Les poules des prairies partent en tournée
Chapitre 7: John
CHAPITRE 7
JOHN
P er les a conduits jusqu’à Stockholm, où ils devaient absolument attraper le traversier vers le continent, traversier qui ne passait qu’une fois par jour. La fourgon- nette a filé sur les routes, dépassant à toute vitesse des fondrières, de grandes étendues d’eau, des troupeaux de rennes. Une fois arrivés, ils ont sorti leurs valises pendant que Per courait acheter les billets. Il les a ensuite attendus à l’entrée du bateau pour leur tendre leur billet un à un. John sentait la pression des mots qui s’accumulaient en lui et, en s’approchant de Per, il a tenté mentalement de les aligner en une phrase cohérente : « Au revoir, merci, fais attention à toi… », mais, une fois à ses côtés, il n’a pu faire mieux qu’une petite tape sur le bras.
Laissant Per sur le quai, John a suivi les autres sur le bateau. Il est allé se planter au milieu du pont, loin des rambardes, comme s’il craignait qu’une vague ne l’emporte par-dessus bord. Desiree et Edna ont salué Per de la main. John, lui, ne le lâchait pas des yeux. Tant que je le vois encore, se disait-il. Il a suivi sa silhouette des yeux jusqu’à ce que les berges de l’île aient disparu.
John était encore en mesure de visualiser les formes de Per, d’entendre sa voix, musicale, forte, douce, une voix qui représentait tout ce qu’il avait besoin d’entendre. Il arrivait même à se rappeler son odeur…
John s’est forcé à penser à sa chorégraphie de la danse des herbes. Il s’est forcé à se remémorer comment se cacher dans les hautes herbes, le corps tremblant, frissonnant, jusqu’au moment de se lever pour attaquer, avant de se cacher à nouveau. La danse de la furtivité, comme certains l’appelaient.
John a jeté un coup d’œil à ses camarades, cherchant à évaluer le niveau de confort de chacun. Bien qu’il ait échoué dans son rôle de leader (un verdict qui serait fort probablement approuvé par Edna), il se sentait toujours responsable de leur bien-être. Son danseur masculin s’était endormi, malgré ses écarts de conduite. À chaque étape du voyage, Lucas semblait dormir encore mieux. Edna lui avait dit sa façon de penser, l’accusant sans équivoque de ruiner la tournée et, par extension, leur vie et le prévenant haut et clair : notre Seigneur lui ferait payer cher sa vilenie. La remontrance ne s’était pas terminée là, mais John avait dû s’éloigner pour s’assurer que tout était bien empaqueté et n’avait donc pas eu le loisir d’entendre le reste. Lucas avait gardé la tête baissée durant l’entièreté du sermon. John s’était rendu compte juste après que tout ça avait lieu exactement au moment où il fallait transporter les valises les plus lourdes et il s’était promis d’exiger qu’Edna laisse Lucas faire sa part d’efforts la prochaine fois, avant de se mettre à l’engueuler.
Lorsque John est revenu s’asseoir, il a constaté qu’Edna s’était assoupie au milieu de leur banc, très près de Lucas. Aussi près que deux personnes pouvaient l’être sans se toucher.
Par moments, elle poussait un gémissement. Son arthrite la travaillait et John se sentait vraiment coupable. Il s’est penché pour atteindre sa couverture et la rentrer entre ses cuisses osseuses et le siège du banc où elle s’était endormie. John avait ses propres petits bobos ici et là, gracieuseté de quelques chevaux sauvages de l’époque de ses rodéos, mais rien qui ne se résorbait pas avec deux ou trois aspirines.
Le problème, c’est que leur voyage était loin d’être terminé. Le long trajet en bateau qui venait de s’y ajouter ne serait facile pour personne.
Leur itinéraire était toujours au fond de sa poche, mais il était barré de tellement de traits rouges que seul un briseur de codes de la Deuxième Guerre mondiale aurait pu le déchiffrer.
NADINE
—T’es quand même robuste, comme gars, a dit Nadine en envoyant une bine sur le bras de Lucas tandis qu’ils attendaient dans l’allée pour descendre de l’avion. Je veux dire, t’as maîtrisé ce gars-là en un rien de temps en forçant à peine. T’es un genre d’Hercule version indienne.
Nadine n’arrivait pas à s’empêcher de la ramener encore et encore, rejouant la scène à qui voulait bien l’entendre. Ça l’avait émoustillée, Nadine, de voir Lucas se servir de ses muscles pour étamper quelqu’un. Ça l’avait touchée, aussi, de le voir prendre la défense d’un autre (ça faisait longtemps qu’elle n’avait pas été témoin d’un geste du genre). À la maison, on aurait dit que les gens s’étaient fait écraser à un point tel que personne n’avait envie de se relever.
— N’importe qui aurait fait pareil, a dit Lucas.
— Ben oui, c’est ça, s’est moquée Nadine. Une salle complète remplie de monde et t’es le seul qui a réagi.
Elle a glissé une main dans sa sacoche pour en sortir un paquet de gomme. Le vol avait été dur pour ses oreilles.
— Papa was a rolling stone, a-t-elle chanté, la dernière pièce qui avait joué avant leur départ de la discothèque.
— T’es pas mal de bonne humeur, a fait observer Lucas.
— C’est aujourd’hui qu’on les rejoint.
Les yeux de Lucas se sont rétrécis.
— Ça y est. T’es prêt ? a continué Nadine.
— Je suis plus que prêt, a fait Lucas en se frottant la mâchoire. Je vais enfin pouvoir offrir à cette petite merde un cadeau d’adieu.
Encore un peu étourdie, Nadine lui a envoyé une deuxième bine sur le bras.
— Leur vol est censé arriver dans quelques minutes. On a juste à se poster à la porte de débarquement et en un rien de temps tu vas reprendre ton nom et ta vie d’avant.
— Combien de temps, d’après toi ?
Nadine a jeté un coup d’œil à la montre sur le poignet de quelqu’un d’autre.
— Moins d’une heure.
Elle avait envie de se frotter les mains tant elle était euphorique. Mais qu’est-ce qui la rendait si heureuse, au juste ? Est-ce que c’était la perspective de reprendre le contrôle de la tournée ? Le fait d’aider Lucas à retrouver ses affaires ? Ou l’idée de revoir John ? Elle a sauté à pieds joints sur son image mentale favorite, celle du couple déambulant dans les rues pavées… Sauf que ce n’était peut-être pas la main de John dans la sienne.
Lucas. John. Lucas. Ça lui plaisait de penser qu’ils n’auraient plus à courir pour quelque temps. Elle aurait un peu de répit pour réfléchir aux sentiments qu’elle ressentait envers Lucas. Et s’ils s’avéraient authentiques (authentiques dans le genre « Richard Burton et Liz Taylor »), elle devrait aussi découvrir comment lui se sentait. Elle l’a observé du coin de l’œil… Il se déplaçait dans la foule d’un air stoïque. Il n’était pas facile à déchiffrer. Il lui faudrait sûrement faire quelques cochonneries avec lui pour avoir l’heure juste. Ensuite il lui faudrait s’assurer que c’était faisable, de déménager toutes ses affaires aux États-Unis, en prenant en considération ce que ça impliquait de paperasse. Faire des recherches sur le traité de Jay, a-t-elle ajouté à sa liste mentale. Nadine a jeté un dernier coup d’œil à sa silhouette parfaite et a envoyé une prière discrète aux dieux de la luxure, de l’attirance et de l’amour. S’il vous plaît, faites que ça soit le bon.
Ils ont dîné en vitesse avant d’accourir à la porte de débarquement du vol en provenance de Stockholm. Un sourire déformait le visage de Nadine, qui regardait chaque passager passer devant elle. John serait surpris de la voir là, toute souriante, non ? Il avait cru pouvoir se débarrasser d’elle, mais on ne se débarrassait pas de Nadine comme ça. Elle a murmuré :
— Je suis une mouche à marde.
— Quoi ? a demandé Lucas.
— Rien, a-t-elle répondu. Je pensais tout haut.
Les passagers défilaient devant eux, surtout des blondes, et Nadine s’est mise en quête de la tignasse noire qui ne tarderait pas à surgir. Le flot de la foule s’est tranquillement tari, jusqu’à ce que les deux dernières agentes de bord apparaissent. Nadine s’est approchée de la porte.
— Y a plus personne de ce vol ?
Une des agentes a fait non de la tête.
— Qu’est-ce qui est arrivé aux Indiens ? s’est enquise Nadine.
— Euh, ils ont été décimés par la variole ? a répondu l’agente.
— Y avait un groupe d’Indiens sur le vol, ou, en tout cas, ils devaient être sur ce vol… Vous les avez vus ?
Les yeux de l’agente de bord se sont dirigés vers l’endroit où se tenait Lucas et elle a levé le bras lentement en le pointant du doigt.
— Non, lui, il est avec moi, a répondu Nadine.
JOHN
La traversée s’est déroulée en douceur, sauf un moment où John s’est fait réveiller par quelques mouvements plus intenses. Il a regardé autour de lui pour s’assurer que son monde était en sécurité. Accoudée à la rambarde, Desiree souriait en regardant les vagues. Edna s’était rassise, les mains sur le ventre. Lucas dormait toujours, recroquevillé sur le plancher.
John avait entendu parler d’une île, au Canada, où de petits poneys à poil long vivaient en liberté. Il a imaginé Lucas en train de courir avec eux.
Il est allé rejoindre Edna sur son banc. Au loin, on apercevait les lumières clignotantes d’une ville, sur la rive.
— Lâchez pas. On est presque arrivés.
— C’est presque fini, a fait Edna.
— Ça s’est pas si mal passé.
Edna a renâclé.
— Faut juste garder le cap pendant quelques jours encore, l’a encouragée John. Et le prochain rendez-vous, y a rien là. Un gros festival de musique, je crois, et pas de tentes à l’extérieur…
— Dieu merci, a soupiré Edna.
— Et y aura moins de spectacles. On va avoir plus de temps pour se reposer et… euh… penser.
Penser semblait soudain à John la pire chose à faire, alors il s’est levé et s’est fait un devoir de préparer leurs affaires.
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