Les poules des prairies partent en tournée

Dawn Dumont · Chapitre 1 sur 15

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Les poules des prairies partent en tournée

Dédicace

Pour mes deux meilleurs professeurs,

Vincent et Alicia, et tous les enfants qui ne sont

jamais revenus à la maison

 

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CHAPITRE 1

 

JOUR 1

Dimanche 11 juin 1972

Saskatoon, Saskatchewan

 

JOHN

 

C’ était le premier vol à vie de John Greyeyes. Et il n’était pas exactement nerveux. C’était plus de la curiosité qu’il ressentait, au beau milieu de cet aéroport rempli de voyageurs qui allaient et venaient, lui lançant des regards suspicieux au passage. Tous des monias. Pas la moindre teinte de brun, de noir, de rouge ou de jaune dans son champ de vision, ce qui voulait dire qu’il sortait du lot comme un âne sur une piste d’hippodrome, avec son chapeau et ses longues tresses qui tombaient le long de sa chemise en chambray. John n’avait pas vraiment réfléchi à ce qu’il allait porter : on aurait pu s’étouffer avec la poussière qui restait sur ses bottes, et la petite brise qu’il sentait sur ses jambes lui laissait croire que ses jeans fanés comptaient plus d’un trou et qu’ils supporteraient peut-être un dernier lavage, mais pas plus.

Ses vêtements étaient propres, cela dit ; sa mère s’en était assurée. Elle était passée la veille au soir, convaincue qu’un célibataire comme lui oublierait d’apporter les choses importantes. Elle n’avait pas tort.

— Même pas pensé à prendre de bobettes, l’avait-elle grondé.

— L’Europe existe depuis pas mal de temps, pas mal sûr que je peux trouver ça là-bas, des sous-vêtements, avait-il répondu.

— C’est pas pareil, là-bas, avait-elle dit. Le monde est fou. Petit. Bruyant.

— Oui, Maman, c’est juste une bande de lutins.

Elle ne l’avait pas trouvé drôle. Évidemment, Lenore Greyeyes n’était pas du genre à rire quand elle était nerveuse et elle était nerveuse de laisser partir son « bébé » loin là-bas, en Europe, même s’il était un grand bonhomme de trente ans.

— Hé, face de rat !

John a fait volte-face pour voir son frère passer les portes coulissantes. Plus jeunes, ils avaient quasiment l’air de jumeaux. Mais Amos avait choisi une autre voie depuis le temps. Tandis que John se faisait rancher, Amos avait joué des coudes jusqu’à devenir chef de la réserve de Fineday. Cheveux courts rasés en brosse, pantalons amples et décontractés, veston sur les épaules. Pas de cravate, ce qui voulait dire qu’il n’avait aucune réunion avec des Blancs à l’horaire.

— Pff, poignées d’amour, a répondu John en fixant délibérément le tour de taille d’Amos.

Ce dernier développait effectivement toute une bedaine de bière, preuve qu’il passait trop de temps assis à des tables de conférence à prendre des décisions à propos des problèmes de la réserve pour finalement constater qu’il n’avait pas d’argent pour les régler. Le genre de vie qui rendrait fou quelqu’un comme John. Mais Amos adorait ça – un peu trop, même, apparemment.

Amos s’est arrêté à une vingtaine de centimètres de son cadet et l’a regardé dans l’œil droit. Il examinait les yeux des gens en profondeur ; John lui avait répété des millions de fois à quel point c’était désagréable. Mais Amos affirmait qu’on devait « voir un homme » avant de lui adresser la parole. Après avoir communié un moment avec l’esprit réfractaire de John, Amos a ouvert la bouche :

— Merci pour ça.

John aurait rougi s’il n’avait pas eu le teint aussi foncé.

— Ouais, ben, c’est quand même l’Europe. C’est moi qui devrais te remercier.

Amos a éclaté de rire :

— Pas besoin de mentir, frérot !

John a esquissé un sourire. Ils savaient très bien tous les deux que John disait n’importe quoi. Amos lui avait téléphoné trois jours avant pour lui faire la grande demande :

— Je suis dans la merde, petit frère. Faut que tu m’aides.

John était à bout de souffle : il était en train de nettoyer des selles sur le perron avant lorsque la sonnerie avait retenti, et comme ça ne sonnait jamais sauf si quelqu’un venait d’accoucher, ou de se marier, ou de mourir, il avait couru pour aller répondre.

Le premier réflexe de John en entendant la voix tendue de son frère avait été de raccrocher. Mais Amos avait aussitôt tourné le fer dans la plaie, la voix basse, aussi douce qu’une brise estivale :

— Tu m’en dois une.

On aurait dit que le monde entier s’était tu à cet instant, tandis que John remontait dans ses souvenirs, jusqu’à son enfance, les deux frères en train de se faire des promesses dans la salle de bains éclairée par la lune. John avait inspiré ; il fallait toujours payer, tôt ou tard. Et, bien sûr, il fallait que ça implique tout ce qu’il détestait le plus : voyager, faire des rencontres, gérer de l’argent.

— La troupe de danse au complet est malade : intoxication alimentaire, avait dit Amos. Tous les danseurs, en train de se chier dessus jusqu’à la déshydratation. Les docteurs disent qu’ils peuvent pas sortir du lit, sans même parler de sortir du pays… Peux-tu croire ça ?

John n’avait aucune idée de quelle troupe de danse son frère pouvait bien parler, et son silence était probablement assez révélateur, parce qu’Amos avait poursuivi ses explications :

— La troupe des Poules des prairies, fondée par la fille qu’on connaît, une Redcloud… Tu vois de qui je parle ?

John avait le vague souvenir d’une femme de petite taille aux longs cheveux noirs bouclés.

— Genre.

— Elle habite juste en face de chez vous, de l’autre côté de la route ! Bon Dieu, ça t’arrive de te sortir la tête du cul ?

C’était là une des nombreuses pommes de discorde entre les deux frères. Amos trouvait son frère trop coincé et John trouvait que son frère ne se mêlait pas de ses affaires.

— Je vais raccrocher…

— Excuse-moi. C’est vrai que tu mènes une vie riche et excitante. Seul avec toi-même, avait ajouté Amos d’une voix qui allait en s’accélérant. Bon, bref, sa troupe était censée se rendre en Europe pour participer à une couple de festivals, dont un gros truc en Suède avec des Indiens venus des quatre coins du monde – une sorte de tournée de bienfaisance –, puis une autre affaire en Allemagne. Paraîtrait que les nazis adorent les Indiens.

— C’est plus des nazis, Amos, depuis au moins vingt-cinq ans.

Amos avait poussé un grognement.

— Ça va toujours rester des nazis dans mon livre à moi.

Leur père était parti se battre en Allemagne et avait été enterré dans un champ quelque part là-bas.

— Encore heureux que tu sois pas à la tête de nos relations internationales.

— Écoute-moi. J’ai personne d’autre que toi, sinon j’aurais demandé à quelqu’un d’autre. Tu joues du tambour, tu sais danser, tu te débrouilles avec n’importe quel foutu instrument… et je te fais confiance.

— Ça fait plus de dix ans que j’ai pas dansé.

John avait cessé la danse après l’enterrement de sa kukum Yellow Belly. C’était avec elle qu’il avait commencé et, maintenant qu’elle était morte, il ne se voyait pas continuer tout seul. Et, en plus, on avait besoin de lui au ranch.

— N’importe quoi, avait rétorqué Amos. Danser, c’est comme monter à cheval.

— C’est quand la dernière fois que t’es monté à cheval ?

— On s’en fout. J’ai toujours haï ça.

John avait fait claquer sa langue.

— Pourquoi pas tout annuler ?

Silence. John savait que son frère choisissait ses mots avec précaution, ce qui lui indiquait que le gros argument de vente s’en venait. Il allait prendre ses mots à cent piasses et les simplifier afin que son petit frère soit en mesure de comprendre.

— T’as entendu parler de la National Indian Brotherhood ?

— Ça sonne comme une gang de joyeux lurons qui s’en vont camper ensemble pis qui chantent Kumbaya autour du feu.

— Ces gars-là ont une maudite grosse influence ici et à Ottawa. Même aux États, ils ont du pouvoir.

John n’avait pu retenir un rire en percevant l’irritation dans la voix de son frère.

— Bref… Je leur ai promis que je m’arrangerais pour que ça marche. Ils m’ont mis sur le dossier et, comme tu le sais, j’ai… des ambitions, au-delà de la réserve.

— Des ambitions qui pètent plus haut que le trou, avait répondu John.

Il savait également que son frère avait une femme et cinq enfants et que ça rendait ses prises de décision autrement plus importantes que les siennes.

— Diarrhée ou pas diarrhée, cette merde-là va avoir lieu. Et t’es le seul être humain à qui je fais confiance…

— Tu l’as déjà dit…

— Ben je le pense réellement. Je sais que je t’en demande beaucoup : quinze jours avec trois personnes que t’as jamais vues, voyager dans des pays étrangers avec une gang d’inconnus, avait dit Amos avant de marquer une pause. Mais, tsé, ça pourrait être bon pour toi. Tu sors jamais de ta ferme.

On pouvait faire confiance à Amos pour transformer une faveur qu’on lui faisait en une faveur qu’il nous faisait à nous.

— C’est pas une ferme, c’est un ranch.

— Tu vis là-bas, tout seul. On entend jamais parler de toi ou de possibles amis. Tu vas à aucun party, tu prends jamais de brosse. C’est pas normal. T’as trente ans, pas quatre-vingts.

John s’était mis à rire parce qu’ils étaient au téléphone et que son frère ne pouvait pas voir son visage ni la façon dont ses yeux scrutaient l’horizon par la fenêtre. Toujours en train de chercher quelque chose, sans même savoir ce que c’était. Et, dans ce cas, comment je saurai que je l’ai trouvé, ce quelque chose, si je le trouve un jour ?

Mais maintenant, en personne, face à face au milieu d’un aéroport aseptisé, John a gardé le contrôle sur son visage. Il est même parvenu à feindre l’enthousiasme afin de permettre à son frère de se sentir un peu moins mal de l’envoyer dans l’œil de la tempête.

Amos a sorti des billets de sa poche.

— Sont tous là. T’as ton passeport ?

John a tapoté sa veste en jeans à la hauteur de sa poitrine.

— Parfait.

— Et pour l’argent, on fait quoi ? À moins que tu veuilles qu’une bande d’Indiens affamés t’appelle de l’Europe.

— Oh, oui, c’est vrai, a dit Amos en sortant un chèque chiffonné de la poche intérieure de son veston et en le tendant à John avec réticence. Tu fais attention avec ça, OK ? Dépense-le pas au complet d’un coup.

John a baissé les yeux sur le chèque.

— Tu me niaises ?

— Va falloir que vous soyez économes…

— Cinq cents piasses pour quinze jours ? On va être obligés de se gruger les bras comme des coyotes pris au piège quand on va avoir faim, oui.

Amos a fait claquer sa langue.

— Pour ben du monde, ça représenterait un gros montant. En plus, les festivals devraient fournir la majorité des repas.

John a remarqué que le chèque devait être encaissé.

— Et où est-ce que je suis censé déposer ça ?

— Les gros aéroports ont des banques pis ce genre de trucs. Ils ont des concierges qui s’occupent des voyageurs.

John a fixé les yeux sur lui, un sourcil levé, puis il a plié le chèque et l’a enfoncé dans sa poche de poitrine.

— T’es mieux de rester pas loin du téléphone, juste au cas.

— Oh ! Une autre affaire. À Chicago, t’as rendez-vous avec le chef de la National Indian Brotherhood. Ernest Standing Bull. Un gars super. Tu vas triper sur lui.

John était pas mal sûr qu’il allait plutôt s’en sacrer.

— Tu sais, juste lui dire à quel point t’es content de participer à la tournée. Et que ton but c’est de répandre notre culture aux quatre coins du monde, des trucs du genre.

— Tu veux que j’en beurre épais, c’est ça ?

— Aussi épais qu’une couche de fiente dans un poulailler.

John a jeté un coup d’œil à l’horloge.

— Ils sont où, les autres membres du groupe ? Deux danseurs, c’est bien ça ?

— Trois. Deux femmes et un gars super hot des États. Il doit être en route en ce moment même. Pas trop de temps à perdre : Danielle a réussi à le recruter seulement hier.

Amos souriait toujours lorsqu’il prononçait le nom de son épouse.

— Tu me niaises ?

— Il s’appelle Lucas Pretends Eagle, de la nation hunkpapa. Champion de danse des herbes, de danse libre masculine, de danse traditionnelle aussi… Paraît qu’il fait même les cerceaux.

John était impressionné, mais sceptique : comment un aussi bon danseur pouvait-il être disponible sans préavis ?

— Et les femmes ?

Encore une fois, Amos a marqué une pause.

— Ah, merde, Amos, c’est quoi l’affaire ?

— Tu vois c’est qui le chef des Thunderchild, Devon Shield ? Tu les connais, ceux qui ont de l’argent du pétrole à plus savoir quoi en faire. Le p’tit maudit me lâche jamais. Une fois, durant une réunion du Conseil, il m’a traité de « pas sincère »… Peux-tu croire ça ?

— Inconcevable. Et ?

— Il a une ado de dix-neuf ans, une super fille : intelligente, jolie…

— Et ?

— Mais un peu indomptable, il paraît. Mais tous les enfants sont comme ça, à cet âge-là, non ? a précisé Amos avec une tentative de rire de connaisseur. Et, bref, comme c’est un bon père, il aimerait ça qu’elle sorte de la réserve un peu. Tsé, pour l’éloigner des garçons…

— Je suis pas une foutue gardienne !

— Il me l’a pratiquement enfoncée dans la gorge…

— Veux-tu ben me dire qu’est-ce que j’y connais, aux adolescentes ?

— Calme-toi. Elle a déjà un chaperon. Sa vieille tantine ou quelque chose comme ça. Elle va la surveiller, a dit Amos en regardant aux alentours, à l’affût des oreilles indiscrètes. Mais ça serait vraiment, vraiment, vraiment parfait si la fille revenait à la maison sans s’être fait mettre un petit papoose dans le porte-bébé.

— T’es pas sérieux ? Qu’est-ce que tu veux que je fasse, que je la force à avaler sa pilule ? a demandé John, qui n’avait jamais vu la « pilule » en question, mais qui en avait entendu parler.

— Je me fous de comment tu t’y prends ! Fais juste t’assurer qu’elle revient chez elle encore vierge, ou du moins pas engrossée.

— C’est des danseuses, au moins ?

Une autre pause.

Si John n’aimait pas autant son chapeau, il s’en serait servi pour fouetter son frère.

— Elles dansent pas ?

— T’étais pas prof de danse, toi ? Pour les cousines ? Je suis pas mal sûr que c’est toi qui avais donné des cours à Murielle et Ernestine, dans la grange, cette fois-là, juste avant le pow-wow.

— Là, on parle d’une ostie de tournée professionnelle, pas d’un pow-wow traditionnel au milieu de nulle part.

— Mais vous allez en Europe, et là-bas personne sait c’est quoi de la danse de pow-wow féminine. Si les filles sont pas bonnes, qui va s’en rendre compte ?

John a secoué la tête en signe de dépit.

— Crosseur un jour, crosseur toujours.

— Elles étaient disponibles. OK ? Et je leur ai trouvé des costumes… Fait que tu devrais plutôt me remercier.

— Des regalia.

— Quoi ?

— On dit des regalia. C’est pas des costumes ni des déguisements. C’est des regalia.

Avant que son frère ne puisse se fendre d’une réplique arrogante, l’aéroport a été secoué par une longue plainte haut perchée. On aurait dit la rencontre d’une alarme d’incendie et d’une bouilloire qui siffle. Le son vaguement humain continuait et John a fini par conclure que le propriétaire de cette voix était jeune, clairement en colère et incapable de prononcer deux mots sans les noyer sous une pluie d’insultes. Aux oreilles de John, ça sonnait comme : « Arrêtedemepousserjesuisbentropfatiguéepourquoiteslàjevoulaismêmepasy aller ! »

John a senti le stress lui pénétrer les os en voyant la voix se matérialiser au coin du corridor. La propriétaire des poumons en feu était exactement comme il l’avait imaginée. Boudeuse, joues rondes, d’une beauté à lui attirer des ennuis, longs cheveux noirs s’agitant d’un côté et de l’autre tandis qu’elle engueulait en alternance l’homme à sa gauche et la dame aux cheveux courts à sa droite. Celle-ci peinait à suivre la cadence, sa hanche droite sursautant légèrement à chaque pas.

John a envoyé un coup de coude à Amos et a pointé la dame des lèvres.

— Un peu d’arthrite, a expliqué Amos, prétendant que ça n’avait aucune importance, comme s’il avait dit : « T’as un petit bout de viande d’orignal entre les dents. »

John lui a lancé un regard hargneux, qu’Amos a préféré ignorer afin de se concentrer sur le sourire qu’il offrait au grand bonhomme se dirigeant vers lui.

John s’est dit qu’il s’agissait sûrement du papa sournois, ce qui voulait dire que la dame à la hanche arthritique était sa troisième danseuse. Ou sa non-danseuse. De taille moyenne, elle portait de grosses lunettes couvrant la majeure partie de ses traits. Sa coupe carrée de gamine reposait sur une tête qui rappelait plus celle d’une agricultrice chevronnée que celle d’une petite fée marraine. John a poussé un soupir.

Le sourire artificiel d’Amos traversait de part en part son visage d’imbécile heureux.

— Bonjour, bonjour, Chef, a-t-il dit en faisant un pas en avant, presque agressif, la main tendue.

— C’est lui qui va s’occuper de la troupe ? a commencé le chef d’un ton bourru.

— C’est ça, oui. C’est mon frère.

— Un peu vieux.

Les poils de John se sont hérissés. Il pouvait bien parler, lui.

— Où est ta femme ? a demandé le chef Shield.

— Là où je l’ai laissée, dans le lit de mon cousin, y a cinq ans.

Le chef Shield n’a pas pu réprimer un ricanement, malgré son air renfrogné. Il a pointé du pouce les femmes à ses côtés.

— Voici ma fille, Desiree, et ma sœur, Edna.

Ayant aussitôt décidé que John était trop vieux pour présenter un quelconque intérêt, Desiree s’est mise à examiner le comptoir d’enregistrement derrière lui. Edna lui a tendu la main, une main toute menue qu’il a serrée dans sa grosse patte calleuse.

— Merci d’avoir accepté de prendre la tournée en charge dans un délai aussi court, l’a remercié Edna. Votre frère dit que vous êtes champion de danse à travers toute l’Amérique de Nord.

— Mon frère dit pas mal de choses, a répondu John.

Ça faisait des années qu’il n’avait pas participé à des compétitions et, même dans le temps, il n’avait jamais gagné le gros lot.

— Où est l’autre danseur ? a demandé Edna.

John l’aimait bien, elle. Elle était alerte. Il a renvoyé la balle à son frère :

— Amos ?

Amos a regardé sa montre, un beau joujou rutilant qu’une corneille se serait fait une fierté de porter.

— Il va arriver, a-t-il dit en ajoutant au moins vingt pour cent de luminosité à son sourire.

John avait déjà vu des comètes moins brillantes que ça. Il a baissé les yeux sur sa montre à lui, le bracelet de cuir si usé qu’on aurait dit qu’il l’avait piétiné. Sept heures moins dix. Leur avion décollait à et quart.

— Et s’il se pointe pas, est-ce que tout le monde est dans la merde ? a voulu savoir le chef Shield d’une voix qui avait retrouvé son côté désagréable.

— Devon, ton langage, a rétorqué Edna.

Elle était rapide sur la gâchette, aussi.

Le chef Shield a balayé les remontrances de sa sœur du revers de la main.

— Qu’est-ce que tu manigances, Amos ?

Amos a plongé le regard directement dans l’œil droit du chef Shield :

— Le créateur m’est témoin : le gamin va arriver d’une minute à l’autre et cette tournée-là va être la tournée la plus réussie de l’histoire. Partout dans le monde, et au-delà, les gens vont parler pendant des décennies de l’extraordinaire beauté culturelle de la Saskatchewan.

— On devrait aller choisir nos places, a dit John en ramassant son sac par terre d’un geste fatigué, parce qu’écouter son frère accumuler autant de niaiseries en une seule phrase, ça lui drainait toute son énergie. Avant d’être obligés de s’asseoir dans le fond, ou quoi.

Il n’avait aucune idée de quels sièges étaient considérés comme bons ou mauvais dans un avion.

Puis la fille… Desiree ? C’est ça ? John avait de la difficulté à se souvenir des nouveaux noms, surtout s’ils ne venaient pas de la Bible… La fille a fondu en larmes. Une grosse crise bien sonore. La face imperturbable de son père s’est aussitôt détruite en mille morceaux et John a compris où se trouvait le problème. La petite princesse pouvait avoir son petit papa par les sentiments. Le chef l’a attirée contre lui et elle a pleurniché dans son beau veston.

— S’il te plaît, Papa, envoie-moi pas là-bas. Je te promets que je vais être sage.

— Ça va te faire du bien, Dezi, lui a-t-il répondu en lui tapotant le dos.

John, qui n’était pas très à l’aise devant les démonstrations d’émotion, qu’elles soient fausses ou véridiques, a détourné la tête pour jeter un coup d’œil à la file des enregistrements. Les employés de la compagnie aérienne commençaient à avoir l’air irrités.

— Allons, allons, Desiree, on parle de quinze jours, pas de six mois, a dit sa tante d’une voix mécanique qui donnait l’impression qu’elle n’en était pas à sa première expérience à requinquer la petite.

John s’est retourné à temps pour voir le chef sortir une poignée de billets et les placer dans la main de sa fille. Elle n’a pas cessé de geindre bruyamment, mais John a noté que l’argent se retrouvait tout de même bien en sécurité dans sa brassière.

— Amos, si tu vois ton autre danseur, botte-lui le derrière pour moi et fais ce que tu veux avec lui, a dit John. Mais là, j’ai pas le choix : faut qu’on embarque dans cet avion.

— Vous voyez ? Toujours droit au but. C’est à ce gars-là que je fais confiance ! a commenté Amos en tapant l’épaule de son frère.

Il a envoyé un grand sourire au chef, mais ce dernier semblait trop absorbé par la crise de sa fille, dont les pleurs avaient maintenant l’intensité de beuglements sauvages.

Amos a lancé un regard intense à son frère. John lui a renvoyé un regard intensément ironique. Amos l’a alors serré très fort dans ses bras.

— Fais bon voyage, nicimis, a-t-il dit, avant d’ajouter, presque en chuchotant : Sohkitehewin.

Puis Amos l’a repoussé, arborant un visage de marbre, comme s’il n’avait rien dit du tout. John s’est demandé s’il n’avait pas imaginé ça.

Il a ramassé son sac à dos. Il a ramassé les valises de Desiree. Puis, grâce à une poussée de son père, une poussée de sa tante, une poussée favorable, l’adolescente en sanglots a réussi à se mettre en mouvement.

 

***

 

Une fois dans l’avion, Desiree a repris ses esprits et ses larmes ont séché comme une flaque d’eau en pleine canicule de juillet. Les deux femmes étaient assises à la gauche de John, une rangée derrière. À côté de lui, un siège vide, qui le narguait. Est-ce qu’Amos avait engagé un autre danseur ? Ou lui avait-il menti juste pour le convaincre de monter dans l’avion ? Où est-ce qu’il allait pouvoir dénicher un autre danseur en Europe, bon Dieu ? Il a évalué la situation dans sa tête : il pouvait jouer du tambour pendant que les femmes dansaient, mais alors qui le ferait pendant qu’il dansait, lui ? Il a jeté un coup d’œil aux femmes. Le visage de Desiree enfoui dans les pages d’un magazine de mode, les doigts d’Edna bougeant rapidement sur les billes d’un chapelet, ses lèvres murmurant des prières. Elle avait les traits sévères et la posture rigide d’une nonne recluse.

Pas vraiment le look de joueuses de tambour, se disait-il.

Une seconde a passé et John a décidé qu’il était prêt à tuer Amos. Le temps était venu de libérer le monde d’un menteur de plus, histoire de rétablir l’équilibre pour celles et ceux qui voulaient seulement boire un bon café le matin et manger une bonne platée de bines et de saucisses à hot-dog le soir. Ses chevaux lui manquaient déjà. Leur réserve comptait son lot de cowboys et d’amoureux des animaux, et il n’avait eu aucune difficulté à trouver des gens compétents pour s’occuper de ses chevaux, mais ce n’était pas comme être là.

C’est juste deux semaines, s’est-il rappelé. Et puis il serait de retour à la maison et il aurait le reste de sa vie pour prendre soin de ses chevaux et assassiner son frère aîné. Le petit commentaire de ce dernier ne lui revenait toujours pas. « N’aie pas peur. » Peur de quoi ? John montait des taureaux, il dressait des chevaux sauvages, il avait même déjà chassé un ours noir qui rôdait près d’un poulain. Mais il savait que son frère ne comprenait pas ce genre de courage.

C’était ça le problème avec la vie dans la réserve : tout le monde avait l’impression de pouvoir se mêler de sa vie et de ses affaires. Non, il n’était pas marié. Non, il n’avait pas d’enfants. Mais il n’avait pas besoin de ça. Ça ne servait qu’à s’enfermer soi-même et à réduire les possibilités. Lui, il avait encore toutes les possibilités du monde. Évidemment, s’il avait eu une femme et des enfants, son frère n’aurait pas fait appel à lui pour cette aventure débile.

Une agente de bord aux cheveux blonds qui avait l’air de s’être mis le doigt dans la prise de courant s’est penchée vers lui pour s’assurer que sa ceinture était bien bouclée. Ses cheveux avaient une texture de barbe à papa, mais John plaignait le gamin qui oserait y goûter.

— On s’apprête à décoller, a-t-elle dit, et John a perçu un soupçon de sensualité dans sa voix.

Ça faisait un moment qu’il n’avait pas entendu ça et il n’a pu réprimer un sourire. Il devrait peut-être arrêter de fréquenter uniquement des quadrupèdes, une fois de temps en temps.

Son attention s’est détournée de l’agente de bord aux effluves de spray net pour se diriger vers l’avant de l’appareil, où on entendait du chahut.

— J’ai un billet, a proclamé une voix forte.

Plusieurs autres voix se sont élevées, puis la première voix est revenue, aussi puissante et grave que celle d’un annonceur de pow-wow :

— Je suis Lucas Pretends Eagle !

John a poussé un soupir. Au centre de l’attention : un autre Indien en train de se mouvoir dans l’allée. Court sur pattes et large d’épaules, ses cheveux noirs comme du jais noués en deux tresses épaisses et un rictus au visage : c’était son danseur, il ne pouvait rien y faire. Pas de retour en arrière. Le danseur a envoyé un clin d’œil à une des agentes de bord et John a entraperçu des yeux aussi verts que des algues. Sur ses joues, des plaques boutonneuses qui permettaient à John de conclure que M. Pretends Eagle n’avait probablement même pas vingt et un ans. Mais bon, il aurait pu s’en douter juste à voir sa façon de marcher. Seuls les jeunes hommes et les gros épais adoptaient une démarche aussi arrogante.

— Hé, mon frère, c’est vous John ?

John a acquiescé de la tête.

Un sourire s’est dessiné sur le jeune visage, creusant des fossettes et révélant une incisive manquante.

— Moi, c’est Lucas.

John a tendu la main et Lucas l’a saisie à la manière des Afro-Américains qu’on voyait à la télé.

— Est-ce que vous pouvez vous tasser dans le fond ? J’ai souvent envie de pisser. J’ai reçu un coup de pied dans la vessie de la part d’un borgne, y a un bout, à Minot.

C’était la première fois que John l’entendait, celle-là. Il a défait sa ceinture et a changé de place.

Lucas s’est affalé sur son siège et a pivoté jusqu’à se retrouver face à John.

— Donc, combien de temps avant qu’on soit en Europe ?

— À peu près une journée.

— Aussi long que ça ? a répondu Lucas avec la déception de quelqu’un qui vient d’apprendre que les vagins sont en voie d’extinction.

Le gamin était pressé d’arriver alors qu’il avait presque manqué son avion ?

— On survole un océan au complet. Ça prend du temps. Faut faire des arrêts pour le carburant et les changements de pilote.

— Ouais, je sais, je sais. J’espérais juste que c’était peut-être un truc, là, un Concorde, tsé ceux qui volent à mille kilomètres à l’heure ? Paraît que tu pars le matin et que t’es en Europe pour le lunch. Groovy pas mal.

Lucas a zieuté une des agentes de bord avec appétit avant d’ajouter :

— Y a quand même des avantages aux vols plus longs, remarque.

John a fermé les yeux. Une seconde plus tard, Lucas lui a tapoté la jambe. John a entrouvert les paupières.

— La boisson est gratos une fois qu’on est dans le ciel, non ? C’est un genre de loi de l’aviation, pas vrai ?

Cet imbécile croyait que prendre l’avion, c’était l’équivalent de se balader dans un casino de Las Vegas.

— Tu devrais pas boire, a dit John en baissant son chapeau sur son visage.

Derrière le tissu de son stetson, il a entendu la grimace de Lucas.

— Vous êtes quel genre de danseur ?

John a soupiré avant de poser son chapeau sur ses cuisses.

— Danseur de poule, de traditionnel. Je fais un peu de style libre, aussi, mais j’aime mieux pas.

— Ouais, c’est dur pour les genoux, je comprends. Laissez-moi m’occuper de ça, mon vieux.

John a failli se détacher et utiliser la boucle de sa ceinture pour remettre le jeunot dans le droit chemin, mais il s’est dit que ça nuirait peut-être au moral des troupes.

— J’ai juste trente ans.

— Wô, a laissé échapper Lucas avant de pouvoir se retenir. Je veux dire, c’est pas si vieux… Tsé, j’ai vu des bonhommes plus vieux que ça danser dans les pow-wow, dans mon coin… surtout les danses hors compétition… mais, ouais, c’est pas si vieux que ça.

John a replacé son chapeau en face de ses yeux et a murmuré : « Deux semaines. » Juste avant de sombrer dans un sommeil plus proche du coma que du repos.

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