Les poules des prairies partent en tournée
Chapitre 6: Jour 7
CHAPITRE 6
JOUR 7
EDNA
L a dernière journée complète de notre séjour à Kiruna a été consacrée à nos visites des autres peuples. Nous avons organisé une cérémonie de don de cadeaux lors de laquelle nous avons offert des couvertures et des barrettes que ma nièce et moi avions apportées. Nous avons expliqué que les dons de cadeaux avaient été interdits pendant des décennies dans notre pays parce que le gouvernement voulait éviter que les Indiens se rassemblent en grand nombre. Résultat : nos cérémonies avaient lieu quand même, mais en secret. J’ai vu plusieurs personnes hocher la tête en m’écoutant, parce que ce genre de choses s’est produit partout dans le monde. Dans le but d’effacer nos différences, le gouvernement a tenté de nous prendre ce qui nous rendait uniques en tant que peuples. Mais, à voir le nombre de rebelles qui participaient à nos cérémonies, on constatait qu’il était loin d’avoir réussi son coup !
Et maintenant, au tour de l’Allemagne, où nous nous rendons pour aller danser dans le cadre d’un festival. J’aurais voulu donner plus de détails sur ce futur événement, mais John, notre directeur de tournée, est trop occupé pour nous dire à quoi nous attendre.
JOHN
John a rempli son sac à dos (ça lui a pris à peu près dix secondes), a balayé rapidement la tente du regard, puis en est sorti. Il a regardé sa montre. Dix minutes avant le rendez-vous que Per et lui s’étaient fixé la veille. Une décision prise en vitesse, juste avant que Per ne quitte la tente. Tout bas, Per avait demandé : « Quelle heure ? », et John avait marmonné : « Dix heures ? », et Per avait acquiescé.
John pourrait dire qu’ils étaient tous deux très occupés : lui-même passait son temps à jouer du tambour et à montrer des pas de danse à tous ceux que ça intéressait. Sans parler des photos : il devait être en vedette sur une bonne trentaine. Son corps le faisait souffrir ; il avait sûrement trop dansé, car chacun de ses membres lui pesait. Tu te fais vieux, John Greyeyes, s’est-il admonesté pour la millième fois. Il n’était pas excité à l’idée de poursuivre leur périple dans un autre pays. Mais, au moins, le vol serait court.
Il s’est dirigé vers la tente voisine de la sienne et a donné un coup sur un des piquets. Un son creux, avant qu’il ne lance :
— Lucas, ramène ton cul ici.
Pas de réponse. John n’était pas surpris du tout. Le gamin aimait faire la grasse matinée, un autre trait qui n’avait pas la faveur de John. Si on n’était pas debout à sept heures du matin, aussi bien être mort, croyait John. Toute la maudite journée était gaspillée.
— Lucas ! a-t-il répété, sur le ton qu’il utilisait pour rassembler ses chevaux partis folâtrer dans les champs.
Toutes les têtes des environs se sont tournées vers lui, du feu dans les yeux. Mais, du côté de la tente, pas un mouvement.
John s’est accroupi et a jeté un coup d’œil à l’intérieur. Vide.
— Bon, bon, a-t-il fait en frappant le sol de son chapeau.
Il s’est dirigé vers la zone où on servait le déjeuner, un peu plus bas. Il y avait pas mal moins de monde sur le site aujourd’hui. Plusieurs festivaliers étaient retournés à la maison après le cercle de danse, la veille, et d’autres étaient partis tôt ce matin. Il espérait que son unique danseur de style libre n’était pas embarqué dans la voiture de la mauvaise gang, décidé à chercher fortune ailleurs qu’en Allemagne, à tout autre endroit moins misérable. John non plus n’avait pas trop envie d’aller en Allemagne, mais, quand il avait une job à faire, il la faisait, bon Dieu de bon Dieu.
Envoyant son sac à dos sur son épaule, John a descendu la pente d’un pas rapide. Il a salué en passant quelques Navaho avec qui il avait déjeuné quelques jours plus tôt. Bizarre à quel point on pouvait rencontrer beaucoup de monde en si peu de temps et s’habituer à toutes ces voix et tous ces visages. Ces gars-là l’avaient même invité à venir leur rendre visite dans leur réserve pour essayer leurs montures, et c’était une offre que John prenait au sérieux.
Une femme sami l’a stoppé dans sa descente. Elle avait les épaules tombantes et le poids de l’âge créait une sorte de lassitude dans tout son corps. Elle était assise en face d’une tente qui ressemblait à un tipi, mais elle s’est levée à son approche. Elle a fouillé dans sa poche, puis lui a tendu un collier où pendait une dent de renne. John a sorti de la sienne une barrette perlée. Sa mère lui en avait offert plus d’une dizaine, en prévision de moments comme celui-ci. Bien sûr, dans l’esprit de sa mère, il les offrait à de potentielles fiancées, mais bon. Ce plan-là n’avait pas vraiment marché comme prévu, disons, s’est dit John.
Le visage de la femme s’est illuminé tandis qu’elle examinait les détails du perlage. Elle a glissé la barrette dans ses cheveux, ramenant sa frange grisonnante vers l’arrière.
John a aperçu la Volkswagen de Per, stationnée près de la zone des repas. Il a ouvert la portière et a laissé son sac à l’intérieur. Desiree et Edna n’étaient pas encore arrivées. Il a balayé du regard les tables aux alentours. Aucun signe de Lucas, ni de sa bouche d’imbécile proférant des insanités, ni de ses mains se faisant aller en tous sens pour illustrer les détails d’une histoire à dormir debout.
Il a fait un tour lui-même, pour examiner chaque campement, chaque feu, chaque dortoir. La vue était assez dégagée, maintenant que la plupart des tentes et des tipis avaient été démontés.
— Hé, Monsieur John, a fait Desiree, soudain juste à côté de lui. Vous avez l’air inquiet.
— Je trouve pas Lucas. Tu l’as vu ?
Ses yeux étaient cernés et le haut de son cou était orné d’une petite sucette.
— Quand je suis parti du cercle, il était encore là, en train de flirter avec des filles maories, je pense.
— Ta tante est où ?
Desiree a pointé le doigt vers la cuisine.
— Elle frotte le lavabo. Je vous jure, je pense qu’elle essaye de prouver que les Cris, c’est les Indiens les plus propres de l’univers. Elle a sûrement perdu une ou deux couches de peau avec tout ça. Et, je veux dire, tout le monde s’en fout, non ?
Si John n’avait pas été autant irrité par l’absence de Lucas, il aurait peut-être trouvé amusante la frustration mêlée d’embarras de Desiree.
— C’est important pour certaines femmes. Pour des femmes plus âgées.
— Je pense pas qu’il est ici, a dit Desiree. On l’aurait entendu, déjà. C’est pas comme s’il était subtil et silencieux.
— Non, en effet.
Mais où était-il passé, alors ? John n’avait pas vu Lucas s’intégrer à un groupe pour plus d’une journée, ni offrir son cœur à une fille en particulier (il avait plutôt tenté son coup avec chaque femme présente sur le site), ni montrer le moindre intérêt à discuter avec les aînés. (Ça, c’était une chose que John déplorait chez n’importe quel jeune. Lui avait passé la majeure partie de sa vingtaine assis avec les anciens, autour de feux de camp, à apprendre de nouvelles choses chaque jour.)
Per s’est avancé tranquillement vers eux.
— Bonjour, John.
— Allô.
Per s’est penché vers Desiree :
— La rumeur court comme quoi plusieurs hommes ont éclaté en sanglots hier soir après qu’une princesse crie leur a brisé le cœur.
Desiree a émis un gloussement avant de lancer :
— Comment ça va, beau gosse ?
Per a regardé John avant de répondre :
— Je pense que j’ai pas fermé l’œil de la nuit.
— Tout le travail que vous avez accompli en réunissant les gens ici, et les coups de téléphone, et, euh, le reste…, a fait Desiree, qui n’avait de toute évidence jamais rien organisé de sa vie. Et là, vous allez vous ennuyer, non ?
Per lui a envoyé un clin d’œil :
— Certains vont me manquer plus que d’autres.
Le visage de Desiree a inventé une nouvelle teinte de rouge.
— Faut bien que le monde retourne à la maison, à un moment donné, a dit John d’un ton sec.
Per s’est tourné vers lui.
— J’ai pas besoin de te demander comment ça va, toi. Lucas, encore ?
— Le petit merdeux nous a encore posé un lapin.
— J’arrive avec les nouvelles du jour.
— Bonnes ou mauvaises ? a demandé Desiree avec enthousiasme.
Per a hésité brièvement.
— Pas… complètement mauvaises.
John a retiré son chapeau pour s’éventer.
— Pas bon, hein ? OK, vas-y, je suis prêt.
— J’ai entendu dire qu’il y a eu une partie de cartes, la nuit dernière, et que ça s’est pas super bien passé pour ton jeune homme.
— C’est pas mon jeune homme, a soupiré John. Il est où ?
— Je vais te conduire à lui, mais il faut que tu saches : il doit beaucoup d’argent aux Navaho.
Desiree a roulé les yeux.
— Quel épais.
Per s’est éclairci la gorge.
— Y a autre chose aussi dont j’ai entendu parler… Selon certains, ton jeune danseur serait un voleur.
John a fermé les yeux et poussé un soupir. Non seulement il devait retrouver cet idiot, mais il devait aussi lui foutre une raclée.
Desiree a poussé un sifflement d’admiration.
— Wow, parle-moi d’un petit Autochtone crissement pas sorti du bois, a-t-elle dit en regardant John. On parlera pas de ce bout-là à ma tante, OK ?
John a lancé un regard en direction de la tante en question, qui avait l’air d’expliquer à une autre femme la bonne façon de nettoyer une casserole.
Il n’avait aucune intention de mettre Edna au courant. Elle passerait le reste de la tournée à sermonner Lucas si elle apprenait ça. John n’était pas nécessairement contre l’idée, mais il ne tenait pas à endurer lui-même les sermons.
Il ne pouvait pas non plus virer son danseur, parce qu’il n’en avait que trois et, soyons honnête, Lucas était de loin le meilleur.
— Je sais qu’on est censés avoir fait de l’air, déjà, Per, et que t’es probablement plus occupé que jamais, mais… pourrais-tu me montrer où il se cache ?
***
La distance était grande jusqu’au camp des Navaho. Ils ont marché en silence. John sentait un sourire s’accrocher à ses lèvres, le genre de sourire qui apparaît quand on ne sait pas quoi faire de notre visage. Il a essayé de se distraire en pensant, notamment, aux sévices qu’il aimerait faire subir à Lucas, mais son esprit divaguait, partait dans une direction puis dans l’autre. Une seconde, John était concentré sur la luminosité du soleil ; la suivante, il ne sentait plus rien d’autre que le cuir de la veste de Per.
— Le paysage, ici, me rappelle la Saskatchewan, a-t-il dit pour rompre le silence. Je veux dire, c’est similaire, comme si la terre avait été rasée. Y a beaucoup de ça autour de la réserve. La réserve, elle, manque pas d’arbres, parce qu’on les a jamais brûlés pour faire des champs. On plantait autour.
L’écoutant parler sans cacher son ennui, Desiree n’a pas tardé à s’éloigner pour aller discuter avec une bande de jeunes.
Per, lui, ne s’ennuyait pas.
— Tu cultives la terre, là-bas, au Canada ?
— J’ai jamais été fort sur la machinerie, et on dirait que les agriculteurs passent leur vie à réparer leurs bébelles. J’aime les chevaux : ils sont simples, et leur moteur a pas besoin d’huile. Une fois qu’on les a, y sont prêts à partir. C’est moi qui m’occupe du bétail pour la réserve.
— Mais les animaux tombent malades, non ? Ils vieillissent. Ils ont besoin d’attention aussi.
— Ben, ouais, a admis John avec un petit rire, j’ai une petite réputation de mère poule. Rentrer mes poulains dans la maison quand il fait froid, soigner les mamelles infectées des juments, recoudre des morsures de coyote. On sait jamais ce qui nous attend. Je me souviens de cette fois-là : j’avais un cheval qui s’appelait Ebony… C’est pas moi qui l’avais appelée comme ça ! La propriétaire avant moi était une fillette de douze ans et, à cet âge-là, ça donne toujours des noms du genre.
— C’est clair.
— Mais Ebony, c’était un bon quarter-horse, rapide, mais douce sur le trot. J’avais un genre de fosse dans le champ où les chevaux pouvaient boire, quand je brisais la glace. Ce matin-là, j’ai dû me lever plus tard ou je sais pas trop parce que, quand je suis sorti de la maison, j’ai vu Ebony plantée en plein milieu de la surface gelée, en train de frapper la glace avec ses sabots. Vraiment pas conne, cette jument-là. Elle avait même réussi à faire un trou, mais là j’ai entendu un gros crac. Comme un coup de fusil. C’était la glace en dessous d’elle qui cédait… Quand j’ai entendu le craquement, je me suis mis à courir à toute vitesse, même si je comprenais pas trop ce qui se passait. Je l’ai entendue hennir au moment où ses pattes avant se sont enfoncées dans l’eau, puis pousser comme un hurlement, quand le reste de la glace a cassé.
— Les chevaux hurlent ? a demandé Per.
— Y a pas pire son au monde. J’ai couru aussi vite que j’ai pu, mais la fosse était vraiment profonde, et je voyais sa tête plonger pis remonter à la surface. Mais j’étais rendu proche, fait que j’ai attrapé ma hache et j’ai couru sur la glace. Sans réfléchir. C’est une de mes grandes qualités, ça, selon mon frère, a précisé John avec un rire sarcastique. J’ai couru jusqu’à elle et j’ai brisé la glace juste là, près de son sabot avant. La glace s’est fracassée ; ça a fait un trou plus gros que la table de ma salle à manger. C’est là que je suis tombé moi aussi. Mais, au moins, la jument avait plus de place pour bouger maintenant. Fait que j’ai continué à donner des coups de hache, du côté moins profond de la fosse, pour briser plus de glace. Mais on était encore loin du compte. J’ai continué, et c’était pas évident parce que je devais me servir de mon autre bras pour nager, tout en évitant les sabots. Je frappais et je nageais, je frappais et je nageais, et là – merci mon Dieu, ou merci à n’importe qui qui veille sur nous –, mon pied a touché le fond. On a réussi à sortir à ce moment-là. J’ai examiné Ebony : elle était pas blessée, juste quelques égratignures sur les pattes. J’étais tellement épuisé que j’ai dû m’asseoir jusqu’à ce que mes bras arrêtent de trembler. Et, pendant ce temps-là, les chevaux me contournaient pour aller boire une bonne gorgée. Je me rappelle m’être dit que j’étais vraiment chanceux : les autres avaient pas tenté de rejoindre Ebony. Parce que, je te le dis, j’avais ma dose de sauvetage de cheval pour la journée.
— Bon, ben, ça me dérange pas tant de me faire comparer à un cheval, tout compte fait, a dit Per d’une voix douce. Sachant ce que tu peux faire pour les tiens.
— Bonne histoire, l’a interrompu Desiree, qui était revenue pour entendre la fin du récit de John.
— C’est la première fois que je t’entends parler aussi longtemps, a ajouté Per.
— On n’est pas tous des grands conteurs d’histoires, tsé, a répondu John.
Son temps de parole n’avait jamais été très élevé, lui qui avait grandi dans une maison où son frère avait toujours quelque chose à dire.
— Et, a repris Per, y en a qui peuvent pas s’empêcher de partager leur vie avec les autres.
— Et y en a qui préfèrent le calme et la tranquillité.
Per n’a rien ajouté. John a observé le chemin qui se poursuivait devant eux, un mélange de terre brune et noire, tout en se demandant ce que Per pouvait bien faire de ses journées quand il n’organisait pas de festival.
— Tu vois ? a fait Per en lâchant les mots comme s’il avait retenu son souffle. Je suis capable d’être silencieux.
Ça a fait rigoler Desiree.
— Tu sauves des chevaux, tu danses, et tu passes du temps avec ta mère… La vie est belle au Canada ?
C’est juste ma vie, avait envie de répondre John. Je me lève, je vais travailler, je me couche. Rien de plus, rien de moins. Mais ça, c’était seulement dans les dernières années. Durant sa jeunesse, il y avait eu les rodéos et la boisson et les bagarres et les parties de poker dans les boîtes de pick-up. Il y avait eu les nuits à la belle étoile, couché près de la remorque à chevaux. Il y avait eu les blessures et les convalescences et les visites chez le docteur, où sa mère le traînait pour avoir un deuxième avis, espérant chaque fois que celui-ci se résumerait à « fini les rodéos ». Il y avait eu les soupers en famille avec son frère, à observer ses nièces et neveux, qui passaient de poupons-la-crotte-aux-fesses à petits-culs-aux-palettes-écartées, pour finalement devenir de grands préados qui adoraient jouer à la lutte avec leur oncle. Et, toujours, ce sentiment diffus, sous-jacent, comme si des portes se refermaient.
— T’aimes les chevaux ? a-t-il fini par demander.
— Ils me dérangent pas.
— Bon ben tu t’en sortirais pas si mal, a dit John.
Il sentait quelque chose dans l’air, quelque chose qui lui soutirait sa lucidité petit à petit.
— J’aime les chevaux, moi, s’est interposée Desiree. Mon père en a une bonne gang.
Comme ils approchaient d’un petit regroupement de tentes, Per a ralenti le pas. Les gens s’affairaient à nettoyer, à ramasser leurs affaires.
— Ya’at’eeh shi’kis ! a lancé Per, et une jeune femme lui a aussitôt renvoyé la politesse.
Elle était presque aussi grande que John, avec de petits yeux noirs, comme ceux des Indiens du Nord.
John l’a saluée du chapeau et la jeune femme a hoché la tête.
— Sarah, a-t-elle dit.
— John, a-t-il répondu.
Per n’a pas perdu de temps :
— On est ici pour le Hunkpapa.
— Cheveux bruns, yeux verts, le genre qui a toujours l’air en train de manigancer quelque chose.
— Le voleur, a lâché Sarah. Il nous doit un bon montant.
John a avalé sa salive.
— Combien ?
— Six cents dollars. Américains.
— Gardez-le, a fait John en tournant les talons et en s’éloignant du camp.
Il n’a pas porté attention aux visages choqués de tous. S’ils savaient tout le mal qu’il s’était donné pour ce petit merdeux depuis le début de la tournée, ils comprendraient immédiatement sa réaction.
Per a joggé pour le rattraper.
— Intéressante technique de négociation.
John a poussé un grognement.
— Je comprends que ça peut être frustrant, mais il est jeune et c’est ton danseur.
— C’est pas mon danseur. Je l’aurais jamais choisi.
Per l’a tiré par la manche pour le retenir.
— T’as combien d’argent ?
John l’a fixé des yeux.
— Si c’est juste une question d’argent, je peux t’en avancer un peu. Ensuite, t’aurais juste… ben, il aurait juste… à me rembourser une fois que vous serez de retour au Canada.
John savait bien qui serait tenu d’envoyer ce remboursement.
— J’ai un budget de dépenses pour l’ensemble du groupe, pas pour les folies d’un épais qui peut pas s’empêcher de se mettre dans la merde toutes les deux secondes. Et qui est à l’évidence un joueur compulsif et un drogué. Sans parler du fait qu’on vient d’apprendre qu’il est un voleur aussi !
— Je sais que t’es en colère. Mais tu peux pas le laisser avec eux.
John n’était pas sûr de ça. Les proches de Lucas auraient probablement prié pour que quelqu’un s’occupe de lui pour quelques années.
Per s’est penché vers John :
— Je pense pas qu’ils le tueraient, mais c’est clair qu’ils ont de l’imagination.
John s’est autorisé un sourire ; ça sonnait bien à ses oreilles. Il a levé les yeux au ciel. Toujours aussi ensoleillé, bon Dieu. Il a grogné à nouveau.
— J’ai une contre-offre.
***
Au cours d’un de ses rares voyages, John s’était rendu dans le Nord pour aller rendre visite aux Dene. La plupart des Cris n’aimaient pas beaucoup les Dene, disaient que c’étaient des vrais crinqués. Mais John s’était rendu compte que c’étaient des Indiens comme les autres, peut-être un peu plus obsédés par la chasse et la pêche que les nations du Sud, ce qui pouvait s’expliquer par leur proximité avec les bois, parmi les plus riches que John avait jamais vus. Autre différence : ils trippaient vraiment sur les jeux de mains. John s’est donc dit que, comme les Dene et les Navaho étaient de lointains cousins, ceux-ci ne refuseraient pas une petite joute digne de leurs ancêtres. Du moins, c’est le raisonnement qu’il a tenté de vendre à Sarah. Cette dernière a plissé les yeux, sceptique, mais, lorsqu’il lui a montré quelques billets de cent (les seuls billets américains qu’il avait sur lui), elle a acquiescé d’un hochement de tête sec.
John a fait le tour des règlements :
— OK, donc on va se placer en deux lignes ici, et on a quatre joueurs dans chaque équipe.
Sarah a pointé du doigt deux gars qui sont venus la rejoindre.
John a regardé Per.
— Je vais avoir besoin de toi.
Per s’est placé à côté de lui.
— Et ensuite on va prendre Desiree, a dit John en la désignant de la main, et elle a souri avant de s’installer de l’autre côté de Per.
John a cherché Lucas du regard. Il était assis près du feu, la tête entre les genoux. Une femme imposante se tenait debout à côté de lui.
— Et…, a soupiré John. Ce gars-là.
Quand il l’a pointé du doigt, les yeux de Lucas se sont illuminés comme ceux d’un chiot.
Sarah a sourcillé, avant de crier quelque chose en direction de la garde, qui a guidé Lucas jusqu’à la ligne du jeu.
Lucas souriait en s’avançant vers John.
— Je savais que vous viendriez me chercher ! a-t-il fait en le serrant dans ses bras.
John l’a repoussé.
— Dans quelle merde tu t’es mis encore ?
— C’est rien. Je chillais, relax, j’avais du fun… Je pense qu’y a un peu de racisme dans tout ça.
Ce petit con n’allait jamais assumer la responsabilité de quoi que ce soit.
— Place-toi dans la ligne. Grouille.
Lucas a envoyé un beau sourire à Per, qui l’a pris dans ses bras.
Sarah s’est placée face à John. À ses côtés, la femme imposante qui gardait Lucas quelques secondes auparavant et un jeune élancé qui avait la silhouette tendue d’un boxeur.
— Les équipes sont complètes. Qui s’occupe de compter les points ?
— Moi.
Tous les regards se sont dirigés vers Edna. D’où est-ce qu’elle venait, celle-là ?
Edna respirait fort, comme si elle était à bout de souffle, alors John s’est dit qu’elle les avait sans doute rejoints à la course. Desiree lui a tapoté l’épaule affectueusement.
— Wow, t’es vraiment efficace, ma tante.
— Oh, oui, c’est ça, c’est ça, a fait Edna en repoussant la main de sa nièce. Je te connais, toi.
— Pas juste, a dit Sarah. Elle est avec vous.
— Mais elle est aussi impartiale qu’une bonne sœur. Vous le savez bien, a expliqué Desiree. Elle refuse même de jouer aux cartes, à la maison.
Sarah a scruté les alentours. Il n’y avait presque plus personne, les campements se vidaient. Elle a jeté un coup d’œil à Per, puis à John. John a cru apercevoir le début d’un sourire.
— OK, c’est bon. On commence.
Sarah et son équipe connaissaient les règles de base. John a expliqué comment jouer à son équipe. Per et Desiree ont vite compris comment ça marchait.
Lucas a eu plus de misère.
— Je prends la roche et je la cache dans ma main et ils doivent deviner quelle main. Mais je peux pas la lancer à terre ni la mettre dans ma bouche ?
— T’as quel âge, cinq ans ? a demandé Desiree. Qui met une roche dans sa bouche ?
John s’est interposé :
— Non. Faut que tu la gardes dans une de tes mains. Le but, c’est de bouger vite et de distraire ton adversaire. La première équipe à avoir six points gagne.
— Vous êtes sûr qu’on serait pas mieux de juste leur casser la gueule ? Vous êtes en forme, vous pourriez vous charger des deux gars ou de la grosse bonne femme.
John l’a dévisagé.
— On va pas se battre pour toi. C’est comme ça qu’on va régler la question.
— Et si on perd ? a demandé Per.
John a secoué la tête.
— Chaque chose en son temps.
Les deux équipes se sont alignées l’une en face de l’autre, en position accroupie. Sarah devant John, Per devant le jeune Navaho bien musclé et Lucas devant sa Navaho favorite. Desiree, elle, affronterait un bel homme d’âge moyen.
Quelqu’un s’est installé près d’eux et s’est mis à jouer du tambour. Le rythme était contagieux. Choisi pour jouer le premier, John s’est rappelé quelques stratégies apprises chez les Dene. Il bougeait les mains rapidement d’avant en arrière, tout en grimaçant et en imitant les singeries d’un des aînés dene qu’il avait vus faire à l’époque. Sarah le regardait comme s’il était le roi des imbéciles. Elle a pointé du doigt sa main droite. Il a ouvert la main gauche pour révéler la roche bien lisse.
Edna a lancé un bout de bois au milieu des joueurs. Premier point.
Plus que cinq et c’est dans la poche.
Contrairement au reste de son corps, Per avait de grandes mains. Des mitaines, comme l’aurait dit la mère de John. La roche avait l’air d’un caillou dans sa paume. Il a fixé l’équipe adverse d’un air imperturbable, le regard froid et distant. John a dû réprimer un rire en voyant Per essayer si fort de garder ce visage neutre tout en bougeant les mains. Son opposant a vu clair dans son jeu et a désigné la main droite. Per a révélé la roche. Point pour les Navaho.
Desiree semblait en confiance, mais ses mains tremblaient. Tentant de jongler avec la roche, elle l’a échappée. Elle l’a ramassée aussitôt en offrant un regard contrit à l’homme qui lui faisait face, qui l’encourageait d’un sourire.
Téteux, s’est dit John.
Elle bougeait la roche en haut, en bas, ici et là, prenait de la vitesse, à un point tel que ses mains devenaient floues. Puis elle les a brièvement placées derrière son dos et les a ramenées en avant avec un sourire fier.
Point pour Desiree.
Lorsque le public (oui, il y avait maintenant un public) s’est tourné vers Lucas, il était prêt. Il a bondi sur ses genoux, en symbiose avec le rythme de la musique. Ses mains remuaient comme des serpents. La grosse femme navaho a tenté le coup ; elle s’est trompée. Un autre point pour eux.
C’était au tour des Navaho. Sarah a perdu et ça l’a fait sacrer. Mais le reste de son équipe a remporté la manche.
John a calculé rapidement dans sa tête. Quatre à quatre. Il a senti une perle de sueur lui parcourir le front.
— Tugay, a-t-il dit à voix basse.
Per a acquiescé de la tête.
— Bien d’accord.
John a fait passer la roche d’une main à l’autre en fixant la Navaho des yeux. Sarah a soutenu son regard, sans même jeter un coup d’œil à la roche. Elle a pointé la main gauche du doigt. La roche était dans l’autre.
Cette fois-ci, Per a décidé de se donner en spectacle. Sa tentative de bluff ratée, il s’est mis en mode grimace et mouvements rapides comme l’éclair. Comme l’aurait dit la mère de John : « Tout ça pour ça. » Le jeune boxeur en face a vite fait de deviner où était la roche.
— Point de match ! a annoncé Lucas avec l’assurance de la jeunesse (et la stupidité, s’est dit John : ne jamais sous-estimer l’assurance qui va avec la stupidité).
Desiree a levé la main.
— Je peux changer de position ? J’ai le soleil dans les yeux.
John se disait que le soleil ici était tout le temps dans les yeux de tout le monde, mais ce n’était pas à lui que Desiree s’était adressée. Elle avait plutôt parlé au sourire conciliant de son adversaire. Il a hoché la tête et ils ont inversé leur position. Sarah a eu l’air sur le point de rouspéter, mais elle n’en a rien fait. Elle devait être en train d’analyser l’angle d’attaque de Desiree, s’est dit John, qui, lui, avait compris que le seul angle que la jeune femme cherchait à exploiter, c’était celui de son décolleté. Elle s’est placée sur les genoux et s’est mise à se balancer. Elle a fait passer la roche d’un côté, puis de l’autre, quelques fois, avant de sourire à son adversaire. L’homme lui a renvoyé son sourire, ce qui lui a valu un bon coup de coude de la part de sa voisine de jeu. Concentre-toi.
Lucas a lancé des encouragements bruyants.
— Ferme-la, lui a crié John en ajoutant un « atimachisk » pour l’effet.
Lucas a répliqué par une grimace.
— Arrête ça, espèce de petit bâtard !
Lucas a fait une plus grosse grimace encore. John a fait un mouvement vers lui, mais a bousculé Per au passage, qui s’est ramassé dans les bras du jeune Hunkpapa.
— Hé, faites attention, vieux schnock, a riposté celui-ci. Je vais vous botter le cul jusqu’au dix-neuvième siècle.
John s’est redressé un peu. Lucas a bondi sur ses pieds. (Avant même que John n’ait le temps de déplier complètement les genoux. Bon Dieu, les jeunes…) Per a tendu les bras pour les garder séparés.
— Messieurs, a-t-il dit. C’est pas bon, ça.
— J’en ai plein mon casque de lui, a dit John. C’est juste un menteur, un bon à rien, un petit voleur d’enfant de chienne.
— Et vous, vous êtes juste une vieille kukum aigrie.
John a réussi à contourner Per et à saisir Lucas au collet. Ce dernier a eu l’air étonné de s’être fait avoir aussi facilement, puis il a éclaté de rire.
— Ouin, vous êtes pas si lent que ça, pour un vieux, hein ?
Desiree a tapé le bras de John.
— Allez, c’est pas cool.
John a relâché sa prise.
Il s’est rassis par terre. Son cœur battait la chamade.
— On peut finir la partie, maintenant ? a fait Desiree, qui n’était pas du tout impressionnée par cette démonstration de virilité.
— Ouais, ça suffit, les enfants, a dit Edna. On y va.
Desiree a lancé sa roche d’une paume à l’autre. Sarah a grogné quelques mots en navaho à son coéquipier. John ne comprenait pas le navaho, mais il était pas mal sûr que ça tournait autour de « regarde avec tes yeux, pas avec tes parties ».
Desiree s’est mise à bondir et à danser, comme Lucas auparavant. Le pauvre homme a perdu le fil. Il a désigné sa main droite.
Desiree a pris un air désapprobateur, les sourcils froncés.
John avait la bouche sèche.
Puis elle a ouvert la main gauche. Point pour elle.
John s’est permis un sourire.
Plus tard, sur le chemin vers l’aéroport, dans la fourgonnette, Lucas a vanté sa propre performance, incluant la prise de bec avec John.
— On avait planifié tout ça, genre, bien avant, a dit Lucas. On savait ce qu’on faisait.
Sur le siège avant, à côté de Per, John a rétorqué :
— Je faisais pas semblant.
— Mais oui, vous faisiez semblant, a fait Lucas en lui tapant l’épaule, complice. Elle est bonne, celle-là.
JOUR 8
EDNA
Avant de partir, nous avons mangé avec les Sami. Tout le monde nous posait des questions sur le Canada et le sort qui était réservé aux Indiens de là-bas. J’ai fait de mon mieux pour expliquer les faits, mais nous avons tellement de nations différentes dans ce pays que je crois les avoir mélangés plus qu’autre chose.
Les Sami nous ont décrit la manière dont eux étaient traités dans leur pays, et c’était difficile à entendre. Comme pour nous, au Canada, il y a beaucoup de Sami en prison et les conditions de vie sont difficiles. Ils n’ont pas beaucoup d’argent et la plupart d’entre eux n’ont pas un bon travail. C’est triste de penser que la situation est similaire partout.
Nous avons également disputé une partie de jeu de mains avec les Navaho. Ils ont été bons joueurs après leur défaite. Et j’ai encore échangé quelques châles. Le temps est peut-être venu pour moi de laisser repousser mes cheveux. J’ai vu bien des femmes de mon âge aux cheveux longs, ici ; ça n’avait pas l’air fou.
Après une matinée haute en divertissement, je n’avais pas vraiment envie de sauter dans un avion, mais une sieste n’aurait pas été de refus. Nous avons eu notre lot de marche, de danse, de sommeil sur de mauvais matelas.
Lorsque nous nous sommes garés à l’aéroport, j’ai eu l’impression de me retrouver dans une de ces oasis qu’on voit dans les films de désert. Mais nous avons vite constaté que notre Seigneur n’en avait pas terminé avec nous. Nous avions raté notre vol.
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