Les poules des prairies partent en tournée
Chapitre 15: Edna
CHAPITRE 15
EDNA
L a musique était trop forte. Desiree se penchait sans arrêt vers Edna pour lui crier quelque chose dans l’oreille, ce à quoi elle répondait « Quoi ? », un peu perdue. Edna voyait bien que la jeune femme s’amusait, comme en témoignaient ses yeux brillants et son sourire collé au visage. Edna ne se sentait pas si mal elle-même. Elle avait emprunté une jupe à sa nièce, le morceau le plus court qu’elle avait porté depuis son adolescence. Ça descendait à peine jusqu’à ses genoux, si bien qu’elle se sentait nue. Mais bon, c’était logique étant donné la chaleur infernale qui régnait ici.
Edna n’avait jamais vu autant de personnes de couleurs différentes, qui dansaient, qui se collaient sur la piste. Desiree lui a tendu un verre.
— Ça va te rafraîchir. T’as la face toute rouge.
Edna a pris une petite gorgée. Elle a senti le picotement de l’alcool, mais ne pouvait pas résister aux glaçons.
Un coup de coude dans les côtes de la part de Desiree, qui pointait le doigt vers la gauche. John s’avançait vers elles d’un pas mal assuré.
— Allô, allô, a-t-il dit, la voix traînante, avec un sourire idiot.
Et il a tapoté la tête de Desiree.
Elle a éclaté de rire.
— Wow, vous êtes chaud.
— Pas pantoute, a répondu John. Pas pantoute.
Il a posé les yeux sur Edna.
— Vous êtes tellement petite. Vos cheveux sont tellement courts. Vous pouvez pas danser avec des cheveux courts de même.
Edna a haussé les épaules.
— Ouais, ben, j’ai dansé quand même.
— Pas de doute, pas de doute, a-t-il fait en lui tapotant la tête à elle aussi. Vous êtes une bonne petite dame.
— Je suis une bougonne.
— Vous êtes une bougonne, mais vous êtes une bonne petite dame. Jamais eu de problème avec vous.
— Ouais, ben, je suis contente.
Desiree s’est dirigée vers la piste au bras d’un jeune homme noir. Edna n’avait jamais adressé la parole de sa vie à une personne noire. Elle en avait déjà vu, des personnes noires, en ville, mais elle n’avait jamais eu l’occasion de leur parler. Elle avait toujours été curieuse, cela dit. Peut-être que la prochaine tournée leur permettrait de voyager dans des endroits où vivaient ces personnes.
— Est-ce que vous allez me juger ? a demandé John.
— Pourquoi ?
— Parce que je suis différent. Votre Dieu, il a pas son mot à dire là-dessus ? Genre : être différent, tu ne dois pas.
Ça a fait rire Edna. Il était vraiment soûl.
— Jamais lu cette partie-là.
— C’est écrit quelque part.
— On n’est pas censés lire ça littéralement. On est censés s’en servir comme guide. Dieu nous parle à travers la Bible, il faut juste l’écouter.
Elle avait envie d’ajouter que, parfois, Dieu parlait à travers le sourire d’un enfant, un lever de soleil, une mélodie ou même un regard, mais elle savait qu’il n’était pas en mesure de la suivre. Elle s’est contentée d’un :
— Peut-être que vous devriez venir faire un tour à l’église, une fois.
John a repoussé l’offre du revers de la main.
— Vous m’aimez bien, pas vrai ?
Edna a fait oui de la tête, prête à affronter un petit malaise social. Il n’était pas du tout son genre d’homme, mais elle pouvait comprendre pourquoi certaines femmes le trouvaient à leur goût. Et aucun homme avec une haleine d’alcool ne l’avait jamais séduite, ça c’est certain.
— OK, c’est bien, a-t-il fait avant de s’éloigner en titubant.
Edna n’a pu réprimer un sourire. De l’autre côté de la piste, elle a repéré Nadine, adossée au bar, l’air contrarié. C’était son air habituel, certes, mais Edna avait cru qu’elle serait plus calme, maintenant que la tournée était finie. ou presque (il leur fallait quand même trouver un moyen de rentrer à la maison, mais Edna ne s’inquiétait pas pour ça : son frère, Devon, leur payerait un vol à la minute où Desiree en émettrait le souhait).
Nadine parlait avec quelqu’un. Une discussion assez animée, d’après ce que voyait Edna. C’était le beau grand chef de l’autre fois… Comment il s’appelait, déjà ? Oui, voilà : Ernest Standing Bull. Elle a vu Lucas qui s’approchait, d’un pas pressé. (Pour vrai, ça ne relaxait jamais, ce monde-là ?)
Une chanson qu’Edna aimait beaucoup s’est mise à jouer à ce moment. Elle s’est aussitôt dirigée vers la piste. Il y avait un temps pour prier, un temps pour chanter, un temps pour danser. C’était dans la Bible, ça aussi.
NADINE
— Et après ils ont refusé de nous payer parce qu’ils disaient qu’on s’était engagés à faire dix spectacles, mais moi je m’étais jamais engagée à autant… Je veux dire, s’ils m’avaient proposé ça y a plusieurs mois, peut-être que je l’aurais inclus dans l’horaire de la tournée, mais non, ils m’ont rien demandé… et là ils m’arrivent avec ça à la dernière minute ? ! Ça a tout fait foirer. Et là ils voulaient pas nous payer. Si cette fille-là avait pas été aussi bonne pour faire des acrobaties sur un cheval…
— Des acrobaties sur un cheval ? a fait Ernest d’un air ébahi.
— Des cascades, monte-descends, sur les mains, ce genre de choses… Ouais, bon, ils l’ont super bien payée pour ça, fait que ça nous a beaucoup aidés, sauf qu’on a perdu une journée… Oh, et c’est à ce moment-là qu’on a perdu notre jeune danseur, Shane. Personne me l’avait dit, mais il est resté là-bas parce qu’il a un dossier criminel, fait que c’était sûrement mieux pour lui, même si en principe c’était un danseur en surplus…
— Un dossier criminel ?
— Rien de grave, une ou deux voies de fait. Il est jeune… Faut qu’il vieillisse un peu, c’est tout. Personnellement, j’avais rien contre lui. Même que j’ai connu plusieurs de mes danseurs quand ils étaient encore un peu délinquants sur les bords…
Ernest a levé une main.
— On dirait que t’as bien travaillé.
Nadine l’a fixé des yeux.
— Je dirais que oui. Sauf qu’on a dépassé le budget. Et que j’ai perdu un de mes Indiens.
— J’ai déjà assisté à des conférences de chefs où on perdait la moitié des chefs en deux jours. Et pour le budget ? a-t-il dit en riant. C’est un succès retentissant, à mon humble avis.
Il lui a offert un beau grand sourire.
Nadine ne savait plus où regarder. Elle avait envie de regarder ses lèvres, l’endroit d’où sortaient ces belles paroles, ces paroles qui la faisaient s’illuminer de l’intérieur. Mais non, elle a dû détourner le regard parce qu’elle s’est sentie soudain comme un poisson au bout de la canne à pêche, toute frétillante, glissante et effrayée.
— Un verre ?
— Un jus d’orange, a-t-elle répondu d’une voix haut perchée à laquelle elle a consciemment ajouté un peu de basse pour ajouter : Merci.
Ernest s’est tourné vers le bar. À cet instant précis, Lucas lui a saisi les bras par-derrière.
— Vous êtes en état d’arrestation pour le vol…
— Oh, tabarnac, Lucas ! a fait Nadine en lui envoyant un coup de karaté sur l’avant-bras.
Lucas a lâché sa prise, surtout par effet de surprise.
— On a discuté de ça, déjà, a dit Nadine.
Lucas l’a dévisagée.
— La loi, c’est la loi. Tu peux pas interférer.
— Ça dépend de quelle loi tu parles. Moi, personnellement, je respecte les lois des Nehewin.
Ernest avait eu le temps de se retourner.
— Vous êtes qui, vous ?
— Je travaille pour le FBI. Je suis leur consultant autochtone.
— T’es même pas une vraie police ? a demandé Nadine.
— J’ai toute autorité, a-t-il répliqué en montrant son badge.
— Mais pas d’arme ? a demandé Ernest.
— Oh oui, j’ai une arme. J’en ai juste pas besoin en ce moment.
— Comme la moitié des retardés qui vivent en Alabama… Ça leur donne pas le droit d’apporter ça au Canada pour jouer au plus fort, a rétorqué Ernest.
Il a tendu son verre de jus d’orange à Nadine, puis a pris une gorgée de son cocktail.
— Où est-ce que vous l’avez trouvé, vous, de toute manière ? a voulu savoir Lucas. Quelqu’un l’a volé au Musée du Dakota du Nord.
Ernest a toisé Lucas de haut en bas.
— Je gage que vous auriez trouvé votre réponse plus facilement si vous étiez resté là-bas, au Dakota du Nord. On me l’a offert quand j’étais au Nouveau-Mexique, au grand rassemblement des nations d’Albuquerque. Une gang de chefs se sont réunis pour me demander de le remettre à l’acheteur. Si j’avais su que c’était illégal… bon, j’aurais probablement accepté quand même. Selon vous, qui Crazy Horse aurait-il voulu voir en profiter ? Son propre peuple ou un musée de Blancs pas rapport ?
— Ça a pas d’importance… Et si vous étiez juste un opportuniste, un voleur ?
— Crazy Horse s’est battu contre ceux qui lui volaient ses terres, qui assassinaient son peuple, qui détruisaient son mode de vie… Pour une raison obscure, c’est pas considéré comme des crimes, ça, dans le monde des Blancs. Qu’est-ce que vous voulez que ça me foute que vous me considériez comme un voleur ? a expliqué Ernest avant de pousser un soupir. On a tellement de choses à faire. L’argent que ça nous aurait procuré, cette transaction-là, c’est une goutte d’eau dans l’océan.
Nadine a regardé Lucas. Elle ne le connaissait pas beaucoup (disons qu’elle en avait échappé un méchant bout sur sa personnalité !), mais elle savait reconnaître quelqu’un qui ne savait plus quoi dire. Elle a tenté d’attirer son attention.
— Lucas, peux-tu aller vérifier si tout le monde va bien ? Faut que je règle des détails de dernière minute avec le chef Ernest.
Lucas a hoché la tête d’un air reconnaissant. Il avait beau être un géant, sa posture ne laissait voir qu’une espèce de mal-être au moment où il a tourné les talons.
— C’est bizarre à quel point ils réussissent à retourner les meilleurs contre leur propre monde, a dit Ernest.
Nadine a acquiescé de la tête.
— Ils arrêtent jamais de nous voler.
— T’es contente de retourner à la maison ?
Elle a souri :
— J’ai profité pas mal du voyage. Ça va être dur de revenir à la bonne vieille routine.
— T’es pas du genre à prendre la poussière, toi, en tout cas, lui a dit Ernest avec un demi-sourire qui lui a creusé les fossettes.
Nadine a aussitôt ressenti cette même sensation de petit poisson au bout de sa ligne, comme si ses os se mettaient à flotter, et elle a dû s’appuyer au bar pour éviter de tomber. Ça n’allait pas être facile de parler affaires avec celui-là.
JOHN
John savait qu’il lui restait moins d’une heure avant que ça se mette à tourner et qu’il ne tarderait pas, ensuite, à se garrocher aux toilettes pour faire une offrande aux dieux de la brosse, juste avant de perdre connaissance, sans doute. Idéalement, dans son lit, mais il ne savait pas trop si c’était faisable (même s’il s’agissait simplement d’appuyer sur le bouton de l’ascenseur). Quelle idée géniale avait eue Lucas de leur réserver des chambres dans un hôtel avec un bar à l’intérieur. John s’est dit qu’il devait se rappeler ce truc : toujours réserver dans des hôtels qui ont leur propre bar.
Une jeune femme s’est installée si près de John qu’il a senti la chaleur de son corps. Il a pivoté lentement et l’a regardée : elle était mince comme une ballerine, et ses cheveux fixés en chignon sur le sommet de sa tête accentuaient l’impression qu’il avait de se trouver à côté d’une danseuse en congé.
— Hé, chef, a-t-elle dit d’une voix rauque.
Il n’a rien répondu, surtout parce qu’il n’avait aucune idée de ce que sa bouche était en mesure de produire comme son.
— Moi et mon chum, on vous observe depuis le début de la soirée, a-t-elle continué en pointant du doigt un grand homme mince aux traits asiatiques, qui se tenait en retrait.
Ce dernier a hoché la tête en direction de John et lui a offert un sourire. Un très beau sourire.
John a fixé des yeux la jeune femme.
— Si ça vous tente… on pourrait aller s’amuser ensemble.
S’amuser comment ? Aller prendre un café ? Réserver dans un resto ouvert vingt-quatre heures ? En temps normal, John pouvait manger à n’importe quelle heure, mais son estomac était bien trop fragile en ce moment.
Il a secoué la tête.
Elle s’est rapprochée et a posé une main dans son dos.
— Wow, vous êtes vraiment musclé. J’ai jamais fait ça avec un Indien… Je veux dire, un Indien comme dans les films. C’est genre un de mes rêves.
Sa main se baladait dans son dos, puis elle a glissé vers l’avant, dangereusement proche de… John a sursauté. Il lui a agrippé le poignet et, parce qu’il a bien vu la déception sur son visage, s’est contenté de lancer :
— Je peux pas. Je suis amoureux de quelqu’un.
Les mots sont sortis avant même qu’il comprenne qu’il était en train de les prononcer.
Elle a pris un air perplexe.
— Oh.
John a baissé les yeux vers la main de la jeune femme, qu’il a portée à ses lèvres.
— Vous avez l’air d’une danseuse sortie tout droit du Lac des cygnes.
Il avait emmené sa mère assister à ce ballet, quelques années auparavant, à Regina. Ça lui avait coupé le sifflet, elle qui disait qu’ils ne faisaient jamais rien. Assis aux côtés de sa mère, au Centre des arts, John avait senti quelque chose en lui bondir au même rythme que les pas des danseurs.
La jeune femme a eu un sourire timide.
— Faut que je sorte d’ici. Sinon je vais me vomir dessus pis ça sera pas beau à voir.
Il a attrapé sa bouteille de bière et a calé le reste (pas de gaspillage). Comme Lucas s’approchait, l’air bougon, John l’a accosté pour le diriger vers la ballerine et son beau grand amoureux. En essayant du mieux qu’il le pouvait de ne pas trop bafouiller comme un soûlon, il a dit :
— Tiens, mon Lucas, j’ai deux personnes à te présenter.
John n’a même pas eu besoin de se retourner pour savoir que les yeux de la jeune femme venaient de s’allumer.
JOUR 15
Saskatoon, Saskatchewan
EDNA
Notre vol a quitté Toronto à treize heures, l’heure idéale pour la plupart d’entre nous, étant donné la longue soirée qui venait de se terminer. Nous avons dit au revoir au chef Ernest Standing Bull, de la NIB, qui nous avait accompagnés à l’aéroport. Quel homme généreux ! Il nous a remis à chacun et chacune une plume d’aigle et nous a expliqué que c’était un symbole de notre rôle de messagers de la culture nehewin… et de la culture hunkpapa, ai-je ajouté, en me souvenant que Lucas venait du Dakota. Dans l’avion qui nous ramenait à Saskatoon, j’ai repensé à l’importance de tout ça. Nous avons fait voyager notre culture par-delà l’océan. Sans nous, bien des gens pourraient croire que les Indiens sont morts et disparus, assassinés par ce monias de John Wayne.
À l’aéroport de Saskatoon, nos familles nous attendaient. C’était un immense plaisir de les revoir, mais c’était triste également de se séparer des autres membres de la troupe. Nous avons dit au revoir à Nadine Redcloud, qui organisait déjà la prochaine tournée de la troupe des Poules des prairies. Elle espère que ses danseurs habituels seront sur pied, prêts pour les répétitions, afin de prendre la route le plus tôt possible, maintenant que la saison des pow-wow bat son plein. Ça me semble la façon idéale de garder les jeunes occupés. Notre Américain, Lucas Pretends Eagle, était tout heureux de revoir sa voiture, dans le stationnement de l’aéroport. Une voiture volée par l’autre Lucas Pretends Eagle (longue histoire). Comme le disait mon grand-père, les affaires qu’on aime finissent toujours par retrouver leur chemin. M. Pretends Eagle pensait reconduire Nadine chez elle ; il disait vouloir rencontrer le reste de la troupe.
John Greyeyes ne s’est pas éternisé, pressé de retrouver ses chevaux et son chien. Il m’a dit que c’était son premier voyage à vie, qu’il n’avait jamais utilisé son passeport avant. Il m’a semblé avoir eu la piqûre, cependant, parce que je l’ai vu s’informer du prix d’un billet pour la Suède, juste avant de quitter l’aéroport. Desiree et moi avons été accueillies par mon frère, le chef Devon Shield. Il nous a emmenées au PFK pour célébrer notre retour. Mais je sens approcher un autre au revoir… Desiree m’a dit qu’elle partirait de la maison dès l’automne, pour commencer l’université. Elle m’a dit aussi qu’elle avait appris bien des choses, durant ce voyage. Entre autres qu’elle voulait trouver un bon emploi, afin de ne jamais se retrouver les poches vides dans un aéroport, incapable de rentrer chez elle.
Je suis heureuse d’être de retour avant la fin de l’été. La saison des baies de Saskatoon est finie, mais je vais aller faire un tour dans le bois pour cueillir les dernières cerises sauvages.
OceanofPDF.com
Vous avez terminé Les poules des prairies partent en tournée
Dawn Dumont
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