Les villes assassines
Chapitre 12
I l n’a pas remis l’ordre tout de suite, Slack. Sans doute parce qu’il voulait que tout le monde com- prenne, à commencer par Manuel qu’il abattrait de deux balles dans la bouche, qu’il n’agissait jamais sous la pression.
Après avoir disparu sans courir avec l’arme, il était revenu, Slack, les mains ballantes, s’asseoir devant la boutique, sur une chaise, la tête renversée en arrière sur le bois de la façade.
Et, sur chacune de ses paupières, il avait disposé des cotons imbibés de rhum blanc. Comme pour se retirer la vue de la lumière nouvelle du soleil cherchant encore sa verticale. Ou comme s’il voulait se rendre aveugle, ne plus avoir d’accroche avec la rue Fièvre juste à côté et la rue Veille-aux-Morts et la rue Sans-Retour qu’il méprisait de toute la longueur de son cou balafré.
Et tout le monde restait muet en le regardant, assis là, de l’autre côté de l’avenue. Avec au beau milieu du macadam, entre la foule tassée et l’indifférence crâneuse de Slack, le corps crevé de Manuel, enlaidi dans son baquet de sang.
Et elle était vissée, elle aussi, Winona, sur le trottoir d’en face. L’œil fixe, fascinée, elle aussi. La bouche béant dans le silence, tandis que Slack secouait sa tête avec satisfaction. Comme si, derrière ses yeux absents de coton blanc, il voyait Winona lui sourire. Et il s’est mis à rire, en braquant vers ma face son œil invisible.
S’il avait fait un signe de la main, je sentais bien qu’elle m’aurait planté au milieu de la place, Winona, pour traverser l’avenue et se coucher, la bouche ébahie, au pied de celui qui pouvait, au milieu de la mort, rester si tranquille.
Et si je ne la quittais pas des yeux, Winona, c’est que je devinais bien que, par-delà son silence, il y avait des réconciliations et des appels secrets entre elle et Slack. Une complicité lâche et assumée. Des envoûtements qui duraient malgré les rancunes.
Un moment, elle a dû sentir que je l’observais, le cœur froissé, Winona. Parce qu’elle a tourné le visage, très lentement. Elle m’a toisé avec dédain. A examiné de nouveau Slack. Lui a souri une fois encore. Puis elle s’est éloignée, sans rien dire.
Dès qu’il la sifflera, elle reviendra. C’est comme ça qu’elle est, elle fait sa rebelle, mais elle panique quand il n’y a plus personne pour la tenir par le collet, a ricané quelqu’un dans mos dos.
Je me suis retourné. C’était Marvyline.
En plein jour, sans l’embellie des maquillages qui la paraient, le soir, au bout de la rue Sans-Retour, elle ressemblait, je m’en rendais compte, à Winona comme à une sœur. Même bouche enjôleuse et gonflée. Mêmes tresses évanouies sur la joue et nattées, en vagues mortes, sur la nuque allongée et courbée. Même corps fin, friable comme le sable et durci par la danse. Même tristesse également, même gravité paisible, comme en transparence, là, derrière les mêmes yeux d’eau salée grands ouverts sur le vide.
Il me semblait que j’aurais pu l’aimer, elle aussi. Ou plutôt non, qu’autrefois, déjà, je l’avais aimée, Marvyline. Un jour. Dans le soleil. Bien avant que ne vienne cet instant. Bien avant que ne vienne la ville, avec ses foules sombres et dociles et ses morts recommencées.
Au milieu de toutes les vies que j’avais traversées, c’est comme si elle avait toujours été là, à la manière d’une lueur plusieurs fois entraperçue, puis disparue, attendant patiemment d’être formulée dans un nouveau visage plus approximatif, plus éloigné de celui qu’année après année, par emprunt à mes déceptions, j’avais inventé à l’effigie encore à venir de Winona, de ses yeux, de ses lèvres, de son sourire, de son rire, de sa peau consentante, de la musicalité toujours amicale de sa voix.
Et elle voyait bien, Marvyline, que j’avais envie de m’ouvrir la poitrine tellement je me sentais malade de ne pouvoir la blottir contre moi, fort, très fort, jusqu’à ce qu’elle entre dans mon corps.
Et l’on aurait dit qu’elle attendait que je l’emmène avec moi, là-haut, au bout du pays. J’attendais aussi, mais sans pouvoir lui donner une parole. Alors elle a fait un pas jusqu’à moi.
Ne crois jamais ce que raconte Winona. C’est pas qu’elle aime mentir. C’est simplement qu’elle ne sait pas elle-même où se trouve la vérité. C’est tout ce qu’elle a dit, Marvyline, en posant une main ralentie sur mon épaule, comme pour me consoler ou m’avouer, à regret, que j’avais fait le mauvais choix, qu’elle avait, elle, mille fois plus d’amour que Winona à offrir et à recevoir, que ce n’était pas bien que la vie m’ait regardé dilapider toute cette promesse que je portais dans le cœur.
C’est trop de gâchis, a dit Marvyline.
Puis elle s’est éloignée, juste avant que la sirène des voitures de babylones ne s’arrête à hauteur du cadavre de Manuel.
OceanofPDF.com T oute la semaine, il n’y a eu que ça, à chaque heure, sur l’avenue, des déballées d’automo biles avec, vautrée à bord, une épidémie de reporters, d’associatifs et de gardes mobiles armés à bloc.