Les poules des prairies partent en tournée
Chapitre 11: Jour 12
CHAPITRE 11
JOUR 12
EDNA
N otre séjour en Allemagne tire à sa fin. Je n’avais jamais -L y pensé visiter ce pays un jour, mais je suis contente de l’avoir fait. Notre passage ici nous a permis de laisser quelques esprits dormir en paix. Le père de John est enterré quelque part dans ce pays, il a donc laissé quelques brins de tabac par terre avant notre départ du château. Ces croyances ne sont pas les miennes (en tant que chrétienne), mais je sais que ses prières se rendront ainsi jusqu’à Dieu. Tandis qu’il pensait à son père, je pensais à mon propre père, qui nous voulait du bien, à mon frère et moi. Il voulait surtout que nous nous occupions l’un de l’autre, et c’est ce que nous avons fait.
Notre hôte nous a invités à revenir quand on le voulait. Je ne veux pas parler au nom de mes compagnons de voyage, mais, pour ma part, je crois avoir fait le tour de l’Allemagne. Il y a trop de fantômes, ici.
Prochain arrêt : Rome, en Italie. Nous irons peut-être voir le Vatican, là où Sa Sainteté le pape réside. Le pape est l’incarnation vivante de l’Église catholique, ainsi que la personne la plus sanctifiée du monde. Bien sûr, tout le monde est nerveux à l’idée de se retrouver aussi près de quelqu’un d’aussi important, mais je me charge de préparer mentalement mes camarades en récitant de nombreux chapelets.
NADINE
Nadine s’est inclinée au-dessus du siège de John et lui a murmuré à l’oreille :
— Si elle arrête pas de prier, je la câlisse en bas du train.
— Écoute-la pas, a répondu John en tirant son chapeau sur son visage.
Nadine avait envie que quelqu’un remette Edna à sa place, mais personne n’avait le courage. Edna ne dansait pas, elle faisait outrageusement la cour aux propriétaires de châteaux et elle surveillait à peine sa nièce. Ça allait durer encore longtemps, l’impunité de cette femme ?
La voix d’Edna a rempli la cabine : elle entamait une nouvelle série de Je vous salue Marie.
— Oh, pour l’amour, ostie ! a lancé Nadine en se levant d’un bond, se précipitant vers la porte du wagon, qu’elle a claquée derrière elle.
Elle s’est retrouvée dans un autre wagon de passagers, où elle venait de réveiller au moins quatre personnes qui lui ont offert des regards hargneux. Nadine a évité tout contact visuel. En temps normal, elle était gentille, calme, douce même. Partout où elle allait, elle se faisait des amis. C’est comme ça qu’on survivait en affaires.
— Hé, patronne, a fait Desiree en agitant la main. Ma tante est encore en train de prier ?
Nadine a hoché la tête.
— Eh ben, a conclu la jeune femme en portant son Coke à ses lèvres. Vous avez remarqué quelque chose de spécial quand on a embarqué dans le train ?
— Toutes les valises étaient là, les regalia, les ornements, les châles. On a tout emporté, sauf les meubles, ouais.
— Non, pas tout. Shane est pas là.
Nadine s’est redressée d’un coup.
— T’es certaine ?
Desiree a acquiescé de la tête.
— J’étais pas sûre au début, mais j’ai fait le train au complet, j’ai vérifié chaque siège dans chaque wagon, et il est nulle part… En plus, je l’ai vu parler en masse avec les jumeaux.
Nadine aussi avait remarqué ça. Mais elle n’en avait pas fait grand cas. Ils avaient le même âge, la même énergie, la même frénésie.
— Il est resté avec eux ?
— Ça doit. Je pense qu’hier soir, il essayait de me dire au revoir.
— Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
— Qu’il était en amour avec moi, et il m’a demandé si je pourrais l’aimer un jour. Et moi j’étais comme : « Euh, non, t’es pas vraiment en amour avec moi… En plus, t’es un criminel… », a expliqué Desiree avant de marquer une pause. Peut-être que j’aurais pas dû ajouter ça ? Je le vois pas vraiment comme un criminel. Juste comme un voleur.
— Ben…
Nadine ne savait pas comment réagir. Quel genre de problème allait causer l’absence d’un de ses danseurs ? Mais est-ce qu’il était vraiment un de ses danseurs ? Et qu’est-ce qu’on faisait avec l’idée de le traîner en justice ?
— Est-ce qu’il a un passeport ?
Desiree a fait non de la tête avant de demander :
— La police est à ses trousses, hein ?
— Ouais, la GRC le recherche.
— Mais pas jusqu’en Allemagne, non ?
— Non.
— J’imagine qu’il a bien joué ses cartes, dans ce cas. Il va me manquer, quand même… J’ai jamais vu quelqu’un imiter aussi bien ma tante et John et vous – tout le monde, bref.
Nadine a poussé un soupir. Ça l’ennuyait de perdre un membre de sa troupe, surtout son meilleur danseur. Elle a soudain regretté de ne pas lui avoir parlé plus tôt, pour connaître son plan de match.
— Il va faire quoi pour vivre ? s’est-elle demandé à voix haute.
Desiree a haussé les épaules.
— Ce qu’il a fait jusqu’à maintenant : il va suivre ses tripes et continuer à arnaquer le monde.
Nadine était d’accord, sans toutefois être certaine que ça serait suffisant. Bon, ça avait bien été suffisant dans son cas à elle…
— Ça vous a déjà traversé l’esprit ? Disparaître, comme ça ? lui a demandé Desiree.
— Quand je suis partie de la maison, j’étais plus jeune que toi.
— Oh, a fait Desiree, qui ne s’attendait pas à ça. J’y ai pensé, moi… Genre : et si je partais avec Shane, si on restait ici, en Europe. C’est bien, ici. J’aime l’histoire, et tout, les bâtiments… J’aime comment les gens me regardent, avec plus de curiosité que de… dégoût. Le monde me suit partout, ici, comme le monde me suit à la maison, aussi, mais là-bas c’est juste pour s’assurer que je suis pas en train de voler de quoi. Je pourrais rester et jouer à l’« Indienne spéciale », plutôt que de retourner chez moi et de redevenir une « sale Indienne ».
Elle a éclaté de rire.
Nadine s’est rappelé une bagarre, à la sortie d’un bar dans une petite ville, où elle s’était défendue contre trois Blanches qui lui avaient lancé cette insulte. Elle se souvenait aussi que la dernière personne à lui avoir asséné un coup de poing durant la rixe était un homme venu défendre les trois agresseuses. Elle se revoyait, étendue sur le sol, en train de faire la morte pour qu’on la laisse en paix, et elle entendait encore les femmes pleurer. Non, mais pourquoi elles braillent ? C’est moi qui pisse le sang, avait-elle pensé.
Nadine a appuyé son front contre la fenêtre et a laissé le roulement du train la guider vers le sommeil. Avec un peu de chance, elle rêverait à des poulains s’épivardant dans les herbes hautes.
JOHN
John aurait préféré oublier ses rêves. Il se réveillait en sursaut, avec une image imprimée dans son esprit – celle d’une longue paire de jambes qui s’éloignait – et un « ne pars pas » pris dans la gorge. Il n’avait jamais pu parler dans ses rêves. Une fois, au réveil, il a formulé cette pensée : Les téléphones, ça existe…, mais il n’arrivait pas à imaginer son Suédois assis là à attendre son appel. Pas de mousse amassée sur cette pierre-là. Une fin de semaine à Stockholm et John serait de l’histoire ancienne, sans aucun doute.
John entendait les prières murmurées derrière lui. Contrairement à Nadine, il trouvait ça apaisant. Chaque fois que le chapelet recommençait, il dédiait la prière à quelqu’un d’autre. Il avait commencé par sa mère, puis était passé à Per, à son frère, et ensuite à son père, ses nièces et ses neveux, ses chevaux. Il en était rendu à ce petit démon aux yeux verts.
— Je rentre pas à la maison, lui avait annoncé Shane, dans le cadre de porte de sa chambre.
Son visage avait repris cet air malicieux que John ne lui avait pas vu depuis des jours. Sa peau était moins irritée, aussi.
— T’as ça, une maison ? avait demandé John.
Ça avait fait sourire Shane.
— Plus depuis longtemps, en effet. Mais vous voyez ce que je veux dire.
— T’es sûr de ton coup ? Tu parles pas allemand et t’as pas d’argent… à ce que je sache.
Le sourire de Shane s’était fait espiègle :
— Je suis OK pour l’argent.
— Tsé, les jeunes disent tout le temps ça, mais ils savent pas à quel point ça prend des sous pour survivre et après ils sous-estiment le temps que ça prend pour en faire.
John se souvenait des quelques fois où il s’était fait prendre, dans sa jeunesse. Mais son grand frère avait toujours été là pour le sortir du pétrin. (Bon, ça venait à tout coup avec un sermon à fendre le crâne en deux, mais quand même.)
— J’ai une job. Le festival part en tournée et j’ai été engagé pour danser et pour m’occuper des chevaux. Les jumeaux m’ont aidé.
Shane semblait si fébrile que c’en était contagieux. L’espace d’un instant, John aurait presque souhaité changer de place avec le jeune homme aux yeux brillants qu’il avait en face de lui. Voyager partout en Europe, travailler avec les chevaux, se tenir avec une gang de gars un peu intenses… Le jeune John aurait sauté sur l’occasion. Mais maintenant il avait son ranch, ses chevaux à lui et un chien aux grands yeux tristounets. Bizarre à quel point John s’était toujours cru sans attaches, et voilà qu’il avait l’impression d’être attaché de toutes parts.
— Fais attention à toi, dans ce cas. Et arrête de voler pis de mentir pis de tricher aux cartes.
Shane avait eu un petit sourire.
— C’est mieux pas, si vous êtes pas là pour me sauver les fesses.
Shane avait tendu la main. John l’avait serrée. Un léger effluve de pisse de cheval lui était monté aux narines.
— Sois sage, jeune homme.
— Vous savez, ça fait longtemps que j’ai pas été jeune, avait répondu Shane.
Et quand John l’avait regardé dans les yeux, c’était pour constater qu’il y avait là une vieille âme.
Durant ces quelques secondes, il avait eu l’impression que la vie de Shane défilait devant ses yeux. Évidemment, ça n’avait aucun sens. Mais c’était bien une vie, ou plusieurs vies, que John avait vue passer : des ados qui flânaient en groupes dans le stationnement du dépanneur, des filles trop jeunes pour être mamans derrière des poussettes, des enfants assis sur la banquette arrière d’une voiture de la DPJ qui s’éloigne de la réserve pour ne plus jamais y revenir. Bon Dieu, ce regard-là, il l’avait vu si souvent chez ses camarades de classe : un air tellement meurtri qu’il nous serre le cœur. Il avait fouillé dans son portefeuille jusqu’à ce qu’il trouve un billet de vingt dollars (le seul qu’il avait) et il l’avait tendu à Shane.
— Appelle le Conseil de bande de Fineday, si jamais t’as besoin d’aide.
— Et je demande à vous parler ?
— Demande à parler au chef et dis-lui que ça vient de moi.
Les derniers mots de John, avant que les yeux verts ne disparaissent derrière la porte.
John ne s’attendait pas à des adieux, même s’il savait, en toute logique, que le jeune homme allait les laisser tomber d’un jour à l’autre : Lucas avait trop de feu dans les yeux, et rester près de lui, c’était une provocation continuelle. Quand même, il allait manquer à John, ce petit con.
Il a tiré l’itinéraire fripé de sa poche. Trois spectacles à Rome, demain. Puis une dernière performance le jour suivant, et ensuite retour à la maison. Il s’est levé, se disant qu’il était temps de donner des nouvelles à son frère. Mais, aussitôt sur pied, il s’est rassis. Il fallait attendre l’arrêt du train avant de trouver un téléphone. Et puis, qu’est-ce qu’il allait lui dire, à son frère ? On était en retard à chaque spectacle, on y arrive à peine avec le budget, on vient de perdre notre plus jeune danseur, et la fille du chef tombe amoureuse dans chaque ville qu’on traverse… Ça pouvait attendre. La voix d’Edna s’est fait entendre à nouveau, comme si elle se frayait un chemin à la machette au milieu d’un champ de Notre Père. John s’est endormi avant même d’offrir la prière à quelqu’un.
JOUR 13
Rome, Italie
EDNA
Des milliers de personnes vivent à Rome. Dans l’ancien temps, c’était là qu’on sacrifiait les chrétiens en les envoyant dans la fosse aux lions. C’est là aussi que les Romains ont crucifié Jésus. La leçon à tirer, selon moi : si vous êtes chrétien, ne tournez pas le dos à un Romain.
Cela dit, au cœur de la ville de Rome se trouve également le Vatican, et c’est là que réside le pape Paul VI. Bon, ce dernier n’a pas expressément demandé que la troupe des Poules des prairies danse pour lui, mais, dès qu’il va apprendre que des Indiens sont en ville (des Indiens CHRÉTIENS, qui plus est), il va sûrement nous envoyer une invitation spéciale. J’y crois, de toutes les fibres de mon corps.
JOHN
Ils sont entrés en gare vers trois heures du matin et ont traversé d’un bout à l’autre l’immense bâtiment aux planchers lisses et aux plafonds hauts. Leurs voix résonnaient dans l’espace même s’ils parlaient tout doucement. John aurait adoré dénicher un chariot, n’importe quoi, pour porter leurs trop nombreuses valises. C’est Nadine qui est sortie dans la rue la première. Repérant aussitôt le poste de taxis, elle s’est mise à négocier la course jusqu’à l’hôtel avec deux chauffeurs, dans un italien baragouiné qu’elle lisait à mesure dans un guide. La troupe resterait à l’hôtel Roma, selon leur itinéraire. John avait marqué le nom d’une étoile. Pas parce qu’il croyait que ça serait super, mais simplement parce que c’était le dernier endroit où ils seraient logés. Après un moment, un jeune chauffeur de taxi est sorti de son véhicule et s’est approché d’eux.
— Je m’appelle Paolo ! s’est-il exclamé avec l’enthousiasme de celui qui ne sait pas qu’il est trois heures du matin. Bienvenue à vous, troupe des Poules des prairies !
John a soulevé son chapeau par politesse. Les autres se sont contentés d’un air hébété.
— Je travaille pour l’hôtel Roma ! a dit Paolo avant de pointer du doigt un deuxième chauffeur. Et lui, c’est mon ami Marco. Il va prendre l’autre moitié du groupe.
Nadine s’est avancée vers Paolo.
— Quel professionnalisme ! C’est génial !
— Vos cheveux sont si beaux, a-t-il répondu en lui lissant une mèche de la main.
— Merci, a fait Nadine en le repoussant poliment.
Paolo a commencé à remplir le coffre de leurs valises. Nadine a fait signe aux autres de la suivre. John et Lucas ont répondu à l’appel. Malgré la fatigue qu’il ressentait à leur arrivée en gare, John commençait à reprendre du poil de la bête. C’était le bon air frais du dehors qui lui faisait ça. Il a sauté dans le deuxième taxi avec Lucas et Nadine. Marco, leur chauffeur, était un homme âgé au regard somnolent. Il a hoché la tête en entendant Nadine prononcer le nom de leur destination. La voiture roulait et les immeubles se succédaient, certains jeunes et modernes, d’autres vieux comme Jésus et ses apôtres. En apercevant le Colisée, John n’a pu retenir une petite blague :
— Ça serait cool s’ils prenaient le temps de le finir un de ces quatre.
Lucas a rigolé et Nadine a roulé les yeux.
Quelle sensation grisante, de se retrouver dans une ville qu’on n’avait vue qu’au cinéma. Les films faisaient ça, parfois : ils donnaient l’impression que certains lieux n’étaient pas réels.
Après un long trajet, ils sont arrivés en face de l’hôtel. Heureusement que les attentes de John n’étaient pas trop élevées, parce que c’était littéralement le pire hôtel qu’il avait jamais vu de toute sa vie. (Peut-être qu’il s’était déjà habitué à la vie de château, qui sait ?) En Saskatchewan, même les petits motels qu’on trouvait partout en milieu rural avaient plus de classe que ça. Et on s’entend que ces motels-là étaient faits uniquement pour que les gens trouvent un endroit où s’évanouir à la dernière minute. Si on avait demandé à John un mot pour décrire l’hôtel Roma, il aurait choisi « suintant » : l’humidité ruisselait sur les murs, aucune brise marine ne venait alléger l’atmosphère, et rien n’indiquait que la température ambiante allait baisser de sitôt. Et l’endroit semblait encerclé de toutes parts par une centaine de personnes en train de flâner.
Aussitôt que les taxis se sont garés, la foule de badauds au teint sombre s’est dirigée vers eux, chaotique. Nadine a commenté :
— Ça augure mal, ça.
John a vérifié qu’il avait toujours son portefeuille, puis l’a enfoncé dans sa poche avant.
— Qu’est-ce qu’ils font ici, tous ces gens ? a demandé Lucas.
— Ils veulent nous tuer ? a répondu John.
— Ils attendent sûrement quelqu’un d’important, a affirmé Nadine en fixant des yeux la foule qui avait commencé à frapper dans les vitres de la voiture. Euh, OK, y en aura pas de facile.
Elle a poussé la portière pour l’ouvrir.
John est descendu derrière elle.
— Ça a assurément rapport avec nous, a-t-il dit tandis qu’on lui agrippait une tresse.
Il a répliqué par une claque.
— C’est dans les moments comme ça que j’aurais voulu connaître d’autres lang… Oh, merde, quelqu’un vient de me pogner une fesse, a fait Lucas en pivotant sur lui-même, à la recherche du coupable.
Les bras pleins de valises, John s’est mis en marche, mais sans succès.
— Ex-cuzi, a-t-il tenté, et la foule a éclaté de rire.
Il a essayé autre chose :
— Tassez-vous de mon chemin, crisse de tabarnac.
Rires explosifs.
— Je me sens comme un animal au zoo, a dit Lucas.
— Je peux pas bouger, a dit Nadine.
— Merde, a dit Lucas, une main sur la poignée d’une valise, l’autre dans son dos pour empêcher les attouchements.
Un coup de klaxon s’est alors fait entendre : le deuxième taxi arrivait.
— Eh, merde, a dit John.
Il n’avait aucunement le contrôle de la situation.
Les portières se sont ouvertes pour laisser sortir Desiree et Edna. La foule s’est lancée sur elles, ce qui a donné un peu de marge de manœuvre à Lucas et John. John avait envie d’en profiter pour courir se réfugier dans l’hôtel, mais il ne pouvait pas abandonner les autres. Il a joué des coudes dans la marée humaine.
— On a un petit problème ! a-t-il crié.
— Quoi ? a demandé Edna, à tue-tête elle aussi.
— Un problème !
— Quoi ? !
Péniblement, John s’est frayé un passage jusqu’à elle ; cette femme était sourde ou quoi ?
— J’ai dit : la foule, c’est un problème.
— Je vois bien ça, a-t-elle rétorqué d’un ton sec.
Nadine a cogné à la fenêtre du chauffeur :
— Un peu d’aide, s’il vous plaît ! Aiuto !
Paolo est sorti de sa voiture, un grand sourire aux lèvres et les bras ouverts. Sous l’éclairage de la gare, il avait l’air d’un homme, mais ici, dans le clair de lune et la lumière des réverbères, John constatait qu’il avait à peine dix-sept ans. Il a sauté sur le capot de son taxi et a souri à la foule. Si John avait compris l’italien, voici ce qu’il aurait entendu :
— Messieurs, mesdames, estimés pickpockets, je vous présente les Indiens qui ont traversé l’océan pour vous, gens de Rome ! Ils ont voyagé partout dans le monde et les voilà ici, aujourd’hui, à notre plus grand plaisir ! Ils dansent, ils chantent, ils jouent du tambour !
Il a marqué une pause pour frapper quelques coups rythmés sur le toit de sa voiture, puis a poursuivi :
— Ils passeront la journée de demain à faire des spectacles, la journée entière. N’oubliez pas de venir faire un tour à l’hôtel pour demander l’horaire et vous procurer vos billets ! Et prendre des photos ! N’hésitez pas à vous prendre en photo avec les Indiens !
Acclamations de la foule.
— Qu’est-ce qu’il raconte ? a demandé John à Nadine.
— On s’en fiche. Ça a l’air de marcher.
John a senti qu’on lui tirait les valises des mains : deux hommes s’occupaient maintenant de les transporter jusqu’à l’hôtel. Deux secondes plus tard, c’était lui que deux autres hommes plutôt imposants saisissaient pour l’escorter à l’intérieur. Il a tordu le cou pour voir derrière et a constaté que ses camarades étaient assujettis au même traitement. Il a fini par comprendre que toute cette mascarade, c’était une manière de leur rendre hommage, et il s’est forcé à sourire.
Une fois à l’intérieur, les deux « sauveurs » l’ont libéré. Ils ont admiré ses tresses d’un peu trop proche, puis sont repartis. John a regardé aux alentours. Il n’y avait pas d’autres clients.
Au comptoir de la réception, un gros bonhomme les attendait, l’air de quelqu’un que la résurrection du Christ aurait laissé de marbre.
— Indien ?
John, trop fatigué pour le corriger, s’est contenté de hocher la tête.
Le petit son de cloche de la porte s’est fait entendre, tandis que d’autres Indiens se faisaient déposer dans l’entrée.
— Les Indiens, a dit le bonhomme d’une voix calme, comme résignée.
Paolo a fait son entrée également, le sourire toujours aussi majestueux.
— Wow, ça c’était génial, a-t-il lancé à la ronde avec son accent prononcé, avant de se tourner vers John : Heureux de faire votre connaissance. Je m’appelle Paolo. Comme le pape.
— Moi, c’est John ; lui, c’est Lucas.
— Vous êtes des gros, très gros bonhommes. Vous avez sûrement tué beaucoup d’hommes blancs, arraché beaucoup de scalps.
— J’ai arrêté de compter, a dit John en lui tendant la main.
Paolo l’a serrée avec enthousiasme avant de se lancer dans un cri de guerre hollywoodien.
— On fait pas vraiment ça, en réalité, a dit Nadine.
— Mais moi, oui ! a crié Paolo en s’élançant vers la sortie. On se voit demain ! Dormez bien, les Indiens !
La porte a claqué derrière lui.
Desiree a commenté :
— Il est vraiment très cute.
NADINE
La tournée touchait à sa fin et ils se trouvaient dans la ville la plus romantique du monde (même si ça sentait le poisson mort dans leur hôtel) et elle n’avait pas le choix d’en profiter au maximum. « Pas de temps à perdre », s’est-elle murmuré à elle-même en regardant par la fenêtre si étroite que même une carpe n’aurait pu s’y glisser. En s’inclinant sur la gauche et en plissant les yeux, elle apercevait une toute petite parcelle d’eau reflétant le soleil. À quoi ça servait de construire un hôtel au bord du fleuve si on n’offrait pas une vue à ses clients ?
Pas grave, on évite les distractions, s’est convaincue Nadine, choisissant l’optimisme. Pas de temps à perdre.
Avant de partir d’Allemagne, elle avait fait développer quelques photos, qu’elle étalait maintenant sur la table. Lucas y apparaissait plus souvent qu’à son tour. Lucas, debout devant différentes choses, le dos tourné, puisqu’il n’aimait pas se faire prendre en photo. Mais elle n’avait personne d’autre à photographier. Et les clichés sans personne dedans, ça l’ennuyait.
Elle en avait une de Desiree avec sa tante, où Desiree souriait tandis qu’Edna fixait l’objectif comme si elle voulait le transpercer du regard. Elle en avait une aussi de Lucas et John, avec Shane qui se tenait un peu en retrait. Elle en avait une d’elle-même avec leur hôte, Robert Golden Retriever ou quelque chose comme ça. Elle en avait une autre d’elle-même avec Edna, et ça la rendait fière de constater à quel point elle faisait bonne figure à côté de cette dernière : son sourire ou l’air bête d’Edna, la question ne se posait même pas (si c’est cet air-là qu’il fallait pour se rapprocher de Dieu, Nadine préférait ressembler à une joyeuse naufragée agnostique).
Elle a placé une photo de Lucas à côté d’une photo de John. Les deux étaient beaux garçons, le premier un peu plus costaud, le deuxième un peu plus mature. Deux hommes de peu de mots, nobles, intelligents. Deux danseurs. John, amoureux des chevaux. Lucas, propriétaire d’une belle voiture. L’un vivait au Canada, l’autre aux États-Unis. Les deux étaient de fiers Autochtones. Ça faisait des décennies qu’elle en aimait un en secret et à peine une semaine qu’elle tripait sur l’autre.
Certains pourraient croire que ce dernier détail lui aurait donné sa réponse : n’est-il pas plus sage de choisir ce qu’on connaît le mieux ? Mais elle avait passé plus de temps en solo avec Lucas ; elle et lui avaient même dormi ensemble à deux occasions (dans des avions), ce qui n’était pas anodin. Le fait de s’endormir côte à côte, de sentir son souffle se synchroniser avec celui de l’être cher, c’était très intime. (Ce qui rendait les déplacements en transport collectif encore plus louches, à bien y penser.)
— Faut que je les embrasse, a-t-elle annoncé au papier peint fleuri orange fade et à la couverture qui sentait bizarre.
Oups, elle avait peut-être parlé un peu fort ; les murs ici étaient en carton. Bon Dieu de merde, n’avait-elle pas entendu Edna prier à voix haute toute la nuit ?
Pas de temps à perdre. Pas le temps de niaiser.
Nadine n’était pas destinée à une vie de vieille fille. Elle était un être de chair, de sang, de désir. Elle aimait le sexe autant qu’un homme. Autant que cinq hommes, comme l’aurait dit son dernier chum. Ça faisait combien d’années, déjà ? C’était difficile d’aimer, difficile de trouver un gars correct. Voilà pourquoi la décision était si ardue. Dans une seule vie, rien ne garantissait qu’on allait rencontrer un être spécial, et voilà qu’elle se retrouvait avec deux options valables. Il lui restait deux jours. Carpe diem. Elle s’est levée. Au moins une de ces deux options serait en train de déjeuner.
Elle était loin d’être naïve : elle savait bien qu’elle n’était pas Sophia Loren. Mais elle avait l’âge idéal, une face pas si pire, une maison et une voiture ; elle était brillante et avait même sa propre entreprise. Ça cochait pas mal de cases. Mais le plus important, c’était qu’elle les aimait beaucoup tous les deux, alors, peu importe son choix final, l’avenir serait une tornade d’amour sans aucune issue.
***
Durant le déjeuner, Desiree a fait une annonce bien singulière :
— Faut qu’on aille au consulat allemand, moi et ma tante.
— Pourquoi ? a demandé John.
— Faut qu’on y aille, a répondu Desiree, la bouche pleine de pain.
— Vous pouvez pas faire ça, on a des activités de prévues, a dit Nadine.
— J’ai regardé notre horaire : on fait du tourisme, la fontaine de Pizza ou de quoi de même… On peut passer notre tour. On va vous rejoindre à la place, là, où les chrétiens se faisaient sacrifier.
— Le Colisée ? a fait Nadine.
— Ouais, c’est gros, on devrait le retrouver facilement.
Nadine l’a dévisagée.
— On a un spectacle à deux heures, ici même à l’hôtel. C’est dans pas longtemps, fait qu’on devrait pas se séparer. T’as vu la foule, hier soir… Qu’est-ce qui va se passer si vous tombez sur quelque chose du genre, juste toi et ta tante ?
— Je vais les accompagner, a proposé Lucas.
Nadine lui a jeté un regard surpris. Les autres aussi. Il ne parlait pas souvent. On aurait dit une statue qui prenait vie, soudain.
— Si tu y vas, j’y vais aussi, a dit Nadine.
— Comment ça ? a demandé Desiree. Vous êtes sa mère ou quoi ?
— Hein ? De quoi ? a bégayé Nadine. Je serais plus sa sœur ! Quel âge tu penses que j’ai ?
Desiree a haussé les épaules en souriant dans son verre d’eau.
— Sérieux, les jeunes ! Quand j’avais ton âge – et ça fait pas si longtemps que ça –, je tenais pas pour acquis que les gens étaient les parents de leurs amis. Ça se faisait pas, dans ce temps-là…
— Dans les années 30 ?
— Wô, c’est très insultant, ça, jeune fille !
— OK, OK, a fait John d’une voix grave et autoritaire.
Ça a eu un effet apaisant sur tout le monde, même si Nadine était pas mal certaine que c’était le ton qu’il utilisait avec ses bêtes. Il a continué :
— Si vous allez les quatre ensemble au truc d’Allemagne, aussi bien y aller toute la gang. Ça va coûter moins cher de taxis, et tout. En plus, une fois qu’on a vu une fontaine, on les a toutes vues.
Nadine a cherché Edna des yeux, en quête de soutien. Mais elle n’était pas là.
EDNA
Au matin, dès son réveil, Edna s’était précipitée vers sa sacoche. Elle avait farfouillé dedans encore une fois à la recherche du fameux paquet. Quel soulagement quand elle l’avait senti sous ses doigts… Cette maudite affaire lui était sortie de la tête, jusqu’à ce que Desiree lui rafraîchisse la mémoire, la veille au soir. Passant la tête dans l’entrebâillement de la porte de la chambre d’Edna, la jeune femme avait dit :
— Hé, ma tante, on n’était pas censées livrer un truc pour le chef de la National Indian Brotherhood ?
Pour dire vrai, elle marchait un peu dans la brume depuis leur arrivée à Rome. Le fait de savoir à quel point ils étaient près du Seigneur, ça lui jouait dans la tête. À moins de quelques kilomètres vivait le pape, l’incarnation vivante de Dieu sur terre. Il mangeait probablement son déjeuner en ce moment même, pendant qu’elle était ici, à moitié couchée dans le lit de sa chambre d’hôtel. Ou peut-être qu’il se brossait les dents. De quoi avaient l’air ses dents ? Est-ce qu’elles étaient toutes trouées, parce qu’il avait grandi dans la pauvreté ? Sa famille avait peut-être eu les moyens de payer un dentiste… Mais est-ce que les saints avaient le droit de voir le dentiste, malgré leurs vœux de frugalité et de dénuement ?
Quel dommage : elle ne pourrait jamais lui poser ces questions. Les entrevues privées avec le pape étaient réservées aux rois, aux reines, aux dirigeants internationaux. Et non à une femme seule venue d’une réserve si petite qu’il suffisait de cligner des yeux pour la traverser d’un bout à l’autre sans la remarquer. Mais elle n’avait pas besoin de lui parler. Elle n’avait besoin que de l’effleurer, de frôler ses habits, et… elle serait guérie. Comme les malades et les souffrants avec Jésus : un toucher du doigt, et voilà ! La douleur et les tourments, envolés. Elle pourrait danser à nouveau, elle pourrait monter à cheval avec sa nièce, elle pourrait voyager sans se plaindre. Elle pourrait recommencer à prier à genoux. Ses yeux sont tombés sur sa main droite, toute tordue. Au début, c’était juste une petite articulation défectueuse, puis ça s’était répandu. Puis, à un moment, c’était parti d’un coup. Mais seulement pour mieux revenir. Et cette fois-là ça s’était attaqué à son genou, puis à sa hanche, puis à son dos, pour remonter jusqu’à ses mains, les distendre et en faire des outils inutilisables. Ses mains, si belles auparavant.
Parfois, ça se résorbait. Quelques jours, quelques semaines même. Ça ravivait l’espoir. Mais elle avait appris à ne pas se raconter d’histoires : ça revenait tout le temps. Et voilà qu’elle avait l’occasion de se débarrasser de ces maux pour de bon. Ou peut-être juste pour un mois, ce qui, déjà, serait le paradis. Un an, ce serait divin. Mais elle était prête à accepter ce qu’on allait lui offrir.
— Dépêche-toi, ma tante, a lancé Desiree depuis le corridor. Tout le monde attend après toi.
— J’arrive, a répondu Edna.
Desiree est entrée dans la chambre d’un pas joyeux. Elle incarnait l’été, avec ses joues illuminées et ses yeux pétillants. Aucune trace de sueur. Comment ils faisaient, les jeunes, pour ne pas suer leur vie ?
— Qu’est-ce que tu veux que je prenne ? a demandé Desiree, qui s’occupait souvent de la sacoche de sa tante, de son chandail chaud et des autres vêtements dont elles pourraient avoir besoin.
— Euh… moi ? a répondu Edna en se levant du lit avec une grimace.
— C’est ça, ouais. T’es pas grosse, mais je suis pas si forte que ça, a fait Desiree avant de proposer d’une voix hésitante : Veux-tu que je demande à John ou aux autres gars ?
Ça a fait sourire Edna.
— Bien sûr que non. C’est juste mon pied qui est engourdi. Je vais être correcte dans une seconde, a-t-elle répondu en agitant le bas de sa jambe.
Desiree en a profité pour se mettre à papoter :
— Je déteste quand ça m’arrive ! Faut que t’évites de t’asseoir les jambes croisées, ma tante. On peut pu s’asseoir en Indien. Hé, as-tu fait le tour de l’hôtel ? Je pense qu’il s’enfonce dans le sol.
Et elle a continué à bavarder ainsi toute seule, le son de sa voix apaisant les articulations endolories d’Edna.
L’amour, c’est une sorte de miracle.
Desiree a fait une pause dans le corridor, juste avant qu’elles ne rejoignent les autres.
— T’es prête pour aujourd’hui ? a-t-elle demandé à voix basse.
Edna a chuchoté en retour :
— Te souviens-tu du nom de celui qu’on est censées rencontrer ?
Desiree a fait non de la tête :
— Mais lui va nous reconnaître. Je veux dire, regarde-nous : on n’est pas vraiment subtiles.
— Tu penses encore que c’est une bonne idée ? On pourrait se ramasser en prison.
— Oh, steplaît, on a juste à dire qu’on sait pas lire. Tout le monde pense que les Indiens sont des osties de caves, de toute façon. Aussi bien se servir de ça. As-tu écouté ce que le chauffeur de taxi disait, hier soir ? Il se prend pour John Wayne.
— Il nous a aidées.
— Ouais, ben, c’est un épais pareil. Un très bel épais, par contre. Est-ce que tout le monde ici a d’aussi beaux cils ? Je veux dire, on pourrait s’enfarger dedans.
***
Paolo, le chauffeur, les attendait en bas dans le vestibule. Il avait déniché une fourgonnette pour la troupe au complet. Il leur a expliqué qu’il était le neveu du propriétaire de l’hôtel et, par le fait même, le directeur autoproclamé de leur tournée.
— On me dit que vous voulez tous voir le consulat allemand ? Je comprends pas pourquoi vous voulez voir des Allemands juste après être partis d’Allemagne, mais vos désirs sont des ordres ! Les Indiens, quel peuple étrange.
Sur ce, il a tenté d’attraper une des tresses de Lucas. D’un bras, Lucas l’a repoussé. Paolo a poursuivi :
— Tout le monde a mangé ? Tout le monde a bu un petit quelque chose ? Tout le monde a eu le temps de faire un pipi ?
À ces mots, John s’est dirigé vers les toilettes.
— Il en reste toujours un, a commenté Paolo en envoyant un clin d’œil à Desiree.
Ils se sont entassés dans la fourgonnette. Après s’être approprié le siège avant, Nadine s’est retournée pour voir comment les autres s’installaient. Edna et Desiree au fond. Lucas devant elles et John de l’autre côté de l’allée. Dans sa tête, Edna appelait les deux hommes « les jumeaux » ; ils étaient si souvent ensemble. Elle a demandé :
— Combien de temps pour aller au consulat ?
Question que Desiree a relayée d’une voix forte :
— C’est-tu ben loin ?
— Cinq minutes, a répondu Paolo.
— Pas le temps de faire une sieste, a dit Desiree à sa tante. Regarde toutes ces vieilles bâtisses… Je pense que les rues sont en roches. Des roches super pointues.
— C’est typique de Rome : les pavés San Pietrini, a expliqué Paolo avec emphase en embrayant. On est si spéciaux qu’on a nos propres roches spéciales.
— Écoutez-le donc, le fin connaisseur, lui a crié Desiree.
Edna aurait souhaité qu’elle s’assoie plus près de son nouveau prétendant.
— J’ai toujours rêvé d’être… guide touristique. Pour que chaque visiteur aime ma ville autant que moi je l’aime…
Laissant voguer son regard autour de lui, Paolo a failli foncer dans un mur.
Difficile de dire de quoi étaient faits ces pavés, mais une chose était certaine : ça rendait les rues cahoteuses à souhait. Edna ressentait chaque bosse jusque dans ses os. Elle a tenté de se détendre, mais ses muscles se raidissaient chaque fois que le véhicule tressautait.
Quand ils sont arrivés devant le consulat, elle se sentait comme une loque. Mais elle avait une mission et elle était déterminée à jouer jusqu’au bout le rôle que le chef lui avait assigné. Elle espérait ne pas faire partie d’une sorte de complot gouvernemental, un truc qui ferait du tort à quelqu’un et à sa famille. Mais non, ce n’était qu’un paquet. À quel point un aussi petit paquet pouvait-il avoir de l’importance ?
Le consulat était situé dans un immeuble de trois étages à la façade ornée d’imposantes colonnes. Devant la porte se tenait un grand blond costaud, en costard. Edna n’était pas une spécialiste, mais c’était sans aucun doute la forme d’un pistolet qu’elle devinait dans les plis de son veston.
— On dirait bien qu’on est à la bonne place, a commenté John.
Il faisait toujours preuve de calme dans les situations inédites. Edna n’arrivait toujours pas à se décider : était-il un imbécile heureux ? Seuls les imbéciles restaient toujours calmes.
Dans une cacophonie de mots, Paolo a expliqué qui ils étaient à l’agent de sécurité, qui a fini par faire un pas de côté.
— Il a l’air allemand, a chuchoté Desiree.
— Il a l’air d’un colosse, a répondu Nadine. Provoque-le pas.
— On arrive justement d’Allemagne ! On en redemande, faut croire, a dit Desiree avec un clin d’œil à l’intention de l’agent.
— Tu devrais avoir honte, a fait Edna, et elle a tiré Desiree par le bras tout en jetant un regard de surprise à l’homme, qui n’avait même pas daigné sourire à Desiree.
Décidément, cette tournée jouait sur son ego. Elle ne serait plus jamais en mesure de regarder des Blancs sans s’attendre à recevoir des éloges ou se faire demander une photo. L’Europe renvoyait à la maison une belle bande d’Indiens à la tête enflée.
L’imposante porte noire s’est ouverte et ils sont entrés. À l’intérieur, l’air était frais et pur, tout était bien organisé, sans désordre latin. On aurait dit que l’Allemagne avait été transposée au cœur de ce pays sauvage et dégoulinant. Une femme aux airs de machine bien efficace est apparue devant eux.
— Avec qui avons-nous pris rendez-vous ?
Edna a admiré son chignon serré. Elle a répondu, sans prétention :
— Je sais pas. Pouvez-vous annoncer qu’Edna et Desiree, du Canada, sont arrivées ? C’est la National Indian Brotherhood qui nous envoie.
— Mais je l’annonce à qui ? a demandé la femme, visiblement embarrassée.
— À… la personne qui dirige la place, j’imagine ?
La femme s’est éclipsée.
— C’est tout ? s’est exclamée Nadine. Vous étiez même pas attendues, ni rien ? Et vous avez pas téléphoné avant ? Sérieux, vous avez l’air d’une belle grosse bande d’Indiens jamais sortis de la réserve. Dans ce genre de place là, faut être invité, et faut appeler avant pour confirmer notre présence. J’imagine qu’on va se faire kicker dehors dans pas long !
Elle s’est affalée dans un fauteuil de cuir avec un soupir de découragement.
— C’est incroyable, cet endroit ! a fait Paolo en s’approchant d’une grande armure de métal. J’étais jamais venu ici, avant. C’est comme si les nazis étaient débarqués en Italie. Mais, cette fois-ci, on n’a rien à craindre !
— Vous étiez pas des alliés ? a demandé John.
— Euh… Certaines personnes, oui, a répondu Paolo en souriant. Mais ma famille à moi, c’étaient des résistants. On leur a mené la vie dure, à ces nazis et à cette foutue bande de traîtres. Ils disaient que c’étaient nous, les traîtres, mais on était les vrais Italiens, a-t-il expliqué en bombant le torse.
— Vous vous êtes battu, vous aussi ? a demandé Desiree.
— Hélas, non, j’étais même pas un spermatozoïde encore.
La femme est revenue, accompagnée cette fois d’un homme âgé. Aussi chauve qu’un œuf. Son maintien impeccable et sa démarche révélaient à Edna son statut militaire. Il lui a tendu la main.
— Edna Shield. Je suis Oscar. Je vous attendais.
— Bien sûr que vous nous attendiez, a fait Edna, qui, malgré sa grande maturité, ne s’est pas gênée pour offrir un petit air de « je vous l’avais bien dit » à Nadine.
— Suivez-moi, a-t-il répondu en pivotant sur ses talons.
Une seconde plus tard, il s’est retourné pour préciser en désignant d’un geste Edna et Desiree :
— Ces deux-là seulement. Les autres, Greta va vous servir un rafraîchissement.
Il a guidé Desiree et Edna jusqu’à une porte, qu’il a refermée avec précaution derrière elles.
— Je peux le voir ? a-t-il aussitôt demandé.
— Ça dépend, a répondu Edna, qui connaissait bien ses épisodes de Hawaii 5-0. Vous avez l’argent ?
— On vous a promis combien ?
— Cinq cents dollars, a dit Edna d’un ton ferme.
Oscar a secoué la tête.
— On a déjà payé les chefs.
— C’est notre tarif pour la livraison, a répliqué Edna avec le regard de celle qui a de la glace dans les veines.
Il a semblé hésiter, puis s’est finalement dirigé vers son bureau.
Desiree a jeté un petit coup d’œil à sa tante, impressionnée. Edna lui a fait signe de rester cool.
Il est revenu avec une liasse de billets, qu’il lui a remise.
— C’est quoi, ça ? a voulu savoir Edna.
— Des lires.
— Je peux pas… Avez-vous de l’argent canadien ?
Oscar a secoué la tête à nouveau. Edna a manifesté son exaspération en soupirant longuement, puis a tendu les billets à Desiree. Cette dernière les a observés attentivement avant de commenter :
— Sont beaux.
— Et le paquet ?
— Oui, oui, on reste calme, a fait Edna en le sortant de sa sacoche pour le lui remettre.
Il l’a posé sur son bureau et s’est mis à le déballer. Le contenu en était soudain révélé : un collier en os traditionnel. Un vieil objet, Edna le voyait bien. Les parties en cuir avaient séché et viré au brun foncé. Oscar l’a caressé du bout des doigts.
— Le voilà, a-t-il dit d’une voix pleine de vénération.
Desiree a regardé sa tante. Elle a murmuré :
— C’est un collier.
Edna a acquiescé de la tête. Mais un vieux collier. Edna a senti son ventre se nouer, une sensation qui avait tout à voir avec la culpabilité. Il était à qui, ce collier ? Elle savait que la réponse ne lui plairait pas. Edna a donné un petit coup de coude à sa nièce.
— OK, on va y aller, nous autres.
Mais, avant qu’elle n’ait le temps de pousser la porte, celle-ci s’est ouverte avec fracas, exactement comme dans les films :
— On bouge plus !
Lucas se tenait dans l’encadrement, un pistolet pointé dans leur direction. Edna a fait un bond de côté pour sortir de la trajectoire d’un éventuel projectile, tout en tirant Desiree derrière elle. Oscar a déposé le collier sur le bureau et a levé les mains. Edna a enfoncé l’argent dans sa poche.
— Non, mais, bon Dieu, qu’est-ce que vous faites ? a-t-elle demandé à Lucas. À part nous ficher une peur bleue ? Vous m’avez quasiment fait faire une crise cardiaque !
— Vous êtes en état d’arrestation, en vertu de la loi des États-Unis d’Amérique, a répondu Lucas en s’avançant d’un pas, son badge bien en vue.
Edna le lui a arraché des mains. Ça ressemblait à un badge, pour sûr, mais elle n’en avait jamais vu d’aussi près.
— FBI, vraiment ?
Lucas le lui a repris.
— Oui, vraiment.
Oscar s’est approché.
— On n’a rien fait de mal.
Lucas s’est penché pour ramasser le collier à l’aide d’un mouchoir.
— Vous faites du trafic d’artéfacts. Ce genre de trésor vous appartient pas.
— Il vous appartient pas à vous non plus, a dit Edna. Et vous serez jamais capable de prouver qu’on savait ce qu’on transportait… fait que !
— J’ai besoin de savoir qui vous l’a remis.
— Jésus, Marie, Joseph, pourquoi je vous dirais ça ? a rétorqué Edna. Vous me pointez un fusil dans le visage et j’ai aucune idée de qui vous êtes. L’autre Lucas…
— Shane, l’a interrompue Desiree.
— Il était un christie de petit chenapan, mais au moins il m’a jamais menacée avec un fusil. Moi, une aînée !
— T’as juste quarante et un ans, a spécifié Desiree.
— Trente-neuf ! Et en plus je suis une femme respectable, a précisé Edna avant d’insister : Une chrétienne, même !
— Sans parler du fait que tu voyages avec nous depuis des jours… en faisant semblant d’être notre ami, a ajouté Desiree. Si je comprends bien, tu nous as menti depuis le début. J’arrive pas à croire que je me sentais mal pour toi parce que Shane t’avait attaqué pis embarré dans les toilettes.
Lucas semblait mal à l’aise. Il a rangé son arme.
— Désolé, a-t-il dit avant de se tourner vers Oscar. C’était qui, votre contact aux États ?
Oscar a haussé les épaules.
— Vous voyez ? Vous avez rien contre nous, a dit Edna en se rapprochant de Lucas.
— Restez où vous êtes.
— Faut que j’aille faire pipi, a-t-elle dit en se tournant vers leur hôte : Elles sont où, vos toilettes ?
Oscar a pointé le doigt vers la gauche.
— Personne s’en va nulle part ! a ordonné Lucas.
— C’est complètement surréel, a dit Desiree. Est-ce qu’y va nous arriver quelque chose de mal ?
Son visage luisait littéralement d’excitation.
Lucas n’a rien répondu. Ce qui est probablement la pire réponse du monde. Pour la première fois depuis le début de l’intervention, Edna a senti les murs se refermer sur elle.
— La garde-robe, a-t-elle lancé tout d’un coup.
— Quoi ?
— Y a un gars qui s’est caché dans le garde-robe. Parce qu’il vous a entendu arriver.
Lucas s’est dirigé vers la porte du placard, qu’il a ouverte avec précaution.
— Sortez de là, a-t-il dit en examinant l’intérieur. Y a personne…
Edna ne s’était jamais considérée comme quelqu’un de violent avant d’entreprendre ce voyage. Si on était toujours seule ou en compagnie des siens, pourquoi on aurait besoin de se battre ? Même à l’époque où les cowboys du ranch se soûlaient et commençaient à faire des niaiseries, il lui suffisait d’un regard pour calmer le jeu. Comme elle n’avait aucune expérience en la matière, elle n’était pas certaine de la force qu’il lui fallait appliquer pour pousser Lucas dans le garde-robe. Elle n’a pas dû se tromper, parce que l’agent double a disparu dans la petite pièce (c’était un grand garde-robe, presque un walk-in, en fait). Il est tombé cul par-dessus tête, si bien qu’un gros boum s’est fait entendre lorsque ses jambes sont allées frapper le mur du fond. Edna a claqué la porte, puis a tourné le petit truc qui servait de serrure.
Oscar et Desiree la fixaient avec des yeux ahuris.
— Je peux pas me faire arrêter, a-t-elle dit. J’ai pas le temps.
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