Les villes assassines
Chapitre 15
Á entendre Winona vider son cœur contre mon cœur, je ne savais plus quoi dire. J’étais aba sourdi à l’idée qu’elle avait pu, même un seul jour, avoir des sentiments réjouis pour Slack. Et ma langue, restée vide, ruminait des décombres et des plis d’amertume.
C’est pas pour te rendre malheureux que je suis venue. C’est pas pour être mauvaise que j’ai tout déposé à tes pieds. C’est parce que je voulais que tu me connaisses comme je suis. Pas seulement avec ma figure calcinée de l’extérieur. Mais aussi avec tout ce qui ne se voyait pas.
Et elle a parlé encore de longues minutes, Winona. D’elle. De Slack. Des nuits closes qu’ils avaient passées ensemble, loin des autres filles qui jappaient sans oser protester devant Slack.
Elle a parlé de l’enfant qu’elle lui avait demandé et qu’il avait refusé de lui donner, un soir où, comme s’ils avaient fait l’amour, Slack lui avait enfoncé des boulettes de viande crue entre les dents.
Les gens comme nous n’ont pas d’enfant.
Ne sois pas trop dur avec toi, avait répliqué Winona.
Et qu’est-ce que je vais lui dire à ce marmot, quand il voudra savoir ce qu’on a fait de nos existences ?
Et Winona n’avait pas su quoi répondre.
Alors, tu vois, il ne faut pas mêler l’enfance à notre condition. L’innocence doit rester à l’innocence. Et puis, où ça nous mènerait ?
Ça veut dire que tu n’as pas de bonne passion pour moi.
C’est la vérité, a tranché Slack. Tu n’es rien pour moi. Tu es là, mais si demain tu disparais, ça ne me gâchera pas l’humeur plus que ça. Au contraire. Depuis que je te traîne dans mes parages, j’ai le caractère qui a tendance à s’installer dans le sirop. Mes soldats disent même, dans mon dos, que tu te permets de leur manquer de respect. Que tu les nargues avec tes fentes. Que tu fais comme si tu étais leur patronne. Que tu m’as quimboisé, quoi ! Qu’il faut que je me ressaisisse tant qu’il est temps. Et que je te corrige, même sans raison, devant tout le monde.
Tout ce que je voulais, c’est me sentir moins seule, a dit Winona, en se cachant la tête dans le drap pour que Slack ne la voie pas pleurer.
Et ce n’était pas seulement ses yeux, mais tout son corps, elle avait l’impression, qui était devenu liquide. D’un coup, elle s’est évanouie, sans qu’elle ait le temps de se tenir le front ou de secouer la tête.
Lorsqu’elle est revenue à elle, Slack n’était plus là. Alors, elle est allée dans l’impasse et elle a passé la nuit à danser comme une dératée. Au matin, exténuée et écœurée d’elle-même, elle est entrée chez son père, pour se faire chauffer un bol de café au lait et sortir de sa bouche ce vieux goût sauvagin qui saignait comme un abcès dans la région du sentiment.
C’est comme s’il m’avait craché dans le cœur, tu vois ? Alors, quand tu m’as proposé de venir avec toi, là-haut, au bout de l’île, je n’avais plus rien à perdre, j’ai dit oui. Sans savoir que ça nous mènerait si loin. Sans savoir que tu me redonnerais la vie.
Voilà ce qu’elle voulait me faire comprendre, Winona. Mais je ne l’écoutais plus. Je flottais. Comme flottent les îles mortes. Et l’écho des paroles de Winona, de plus en plus évidées de leur sens, flottait lui aussi dans ma tête, telles des vapeurs d’alcool.
Dis quelque chose, nom de Dieu ! Dis que je suis une mauvaise. Dis que tu veux que je paye. Mais, par pitié, Évane, ne reste pas là sans un mot, avec des yeux farouches. Parce que tu n’as pas le droit de me regarder comme ça, non. Parce que j’aurais des choses à dire, moi aussi. Parce que je ne sais pas, hein ! quel jeu sombre il y a entre Slack et toi, à propos de mon corps. Mais lui, au moins, il n’aurait pas attendu, sans rien faire, qu’on vienne tranquillement me dérailler la bouche.
Comme je ne répondais pas, elle s’est levée alors, énervée. Elle a marché quelques mètres. Elle est revenue sur ses pas. Elle a regardé ses pieds jouer dans l’herbe. Puis elle s’est de nouveau assise près de moi et, au bout d’un temps, elle s’est couchée, la tête posée sur ma cuisse.
Alors j’ai baissé les yeux vers elle. À part sa bouche et ses yeux alourdis par les peines, rien dans son apparence n’avait changé, et j’avais pourtant l’impression que ce n’était plus la même femme qui s’était endormie, nue, contre moi, là-haut, autrefois, au bout du pays.
J’étudiais sa figure, ses cheveux tressés noirs, ses petites oreilles, sa peau toujours trop bien entretenue, sa poitrine qui montait et son nez qui enflait chaque fois qu’elle reprenait de l’air. J’essayais de voir ce qu’il y avait, tapi derrière son visage, derrière son regard refermé comme un pli que je n’avais pas su entrouvrir, malgré les ivresses épanchées, dans la confusion des aurores et des nuits que nous avions passées à nous susurrer les serments qui, à présent, encombraient nos silences du sanglot de leurs rancœurs mauvaises.
Ce n’est pas ta faute, Évane. Ici ou ailleurs. Là et pas là. On ne sait pas où je suis. C’est comme ça que la vie m’a faite. Je ne sais même pas depuis quand je suis comme ça. Pour moi, ça n’a ni fin ni commencement. Tu as le droit de m’en vouloir. Mais on est déjà vieillis, toi et moi, même si on n’est encore que du petit bois. Et, à mesure qu’on prend de l’âge, on ne se souvient que du bonheur, tu sais. C’est ça qui est doux. Comme après les lendemains de guerre. Quand on enterre les morts au petit matin.
On a fait le compte des disparus. On a fait le décompte des amours mortes au champ d’honneur, sans clairon, sans fanions engouffrés dans le vent. Et ce qui reste à se repasser sur les écrans, c’est juste des images de réconciliation. La mémoire se raccroche à des lambeaux de jours heureux et c’est ça l’essentiel.
Moi, je t’ai pris comme tu es venu, Évane. Avec tes rêves bloqués et tes chemins qui ne nous menaient nulle part. Alors, il ne faut pas me demander d’aller audelà de ce que je peux donner. Là où je n’ai plus d’appui pour pouvoir prendre mon élan et nager jusqu’au bout de la mer.
La magie ne peut pas durer tout le temps. À un moment, il faut redescendre du haut de l’île et regarder les gens qu’on croit aimer, en face, dans leur laideur vivante, et savoir si oui ou non, malgré ça, on peut continuer à vivre sans eux. Faut pas se mentir. C’est comme ça que ça se passe, Évane. Partout. Chaque jour. On ne s’envole jamais très haut. On rase les vagues et puis on se pose. En se réveillant avec, à la place des ailes, une peau ordinaire, faite pour les caresses autant que pour les cicatrices.
Maintenant, c’est toi qui vois, a ajouté Winona. Moi, je vais juste attendre que la nuit se délaie. J’ai pas envie de me montrer dans le grand jour. Et après je vais m’en aller. Seule, s’il le faut.
Alors, sans trop savoir qui exactement parlait en moi, je lui ai dit que c’est toujours à elle que je pensais, dès que la vie m’en laissait le temps, Winona, que je l’aimais toujours, plus que tout, et que je l’accompagnerais jusqu’au bout.
Jusqu’au soir, rester là, sans rien dire. Dans la remise où elle avait fini par se réfugier, pour échapper à la lumière. Juste attendre, en la tenant par la main. Sans regarder sa bouche déchiquetée par l’acide. Sans jamais essayer d’y prendre un baiser.
Et je suis resté, dans la nuit revenue, assis à côté d’elle, à lui caresser, à la manière d’un somnambule, le bout des doigts. Et même, de temps en temps, je mettais les baisers interdits sur sa bouche indifférente, espérant peutêtre ainsi lui redonner un peu de mon souffle et, en retour, absorber la rancœur souterraine qui, par moments encore, lui gangrenait la face.
Nous avons passé la fin d’après-midi côte à côte, au milieu des vieux bidons d’essence et des tonneaux rouillés. Toute la nuit, je lui ai tenu la main. Et au matin, dans les premiers grains du jour, c’est elle qui m’a réveillé.
Elle a dit, d’une voix épuisée, qu’elle était heu-reuse d’avoir passé une nuit entière auprès de moi.
Qu’elle avait réfléchi. Que je pourrais, plus tard, dans la soirée, venir la rejoindre dans sa case. Mais qu’il fallait que je sois plus prudent, cette fois-ci ! Au moins jusqu’à ce qu’elle trouve un moyen de nous sortir de cet engrenage-là.
En ramassant nos petites économies, même si ce n’est pas grand-chose, on verra ce qu’on peut faire pour s’en aller de ce pays maudit. Peut-être même qu’il pourra nous aider, mon père. Et puis, il faut bien qu’il te voie de près, au moins une fois, avant qu’on s’échappe pour de bon.
C’était la première fois qu’elle m’invitait à entrer dans la case, chez son paternel. Et j’ai dit oui, que je viendrais, tout de suite, si elle le demandait.
Mais elle se sentait fatiguée, Winona. Elle voulait rentrer, à présent, mettre un peu d’ordre dans ses affaires et ses esprits, discuter un peu avec Doppy, l’embrasser sur le front, se laver et s’allonger, quelques minutes, dans un vrai lit.
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