Les poules des prairies partent en tournée
Chapitre 10: John
CHAPITRE 10
JOHN
J ohn n’avait pas souvent entendu Lucas prendre la parole, il a donc été étonné de le voir exprimer des opinions aussi tranchées sur du monde qu’il ne connais- sait même pas.
— Les Crows, c’est des osties de traîtres, a-t-il dit.
— Tout le monde a fait quelque chose de pas correct à un moment ou à un autre de l’histoire, a dit John. Les Cris étaient réputés pour attaquer tout ce qui bouge à des kilomètres à la ronde.
— Les Crows ont combattu avec l’armée des Blancs, contre les Sioux.
— Ils avaient leurs raisons, j’en suis sûr. J’ai rencontré une couple de Sioux, dans ma vie, que j’aurais trahis avec grand plaisir, a répondu John, qui ne détestait pas la couleur que prenait le visage de Lucas quand il était en colère.
— Attendez-vous pas à ce que je leur parle, a dit Lucas.
— Contente-toi de pas leur sacrer un coup de poing dans la face. Ils travaillent pour le festival et on n’a pas encore été payés.
— Pas encore. Mais ça s’en vient ! s’est exclamée Nadine.
Ils étaient assis en cercle autour d’un feu, à manger leur plus que traditionnel repas de bison séché et de petits fruits (allez savoir où ces Allemands avaient trouvé un bison). Lucas s’était mis à appeler les gens du festival « les Indiens à May »>. Les Indiens à May ne croyaient pas aux tables ni aux chaises, alors il ne restait plus qu’à s’asseoir par terre. Edna n’avait même pas essayé de plier les genoux : elle était partie manger dans le minibus.
— Quand est-ce qu’on va être payés ? a voulu savoir Lucas.
— Personne me l’a dit, a répondu Nadine. Je suis allée parler à Hans, après notre spectacle. C’est un des organisateurs. Le gars, là-bas, en mitasses de peau de chevreuil.
— Les mitasses brunes ?
— Non, l’autre.
— Les mitasses blanches ?
— Non, l’autre.
— Oh, celui avec les mitasses noires.
— Oui, lui. Parle pas mal juste allemand.
John a poussé un soupir. Ça ajoutait un niveau de difficulté.
Nadine a poursuivi :
— Bref, je suis allée le voir et il m’a dit qu’il nous adorait. Genre, il a dit le mot « adorer » deux fois et après il a dit qu’il fallait qu’on « cérémonise » ensemble et qu’il avait hâte à nos prochaines performances.
— Ça sonne pas comme quelqu’un qui parle juste allemand, ça, a commenté John.
— Oui, mais il a pas répondu à ma question, fait que… ça commençait à m’énerver de lui parler, a dit Nadine. Je vais me réessayer plus tard, avant les prochaines représentations.
— Prochaines représentations ? l’a interrogée Lucas. Tu veux dire combien, exactement ?
— Il a dit quelque chose comme… « finir le festival », a couiné Nadine en rentrant le cou dans les épaules comme si elle espérait se soustraire à leurs regards. L’affaire au grand complet.
— Et il dure combien de temps, le festival ? a demandé John à Robert.
— Encore une semaine, a répondu l’autre.
— On peut pas rester aussi longtemps ! a commencé Desiree, avant d’être distraite par trois jeunes braves aux abdominaux qui auraient rendu jalouse une planche à laver. Je veux dire, on a des billets d’avion… ou je sais pas quoi…
— Je suis certaine qu’il y a un malentendu, a dit Nadine. C’est ridicule, là !
— Qu’est-ce qui est écrit dans le contrat ? a demandé John.
— C’était en allemand, a dit Nadine.
— Avez-vous le contrat ? lui a demandé Robert. Je pourrais le regarder avec vous.
— Je l’ai laissé à la maison. J’aurais jamais cru qu’on aurait à argumenter une fois rendus ici.
Erreur de recrue. Même John savait qu’on devait toujours traîner les contrats avec soi, jusqu’à la fin de l’entente. Il s’était fait avoir assez de fois par des ranchers véreux dans sa jeunesse naïve.
— On va aller trouver Hans et, avec l’aide de Robert pour la traduction, on devrait pouvoir lui expliquer le malentendu. Il a beau vouloir qu’on reste, on a une tournée à faire, alors on va demander d’être payés pour cette performance uniquement.
Nadine a acquiescé de la tête, mais sans se lever.
Pour donner l’exemple, John a bondi sur ses pieds. Ses genoux ont craqué fort, comme s’ils se faisaient un plaisir de lui rappeler qu’après un certain âge, les chaises devenaient indispensables.
— Wô, c’était quoi, ça ? a fait Shane, réveillé en sursaut en plein milieu de sa sieste.
— Les genoux de John, a expliqué Desiree.
— Bon Dieu, j’ai cru que c’était un coup de fusil, a marmonné Shane en reposant sa tête sur le sol.
John a remarqué que Nadine et Robert prenaient tout leur temps pour se lever. Les lâches.
NADINE
Nadine, John et Robert se sont traîné les pieds dans l’herbe touffue jusqu’à la tente de l’organisateur. Nadine commençait à avoir l’impression qu’on l’attaquait de front. Rien ne se déroulait comme elle l’avait prévu. Tellement de monde ! Tellement de chignage ! Et tellement pas d’argent !
Et tout reposait sur ses épaules. Pourquoi John ne prenait-il pas la relève ? Mais Nadine savait bien que c’était injuste ; John avait fourni sa part d’efforts. Il lui avait même remis la liasse de billets américains la veille. Il lui avait parlé des tribulations que la troupe avait endurées jusqu’à présent, mais Nadine avait quand même été étonnée de constater à quel point il restait peu d’argent.
Pourquoi devait-elle tout faire elle-même ? Arrête ça, s’est-elle réprimandée. La critique et le pleurnichage, ça ne menait à rien. Nadine n’était pas une pleurnicharde. Elle était une femme dans un monde d’hommes, et elle se défendrait jusqu’à la fin.
— Faut qu’on se fasse payer, a-t-elle dit tout bas, pour elle-même. Il. Le. Faut. On a besoin de notre argent, tout de suite. Tout. De. Suite.
Et elle a frappé du poing dans sa paume, pour l’effet.
Nadine a balayé la vallée du regard. Difficile de croire qu’une guerre s’était déroulée ici il n’y avait pas si longtemps. La guerre, c’était tellement un truc masculin ; aucune femme n’aurait eu l’idée de venir détruire un paysage aussi magnifique.
Puis elle s’est mise à réfléchir à ce qu’elle ressentirait si elle en venait à manquer d’argent en plein milieu de la tournée et au plaisir que ça lui procurerait de tenir un bazooka entre ses mains.
Hans avait le dos tourné lorsque Nadine lui a tapoté l’épaule. Il s’est retourné, révélant un profil saisissant. Il avait l’air de sortir d’un film de John Wayne, avec ses cheveux noirs qui flottaient dans le vent, bien nattés d’un côté, et ses pommettes si bien dessinées qu’elles auraient pu couper en deux un diamant.
— Ah… les Indiens, a-t-il dit, d’un ton quasi amoureux.
— Oui. C’est nous, ça. J’ai une question pour vous. (Pas une question, une requête !) À propos de notre paye.
Hans s’est gratté l’oreille en lui faisant signe de continuer de l’autre main.
— On s’attendait à être payés aujourd’hui, après le spectacle, parce qu’on peut pas s’éterniser. On a d’autres shows qui s’en viennent. Dans d’autres pays, a-t-elle précisé, pour mettre l’accent sur leur importance internationale.
— Nous avions convenu que vous feriez des spectacles ici, pour le festival. Je veux dire : pour le festival en entier.
— J’ai jamais donné mon accord pour ça. Deux spectacles, et après faut qu’on s’en aille.
Nadine a fait un petit mime de marche avec ses doigts.
— Ça, c’était la première journée. Six jours de plus. Six spectacles de plus. C’était dans le contrat. Voudriez-vous avoir une autre copie ?
John est parti à rire.
— Seulement si c’est pas en allemand.
Nadine a eu la sensation de s’enfoncer.
— Ça sera pas nécessaire, a-t-elle dit, puis elle a regardé Robert. Pouvez-vous lui expliquer ?
La barrière de la langue n’était même pas un problème, Nadine le savait bien. Mais elle savait aussi qu’elle n’arriverait pas à se sortir seule de cet imbroglio.
Robert a prononcé quelques phrases en allemand. Il parlait vite. Hans lui a répondu tout aussi vite. Ils ont continué à négocier pendant au moins trois chansons. (Nadine fredonnait pour elle-même ; elle faisait toujours ça quand elle était nerveuse.) Puis ils ont clos la discussion par une poignée de main.
— C’est réglé ? a demandé Nadine.
— Oh, oui, le contrat est résilié, a expliqué Robert.
— Et l’argent ? s’est enquis John.
— Pas d’argent, a ajouté Robert d’un ton enjoué. On retourne à la maison ? Mon chef prépare une sélection de viandes d’oiseaux sauvages pour le repas de ce soir.
Et il s’est frotté les mains, ce que Nadine n’avait jamais vu personne faire en vrai, sauf les kukum lors des soirées de bingo.
Soudain, Nadine s’est sentie nauséeuse, comme si elle était sur le point de s’évanouir.
— Je vais m’évanouir.
John a tendu le bras pour la soutenir.
— Nadine, jusqu’à quel point on avait besoin de ce contrat-là ?
— C’était notre performance la mieux payée, a-t-elle chuchoté. C’est ce qui devait payer nos chambres d’hôtel pour la suite.
— Vous marchiez sur un fil de fer, a dit Robert. C’est malheureux. Et ce n’est pas très sage de voyager aussi loin avec si peu de moyens.
Nadine avait envie de courir après Hans et de le supplier, mais la foule l’avait déjà avalé. Elle a remarqué que John examinait Robert, comme s’il l’évaluait… Pourrait-il se permettre de leur offrir un certain montant ? Il avait déjà un château, alors pourquoi ne dépenserait-il pas comme un riche mécène ?
EDNA
— C’est une très, très mauvaise idée ! s’est indignée Edna. Il a déjà été très généreux envers nous.
La troupe s’était rassemblée pour un conciliabule rapide, profitant du fait que Robert était parti chercher de la liqueur (ou l’équivalent allemand de la liqueur).
— Un repas, des lits, un lift, c’est rien pour un gars qui a un château, a dit Nadine. Il pourrait probablement nous renvoyer toute la gang au Canada en première classe.
— On lui en demande pas tant, à Robert, a ajouté Desiree. Juste assez d’argent pour se rendre à la prochaine destination, et peut-être acheter une nouvelle robe pour moi… Rien de trop fancy. C’est des pinottes, pour lui.
— Et vous deux, vous avez l’air d’être… amis, a insisté Nadine. Tout le monde veut aider ses amis, pas vrai ?
Edna trouvait qu’ils sautaient vite aux conclusions ; c’était injuste.
— Ça change rien qu’il soit riche comme Crésus, ce serait pas correct de ma part de lui soutirer de l’argent.
— Bon, OK, d’abord, je vais m’en occuper quand il va revenir, a dit Nadine.
Edna a passé la main devant le visage de Nadine.
— Atimachisk, je vais pas rester là à rien faire pendant que vous arnaquez ce pauvre homme. Il a pas déjà offert généreusement sa maison ? De quel genre d’Indiens ingrats on aurait l’air à quêter des miettes, comme ça ?
— On le rembourserait !
— Ou on pourrait dire qu’on le rembourserait pis on le rembourse pas, finalement, a proposé Shane.
John est intervenu :
— On va garder ça en option, OK ? Je pense qu’on a une chance de faire changer d’idée le fameux Hans.
Edna a pointé John du doigt.
— C’est bien, ça.
L’idée de solliciter Bobby ainsi pour de l’argent lui faisait brûler les joues de honte. Comment même imaginer ? Demander à l’homme qui l’avait plantée là de les sauver ? Juste y penser, c’était trop. Il fallait trouver autre chose.
Nadine a poussé un soupir.
— Bon, on se retrouve ici à deux heures cet après-midi. Hans voulait un deuxième spectacle… Je vais essayer de le convaincre de nous payer avant qu’on commence. Et cette fois-ci, Desiree, mets-y un peu plus d’énergie… Lucas, peut-être un peu plus d’acrobaties, ta danse de cerceaux était un peu monotone… John, y a une autre vitesse à part « hyper lent », et Shane… essaie d’avoir des contacts visuels avec le public. Tu bougeais comme un derviche tourneur, tantôt. On peut pas juste compter sur l’énergie pure, faut aussi avoir un peu de personnalité sur scène.
Là-dessus, la derviche tourneuse de la critique s’en est allée.
Shane a brisé le silence en éclatant d’un grand rire.
— Shit de marde, c’est la première fois que quelqu’un se plaint de mes moves.
Lucas a secoué la tête.
— Moi, je danse comme on m’a appris à le faire.
— Je suis vieux, c’est pas aujourd’hui que je vais changer, a fait John en se frottant le front, comme à la recherche d’un chapeau de cowboy à triturer.
Edna était pas mal contente de ne pas être montée sur scène.
Robert a passé la tête dans la tente.
— La reconstitution de la bataille a commencé, là-haut sur la colline. On devrait aller voir ça avant que Custer se fasse trancher la gorge. Y a pas mal de sang !
Les danseurs se sont levés pour quitter la tente.
— John, a appelé Edna avant qu’il ne franchisse la porte. Vous… Vous me comprenez, non ?
Il a posé une main sur son épaule.
— Je suis désolé qu’ils aient voulu vous imposer ça. Je vais m’arranger pour que vous ayez pas besoin d’en arriver là.
Edna a quand même résolu de se faire oublier pour le reste de l’après-midi.
NADINE
Nadine a retrouvé Lucas qui flânait près des tentes de l’espace cuisine. Il semblait analyser ses options parmi les gros morceaux de viande de gibier qui y étaient suspendus.
— T’as vu ça ? Edna ne veut même pas entendre parler de demander de l’argent à Robert. Même après que j’ai supplié l’organisateur pour qu’il nous paye. On dirait qu’ils veulent même pas essayer de régler notre problème.
Lucas a posé la main sur une belle pièce de sanglier, puis l’a retirée aussitôt, comme si la texture lui avait déplu.
— Moi, j’ai pas peur de demander, merde. Jamais trop fière pour quêter, comme ma mère disait toujours. Ou c’était peut-être Tina Turner ? Je les mélange tout le temps. À quoi tu penses ?
Lucas a baissé les yeux sur sa montre.
— À quelle heure c’était censé commencer, ce show-là ? Je pensais que les Allemands étaient réputés pour leur ponctualité.
Nadine a poussé un soupir. Les doléances d’une leader avaient souvent peu d’importance aux yeux de ses fidèles. Elle a alors remarqué deux hommes à la peau basanée, à quelques pas de distance.
— Tu vois ces gars-là ? a-t-elle fait en envoyant un coup de coude à Lucas. Je pense que c’est des vrais.
— Aucun doute là-dessus : y sont vrais. Moi aussi, je les vois.
— Non, je veux dire, des vrais Indiens. Regarde leur peau. Elle est pas en train de peler ou de croûter, a dit Nadine en leur faisant un signe de la main. Hé, hé !
Les deux hommes se sont tournés vers elle, puis se sont approchés. Jeunes, même pas l’âge légal pour boire aux États-Unis.
— Vous venez d’où ? leur a demandé Nadine.
— Dakota du Nord, a répondu l’un d’eux.
— Wyoming, a répondu l’autre.
Ce qui était bizarre, puisqu’on aurait dit des jumeaux.
Les yeux de Nadine passaient de l’un à l’autre.
— Comment c’est possible ?
— Vous êtes pas des jumeaux ? a voulu savoir Lucas, soulignant l’évidence.
— Ben, ouais, a répondu celui qui était à peine plus grand. Mais on a été séparés à la naissance et adoptés par des familles différentes. Par chance, on n’était pas trop loin et on a pu se retrouver sur le circuit des rodéos.
— On a un gars de rodéo avec nous. Il s’appelle John Greyeyes, a dit Nadine.
Les jumeaux ont hoché la tête par simple politesse.
— Il est pas mal plus vieux que vous deux, a précisé Lucas.
— Et vous faites quoi, ici ? a voulu savoir Nadine en tapant le sol du bout des orteils.
— On fait de la voltige.
— On fait toutes les cascades.
Les jumeaux parlaient en même temps.
— On a commencé par travailler sur le circuit indien des courses de relais. Et après on s’est fait inviter à venir participer à ce spectacle.
— Ah, fait qu’on va vous voir plus tard, a dit Nadine. Dans le show.
Les jumeaux ont acquiescé.
— Vous êtes les Crows, a compris Lucas.
— Ouais, a dit le plus vieux des deux. Mais on n’a jamais passé beaucoup de temps dans la réserve. On y est allés juste une fois, pour rencontrer notre père. C’était quand, déjà, y a trois ans ?
L’autre jumeau a fait oui de la tête.
— Donc, vous êtes pas au courant de ce que les Crows ont fait aux Sioux.
Nadine a dévisagé Lucas.
— Je t’avais dit de pas ramener ça sur le tapis.
— J’ai entendu parler de ça, un peu, a dit le jumeau qui était légèrement plus corpulent, mais je suis pas un spécialiste de l’histoire.
— Si vous avez un problème avec nous, on peut régler ça tout de suite, a dit le plus jeune en bombant le torse afin que Lucas comprenne bien à qui il avait affaire.
Lucas, lui, a bombé ses formidables pectoraux.
— C’est vous qui devriez avoir un problème avec vous-mêmes : les Crows, c’était des traîtres.
— Ils ont été loyaux envers leur peuple ! a crié le plus petit.
Lucas a fait un pas vers eux. Nadine s’est interposée :
— Ah, come on, Lucas. Ces deux-là sont pas plus coupables des crimes commis pas leurs ancêtres que les Allemands sont coupables de l’Holocauste.
— Ouais, ben, a dit Lucas, ils devraient l’être.
— Ça fait même pas trente ans, l’Holocauste, a dit le plus vieux.
Lucas a hoché la tête :
— Autant de morts – des millions ! –, ça prend du monde en maudit pour faire ça. Je veux dire, même si une personne réussit à en tuer genre mille… Et je parle même pas de ceux qui disaient : « Moi, ce qui arrive aux juifs, ça me concerne pas. » Ils sont coupables, eux autres aussi, et je suis certain qu’y en a une bonne gang qui tombent dans cette catégorie-là.
Nadine était exaspérée.
— La culpabilité, ça se partage. Le Canada, par exemple, aurait pu entrer en guerre bien plus tôt. Les États-Unis aussi, a-t-elle répondu en jetant un coup d’œil à Lucas, avant de désigner de la main les Blancs en peau de chevreuil qui les entouraient pour ajouter : Mais, apparemment, ces gens-là étaient trop occupés à apprendre à coudre des jupes et des chemises en cuir. J’ai vu un chien, tantôt, avec son propre petit habit en peau de chevreuil, ce qui est totalement absurde… Tsé, une peau d’animal sur une peau d’animal !
Elle a marqué une pause pour reprendre son souffle, avant de poursuivre :
— Mais là, il faut penser à nous, ici et maintenant. On est tous des Indiens en terrain étranger, et il faut qu’on se tienne.
Les garçons ont approuvé en silence. On aurait dit qu’ils étaient hypnotisés par son intensité. Nadine savait que les jeunes avaient souvent besoin qu’on les aide à canaliser leur énergie, et c’est ce qu’elle comptait faire. Elle les a pris par la taille.
— Bon, allez, on vous accompagne jusqu’à votre spectacle. Je veux savoir combien ils vous payent, ces Neechee allemands là.
Lucas les a suivis d’un pas lourd. Il avait de la difficulté à ravaler sa colère. Défaut d’envergure, ça. Le temps était peut-être venu de le rétrograder de potentiel mari à potentiel plan cul.
EDNA
Elle suivait la foule, pas vraiment par choix : elle voulait seulement retrouver son chemin jusqu’au minibus, mais les hordes de festivaliers l’avaient forcée à changer de direction et voilà qu’elle était entraînée par le mouvement général. Elle entendait les applaudissements, les sifflements et le son des sabots. La foule l’a laissée en haut d’une côte d’où elle voyait l’ensemble de la vallée, en contrebas.
D’un côté, un groupe de cavaliers vêtus de blanc et de caca d’oie, sur des montures blanches pour la plupart. De l’autre, des combattants – certains à cheval, d’autres à pied – représentaient les braves guerriers. On leur avait bruni la peau, d’une teinte presque noire pour certains, acajou pour d’autres. D’autres encore n’avaient réussi à créer qu’une sorte de jaune foncé, mais ça allait : impossible de douter de leur allégeance. Les armées se sont rencontrées au milieu du champ de bataille et, bien que tout le monde se soit battu vaillamment, l’issue ne faisait aucun doute : les blancs-caca d’oie allaient perdre.
Quelques-uns se sont mis à courir dans l’autre direction. « Lâches », a marmonné Edna. Mais les autres ont affronté la mort avec bravoure. Transpercés par des lances, la plupart du temps (difficile de simuler la mort causée par une flèche, puisqu’il faudrait attraper la flèche en plein vol, se disait Edna). Les hommes tombaient les uns après les autres, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un. Il portait un chapeau blanc, un pantalon blanc et une veste à franges brun pâle. Sa barbe était longue et fournie, et Edna a compris que c’était Custer. Le dos bien droit, il a commencé son discours : « Me voilà ici, à défendre mon pays… », mais impossible pour lui de poursuivre, parce que la foule s’est mise à le huer bruyamment.
Un grand « Amérindien » s’est détaché du groupe et l’a poignardé en plein cœur tout en pointant un autre couteau sur sa gorge. Il en a appelé au jugement de la foule, comme un gladiateur, et les pouces vers le bas sont apparus. Je me demande si les pouces levés, c’est déjà arrivé. Et Custer s’est effondré sur le sol, dans la poussière de l’affrontement, l’herbe quasi inexistante.
Sortis de nulle part, deux cavaliers se sont mis à tourner autour du champ de bataille. De petite taille, agiles. Edna, de son point de vue, a d’abord cru voir deux femmes. Mais, soudain, l’un des deux s’est levé sur le dos de son cheval et Edna a bien vu qu’il s’agissait d’un homme pas très grand. L’autre voltigeur était rendu à l’envers, les mains sur sa selle. Le premier a alors sauté par terre, tout en envoyant une bonne claque sur la croupe de son cheval pour le lancer dans un galop effréné. Le deuxième chevauchait à côté de lui… Un bond rapide et hop : ils étaient tous deux sur le même cheval. La foule, évidemment, ne tenait plus en place.
Edna n’était pas si impressionnée, elle qui avait grandi dans un ranch avec une bande de cowboys alcoolos et, plus tard, avec ses nièces et neveux, qui ne juraient que par les chevaux. Ces deux jeunes hommes étaient compétents, mais elle avait déjà vu mieux.
NADINE
Nadine contemplait le spectacle depuis les coulisses avec le reste de sa troupe ; elle n’avait jamais rien vu d’aussi grandiose de sa vie.
— Ces petits Crows-là savent monter, en tout cas, s’est-elle exclamée en se tournant vers les autres danseurs.
Desiree avait l’air convenablement impressionnée par la performance, Lucas gardait son air méfiant et John était très concentré. Shane, évidemment, semblait regarder ailleurs, complètement inattentif. Certaines personnes étaient impossibles à satisfaire, s’est dit Nadine.
Les garçons sont revenus vers eux au galop et ont sauté de leur monture avant même d’être à l’arrêt. Ils se sont dépoussiérés l’un l’autre. Nadine s’est approchée, les clochettes de sa robe trahissant sa présence.
— Vous deux, vous êtes les deux meilleurs cavaliers que j’ai jamais vus, a-t-elle affirmé. Comme deux écureuils ou je sais pas quoi. Allez, venez rencontrer mes danseurs.
Elle a appuyé sur le « mes », histoire qu’ils comprennent bien qu’elle était quelqu’un d’important, qu’elle était aux commandes.
— C’est quoi vos noms, déjà ? leur a-t-elle demandé, incapable de se souvenir si elle avait posé la question plus tôt.
— Moi, c’est Samuel, a dit le plus grand. Lui, c’est Ed.
Et il a pointé du doigt la version un tantinet plus petite, un tantinet plus jeune. Les deux frères avaient les yeux fixés sur Desiree, ce qui n’était surprenant pour personne, surtout pas pour Desiree. Shane a fait un demi-pas de côté pour se rapprocher d’elle.
— Vous êtes des Crows, hein ? a demandé Desiree.
— Des traîtres, a marmonné Lucas.
— Question de point de vue, a fait Nadine en lui assénant un coup de coude. Aujourd’hui, ils travaillent ici, pour les Allemands. C’est pas beau, ça ?
— Ils nous payent, a dit Samuel d’une voix claire.
— Pas beaucoup ! a précisé Ed.
— Mais on est sur nos chevaux à longueur de journée, fait qu’on s’en fiche, a renchéri Samuel.
— Vous êtes jeunes, a grommelé Nadine. Vous allez changer d’avis là-dessus un de ces jours.
— C’est quel genre de chevaux que vous avez là ? a fait John en caressant l’encolure baie de l’animal.
— Elle, c’est Cherry, moitié pur-sang, moitié arabe. Je sais pas trop où les Allemands l’ont trouvée, mais ça fait plus longtemps que nous deux qu’elle est ici. Elle doit avoir à peu près huit ans. Quand on est arrivés, elle était pas domptée et elle avait envoyé sur le cul plusieurs cavaliers, mais bon… ça a l’air qu’elle avait besoin d’une petite touche crow.
En parlant, Ed n’avait pas lâché Desiree des yeux.
— C’est un bon cheval, a dit Desiree.
— C’est surtout le cavalier…, a fait Ed.
— Oui, un bon cavalier, ça change tout, a ajouté Samuel.
— Je peux l’essayer ? a voulu savoir Shane.
— Non, a répondu Samuel. On vous connaît pas. Elle vous connaît pas.
— Pis après ? C’est juste un crisse de cheval, a répliqué Shane.
Un silence lourd. Les jumeaux ont toisé Shane, qui les a toisés en retour. En ce moment, se disait Nadine, ils avaient pratiquement l’air de triplés. Elle a mis fin au malaise :
— OK, on va aller se trouver quelque chose à manger. On a vu là-bas qu’il y avait du gibier… mais du gibier bizarre, allemand, j’imagine.
Elle s’est dirigée vers les comptoirs de nourriture et a senti que les autres suivaient le mouvement. Lucas a accéléré le pas pour venir la rejoindre.
— Tsé, Lucas, le secret pour se faire des amis, c’est d’ignorer consciemment les différences…
Elle s’est interrompue elle-même au moment où elle a entendu le bruit des sabots, rapide et saccadé. Elle s’est retournée et a vu la jolie jument baie sauter une clôture qui avait l’air bien trop haute pour elle. Sur son dos… Nadine a d’abord cru apercevoir Shane, puis elle s’est rendu compte que c’était Desiree.
— Shit, a fait Lucas.
— Ostie, a renchéri John.
— Ah ben, tabarnac, a ajouté Shane.
Les jumeaux se sont précipités à la poursuite de leur cheval.
— Parle-moi d’une fille crie, a dit Nadine. Sauve-toi en premier, tu poseras les questions plus tard.
L’apparition d’une belle Indienne au visage poupin et aux longs cheveux noirs, en plein galop à travers champs, a eu tout un effet sur la foule allemande. Les mots « princesse indienne » sont soudain venus aux oreilles de Nadine un peu trop souvent à son goût. Elle n’avait jamais particulièrement aimé cet aspect de la culture des pow-wow. Pas besoin de hiérarchie dans une communauté où tout le monde doit se salir les mains.
Quand ils sont enfin retournés au minibus, à la fin de la journée (après une seconde performance sous le soleil écrasant), Hans les attendait. Il a tendu une liasse de billets à Nadine, en désignant Desiree du menton.
— Pour la fille.
Desiree a pris un air horrifié.
— Elle est pas à vendre, a fait John d’un ton sec.
— Pour deux spectacles, demain et après-demain, a précisé Hans en insistant pour que Nadine prenne l’argent (il devait avoir déduit, avec raison, qu’elle était la pingre du groupe).
Nadine a détourné le regard en lui glissant :
— Et on veut quelque chose pour aujourd’hui, aussi.
Hans a hoché la tête et a fouillé dans sa poche, en quête de quelques billets de plus.
JOUR 11
Munich, Allemagne
EDNA
Le Festival Karl May est un des plus gros événements auxquels j’ai assisté, et ce n’est pas peu dire : je suis déjà allée à la foire annuelle de Regina. Il y avait énormément de monde déguisé en Indiens. On a vu beaucoup de coiffes comme celles qui serviraient, selon ce que j’ai lu, à retenir les perruques en place dans les films hollywoodiens. Je ne sais pas si tous ces gens portaient des perruques, étant donné que je ne suis pas du genre à aller vérifier en leur tirant les cheveux. Ça m’apparaît comme une étrange façon d’occuper son temps libre, jouer à se costumer, mais j’imagine que c’est moins pire que certains loisirs dont on préfère ne pas parler.
La troupe a bien dansé, mais le moment que j’ai préféré, c’est lorsque ma nièce Desiree a participé à la reconstitution de la mort de Custer en compagnie de deux jeunes Crows. C’était une chorégraphie équestre, avec un certain nombre d’exercices de voltige. À un moment donné, les deux cavaliers crows (Samuel et Edward) ont échangé de monture en galopant. On appelle ça « le relais indien ». Desiree est devenue la troisième cavalière du numéro. Quand le cheval est arrivé à sa hauteur, à pleine vitesse, elle n’a pas hésité une seconde : elle s’est hissée sur son dos comme si la monture était parfaitement immobile. Deux centimètres de plus et elle serait passée par-dessus, mais ma nièce possède l’équilibre d’une gymnaste. Et elle nous a offert une performance qui aurait rendu fier n’importe quel parent.
Je ne me rappelle pas la présence d’une belle princesse indienne dans la réalité historique, mais, comme on dit, l’histoire, c’est une histoire racontée par les vainqueurs. Et l’histoire qu’on a racontée aujourd’hui était bien intéressante, pas de doute là-dessus.
JOHN
John ne voyait pas d’inconvénient à allonger leur séjour en Allemagne de quelques jours. La vie de château commençait à lui plaire, surtout depuis qu’il avait découvert les écuries, où vivaient les gros percherons. Il était plus heureux qu’un cochon dans sa soue, à traîner là-bas, dans les pattes des garçons d’écurie. Chacun d’eux se fendait en quatre pour expliquer à John les détails des soins prodigués aux chevaux, dans un anglais limité. À quelques reprises, Lucas l’a accompagné, mais il est resté à l’écart, préférant se tenir près de la porte. John s’est demandé à quoi ça servait de venir.
Un matin, John a même pu faire une balade sur le dos d’un des plus imposants percherons, un hongre appelé Otto. La bête avait un trot délicat et un galop qui donnait à John l’impression de voler à travers le pays.
Les repas du soir étaient copieux et enjoués. Robert avait ouvert grand les portes de son cellier et leur racontait ses péripéties en Saskatchewan. La petite province avait eu, semblait-il, une grande influence sur sa vie. Il en rajoutait, sur le ciel, sur les rencontres qu’il avait faites, sur le travail qu’il avait accompli. Il leur a raconté avoir dormi pendant une semaine dans une église à l’abandon et s’être réveillé un matin avec une souris sur la tête, en train de lui manger les cheveux.
— Vous êtes mauditement chanceux de pas être mort après avoir respiré autant de merde de rongeur, lui a dit John. Tout le monde sait que c’est poison.
— J’étais jeune, a répondu Robert en riant.
John a remarqué autre chose : à chacun des repas, Edna semblait s’asseoir plus près de Robert. Un soir, quand John a quitté la table, il a noté qu’il ne restait plus personne sauf ces deux-là, qui résistaient au sommeil malgré les cernes sous leurs yeux.
John savait ce dont on avait besoin pour rester éveillé même quand on était censé dormir. Et au moment où cette pensée s’est formulée dans sa tête, son cœur a explosé, prisonnier de l’image de Per. John a dû aller marcher une bonne demi-heure pour retrouver ses esprits. Il n’enviait nullement leurs petits regards transis ; le contrecoup faisait trop mal.
Du côté des jeunes, il constatait que Shane poursuivait son opération charme auprès de Desiree, mais que cette dernière restait plutôt indifférente. Elle n’hésitait pas non plus à flirter avec chaque garçon se trouvant à distance de flirt. Ça doit le rendre fou, pauvre gamin, s’est dit John.
Un matin, il est tombé sur Shane près des box, dans l’écurie. Le visage plus rouge que d’habitude. John a pensé qu’il réagissait peut-être au maquillage avec lequel il se peinturlurait la face pour avoir l’air encore plus intense durant les spectacles. John a entamé la conversation :
— Ta peau, ça va ?
— Correct, a répondu Shane en portant une main à son visage, comme sur la défensive.
— Quand j’étais plus jeune, j’avais des problèmes de peau, a dit John. J’ai quasiment tout essayé, pis finalement ma kukum m’a proposé quelque chose qui a fonctionné.
— Un genre de remède traditionnel ?
— De la pisse de cheval.
Shane a grimacé.
— Pour vrai ?
John a acquiescé de la tête.
— Ça a mieux marché que tout le reste.
Shane a jeté un coup d’œil aux box derrière lui.
— Fudge.
— T’es prêt à y retourner ?
Shane a hoché la tête, tout en étirant le bras pour caresser un cheval à la robe noire.
— Ouaip.
— Qu’est-ce que tu vas faire, pour le mandat qui t’attend au pays ?
— Retour en prison, j’imagine, a fait Shane en haussant les épaules. Pas la première fois.
Ils ont regardé une jument qui invitait son poulain à boire. Le petit ne semblait pas trop savoir quoi faire au départ, mais il a vite compris et s’est mis à téter comme un fou.
— Est-ce que… Pensez-vous que vous pourriez quitter votre réserve ? a demandé Shane d’une voix faible.
John a poussé un soupir.
— Tout le monde finit par partir, à un moment ou à un autre. Certains reviennent, d’autres non… Tu sais, mon père est enterré quelque part ici, dans ce pays.
— Mais il serait revenu ?
— Bien sûr. Il avait deux enfants et une femme, ma mère.
John se souvenait de sa mère qui s’était effondrée à l’annonce de la mort d’Adelarde. De ses jambes qui avaient flanché, comme celles du poulain naissant. Il se souvenait aussi de s’être demandé ce qui se passerait si elle ne se relevait pas. Elle s’était relevée, finalement. Mais John n’avait jamais oublié cet instant.
— En plus, a-t-il ajouté, il adorait la réserve. Il avait une grosse ferme et un jardin, et c’était le meilleur violoniste de la communauté.
— J’ai pas d’enfants, a dit Shane. Et ma dernière blonde a essayé de me poignarder.
— Célibataire, pas d’enfants, j’imagine qu’on pourrait dire que le monde t’appartient : t’as l’avenir devant toi, tu peux faire ce que tu veux.
Toutes des phrases que John avait entendues dans sa jeunesse et qu’il n’avait jamais trouvées particulièrement réconfortantes. Ça ressemblait plus à des défis impossibles à relever.
— Et vous ? Vous êtes prêt à retourner à la maison ?
John a hoché la tête.
— Je m’ennuie de mes chevaux, je m’ennuie de mon chien. Je m’ennuie de ma petite vie tranquille.
— Vous avez une maison pis toutte ?
— Ouais.
Shane a hoché la tête lui aussi, puis il s’est remis à observer le poulain, qui tétait maintenant avec une telle intensité que le lait lui coulait dans le cou.
EDNA
— Est-ce que j’aurai l’occasion de te voir danser ? lui a demandé Bobby.
Puis, un jour plus tard :
— Quand est-ce que je te verrai danser ?
Puis, plus tard ce jour-là :
— Je veux te voir danser.
Dans sa voix, une touche autoritaire, presque suffisante pour convaincre Edna de danser. Mais ses hanches, usées et douloureuses, avaient aussi de bons arguments.
— Tu manques rien, a-t-elle répondu. Pour dire vrai, c’est à cause de moi que le reste de la gang a l’air fou. Moi, je suis venue uniquement pour avoir l’œil sur Desiree, tsé. Et maintenant que Nadine est là, je sers plus à grand-chose.
Nadine, cela dit, avait commencé à lui lancer de plus en plus de regards de reproche et de petites pointes du genre : « Ça serait le fun d’avoir du nouveau à offrir au public » ou « Ça serait le fun de pouvoir laisser les autres se reposer un peu ».
Une part d’elle était secrètement reconnaissante envers ce corps en piteux état : elle n’avait pas envie de danser pour Bobby.
— Tu dansais, avant, lui a-t-il rappelé. Les danses dans l’étable, les sets carrés… là-bas dans les champs.
— J’étais jeune dans ce temps-là ; mon corps craquait pas de partout, a-t-elle répliqué.
— Ça fait déjà si longtemps ?
— Une vie entière, comme on dit.
Il la taquinait en répondant qu’elle n’avait pas vieilli d’un poil et ça la faisait rire, mais ça ne la faisait pas changer d’idée. Les hommes s’ennuyaient de leurs amantes seulement lorsqu’ils les revoyaient. Il avait probablement cessé de penser à elle dès qu’il avait quitté le territoire de la Saskatchewan. Elle en savait assez sur les hommes pour en être certaine. « Je t’aimerai toujours », ça voulait dire : « Je t’aimerai tant que nous serons physiquement proches l’un de l’autre. » L’amour qui déplaçait les montagnes, ça n’existait pas. Elle avait déjà vu son frère déplacer des meubles dans la maison, à la demande de sa femme, mais il s’était plaint du début à la fin.
Edna buvait du vin au souper, mais seulement un verre. Elle n’avait plus rien à cacher, et elle ne savait pas trop d’où lui venait cette force soudaine. Peut-être de sa soirée passée en compagnie des fantômes. Elle avait été tentée de raconter à Desiree ce qu’elle avait vu sur les remparts, mais, lorsqu’elle avait voulu lui montrer l’escalier qui y menait, elle ne l’avait jamais retrouvé.
— Bizarre, avait dit Desiree.
Les esprits ne s’intéressaient pas à sa nièce, avait compris Edna.
Lors de leur ultime soirée ensemble, Bobby lui a proposé une promenade. En temps normal, elle aurait refusé, mais elle partait le lendemain et certains risques valaient le coup. Si elle se surprenait à faire… des choses répréhensibles… elle serait dans le minibus quelques heures plus tard, en train de redescendre la montagne.
— On va où ? a-t-elle demandé, contente d’avoir apporté un chandail chaud.
Un gros chandail cowichan qui était dans sa famille depuis plus d’une génération, tricoté par sa grand-mère pour sa mère et orné de quatre chevreuils – un animal important pour le clan de sa grand-mère. Edna n’en savait pas plus. Sa grand-mère était morte quand elle était encore au pensionnat. Et puis, même avant sa mort, une distance s’était créée entre elles. Quand Edna lui rendait visite, elle se rendait compte qu’elle avait oublié le cri de sa jeunesse, et sa grand-mère, elle, n’avait jamais parlé une autre langue.
— Y a un verger du côté sud du château. Je m’en occupe pas vraiment, mais j’irais bien y jeter un œil. Peut-être que je vais m’y mettre cette année, qui sait ?
Robert restaurait sa propriété, petit à petit. Il disait que ça lui prendrait encore au moins cinq ans avant d’avoir fait le tour.
Et tu seras jamais capable de te débarrasser des fantômes.
Le verger était infesté de mauvaises herbes de hauteur variable. Edna repoussait les plus hautes et piétinait les plus petites.
— Ça serait le temps d’engager un jardinier, je pense, a dit Robert d’un air gêné.
— C’est toujours bon de laisser un jardin s’ensauvager quelques années. Ça permet au sol de se reposer.
— Tu t’occupes toujours du ranch ?
— On a un contremaître. Ça fait si longtemps qu’il est là qu’il pourrait travailler les yeux fermés.
— Et tu fais quoi de ton temps ?
Edna a réfléchi quelques instants. Ça faisait moins d’un mois qu’elle était partie, mais elle avait de la difficulté à se rappeler ce qu’elle faisait de ses journées.
— Je donne un coup de main ici et là, a-t-elle fini par répondre. Je fais ce qu’on me dit de faire.
Ils ont écarté d’autres mauvaises herbes. Bobby s’est arrêté devant un arbre – un vieil arbre, avec de la mousse sur le tronc. Edna aurait été incapable d’en faire le tour avec ses bras.
— Cet arbre-là est mourant, a dit Robert.
Edna a fait non de la tête.
— Coupe les branches du haut, les grosses, là. Y a encore de la vie là-dedans.
— Je me suis marié, une fois, tu sais, a dit Bobby.
Edna a eu un pincement au cœur, si soudain qu’elle en a sursauté. Bien sûr qu’il avait été marié.
— Et ?
— Elle est morte. Pneumonie.
— Les courants d’air, dans les châteaux.
— C’est arrivé du jour au lendemain. Qui meurt d’une pneumonie à vingt-neuf ans ?
Edna lui a tapoté l’épaule affectueusement.
Il lui a souri.
— Toi et moi… Est-ce qu’on avait parlé de mariage ?
Edna a secoué la tête.
— On s’est jamais rendus là, a-t-elle dit, avec précaution.
On a parlé de ce qu’on allait faire du reste de l’été, parce que je croyais que ça voulait dire le reste de nos vies. À cette pensée, Edna a poussé un petit rire sec. Quelle idiote elle avait été.
— Qu’est-ce qui te fait rire ?
— Je me rappelais un truc que John a dit.
Bobby l’a fixée des yeux, dans l’attente.
— Tu comprendrais pas. Une affaire de Cris.
Ils ont continué à marcher côte à côte. Bobby parlait de sa femme et des voyages qu’ils avaient faits ensemble. Il a expliqué comment il avait hérité du château. Edna a parlé des enfants de son frère, des frousses qu’ils lui donnaient avec leurs folles aventures. Il était tard quand ils sont enfin revenus à la porte principale.
— Vas-tu danser demain ? a-t-il demandé à Edna.
— Non, a-t-elle répondu avant de rentrer.
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