Les villes assassines
Chapitre 8
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J amais on ne s’est fait des tendresses, dans la rue Fièvre ou la rue Sans-Retour ou la rue Veille-aux- Morts, Winona et moi. Il y a des villes qui assassinent la vie. Il y a des villes qui assassinent l’amour. Et ce n’est pas bon d’y mettre à nu la femme qu’on aime pour l’éternité.
Alors, le matin, très tôt, au bout de l’île, au bout du monde, c’est là que je l’emmenais, Winona. Là où le pays se termine dans la mer.
Après, il n’y a plus rien. Le vide salé à l’horizon et les rognures d’écume et l’envol apaisé des oiseaux voltigeant loin de toute pesanteur humaine.
Alors, personne ne pouvait nous voir, là-haut, et lancer des malédictions sur les mots sages et frais et les petits morceaux de silence qu’on s’échangeait comme des becquetées, Winona et moi.
Là-haut, loin de la ville. Loin des vies mortes de la rue Fièvre, de la rue Veille-aux-Morts, de la rue Sans-Retour et de l’avenue Maurice-Bishop.
Et chaque semaine, Winona et moi, on venait au bout de l’île, le matin, très tôt, en cachette, pour se dire qu’un jour nous aussi, comme les vagues, on pourrait s’échapper et aller au-delà des falaises qui encerclent le pays.
Et, là-haut, la voix de Winona, d’habitude si rêche et si aiguë, devenait tiède et toute lisse à la fois. Et leur musique d’algues lentes venait vers moi à bout de lèvres et de baisers, en soupirant tous les aveux et tous les repentirs que Winona, auparavant, n’avait jamais osé dévêtir devant qui que ce soit.
Et je sentais bien, même lorsqu’elle restait muette et souriait en me cherchant des yeux, qu’il y avait, en dessous, des souvenirs en berne qui remontaient comme un trop-plein. Et Winona alors se laissait aller à pleurer, sans un mot, sans un murmure, sans un geste.
Et à quoi ça aurait servi de pleurer à voix haute ? Qui l’aurait, à part moi, entendue et comprise, avec, là, juste en bas, au pied de la falaise, vrombissant comme une charge monstrueuse de haine et d’écume, le rouleau gigantesque des vagues qui revenait des courants de l’Atlantique.
Ce bourdonnement, cette longue plainte inhumaine de la mer qui se cassait la tête sur les falaises, Winona disait qu’elle le gardait avec elle, des jours après, lorsqu’on s’en retournait en ville.
Je l’ai là, à l’intérieur, disait-elle.
Comme un poing mort. Comme une douleur qui se répète, se ressasse dans les écumes.
Et elle sentait alors, revenue dans l’impasse, le froid des petites gifles du vent qui la pinçait, comme autant d’étincelles d’eau montées en aiguilles à l’assaut de sa peau qui plissait en tremblotant de froid.
Et ça ne servait à rien, quand de nouveau elle dansait au milieu de la nuit, que je lui fasse des œillades amadouées et des airs de clownerie. Son esprit n’était plus sur moi, Winona. Elle avait, on aurait dit, les pensées repliées sur elles-mêmes, dans une sorte de coffre scellé.
Tout ça : la rue molle, la vie morte de Doppy, les yeux rouges de Slack, et ces femmes qui traînent dans la rue sans rien vivre de bon, tout ça est là, elle avait dit une fois encore, en désignant son ventre, d’une voix faible. Comme si elle se parlait à ellemême.
Et elle avait ajouté, en détournant la tête vers la mer, que c’était aussi ça, après tout, une vie, ces petites morts étrangères qu’on porte en soi. Comme de distraites traînées de sable. Comme de discrètes poudrées de sang qui se remettent, de temps en temps, à vous couler dans le cœur, en souvenir des jours défunts.
Et elle avait dit encore, en posant sa joue sur ma joue, que c’est pour ça, Doppy et elle, qu’ils se comprenaient, même s’ils ne se parlaient plus beaucoup, tous les deux. Ils avaient les mêmes silences reclus, les mêmes sanglots nocturnes, les mêmes chants funèbres et la même absence à partager.
Et elle avait dit aussi que, lorsqu’elle était enfant, Doppy, pour qu’elle s’endorme sans mauvais rêve, lui disait que sa mère à elle, Winona, s’en était allée vivre là-haut, très loin, quelque part, à Eden Ouest.
Et elle demandait, Winona, comment c’était à Eden Ouest. Si un jour elle irait elle aussi, en tenant Doppy par la main. Le vieux, les yeux agités, répondait qu’Eden Ouest, c’était l’une des plus petites régions de l’archipel.
Même pas répertorié comme district sur les cartes de l’état-major, Eden Ouest. Un polder crevassé, rien d’autre, que la mer, jour après jour, attaquait à petites dents de sel. Un amas de ferraille et de marins crevés, qui faisait parfois penser à un cimetière à ciel ouvert, et où les mâts, les cargos, les camions, les manœuvres et les crasses s’activaient comme des mouches au-dessus d’un pâté. Tout ça, le long de la mer échancrée de sable roux.
Et à l’écouter, Doppy, Eden Ouest, malgré tout, ça restait pour tous les maudits de l’archipel la plus belle avancée vers les jours heureux. Une constellation perdue, et retrouvée parfois, le temps d’une nuit à se rouler la langue et la cervelle au fond des verres à punch et sur la lèvre des sulfureuses qui échouaient là, sans avoir jamais envie d’aller plus haut, vers la Floride ou vers Terre-Neuve, vers d’autres rêves de vie recommencée.
Car ça suffisait, ah ça oui, de se poser à Eden Ouest pour voir se distribuer en soi des envies toutes nouvelles. D’autres manières, plus relâchées, plus à l’aise, de déposer son corps dans l’existence, d’ajouter comme un supplément de joies et de couleurs à ses déveines.
Ah, combien de fois, déjà, depuis le sud de l’archipel, il prétendait, Doppy, avoir remonté, en pleine nuit, la mer caribéenne, pour venir, aux comptoirs d’Eden Ouest, téter une bière, négocier un punch, palper une fille ou larguer un clandestin enfin parvenu à bon port.
Et Winona alors demandait si c’était vrai ce que racontaient les dames et les autres enfants dans le quartier. Que sa mère à elle, Winona, était une clandestine qui avait épousé Doppy seulement pour obtenir une nationalité en règle. Et qu’une fois récoltés les papiers, elle avait disparu, comme tant d’autres avant et après elle, en laissant Doppy se démêler seul avec les petites nattes emmêlées de leur fillette.
Non ! Elle est partie vers Eden Ouest, protestait Doppy. C’est là que vont les gens qui meurent sans avoir jamais cessé d’aimer ceux qu’ils laissent derrière eux.
Pourquoi on n’y va pas, la rejoindre, toi et moi, à Eden Ouest ? avait demandé, un soir, Winona.
Et Doppy alors, de sa voix faible, presque toujours enrouée, avait répondu, en arrangeant le couvre-lit sur le cou de Winona, que, par les temps qui couraient, le paradis, le vrai, le dernier, ce n’était pas de partir, mais de pouvoir rester sur son caillou, pour échapper au mouvement collectif des vagues qui à force rendait fou.
Rester sur le même pont fixe, disait Doppy. Pour échapper au va-et-vient continu des secousses et des ambitions mal récompensées. Ne pas bouger. Faire comme si j’étais mort. C’est ça qui m’a empêché de sombrer complètement.
Et il disait encore, les yeux pleins de mélancolie, qu’il n’y aurait plus que ça, hélas, un jour, dans l’archipel : des bras, des jambes, des hanches, des ventres, détachés de leur sol d’origine, en rupture pour toujours, corvéables à merci, rejetés d’un océan à l’autre, avec comme seul passeport à la frontière le regard assombri, le rire restreint et la peur en façade dégoulinant comme des sueurs froides sur des bouches amères et toujours muettes.
Et il ne voyait pas très bien ce qui, à terme, sortirait de ce mélange de populations qui se distribuaient et se redistribuaient, là, sous nos yeux. Mais c’était clair, pour qui savait bien voir, que la région était en plein chambardement et que ça ne servait à rien toutes ces barrières et tous ces barbelés, toutes ces paroles de dénigrement et de rejet qui s’exaltaient de plus en plus dans les secteurs où les poisseux de la planète venaient se concentrer.
En une vingtaine d’années, il avait vu, comme ça, dans le quartier et, au-delà, des territoires entiers dans toute la ville changer de langue et de nationalité sans que ce soit proclamé officiellement.
Les murs étaient restés là, si on veut, à la même place. Juste un tout petit peu plus délabrés qu’auparavant. Mais lorsque l’on pointait l’oreille, ce n’était plus la même manière de vivre ensemble. D’autres voix, d’autres chants, d’autres manières aussi de cuire les aliments s’étaient détortillés. D’autres manières également d’occuper ou de ne pas occuper les rues, les places publiques. D’autres manières de promener son corps sous le regard des autres. De l’envelopper ou bien de l’exposer. D’autres manières aussi de se regarder pour l’invite à l’amour. D’autres parfums. D’autres caresses. D’autres baisers. D’autres qualités de silence également.
Et des cols cassés, des reins brisés, des yeux déçus qui croyaient qu’il suffisait de voir la mer, chaque soir, s’enrouler au soleil, pour que leur habitat et leur projet d’entreprise et leur compte en banque virent enfin au bonheur, il en venait même de pays qui se bâfraient sous les richesses, le manger festif et l’eau qu’on boit sans prendre le risque de crever assassiné par les diarrhées de bilharzie.
Seulement, ils n’en pouvaient plus, apparemment, dans ces pays bénis de richesses, d’avoir le ventre plein et l’âme vide. Ils n’en pouvaient plus de n’avoir rien d’autre à faire au monde que de s’empiffrer jusqu’à l’horreur et jusqu’au boudinement du cœur. Ça les rendait malades, toute cette matière qui s’essuyait le gras, du premier au dernier jour de l’année, sur leur face épuisée et pétrifiée par tous les vomissements qu’il leur restait à digérer.
Et qu’ils viennent du nord, qu’ils viennent du sud, qu’ils viennent de l’archipel ou de plus loin, tous ces migrants, ça ne servait à rien d’élever contre eux des grillages et des barbelés ou bien de faire mousser la gueule ployant de haine des molosses sous coke et sous acide. Rien ne pourrait les empêcher, ces naufragés de la vie heureuse, de s’arrimer au hublot comme des mouches qu’on invective.
C’est la lumière qui les attirait. Même sous les crachats et dans les pissotières, fallait qu’ils viennent, pour se répandre au paradis. Partir. Partir coûte que coûte pour, à l’arrivée, racler la merde chez les autres, c’était ça leur Eden Ouest à eux.
Et après tout, dans la rue Fièvre et la rue Veille-aux-Morts et la rue Sans-Retour, nous aussi, tout comme eux, on était en bêtise dans cette existence. Nous aussi, tout comme eux, on rêvait d’un pays d’où l’on n’aurait plus jamais envie de partir.
Avec des gens qui causent avec nous, d’un air facile, le soir au bord de l’eau. Avec des cases qui ont l’odeur et la couleur du sel. Et des baisers qui viennent lorsqu’on veut qu’ils viennent.
Nous aussi, tout comme eux, on n’en pouvait plus d’être seuls, le soir, en face de l’horizon déchiré. Nous aussi, tout comme eux, on n’en pouvait plus de se sentir en exil partout où on larguait une ancre.
Et ici ou ailleurs, disait Doppy, mal vivre ou bien crever, qu’est-ce que ça pouvait changer ? Sur l’île, c’est juste le soleil qu’on avait en plus, pour chauffer les blessures et faire semblant de les rendre indolores.
Sauf que lui, tous ces charrois à dos de vagues, pour cinq minutes de silence au bout du monde, avec le temps, ça aurait fini par le lasser.
Voilà ce qu’il avait dit, Doppy, avant d’embrasser Winona sur le front et d’éteindre la lumière mal jaunie du plafond. Et il était sorti, pour aller prendre son tour, comme gardien de nuit, au bassin de radoub.
Et, restée seule dans la case, elle s’était promise à elle-même, Winona, du haut de ses sept ans, en se blottissant contre la nuit, qu’elle irait, elle, quand elle serait plus grande, à Eden Ouest, une fois, même une seule fois, avant de se laisser dépasser par le temps.
Hein, qu’est-ce que tu en dis, Évane ? Tu m’emmèneras, toi ?
Et je ne savais quoi lui répondre, Winona. Car, maintenant que j’étais, moi aussi, depuis des années, en dérade, comme n’importe quel clandestin sur les mers, comme n’importe quel exilé, n’importe quel déplacé de la planète, je commençais à comprendre ce qu’il lui racontait, Doppy, lorsqu’il lui répétait, les yeux tristes, qu’au monde il n’y aurait plus, de nouveau, que des nomades. Des folies giratoires en circulation permanente. Avec leur soif de vie meilleure et leur peur des lendemains qui flanchent, accrochée au guidon comme une damnation.
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