Les villes assassines
Chapitre 19
I l pleuvait depuis le haut des réverbères. Une pluie jaune et fine, qui jaillissait comme des fils d’or du haut d’un arrosoir. Ça lui aurait plu, je me disais, à Winona, tous ces enfantillages naïfs qui scintillaient dans la nuit tiède. Mais elle n’était plus là, ma Winona. Et c’est comme si j’étais mort, moi aussi.
Alors, une fois arrivé au bassin, à hauteur des quais, j’ai envoyé valdinguer, dans la mer sombre, la pile de papiers inutilement serrés dans mes poches. Permis, CMU, CNI… Toute cette loterie de matricules, tous ces pedigrees flaflas qu’on m’avait, officiellement, scotchés sur le front, pour me faire croire que j’étais quelqu’un qui avait une place de kermesse à ramasser, un jour, dans ce pays.
À cette heure-là, la ville, comme à l’accoutumée, avait sa tournure mouvementée. Il y avait du monde dans la rue. Il y avait les fous. Il y avait les petits pères. Il y avait les clandestins et leur mal du pays. Il y avait les jeunes brouailles en mal d’amour. Il y avait aussi, au loin, dans la nuit, au bout de l’avenue, Vénaton qui allait.
Là-haut, au bout de l’île, pour la vie, elle et moi, Winona.
Voilà ce que, tout d’un coup, j’ai eu envie de lui dire, à Vénaton. En m’asseyant avec lui, sur la place, près de l’église, pour pleurer et l’écouter se confier, lui aussi.
Je l’aurais écouté me parler de ses trahisons non avouées, Vénaton, de ses batailles perdues, de ses causes reniées, de ces idoles sans vie qu’il continuait, sans plus y croire, à agiter telles des mascottes dépenaillées, à mesure des propagandes avec lesquelles il essayait, comme il disait, de nous conscientiser.
Mais je n’ai pas osé tendre la main vers lui, Vénaton, pour bavasser des confidences. Parce que je sentais bien, depuis toujours, qu’il y avait des arrogances dans ses manières. Depuis longtemps, j’avais bien vu, va, qu’il parlait aux gens du quartier avec des airs hautains qu’il n’arrivait pas toujours à maîtriser. Comme s’il était le maître et nous rien d’autre que ses galetas, comme s’il était la tête et qu’à côté, nous, on n’avait pas l’esprit assez vaste pour engranger les hautes voltiges qui discouraient, en notre nom, dans sa cervelle.
Mais ce qui était plus grave encore, Vénaton, et qui faisait que je ne pouvais pas lui pardonner, que je ne pouvais pas le laisser sortir vivant du piège où il était lui-même venu s’empatouiller, c’est qu’il ne l’avait jamais aimée, Winona, ça se voyait. Et moi, je n’aimais pas, depuis toujours, la manière qu’il avait, bouche de travers, de la regarder danser dans l’impasse, au milieu des autres pum pum girls.
Il ne pouvait pas être de service au carbet des associations, à cette heure prolongée de la nuit, Vénaton. Il devait, comme les journalistes qui venaient s’encanailler chez nous, passer comme ça, pour faire des ronds lui aussi, à la recherche d’un joint d’herbe ou peut-être d’une certaine idée de la vie des quartiers : des femmes chaudes, du rhum facile, des petites macoumes, des bas morceaux, quoi, à brocanter contre deux ou trois pièces de verroterie fraîchement guichetées de la banque.
Et toutes les folies closes, toutes les violences trop longtemps contenues et à présent révulsées dans ma tête, tous les grognements tassés de cochons bavant de rage, il avait fini par les entendre, qui marchaient dans son dos, Vénaton. Puisqu’il se retournait sans cesse, pour voir, de plus en plus terrorisé, si j’étais toujours là, derrière lui, accroché, comme une promesse de damnation, à son existence hypocrite.
Par moments, il cherchait du regard un secours éventuel. Mais personne, dans la rue, ne faisait attention à sa graisse. C’était comme s’il était seul avec moi. Aucune présence précise dans son sillage. Juste mon ombre, à distance, qui marchait dans ses pas, lourde comme un mauvais présage. Tournant quand il tournait à l’angle de la rue, Vénaton, changeant de trottoir quand il en changeait lui aussi.
Il s’était, pendant un temps, arrêté pour m’observer et évaluer mon intention. Et dans mon œil glacé, il avait bien vu, Vénaton, qu’il fallait que je le tue pour tuer le temps que je ne passerais plus jamais à lui amadouer des petites becquetées humides sur la bouche, à ma petite arche assassinée.
Lui ou quelqu’un d’autre, Vénaton, il fallait, de toute façon, que quelqu’un paie pour le lot de péripéties sales qui, de la rue Fièvre à la rue Sans-Retour, avaient dévoyé nos paradis trop vite déchus, à Winona et à moi.
Il fallait que quelqu’un tombe pour effacer, ne serait-ce que quelques secondes, les haut-le-cœur que notre condition, à nous autres reclus, levait dans la poitrine indifférente des salauds bien comme il faut, là-bas, nichés dans les versants les plus adoucis du pays.
Alors, j’ai continué à le suivre, Vénaton. Et comme il pressait de plus en plus le pas, j’accélérais moi aussi. Et je serrais les poings. Et j’entendais grincer mes dents. Et j’entendais son souffle, Vénaton, malmené par la pression ankylosante de la peur.
Et mes yeux, rouges de tension éclatée, écartaient du chemin le cheveu fou et la face terrifiée des junkies à qui, d’habitude, je larguais de la menue caillasse, pour qu’ils aillent se goinfrer un demi-pain et une boîte de corned-beef à la boutique, désormais morte, de Manuel. Et ma gorge, qui me sciait, coinçait dans ma salive des ganglions brûlants que j’étais prêt à molarder au nez de n’importe quelle autorité, qu’elle soit d’ici ou bien venue du froid pour matraquer nos rébellions.
Des ganglions et des grumeaux douloureux de paroles également. Des paroles noires, des paroles rouges, des paroles sans voix. Et des paroles d’amour perdu que plus jamais elle ne pourrait entendre, ma Winona.
Et mes boyaux vomissaient dans la rue des sanglots d’animal. À la face du soleil à venir, celui de la veille ayant regimbé à sortir de son trou pour venir jusqu’aux pieds endormis de Winona, pour lécher ses orteils.
À la face des murs sur lesquels il était jusque-là interdit de pisser ou d’afficher nos mauvais sangs, de peur qu’ils ne grossissent en se mêlant aux autres révoltes qui, la nuit, dans la rue Fièvre et la rue Sans-Retour et la rue Veille-aux-Morts, se tassaient comme des boules à mèches rouges, dans l’espérance nerveuse et harassante du bois d’allumette que le premier pompon venu se serait hasardé à lancer sur nos jerricanes.
Et il avait peur, ça se voyait, Vénaton, d’être pisté comme par un dogue qui semblait avoir reniflé l’odeur de la viande. Il avait peur, ça se voyait à sa démarche toute de travers et trop pressée.
Mais moi, j’étais tranquille et sûr de moi. J’attendais le signal, c’est tout. J’attendais le moment où il allait se mettre à courir comme une cible trop facile. Et c’est ce qu’il a fait, juste avant qu’on arrive au niveau de la rue Sans-Retour.
Je l’ai laissé accélérer encore un peu et j’ai tiré. Trois fois. Dans son dos. Entre les omoplates. Trois trous de flamme. Trois coups de sang explosant dans la nuit. Trois coups de commotion blindée de fiel. Trois trous de braise perlés dans sa viande fade, à ce pantin, qui, depuis des années, pensait qu’il pouvait acheter nos fureurs et nos détresses en emmenant avec ses amis, chaque week-end, dans notre geôle ouverte, des micros pleins de bonne rigolade et des meetings sans fin et des affiches encore, à grand sourire, et des musiques et des saucisses grillées et pimentées et des ballons et des T-shirts pleins de couleurs joyeuses et des sorbets et des glaçons où pissait le soleil.
Tout le monde savait que ça finirait mal, ces manigances-là. Tout le monde savait que ça ne pourrait pas tenir jusqu’à la fin des temps, ces anesthésies bariolées que les partis et les associatifs et les Églises colmataient dans les rues du quartier.
Mais personne ne savait d’où viendrait l’étincelle d’alcali libérant les rancœurs qui, depuis trop longtemps, attendaient de jaillir comme une tralalée de cochons braillant, par-delà les œillères, leurs gras relents de haine vorace et meurtrière. Comme s’il y avait la mort et le tonnerre mêlés qui leur couraient après, à ces cochons devenus fous, qui hurlaient comme des sirènes d’ambulances prises de panique. Comme s’ils avaient la rage de tout détruire puis de tout recommencer.
J’ai regardé Vénaton s’entortiller comme un damné sur le macadam. Et j’ai marché tranquillement vers lui. Tandis qu’autour de nous les junkies, les fous, les petits pères, les clandestins, attendaient, figés, ou partaient à la volée.
Quand je me suis retrouvé à sa hauteur, Vénaton, il y avait du sang qui filait de sa bouche et du dessous de son corps. Il a levé les yeux vers moi, comme s’il mendiait une explication, comme si tout ça n’avait aucun sens pour lui qui, année après année, avait fait tant de bien au quartier.
Alors, j’ai tendu le bras vers ses yeux horrifiés, Vénaton, et j’ai tiré une fois encore, en pleine tête. Puis, sans un égard pour la foule qui ouvrait des grands yeux éblouis sur ma main assassine, j’ai mis mon corps à courir sous la pluie embrouillée qui jactait, partout dans la nuit, par petits crachins de feu, comme si, à la suite d’une grosse émeute, la raffinerie et toute la ville autour avaient été déchiquetées par les flammes.
Je courais, en vent contraire, dans l’odeur de plus en plus épaisse du feu noir qui m’embrouillait la vue. Je courais, sans tituber, mais ivre de ma colère violace. Je courais vers la nuit de la rue Sans-Retour.
Et maintenant que l’impasse n’était plus très loin, j’entendais la musique infernale de Big Time. J’entendais les cris enragés de la foule bandée aux pieds des filles, à commencer peut-être par la fausse timide choisie pour remplacer Winona aux côtés de Marvyline, de Lady B. Lakeisha et des deux-trois autres bobèches obscures qui, sous le regard implacable de Slack, dansaient autour de la lumière, comme autour d’un feu régénérant. Comme si c’était une messe noire. Un sacrifice. Une mise à mort.
Je courais, avec, en éclaireur, gonflé de haine et de douleur qui larmoyaient, mon œil. Et je répétais sans fin, comme pour me donner du courage, le prénom de ma Winona morte et humiliée.
Car je savais qu’en me voyant entrer dans l’impasse, l’arme au poing, les milices de Slack auraient toutes les chances de me stopper avant que j’abatte leur patron comme un chien. Mais je n’avais plus rien à perdre. Ni patrie. Ni Église. Ni amour pour personne.
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