait à comprendre ce que le vieil homme chantait. Il voyait des animaux courir dans la plaine, comme une seule grande entité, la poussière qui montait, dissimulant leur taille réelle, seul le son des sabots révélant leur nombre. Quand le chant s’est modulé, il a vu des enfants autour d’un feu, des enfants qui fixaient le feu des yeux comme s’il contenait les réponses à leurs questions sur l’univers. Puis il n’a vu que le ciel, comme s’il était couché sur le dos, les nuages voguant dans une direction, plus rapides que jamais. Il n’était pas certain du moment où le chant s’était terminé, mais, soudain, il a su que l’homme barbu n’était plus là…
… et que Per n’était plus assis devant lui. Per était juste à côté, sa respiration plus intense que John l’aurait cru possible chez quelqu’un d’aussi athlétique. John aurait voulu lui demander si ça allait, mais les mots semblaient trop lourds. Il se sentait bien au chaud, et non brûlant, comme si la température dans le sauna était la même que celle de son sang. Il a senti des doigts qui lui effleuraient les bras, suivaient la ligne de ses muscles, puis se déposaient sur son épaule. Il a senti les doigts monter le long de son cou, puis danser jusqu’à ses lèvres. Il les a mordillés, et Per a eu un petit rire doux. Puis des lèvres se sont substituées aux doigts et John s’est dit qu’il était sûrement en train de dormir…
… en train de rêver. Ce n’était pas la première fois qu’il faisait ce genre de rêve. Et, au réveil, il se rassurait en se disant que ça pouvait arriver à n’importe qui, quand on passait trop de temps seul. Il a levé la main droite et a touché les cheveux qui collaient au cou de Per. C’était doux. Il a laissé ses doigts se perdre dans les boucles. Per a poussé un soupir et John a soudain eu conscience de l’emplacement de ses lèvres, de la pression que sa langue exerçait, de l’endroit où sa poitrine s’appuyait, et le rêve lui a semblé trop réel. Il a repoussé Per. Brusquement. Notant du même coup la fermeté de ce corps et tous ces endroits où il avait envie de mordre…
… il l’a repoussé et voilà qu’il était de nouveau seul de son côté du sauna. De mon côté, s’est dit John. Du bon côté.
Le froid lui a sauté au visage quand il est sorti de la hutte. Le soleil était encore haut dans le ciel, mais il n’émettait aucune chaleur. Les yeux rivés droit devant lui, John a redescendu la colline plus vite que ses genoux l’auraient voulu. Il a failli chuter une fois ou deux, mais s’est ressaisi.
Il entendait Per qui le suivait. Pas ses pas, étouffés par ses bottes de fourrure. Non, il entendait les longues respirations du Suédois, de celles qu’on prend avant de dire quelque chose d’important et de changer d’idée à la dernière seconde. Chaque fois que John entendait cette espèce de long soupir, ses pieds accéléraient.
Réveille pas le chien qui dort. C’était un des dictons préférés de sa mère. Il aurait bien souhaité que le monde s’en tienne à ça.
Une fois de retour au camp, John a ralenti la cadence parce qu’il ne savait pas où aller. Per a réussi à le rattraper.
— La plupart des hommes dorment dans les tentes, a-t-il précisé.
John l’entendait à peine, à cause des feux de joie qui avaient été allumés un peu partout, des gens qui racontaient des blagues comportant plus de rires que de mots, du monde qui gueulait l’un par-dessus l’autre. Per a continué :
— Mais on peut vous trouver une chambre dans une des bâtisses, si vous aimez mieux ça.
— N’importe où, c’est ben correct. Je suis assez fatigué pour m’endormir debout, a dit John en tendant la main d’un geste hésitant. Les clés de la fourgonnette ? Faut que j’aille chercher mon sac.
Per a pointé l’ouest du doigt, les yeux plissés.
— Vous la voyez, là-bas ? On distingue la couleur.
Et il lui a remis les clés.
— Vous en aurez pas besoin ? lui a demandé John.
Per a haussé les épaules.
— Je vais vous retrouver, ou c’est vous qui allez me retrouver.
Puis il s’est éloigné en direction d’un des feux, les mains dans les poches.
John a regardé le groupe accueillir Per, qui s’est fondu dans le cercle comme s’il avait toujours été là.
John s’est traîné les pieds jusqu’à la fourgonnette, seul, espérant ne pas croiser trop de monde. Autour, les gens tentaient d’établir un contact visuel, mais il gardait les yeux bien haut, au-dessus des têtes. Je veux dormir.
Il a passé la tête dans quelques tentes avant d’en trouver une toute petite, juste assez grande pour lui et son sac de voyage. Il a poussé ses affaires au fond avec le pied et s’est faufilé à l’intérieur.
Mais, bien sûr, maintenant qu’il avait déniché un endroit où relaxer, impossible de dormir. Trop de visages en train de danser dans sa tête.
Il s’est appuyé sur un coude, le dos contre son sac. Il s’est mis à réfléchir aux chorégraphies qu’ils accompliraient, lui et sa troupe. Il a repassé les mouvements dans son esprit, pas après pas, encore et encore, jusqu’à ce qu’il s’endorme comme ça, plus assis que couché.
***
Leur première représentation était prévue à vingt et une heures, et John devait constamment regarder sa montre parce que le ciel ne changeait pas de couleur. Il a rassemblé les membres de la troupe en un temps record. Pas de problème pour trouver les filles, qui étaient restées près de leur dortoir. Lucas, quant à lui, était beaucoup plus difficile à localiser. John a dû le décrire à au moins cinquante personnes avant qu’un doigt le dirige finalement vers une hutte de terre – ou un wigwam, comme certains appelaient ça – qui se trouvait à la limite du camp. John a sauté en bas des marches de la hutte avant de se pencher pour passer par la porte circulaire menant à une salle au plafond bas, aussi fraîche que le sauna de la veille était chaud. Lucas était assis à côté de la porte, si bien que John a failli s’enfarger dedans.
— Lucas, a-t-il sifflé, comme une kukum en colère contre son petit-fils parce qu’il a mal noté les numéros sur sa carte de bingo (pas de doute là-dessus : il sonnait comme une vieille bonne femme depuis qu’il avait fait la connaissance de ce gars-là).
Lucas s’est tourné vers lui, un sourire croche étampé sur le visage :
— John ! Z’arrivez juste au bon moment.
John a fait le tour de la salle du regard, où cinq hommes étaient assis en cercle. Le deuxième glissait en ce moment même une main à l’intérieur d’un sac passé à la ronde, pour manger une poignée de ce qui s’y trouvait. On lui a ensuite offert un récipient dont il a pris une longue gorgée.
— Est-ce que c’est du peyotl ? a demandé John.
Personne ne lui a porté attention. Ceux qui avaient ingéré le produit médicinal s’isolaient dans leurs pensées et ceux qui attendaient toujours étaient concentrés sur le sac qui faisait le tour du cercle. John a fait appel à l’évangile selon son frère et a regardé Lucas, l’a regardé vraiment comme il faut, vraiment jusqu’au fond de l’âme. Les yeux de Lucas louchaient et perdaient le focus comme une télé bas de gamme.
— T’en as pris ?
Lucas le regardait fixement.
— T’en as pris ? a répété John.
Lucas a secoué la tête comme pour s’éclaircir les idées.
— Wô, c’est bizarre, j’étais sûr que vous lisiez dans mes pensées. J’ai dit oui genre quatre fois.
John a réprimé l’envie de lui envoyer une bonne taloche.
— Pourquoi t’as fait ça ? On a un spectacle ce soir.
Lucas a haussé les épaules.
— J’en ai rien à foutre que tu sois gelé comme une balle, a repris John. Faut que tu sois là pour le spectacle.
Lucas le fixait avec intensité ; il essayait probablement encore une fois la communication par télépathie. John lui a agrippé le bras et l’a forcé à se lever, faisant usage de sa très réelle poigne. Lucas n’a pas trop résisté, mais John doutait que son corps suintant le peyotl puisse danser deux solos et le remplacer au tambour sans faire un fou de lui, de la troupe des Poules des prairies et de tous les Cris de la Saskatchewan. (Lucas n’était pas un Cri, mais c’est eux qui l’avaient engagé, alors c’est eux qui porteraient le chapeau.)
John a tiré Lucas derrière lui en jouant des coudes dans la foule. Dehors, sous les rayons du soleil, les festivaliers commençaient à ralentir le rythme, leur corps se relâchant peu à peu même si la lumière, elle, ne lâchait pas. Pour sa part, John ne ressentait pas la fatigue ; il se disait qu’après ce premier spectacle, il aurait peut-être plus de chances de se laisser aller au sommeil. D’un autre côté, il se posait la question : voulait-il vraiment dormir ? Un petit bout de poésie s’est faufilé dans son esprit en mal de repos : Dormir, rêver peut-être… John n’avait aucune envie de savoir quels secrets ses rêves voulaient lui révéler. Peut-être resterait-il éveillé pour le restant de ses jours.
— J’ai entendu, a dit Lucas.
— J’ai rien dit.
— Lui, je veux dire, a dit Lucas en pointant du doigt un homme dont la taille ne pouvait être comparée qu’à celle d’une créature du monde animal, comme un orignal ou un ours.
Son menton était tatoué et il les fixait tous les deux d’un air menaçant – ou était-ce son expression faciale naturelle ? Aucune de ces options n’était pour rassurer John.
— Il pense que je suis un épais. Tu penses que je suis un épais, c’est ça ? a crié Lucas au géant.
— Il aurait pas tort, a dit John.
L’homme, heureusement, était déjà passé à un autre appel.
— Pourquoi vous m’aimez pas ? a demandé Lucas.
— On a une job à faire et c’est ce que j’essaye de faire en ce moment. Ça a rien à voir avec le fait de t’aimer ou non. C’est une job.
— Donc, en fait vous m’aimez bien ?
John a aperçu la scène de danse, droit devant. Une plateforme en plein air, sur laquelle se trouvaient pour le moment deux gars qui jouaient de la flûte, produisant un genre de musique hésitant entre les styles vent-dans-une-maison-hantée et lever-de-soleil-sur-le-lac-paisible. Deux femmes les accompagnaient en dansant avec une grâce naturelle. John ne savait pas du tout d’où ce groupe pouvait bien venir.
Il a réussi à atteindre une petite éclaircie dans la foule et a repéré ses deux danseuses. Elles étaient là-bas, appuyées contre la fourgonnette de Per, vêtues de leur regalia. Desiree portait une paire de lunettes fumées qui jurait avec ses élégants habits de danse colorés. Edna se tenait les bras croisés, son visage encore plus fermé que son langage corporel. Mais bon, elles étaient prêtes. Les tresses de Desiree étaient bien serrées. Edna avait utilisé une jolie barrette tressée pour retenir sa frange. Elles avaient l’air de professionnelles, mais, rendu à ce stade, John n’aurait même pas rechigné si elles s’étaient mises à manger un cornet de crème glacée en se promenant à vélo… pourvu qu’elles le fassent sur scène.
— Il est pas prêt, a fait Edna, sur le ton de la réprimande qui énonçait une évidence (une de ses spécialités, se disait John).
— Qu’est-ce qu’ils ont, ses yeux ? a demandé Desiree. C’est du vert psychédélique pas à peu près, ça.
— T’es un ange descendu du ciel, a chantonné Lucas en s’agenouillant devant elle.
— Ah ben, tabar…
Et la bouche de Desiree s’est figée en « o ».
— Jésus, Marie, Joseph, qu’est-ce qui…
John entendait le moteur à jugement d’Edna se mettre en marche, alors il a levé une main.
— Je m’en occupe.
Il a ouvert la portière de la fourgonnette et a poussé le Hunkpapa à l’intérieur. Durant les cinq minutes qui ont suivi, John a fait au jeune homme des choses qu’il aurait préféré oublier. Des choses impliquant du tirage, du poussage, du tressage, des choses qui n’empêchaient pourtant pas Lucas de rigoler. John est passé au travers de cette épreuve en se rappelant une phrase de sa kukum : « Quand tout sera terminé, faudra quand même que quelqu’un aille vider le pot de chambre. »
EDNA
Tandis que John entrait dans la fourgonnette à la suite de ce jeune Indien intenable qu’ils faisaient passer pour l’un des leurs, Edna a senti son vieux cœur battre fort. Elle n’aurait jamais pensé devenir une danseuse à son âge, et elle n’était pas folle à l’idée de se retrouver devant une foule, à faire quelque chose qu’elle n’était même pas certaine de savoir faire.
Au cours des trois dernières heures (après leur sieste de deux heures), Desiree lui avait montré les pas, encore et encore. Elle avait même convaincu une femme dans le dortoir de s’occuper du rythme au tambour pendant qu’elles répétaient. Les autres femmes présentes lançaient des « ooh » et des « aah » pour les encourager, ce qui l’avait aidée à contrôler un tantinet sa nervosité. Mais, maintenant qu’elle avait les yeux posés sur la scène (surélevée, à quelque deux mètres du sol), un poing d’angoisse se refermait sur son cœur. Et si elle tombait en bas ? Et si elle figeait ou se mettait à pleurer ? Et si elle perdait connaissance et se cognait la tête et faisait pipi dans sa jupe sans le vouloir… ?
— Ma tante ? T’es vraiment blanche.
— Quoi ? Je suis aussi brune que toi, tu sauras. Approche, je vais arranger tes tresses.
Obéissante, Desiree s’est approchée et a tourné le dos à sa tante. Edna s’est soulevée sur la pointe des pieds : Desiree avait une bonne trentaine de centimètres de plus qu’elle. Les mains d’Edna tremblaient tandis qu’elle resserrait les tresses déjà fermes. Elle a noué bien fort les bandes de cuir, s’assurant que la fourrure de rat musqué qui y était accrochée pendait bien droit. C’étaient de beaux habits que son frère leur avait dénichés. Bien sûr, c’était le chef, et quand le chef voulait quelque chose, on le lui trouvait en général assez rapidement.
— J’arrive pas à croire qu’on va se retrouver devant tout ce monde-là ! s’est exclamée Desiree. Penses-tu que quelqu’un va filmer notre perfo ?
— Pourquoi on filmerait ça ? Le gouvernement a pas assez de photos d’Indiens ?
— Le nôtre, peut-être, mais pas celui d’ici. En plus, c’est pas un truc gouvernemental, c’est un truc d’Indiens. T’as entendu ce que Per a dit, tantôt.
Edna a senti son ventre se tordre. Elle n’aimait pas ça. Elle ne s’était pas engagée dans une tournée de radicaux politisés. Elle était une femme chrétienne qui respectait la loi et elle ne changerait pas de sitôt. Elle laissait les autres se trouver des raisons d’être en colère. De son côté, elle en avait soupé de la colère.
— C’est bien serré, a-t-elle dit en tapotant les tresses de Desiree.
— C’était déjà serré, a répondu l’autre en étirant le cou pour voir la scène. On dirait qu’ils ont fini.
Edna a regardé elle aussi et a vu les danseuses se placer en ligne droite, la tête inclinée, tandis que leurs joueurs de flûte tenaient la note finale, qui s’est répandue parmi les spectateurs, les faisant taire d’un coup, remplissant chacun et chacune d’une nostalgie pour quelque chose qu’ils se rappelaient à peine.
Les flûtes se sont tues et les danseuses sont sorties de scène.
— C’est à nous, a fait Desiree, et l’éclat de son sourire a bien failli envoyer sa tante au tapis.
Quel étrange univers que celui de la jeunesse, sans peur et sans reproche.
Edna a cogné à la portière du véhicule.
— Monsieur Greyeyes, John, faut y aller.
La portière s’est ouverte une seconde plus tard et Lucas a basculé vers l’avant, un amas de membres, de tresses et de motifs décoratifs aux pieds d’Edna. John est sorti juste après et l’a forcé à se relever d’une seule main.
— Sers-toi de tes jambes, lui a-t-il ordonné.
Edna a observé quelques instants le jeune homme hagard qui fixait le ciel des yeux, puis s’est tournée vers John :
— C’est quoi votre plan ?
— On commence par le style libre masculin, comme prévu.
— Vous êtes sûr ?
John a commencé à marcher, traînant le Hunkpapa derrière lui, sans même se donner la peine d’offrir une réponse.
— Bon, eh bien, a fait Edna sur le ton offusqué de quelqu’un qui vient de se faire plumer, allons leur montrer de quel bois on se chauffe.
Est-ce que ça le tuerait, ce cowboy, de leur envoyer un mot ou deux d’encouragement, une fois de temps en temps ? Tout un leader, en tout cas ! Son frère entendrait parler d’elle, une fois qu’ils seraient de retour dans les Prairies. Apercevant son reflet dans le miroir de la fourgonnette, elle a figé. Ses cheveux tirés vers l’arrière, la longue plume fixée sur sa tête à l’aide d’une barrette perlée : elle n’avait jamais eu autant l’air d’une Indienne de sa vie. Pas qu’elle n’était pas fière, évidemment, mais ça lui apparaissait soudain avec une telle clarté. Elle a secoué la tête pour chasser l’image, mais a quand même jeté un dernier coup d’œil dans le miroir.
JOHN
Lorsque John s’est mis à battre le tambour, il a eu l’impression que chaque maudit Indien à des kilomètres à la ronde cessait de bouger, de parler, de fumer, de blaguer, pour se tourner vers la scène. Il y avait de ces moments, dans la vie, où on captait l’attention du monde entier… Et ça ne l’aurait pas dérangé du tout de partager la responsabilité avec quelqu’un d’autre. Il aurait souhaité qu’on les place à une autre plage horaire, plus près de trois heures du matin, quand tout le monde aurait été libéré du joug de ce soleil anormal, s’endormant debout, comme dans le royaume magique de cette histoire à propos de la princesse paresseuse.
Après douze coups de tambour, John sentait l’attention, les regards s’immiscer dans son épine dorsale, et ça lui donnait envie de fendre les planches de la scène et de tomber dans le trou ainsi créé comme une vedette crie quittant ce monde. Mais un effondrement de la scène n’était qu’une solution à court terme qui ne changerait rien à son anxiété. À ce moment, toutefois, un véritable miracle s’est produit : Lucas Pretends Eagle et ses os hallucinés ont gravi les marches (il a carrément monté l’escalier en dansant !), se sont présentés sur scène et ont aussitôt bondi d’une bonne trentaine de centimètres. John a gardé l’oreille près du tambour et les yeux sur son danseur. Les pieds de Lucas volaient et bottaient l’air. Il faisait la roue, virevoltait, il a même failli tomber de la scène. Mais, même s’il était tombé, la foule l’aurait attrapé et relancé là-haut (c’était ce genre d’amour là). Il tournoyait tellement vite qu’on aurait dit que ses ornements allaient s’envoler dans l’espace.
Aux trois quarts de la chanson, les craintes de John se sont modifiées : Comment je vais faire pour convaincre cet imbécile d’arrêter de danser ? Il a retenu son souffle en entamant la fin de la pièce ; son danseur ne donnait aucun signe de ralentissement, il semblait même accélérer, comme s’il recevait un chèque de paye chaque fois que son pied frappait le sol et rebondissait dans les airs. John a frappé le tambour une dernière fois, un coup fort et autoritaire, qui est allé se répercuter jusque dans les collines au loin. Lorsqu’il a relevé les yeux, Lucas était figé sur place, une main pointée vers le ciel, son regard lancé dans la même direction, un regard d’une telle intensité que quelques spectateurs ont eu le réflexe de chercher ce qu’il voyait. John a tenu le tambour en silence pendant que Lucas saluait. La foule a explosé de joie, une rafale soudaine d’applaudissements.
Lucas est descendu de scène comme si de rien n’était. John a jeté un coup d’œil à ses deux danseuses, qui se tenaient à l’écart, la bouche ouverte, les lunettes fumées de Desiree à moitié descendues sur son nez. John leur a envoyé un hochement de tête et a recommencé à frapper sur son tambour.
Desiree et Edna montraient moins d’assurance dans leur maîtrise respective du style libre et de la danse traditionnelle. Elles ont eu l’audace de monter sur scène, déjà, ce dont John était reconnaissant. Elles respectaient le rythme, la plupart du temps. Et Desiree a même tenté un bond ou deux, que d’aucuns auraient décrit comme courageux plutôt que gracieux. Edna, pour sa part, a gardé une trajectoire presque figée ; elle bougeait à peine les genoux, les mouvements si subtils que John s’est dit qu’il lui aurait fallu un microscope pour en mesurer la portée. À un moment donné, Edna a daigné montrer signe de vie, mais c’était juste parce que Desiree avait perdu l’équilibre en tournoyant et que sa tante avait dû se tasser pour éviter qu’elles ne se plantent toutes les deux.
John a dû faire preuve d’un grand contrôle de soi pour ne pas éclater de rire.
Une fois la chanson terminée, les deux femmes ont salué et se sont précipitées hors de la scène. En principe, il y avait une dernière pièce de prévue, mais John s’est dit qu’ils avaient échappé à la mort assez souvent pour aujourd’hui.
NADINE
Nadine s’est réveillée en sursaut, dans l’avion. Sa bouche s’est tordue en un cri, mais, heureusement pour les autres passagers, seul un petit couinement en est sorti : « Non ! »
Ses yeux se sont ouverts d’un coup. Lucas la regardait.
— Cauchemar ?
— Mets-en ! a-t-elle dit en se frottant les paupières. Je me faisais genre enterrer vivante, et après quelqu’un dansait sur ma tombe.
— J’espère que c’était un bon danseur, au moins.
— Y avait pas l’air de suivre le rythme, a bâillé Nadine en regardant autour d’elle. Ils sont venus avec la bouffe, déjà ?
— Je t’aurais réveillée.
Nadine a jeté un coup d’œil au verre qu’il avait sur son plateau.
— Tu bois quoi ?
— Thé glacé.
— Une gorgée ?
Il lui a tendu son verre. Leurs doigts se sont frôlés et le corps de Nadine s’est illuminé comme la pleine lune. Pense à des toilettes pas propres, s’est-elle dit. Des toilettes pas propres qui puent.
Elle a pris une toute petite gorgée, une gorgée de dame bien élevée, puis, incapable de se retenir, elle a bu plus goulûment. Elle a fini par redonner son verre à Lucas avec réticence.
— Quand j’ai vu que t’avais pris une consommation, je me suis dit : « Hé, j’aurais dû lui demander si c’était un buveur. »
— J’en suis pas un.
— Moi non plus. Je buvais avant, mais j’ai été obligée de me ranger. Ça me faisait faire de mauvais choix, a dit Nadine en demandant une autre gorgée. Ça me manque, par contre.
— Je fais assez de mauvais choix sans ça.
— Comme ramasser du monde sur le pouce.
Ça a fait rire Lucas.
— Entre autres. Quand est-ce que t’as arrêté ?
— Ça fait cinq ans, à peu près, après ma retraite du circuit des pow-wow. En fait, ces deux affaires-là se passaient en même temps. Je buvais et je dansais. Pis un jour j’ai arrêté de danser, fait que j’ai arrêté de boire. Comique.
Est-ce que c’était la ronde des pow-wow qui l’avait incitée à boire, ou l’inverse ? Elle a continué :
— Tsé, quand j’étais danseuse de pow-wow, tout le monde pensait que j’étais cette fille traditionnelle super rigoureuse, alors que, dans le fond, j’étais juste une grosse alcoolo.
Lucas a fait signe à l’agente de bord. Il a désigné le verre vide, puis a levé deux doigts.
— Y a toujours un plus gros alcoolo que nous.
— Mes parents étaient d’assez bons buveurs, a ajouté Nadine. Y le sont encore. Je les juge pas, là. Je veux dire, je sais qu’ils sont passés au travers de trucs crissement durs. Dans le temps où les agents des Affaires indiennes et les flics se pointaient dans les réserves pour amener les enfants dans ces fameuses écoles.
— Mes grands-parents sont allés à une place qui s’appelait la « Rosemount School for Indians ». Ça a l’air glamour, mais les jeunes revenaient quasiment chauves à cause des poux, tout le monde avait la gale pis la peau sur les os. Le seul avantage, c’est que l’école finissait en cinquième année.
Une agente est revenue avec deux thés glacés. Lucas l’a remerciée et en a donné un à Nadine.
— Merci, Judith, a fait cette dernière en lisant le nom inscrit sur le badge. Ce nectar me fait l’effet d’un abysse dans le désert.
— Une oasis, l’a corrigée Lucas.
— J’avais compris ce que vous vouliez dire, a répondu l’agente en offrant un clin d’œil à Nadine, avant de s’éloigner le long de l’allée pour s’occuper d’un soûlon qui n’arrêtait pas d’envoyer les cendres de sa cigarette par terre.
— C’est quand même intéressant, non ? L’école que tu me décris a l’air exactement pareille à celle qu’on avait par chez moi. Elle avait été construite au beau milieu de la réserve. Toutes les routes menaient là. Mes grands-parents y sont allés, mes parents y sont allés, mes tantes, mes oncles, pas mal tout le monde y est allé… avant que quelqu’un y mette le feu. Bien fait, si tu veux mon avis.
Elle se rappelait être souvent passée devant les ruines, les briques entassées, en voiture avec ses parents. Elle avait toujours eu envie d’explorer, de fouiner ici et là pour voir si elle ne trouvait pas de l’argent ou des jouets ou d’autres trésors, mais jamais ils ne s’approchaient.
— L’endroit idéal pour laisser le passé. Dans le passé.
Nadine a revu, soudain, sa jolie maman dans son esprit : son visage rouge à cause de la boisson et son nez qui enflait toujours plus, jusqu’à ce qu’elle ne soit plus jolie du tout.
— J’ai quitté la maison à quatorze ans.
Lucas a poussé un sifflement :
— C’est jeune.
— Ouais.
— Comment on fait, à quatorze ans, pour se débrouiller seule ?
Nadine a repensé à cette gamine de quatorze ans en train de remplir une valise de vêtements, de souliers et de magazines, Elvis Presley à la radio. À la dernière seconde, juste avant de sortir de la chambre, elle avait pensé à son regalia, accroché au dos de la porte, et avait hésité quelques secondes avant de le prendre.
— Des fois, je me réveille au milieu de la nuit et je les entends dans la cuisine : ils parlent, ils rient, ils se crient dessus. J’entends le bruit d’une chaise qu’on recule ; ça voulait dire qu’un des deux venait de se lever, prêt à se battre.
Lucas s’est éclairci la gorge :
— T’es allée où ?
— J’avais une cousine, Danita, qui vivait en ville, fait que j’ai fait du pouce jusque chez elle. C’était une danseuse de pow-wow ; elle voyageait la moitié de l’année et travaillait l’autre moitié dans un motel, comme femme de ménage. J’avais l’impression qu’elle avait la vie de rêve, alors j’ai fait pareil.
— T’es retombée sur tes pattes.
— C’était pas un conte de fées non plus. J’ai fini par comprendre qu’elle faisait un peu la pute en plus de faire le ménage au motel… Elle faisait plus la pute que le ménage, en fait. Et ça a jamais été un rêve pour moi, mettons, de tomber là-dedans. Trop dangereux, tu vois ?
Nadine détestait voir Danita avec ces gars-là, elle détestait voir sa cousine se forcer à devenir ce qu’ils voulaient, peu importe ce que c’était. Chaque soir, Nadine essayait de se remonter, mais ne pouvait s’empêcher de se demander si elle allait finir par oublier qui elle était vraiment.
Lucas a acquiescé de la tête :
— Le plus dangereux métier du monde. Elle va bien ?
— Ça fait deux ans que j’ai aucune nouvelle.
— Oh… désolé.
— Ouais, bon.
Pourquoi avait-elle engagé la conversation sur cette voie ?
— Tu dansais à plein temps ? C’est pas facile de gagner sa vie avec ça, les prix étant ce qu’ils sont. Moi, ça fait juste quelques années que je peux me permettre de faire juste ça.
— Pas exactement, a répondu Nadine. Je veux dire, j’essayais d’être raisonnable et d’épargner, mais y a une limite à ce qu’on peut gagner sur le circuit des pow-wow. Faut penser au transport, à la bouffe, aux frais d’adhésion, et après un bout le monde s’est mis à compter sur moi pour aider d’autres danseurs – ou peut-être que c’est juste moi qui avais cette impression –, pis je pouvais pas rester là à rien faire pendant que nos aînés étaient malades ou crevaient de faim. Je veux dire, y a des rations pour tout le monde, mais des fois ça le fait juste pas, non ?
Lucas a fait oui de la tête.
— Peut-être que si j’étais tombée amoureuse de quelqu’un qui avait aussi une job, au lieu de me pâmer devant des chanteurs – ça, c’était un peu ma kryptonite dans ce temps-là –, j’aurais pas eu à chercher d’autres formes de… financement, a-t-elle fait en prenant une longue gorgée de thé glacé. Je pourrais facilement m’habituer à ça. Ben, non, en fait, pas vraiment… Ça serait trop bizarre, d’être riche, pas vrai ?
— Qu’est-ce qui te fait croire que j’ai jamais été riche ?
— Ben, le fait que t’es un Indien ? a dit Nadine en reposant son verre. En plus, lire les gens, c’est mon domaine d’expertise. Tsé, c’est comme ça que j’ai fini par réussir à payer mes années de pow-wow. Je suis devenue une bonne voleuse.
— Quel genre de voleuse ?
— Voleuse de maisons. J’adorais entrer par effraction dans les maisons. Et je le pense pour vrai : j’adorais vraiment ça.
— Un peu dangereux.
— Y avait personne dans les maisons. Ce que j’aimais le plus, c’était fouiller dans les tiroirs de cossins. Genre, pour les proprios, c’était juste des cossins, mais moi je pouvais voir une partie de leur vie – de leur vie de Blancs. Des cartes postales de destinations voyage : « Lois et moi, on a failli rater notre vol ! » ; des relevés de cartes de crédit qui montraient que les montants avaient été payés dans les temps ; des invitations à des mariages et des showers de bébé ; des requêtes de dons envoyées par les fondations universitaires. Beaucoup de photos qui traînaient, comme oubliées là… Je les regardais une par une, je faisais semblant que c’était ma famille et j’inventais des histoires pour tout le monde… Là on avait Grey, qui aimait le hockey mais se rendrait jamais bien loin, mais c’était pas grave parce qu’il étudiait en droit, de toute façon. Oh, et ici on avait Nicole : elle grandissait si vite ! Les garçons la lâchaient pas, mais elle finissait toujours dans les bras du petit gars des voisins, Cole. Mariage en vue ! On entend presque les cloches de l’église !
Nadine a pouffé de rire et a conclu :
— T’imagines ?
— Tu t’es jamais fait prendre ?
Nadine a secoué la tête.
— J’avais des règles. Pas de chien. Pas de maison avec du monde dedans (c’est honnêtement pas très difficile de savoir qui est en vacances). Aucune baraque qui faisait pas au moins le double de la taille d’une maison de la réserve. La taille, c’était très important pour moi, à l’époque.
— Tu te sens mal d’avoir volé tout ce monde-là ?
— Dans ce temps-là, je me sentais zéro mal. C’est sûr que j’y pensais pas vraiment. Je faisais ça uniquement pour survivre jusqu’au lendemain. Un peu comme ma cousine pis ses chambres de motel, j’imagine.
Lucas a froncé les sourcils.
— Ma maison a été cambriolée, une fois. Pis c’est arrivé aussi une couple de fois depuis que je suis retourné vivre dans la réserve. Y a rien de plus chiant.
Nadine a lâché un rire sec.
— C’était pas moi, s’est-elle défendue en lui donnant une petite tape sur la cuisse. Pis inquiète-toi pas : le karma m’a rattrapée solide. Je me suis fait voler ma radio de char tellement souvent que j’ai appris à apprécier le son de mes propres vocalises. Et ma maison ? J’ai dû poser des panneaux à la moitié de mes fenêtres pour m’épargner des dépenses. En plus, ça garde les insectes dehors. Fait que t’as grandi où, toi ?
Lucas s’est permis un sourire.
— J’ai grandi dans une de ces maisons que tu décrivais. Une grosse maison de riche.
— Un Indien millionnaire, eh ben, eh ben ! a fait Nadine, un peu mal à l’aise mais bien décidée à n’en rien laisser voir.
— Mon père avait une compagnie de béton. Il a fait ses débuts dans la réserve, il a construit le casino, et après il est passé au résidentiel.
— Un Indien propriétaire de sa propre entreprise ? Comment il faisait pour convaincre les Blancs de l’engager ?
— Ça l’aidait de pas avoir l’air d’un Indien, mettons. La plupart des gens le prenaient pour un Italien, pis lui, ben, il les contredisait pas. Il se contentait d’encaisser les chèques. J’ai eu une enfance pas pire pantoute.
— Genre, t’avais une belle bicyclette ?
— Une nouvelle bicyclette chaque année.
— Es-tu allé à une école normale ? Ou, genre, une place avec des uniformes ?
Nadine a souri à l’idée de Lucas en couleurs pastel, les bas aux genoux.
— Normale.
— Ah, OK.
— J’imagine que j’aurais pu virer comme les gars qu’on voit sur les terrains de golf, à discuter de leurs investissements et de leurs derniers voyages. Mais la vie avait d’autres plans pour moi.
— Le krach boursier ?
Lucas a éclaté de rire.
— Coudonc, quel âge tu penses que j’ai ?
Nadine a haussé les épaules.
— Je sais pas, moi, comment vous faites, les riches, pour perdre votre argent.
— Mon père a jamais réussi à se débarrasser de cette impression d’être pas assez bon, cette impression d’être juste un petit Indien crotté de plus. Ma mère l’a surpris au lit avec une autre femme, a-t-il expliqué en portant son verre à ses lèvres avant de se souvenir qu’il était vide et de mordiller la paille d’un air absent. Elle avait pas l’intention de le tuer. Et le jury l’a crue. Elle a juste été condamnée pour homicide involontaire, mais huit ans, c’est quand même huit ans. Quand elle est enfin sortie de là, j’avais dix-huit ans.
— Donc c’était pas le krach boursier.
— Juste des bons vieux frais d’avocats.
— Ah, les avocats.
— Ouaip.
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